Les poètes du peuple au XIXe siècle

Part 10

Chapter 103,519 wordsPublic domain

Et le Titan mourut, et son aigle puissant N’effraya plus les rois de son bec menaçant. Gêné dans l’univers, comme dans une cage, Il mourut étouffé sur un îlot sauvage: Et son râle, pareil au tonnerre vengeur, Qui réveille l’écho des sommets qu’il foudroie, Arracha parmi nous de longs cris de douleur, Et parmi ses bourreaux d’ignobles cris de joie.

Aujourd’hui des Français, fiers de s’humilier, A leurs vieux ennemis ont osé s’allier; Ainsi le sang versé par la sainte alliance Sur le froid mont Saint-Jean disparaît sans vengeance; Et je vois dans vos murs incendiés par eux, Aux drapeaux d’Albion marier nos bannières; Et nos jeunes beautés, dans un bal odieux, S’entrelacer aux bras qui tuèrent leurs pères!

Des concerts et des bals à ces vautours des mers Dont la cupidité pressure l’univers! A ceux qui, redoutant la valeur française, Firent de notre port une large fournaise. Des tapis d’Orient et des fleurs sous leurs pas! Sur leurs fronts insolents des lustres, des couronnes! De l’or à pleines mains, car il ne s’agit pas De voter au malheur quelques maigres couronnes!

Un bal à des Anglais! Ce soir-là je crus voir Un incendie affreux porter le désespoir Dans tous ces cœurs joyeux; brûler ces riches tentes Et les lancer au ciel en gerbes éclatantes; Je crus y voir, signant de solennels arrêts, La main qui, pour la mort d’une foule alarmée, En traits de feu traça: Mané, Thécel, Pharès, Ecrire sur leurs fronts: _France, tête d’armée_.

BATHILD BOUNIOL,

Typographe de Paris.

Né à Paris de parents sans fortune, Bouniol n’a guère reçu qu’une instruction élémentaire, et il a demandé longtemps à un travail manuel le pain de la journée. Un goût prononcé pour la poésie se manifesta chez lui de bonne heure, et voici de quelle manière se produisirent ses premiers vers dans le monde littéraire:

C’était en 1835; le rédacteur en chef d’un journal de littérature, de théâtres et de modes entrait chez l’imprimeur de ce journal, l’air rêveur et la tête un tant soit peu penchée sur la poitrine. A quoi pensait-il? A une chose fort inquiétante, ma foi, pour un rédacteur en chef: à remplir dans son journal une lacune de deux grandissimes pages; il avait mal calculé, et, en style d’atelier, il lui manquait de la copie. Il n’avait pas plus de dix minutes pour combler cette lacune; le cas était critique. Que faire?--Mais tout simplement improviser les deux grandissimes pages, me direz-vous.--Très bien; mais soit disposition ordinaire ou extraordinaire, le rédacteur suait sang et eau, devenait pourpre, et, comme frappé d’une paralysie intellectuelle, il voyait s’approcher le fatal moment où il fallait avouer qu’il avait mal pris ses mesures, demander du répit, etc., etc., bref, se compromettre et perdre probablement sa place qui était agréable et nécessaire. Cinq minutes s’étaient déjà écoulées quand un ouvrier de l’atelier, homme d’un certain âge, à la figure grave et discrète, s’approcha du rédacteur, la tête affublée d’un bonnet de papier, suivant l’usage des ateliers d’imprimerie, se pencha mystérieusement à son oreille et lui dit tout bas qu’un jeune ouvrier, de ses amis, l’avait chargé de lui remettre le premier essai de ses élucubrations poétiques, dans l’espoir qu’elles pourraient paraître dans un prochain numéro du journal de littérature, de théâtres et de modes.

Le rédacteur prit machinalement la pièce de vers des mains de l’officieux entremetteur. Elle était très passable et se trouvait d’une dimension parfaitement égale à la lacune qu’il fallait nécessairement combler.

Le journaliste dit à l’ouvrier que la pièce annonçait des dispositions, qu’elle se trouvait de circonstance, et qu’elle paraîtrait immédiatement. L’ouvrier remercia pour son protégé ledit journaliste qui m’a assuré plus d’une fois que, de toutes les pièces de vers qui lui ont passé sous les yeux, depuis vingt ans, il n’en est aucune qui soit plus présente à sa mémoire que cette première pièce de vers de M. Bouniol.

Depuis, M. Bouniol a publié plusieurs pièces de poésie qui lui ont valu de la presse des éloges mérités. Son vers est vif, coloré, pittoresque, penseur, mais il tourne parfois à l’obscurité et à la déclamation. Toutefois, il est juste de dire que ces deux défauts sont toujours allés en décroissant dans l’ordre de ses publications et qu’on n’en trouve nulle trace dans la dernière qu’il a publiée récemment sous ce titre: _Le Siècle_, et qu’il a dédiée à M. de Châteaubriand.

En 1840, il publia deux pièces de vers énergiques: _Profanation_ et _Aux Lâches_. C’est de cette dernière que nous extrayons le fragment suivant:

Oui, ce peuple est toujours le peuple que l’on nomme, Dès qu’il s’agit de trahison; Fratricides Caïns qui spéculent sur l’homme, Comme un fermier sur la toison;

Un congrès de marchands, ardents à la rapine, Qui, pour placer quelques ballots, Colporteurs de poison, vont guerroyer en Chine, Verser le sang des matelots.

Là, tous, grands et petits, ont le regard oblique Et l’œil douteux du commerçant. La soif du gain les ronge, et leur cœur métallique Pompe de l’or au lieu de sang.

Ils ont fait de leur langue un argot de boutique, Qui sert à piper les badauds; L’appeau du trébuchet où tombe la pratique; Leur poésie est un endos.

Là, trônent l’industrie et ces monstres énormes, Que l’on déchaîne par milliers; Vampires du travail, gigantesques, difformes, Beuglant au fond des ateliers;

Ces machines d’enfer aux fécondes entrailles Qui nous dévorent notre pain, N’étouffant qu’à demi, sous le bruit des ferrailles, Le râle immense de la faim.

Là, sous l’épais linceul d’éternelles fumées, Qu’ont peine à soulever les vents, Se tordent les cités, usines enflammées, Où sont engloutis les vivants.

Là, toujours des brouillards; sur le ciel gris et terne A peine un soleil mort déteint, Et vers midi paraît, ainsi qu’une lanterne, Dont le flambeau mourant s’éteint.

O pays de malheur, vanté des imbéciles, Avec tes lugubres palais, Tes lords tout blasonnés de souillures fossiles; Avec tes troupeaux de valets.

* * * * *

Pays de libertés, où l’homme qui gouverne Est racolé dans les tripots; Où le tribun futur s’élit à la taverne, Entre les coupes et les pots.

Pays de grands mangeurs, d’hommes insatiables Qui, pour emplir leurs intestins, Pour se gorger, le soir, à rouler sous les tables, Epuisent les peuples lointains!

* * * * *

Mais le titre littéraire le plus solide de Bouniol c’est le recueil publié en 1843, intitulé _Orphelines_. Ce volume se compose de petits drames en prose, empreints de beaucoup de grâce, de naturel, d’observation; dont la moralité est assez transparente pour être entrevue sans rebuter, et où se trouvent des poésies charmantes, parmi lesquelles brille d’un éclat très vif la pièce intitulée le _Poète et les jeunes filles_. Quand même Bouniol n’aurait écrit que cette seule pièce de vers, son nom vivrait dans la mémoire des littérateurs comme le nom d’un écrivain plein de naïveté, de finesse et de malice enfantine. Jusqu’à présent nous n’avons pas été avare de citations, car nous voulions qu’on jugeât nos poètes, non d’après nos opinions personnelles, mais d’après des fragments étendus de leurs productions. C’était aussi donner du relief au récit et offrir de nombreux points de comparaison. Toutefois cette pièce est trop longue pour être insérée en entier; nous nous contenterons d’en donner plusieurs strophes, qui convaincront nos lecteurs que M. Bouniol a plus d’une corde à sa lyre:

LE POÈTE ET LES JEUNES FILLES.

A Mesdames B.... N. et B.... D.

LES JEUNES FILLES.

Partir! Enfin partir! Plus de mines boudeuses! Adieu la classe, adieu les maîtresses grondeuses, L’éternelle leçon que prolonge l’ennui, Et nos loisirs si courts durant ces longues heures, Dont le _pensum_ taquin dérobait les meilleures, Avant que ce beau jour eût lui.

Enfin, enfin, on peut causer, rire à son aise, Travailler quand il plaît; si le travail nous pèse, Remettre au lendemain; et, dans un doux repos, Dans ce calme suave, appelé ne rien faire, Mollement affaissée aux bras d’une bergère, Perdre le jour en gais propos.

Plus de censeur chagrin qui toujours nous surveille, Devine le secret qu’on murmure à l’oreille, Jamais las de crier: Fanny, je ne veux pas, Au lieu de m’écouter que l’on rie et badine; A son babil en vain on met une sourdine, Je sais bien que vous parlez bas.

Pourquoi toujours ainsi, comme un lutin qui rôde, Ce regard inquiet allant à la maraude? Lucile, on vous surprend bien souvent au miroir, Le front dans votre main, sur l’effet d’une pose, La grâce d’un bonnet, d’un chiffon blanc ou rose, Pensive à rêver tout un soir.

Lise, vos petits airs de linotte en colère, Et ces gestes mutins ont l’art de me déplaire! Claire, ces jeux bruyants ne sont pas de saison, .... Jamais vit-on pareille esclandre! Finissez donc! Vraiment on dirait, à l’entendre, Que le feu prend à la maison!

Et cent autres discours qui font tomber des nues! Il faudrait, pour avoir des façons ingénues, Singer ce bon Indou qui, d’un air endormi, Marche comme à tâtons, n’osant ouvrir la bouche, De peur, ô crime affreux, d’avaler une mouche, Ou d’écraser une fourmi.

* * * * *

LE POÈTE.

Quoi, chers enfants, déjà risquer le grand voyage! Déjà tenter le sort, comme si le nuage Trop tôt ne devait pas obscurcir votre ciel! Oh! vous ne savez pas ce que c’est que la vie; Ce qu’au fond de la coupe on peut trouver de lie, Que d’amertume après le miel!

Vous le verrez, enfants! du plaisir on se lasse! Cette ivresse du bal combien vite elle passe! Le sourire à la bouche et le deuil dans le cœur, Un jour vient qu’on se mêle à nos cercles frivoles, Et, triste, il faut trouver de joyeuses paroles; Mentir au cri de la douleur.

Il faut, il faut, quand l’âme est pleine d’amertume, Froidement se parer d’une gaîté posthume, Ouïr de méchants vers bravement débités, Subir les compliments et les caresses feintes, Les mensonges sans fin, les éternelles plaintes De nos petites vanités.

Au spectateur blasé pour qui la scène change, C’est alors que le monde apparaît bien étrange, Bien vide ce bonheur qui ravit tant de fous! C’est alors qu’en arrière on jette un œil d’envie, A ce matin riant, oasis de la vie, Si loin déjà! si loin de nous!

O temps du vrai bonheur! ô faciles années, Fleurs, au gré de nos vœux, trop lentement fanées; On vous regrette, hélas! on voudrait revenir, Plus sage, à ces beaux jours de l’heureuse ignorance; Le cœur désabusé voyant fuir l’espérance Se tourne vers le souvenir!

On redemande encor les jeux de la prairie, Le bois où se cueillait l’aubépine fleurie, La maison du vieux garde avec son lait si bon, Le modeste dortoir, le lit de blanche toile, Crèche au chaste sommeil, où, merveilleuse étoile, Un Christ était tout l’horizon.

On revoit et la cour, où de clameurs barbares On poursuivait _Azor_, grand amateur de barres, Et le maigre jardin chéri des limaçons, Avec le cerisier, tout rouge de cerises, Où souvent on allait, tremblant d’être surprises, Marauder avec les pinsons!

Mais Bouniol, frappé d’une maladie cruelle, est arrêté au milieu de sa carrière. C’est un jeune homme ami de la retraite et de l’étude, ignorant du monde et du savoir-faire contemporain. Il est pauvre aussi. Qu’il reçoive, du moins, l’expression de notre sympathie.

SAVINIEN LAPOINTE,

Cordonnier de Paris.

Né à Sens, en 1812, Savinien fut transporté à Paris par ses parents, lors de l’invasion de 1814. Cette famille devint pauvre par une maladie cruelle, qui en jeta le chef à l’hôpital, où il resta deux ans. Ce fut, pendant ce temps d’épreuve, qui obligea la mère de Savinien à se mettre nourrice, qu’il fut envoyé à la campagne chez son grand-père maternel. Si nous recherchons la cause première qui donna l’éveil à la vocation poétique de Savinien Lapointe, nous la trouvons dans le spectacle de la nature se déroulant à son imagination adolescente. Ce fut dans la vie calme des champs qu’il reçut ces impressions profondes qui devaient engendrer plus tard la pièce si charmante: _le Bois_, que nous donnons ici tout entière:

LE BOIS.

Oh! vous, pauvres puissants, que l’étiquette enchaîne, Allez au bois; Et là, vous entendrez, assis sous le vieux chêne, De douces voix.

Muet comme l’extase, et, caché sous l’ombrage, Le soir, j’entends Les amours de l’oiseau, les amours du feuillage, Comme les vents.

Tout est ravissement, dans ce paisible asile; Du rameau vert, De l’herbe, de la mousse et du genêt fertile Sort un concert.

Là, la fleur dit à l’air, alors qu’elle se penche: Caresse-moi; Et l’air répond, dans la corolle blanche: Je suis à toi.

Le brillant scarabée, en sa robe superbe, Appelle aussi; Une voix lui répond, sur le bout d’un brin d’herbe: Viens, me voici!

Furtif, sur le gazon, à travers le feuillage Le soleil luit, Glisse de branche en branche, anime le bocage Qui lui bruït.

Dans la tranquillité, vers une fleur agreste On voit encor Le soyeux papillon qui, gracieux et leste, Prend son essor.

Et le sol, caressant la tête qui s’incline Sur son rameau, Entend balbutier à la fleur enfantine: «Vous êtes beau!»

Voyez l’abeille, dans l’aubépine embaumée, Qui s’enfouit; Du fond d’un pur calice elle sort parfumée, Bourdonne et fuit.

Écoutez, écoutez, du fond du taillis sombre, Où seul j’accours Ces chants mystérieux qui s’échappent de l’ombre: Amours! Amours!

Oui, là, vous oublîerez de ce faste inutile L’éclat pesant, Les cris de la terreur, les pavés de la ville Rouges de sang!

Pour moi, j’aime rêver à la douce innocence, Au bois profond, Où l’esprit qui se plaît dans un muet silence, Devient fécond.

Hommes contemplatifs, la nature est un livre A vous offert; Cherchez dans ses feuillets la fleur qui vous enivre: Il est ouvert!

Lorsque Savinien revint à Paris, son père, guéri, pouvait subvenir aux besoins de sa famille. Le jeune homme quitta alors le toit paternel pour aller habiter un de ces combles mansardés où une vingtaine d’ouvriers travaillent en commun. Très habile déjà, Savinien se perfectionna tellement dans son état qu’il parvint à faire, en un seul jour, sept paires d’escarpins, et, une autre fois, quatorze paires de chaussons. Ce sont deux véritables tours de force que très peu d’ouvriers, même parmi les meilleurs, seraient capables d’exécuter.

Cependant, sa tête ardente demandait une alimentation: il chantait donc, le jour, tout en travaillant, les chansons de Béranger, et, la nuit, il lisait Rousseau, l’auteur de _la Nouvelle Héloïse_ et du _Contrat social_. L’explosion de juillet arriva: Savinien fut un des premiers à prendre les armes. Les mots d’abaissement continu, de jésuitisme, d’absolutisme bourdonnaient systématiquement depuis de longues années dans les feuilles de l’opposition; le moment était venu pour tout bon patriote de réhabiliter la gloire et la liberté. Le jeune poète le crut ainsi, avec bon nombre de Français. Il fut arrêté, les armes à la main, et il aurait, peut-être, payé de la vie son généreux élan, si la victoire n’était restée à ceux qui partageaient ses opinions et ses espérances. Il avait mérité la croix de juillet; mais comme il était trop fier pour la demander, il ne doit pas se plaindre de ne l’avoir pas obtenue. D’autres, moins modestes, furent plus heureux.

Le mouvement qui éclata, au mois d’avril, ne devait pas le trouver inactif. Arrêté et conduit à Sainte-Pélagie, Savinien put juger comment le pouvoir entendait cette gloire et cette liberté. En réfléchissant sur le passé dans sa prison, il se souvint, peut-être, de l’expédition d’Espagne en 1823, faite malgré les puissances du nord; de l’expédition d’Alger entreprise et heureusement terminée en quelques jours, en dépit des menaces de l’Angleterre; peut-être encore en est-il venu à penser que la branche aînée avait du bon et qu’elle n’eût jamais voulu de l’entente cordiale, non plus que de la paix à tout prix.

Sorti de prison, Savinien Lapointe se maria et publia ses premiers essais poétiques dans la _Ruche populaire_, journal rédigé par des ouvriers. Bientôt, soutenu par les encouragements les plus honorables et les plus illustres, il fut mis dans le cas de publier un recueil de poésies intitulé: _Une voix d’en bas_. Ce livre remarquable a suffi pour faire prendre à Savinien une place distinguée parmi nos poètes contemporains.

Le talent de Savinien n’a pas été façonné par une main étrangère; il est le brillant résultat de méditations solitaires, d’études assidues, fécondées par les dons naturels les plus précieux: une imagination puissante; un esprit prompt, alerte, vif, observateur; un sentiment délicat de la mélodie et du nombre. La voix de Savinien est parfois rude, âpre, incisive; elle ne chante pas alors pour plaire, mais pour instruire, amender et réformer. Si les versificateurs de nos jours avaient compris leur époque, ils se seraient abstenus de publier leurs contre-sens, harmonieux, sans doute, mais de purs contre-sens, et la poésie ne serait pas tombée comme jadis la vérité, au plus profond d’un puits, où elle se serait indubitablement noyée sans le secours que lui ont prêté deux poètes de génie.

CLAUDIUS HÉBRARD,

Publiciste et poète de Lyon.

Les grands hommes ambitionnent des statues et des couronnes, mais les bienfaiteurs de l’humanité ne soupirent qu’après l’accomplissement de leurs projets. Là est leur récompense, la seule récompense digne de leur cœur et de leur charité. Au nombre de ces bienfaiteurs, la reconnaissance et les sympathies universelles de plusieurs milliers d’ouvriers de Paris ont déjà placé M. Claudius Hébrard, pour les fécondes semences de bien qu’il a répandues sur les durs sillons de la terre qu’ils labourent, et qui a, pourtant, porté prématurément de si beaux épis!

Claudius Hébrard est né à Lyon, en 1820. Il entra dans la vie littéraire en 1840. Il quitta le collége, en 1838, et commença, pour l’architecture et l’archéologie du moyen-âge, des études que le mauvais état de sa santé et la faiblesse de sa vue le forcèrent d’abandonner. Maître de son temps, il fonda alors à Lyon une société littéraire, qui prit le nom d’_Institut catholique_, et publia, sous le même titre, une revue mensuelle, où il fit paraître plusieurs poésies et plusieurs articles de critique littéraire. L’_Union des provinces_ lui est également redevable de l’insertion de plusieurs excellents morceaux de même genre.

Venu à Paris en 1841, il fit paraître plusieurs pièces de vers et plusieurs articles littéraires dans la _Gazette de France_ et dans quelques revues. En 1842, l’œuvre de saint François-Xavier s’étant établie dans la paroisse de Saint-Sulpice, on vint le prier de réciter des vers aux ouvriers membres de cette association. L’âme tendre et dévouée d’Hébrard vit dans cette mission un apostolat. Là, Hébrard pourrait contribuer à la régénération de la société par le charme des souvenirs anciens, par la glorification de ce qu’il y a de plus sacré: la religion et le travail. Contrairement aux opinions des docteurs absolus, M. Hébrard ne crie jamais anathème: il trouve mieux d’encourager, d’exhorter et de contribuer, suivant ses forces, à la propagation des seuls principes qui puissent améliorer la condition humaine.

Au commencement de ce siècle, le retour de la France à la foi catholique provoqué par un puissant génie[M], puis les progrès des sciences naturelles qui permirent de confondre les assertions impies du siècle précédent, devaient exciter M. Hébrard à l’accomplissement de la tâche à laquelle il s’était voué. Il savait d’ailleurs, que sa poésie, à lui, toute faite pour instruire bien plus que pour récréer; pour moraliser et non pour distraire, trouverait de l’écho dans l’âme des hommes du peuple dont la raison est saine, le cœur pur, et dont toute la vie droite et honnête se consume en travaux pénibles pour subvenir aux besoins de leurs familles. Pendant trois ans, il se rendit donc tous les dimanches dans une des huit paroisses qui possèdent cette œuvre, essayant de consoler le pauvre travailleur par le pain de la parole.

Soit disposition naturelle, soit préméditation habile, Hébrard, dans ses poésies, s’est appliqué à se maintenir dans une région d’idées à la portée de toutes les intelligences; à en bannir tout ce qui tient à l’abstraction ou au mysticisme. Tout est clair, net, précis, pratique, dans ses compositions vivifiées par le feu de la charité chrétienne, colorées par la grâce d’une imagination fraîche et pure, par les élans d’un cœur chaud et généreux. En 1845, il publia par livraisons de nouvelles poésies, sous le titre de _Soirées poétiques de Saint François-Xavier_.

La critique pourra bien signaler quelques légères taches dans les _Heures poétiques et morales d’un ouvrier_, mais, nous avons hâte de le dire, de toutes les productions dues à nos poètes artisans il n’en est aucune qui, comme celle-ci, tende aussi directement à la régénération des classes laborieuses. Pour nous, Claudius est plus qu’un bon poète, c’est un apôtre de l’humanité. Ce n’est pas un artisan, comme tous les personnages de notre livre, mais il est comme le père intellectuel et moral de ces artisans, et nul d’entre eux, sans doute, non plus que nos lecteurs, ne nous reprochera de lui avoir donné une place là où l’appelaient naturellement l’amour et les sympathies de ceux pour lesquels il a été un guide, un instituteur et un ami. Nous citons la dernière partie de sa pièce de vers intitulée _aux Ouvriers_.

* * * * *

Courage, enfants de Dieu; persévérez, courage! Soyez, dans notre ciel qu’on dit chargé d’orage, Les signes précurseurs du lever d’un beau jour; Nous comptons sur vos cœurs, votre foi, votre amour. Allez, élus du ciel, nouveau peuple de Dieu; Que la vérité soit la colonne de feu Qui dirige vos pas au désert de ce monde; Gloire, bonheur, espoir, quelle lumière inonde Les pieds des messagers descendant du Carmel! Sion, reprends tes chants, redresse ton autel; Dans les camps d’Israël que les tentes sont belles! Voici pour le Seigneur des cohortes nouvelles: Élargissons nos rangs, noyons le souvenir Dans l’espoir enivrant qu’apporte l’avenir.