Les poètes du peuple au XIXe siècle
Part 11
Oui, viens, pauvre artisan, toi dont la triste vie Au malheur ici-bas est toujours asservie; Toi, dont le front ridé se mouille de sueurs, Et dont les yeux, souvent, contiennent tant de pleurs Viens! viens! n’ajoute pas au poids de ta misère Celui du désespoir d’une injuste colère, Qui, mêlant le blasphème aux tortures du cœur, Fait un vaincu de plus et non pas un vainqueur. Étouffe cette voix impie et murmurante Que j’entends s’élever dans ton âme souffrante. Avant d’accuser tout, le destin et le ciel, Avant de nier Dieu, de l’appeler cruel, Apprends à réfléchir, apprends à te connaître; Sache bien pour quel but le Seigneur t’a fait naître. Aux douceurs de son joug sache t’accoutumer; Apprends à le servir et tu sauras l’aimer. Hélas! pourquoi veux-tu, pauvre exilé sur terre, Enraciner le pieu de ta tente éphémère Dans ce triste désert où nous voyageons tous?
Pourquoi, fils du malheur, victime de ses coups, Restes-tu sous sa main comme la gerbe mûre Que le fléau dans l’air et déchire et triture? Tu restes là ployé sous ton rude fardeau, Appelant tristement le néant du tombeau. Aussi, ne pouvant plus souffrir dans le silence, Ton cœur vers d’autres cœurs désespéré s’élance. Quels amis choisis-tu? Le monde et ses plaisirs, L’enfer et ses conseils, le vice et ses désirs. Malheureux! lève-toi, surgis de ton abîme! La souffrance est pour l’homme une leçon sublime: En le purifiant elle le rend parfait; Infortuné, prends garde à maudire un bienfait. Marche, poursuis ta route, et fais de l’espérance Le magnifique appui de ta persévérance. Contemple enfin le ciel au travers de tes pleurs; Les ronces du sentier te paraîtront des fleurs. Nouveau Job, bénissant la main qui te terrasse, Contre les coups du sort prends la foi pour cuirasse. Sous le poids du malheur courbe ta volonté; L’indépendance est sœur de la docilité. Travaille! Un bon esprit dans le repos s’émousse; Du pain qu’on a gagné la saveur est plus douce, Et, reposant tes bras, aux fêtes du Seigneur, Dépense le salaire acquis par ton labeur A répandre la joie au sein de ta famille, A faire orner le cœur de ton fils, de ta fille, A les ceindre tous deux de force et de pudeur, D’amour respectueux, de savoir et d’honneur.
Estimé désormais, aimé de tout le monde, Tu n’apercevras plus la distance profonde Séparant ici-bas le pauvre et le puissant. C’est la vertu qui fait la noblesse du sang: L’honnête homme ici-bas est partout à sa place, Et, s’il a bien vécu dans l’état qu’il embrasse, Quels que soient ses travaux, au jour de ses vieux ans, Il pourra se montrer fier de ses cheveux blancs. L’épreuve vient surtout à ceux que Dieu préfère. Les plus belles vertus naissent dans la misère. N’est-ce pas dans ses rangs que sont les grands combats? Luttes contre le haut qui pèse sur le bas. Le pauvre qui travaille et que le chaume abrite, En raison de ses maux, centuple son mérite. Accepte le malheur; c’est une royauté Dont le trône est basé sur l’immortalité.
Artisan! Est-ce ainsi que ton âme raisonne, Quand la douleur est là qui l’étreint, l’emprisonne, Quand, joignant à ses coups l’aiguillon du remords, Par un lâche calcul tu devances la mort? Est-ce ainsi qu’il te parle en tes jours de détresse, Ce monde qui te perd, te trompe ou te caresse? Crois-tu que la douleur s’éteint dans les plaisirs? Un désir satisfait éveille les désirs, Et l’homme, se créant lui-même son martyre, Voit les pleurs bien souvent interrompre un sourire. Et! que peut donc sur l’âme un instant de gaîté? Le fini suffit-il à l’immortalité? L’aigle, en son vol altier, s’élançant vers la nue, Veut-il un horizon pour arrêter sa vue? Que l’homme serait beau s’il comprenait en soi Cet infini qu’il porte et qui l’établit roi! Roi de cet univers créé pour son service, Et de ces éléments, pliant à son caprice, Souverain incomplet, il donne à tout des lois, Et, pour se commander, il est faible et sans voix. Laissons-le s’agiter, dans sa vaste ignorance, Jouet de vains plaisirs, jouet de la souffrance. Vaisseau sans gouvernail, par les flots ballotté, Il erre à l’aventure, et, par l’écueil heurté, Il sombrera bientôt dans le fond de l’abîme; Et nous! prenons la foi pour pilote sublime, La vertu pour fanal, le ciel pour rendez-vous; Le passé nous instruit, l’avenir est à nous. Aujourd’hui chacun veut pacifier le monde; Chaque utopiste est là qui détermine et sonde Le mal qui nous dévore et nous mène en secret. Sur un rêve menteur, sur un système abstrait On base maints projets, maints échafauds d’idées, Devant, aux nations soi-disant attardées, Apporter le remède à tant de maux divers; L’écrivain dans sa prose, ou le barde en ses vers, Mélancolique ou gai, selon son caractère, Du futur, à son gré, pénétrant le mystère, Nous promet le bonheur ou des siècles affreux. Que de temps dépensé pour faire des heureux! Que de talents perdus pour se tromper eux-mêmes! Oh! que d’illusions! que de vagues systèmes! Pour toi, pauvre artisan, sois plus sage et plus fort; Prends la vertu pour ancre et tu verras le port. Oui, viens, membre souffrant de la grande famille, Moissonneur désolé, courbé sur la faucille, Dans les champs où l’ivraie étouffe les épis; Voyageur fatigué, dont les yeux assoupis Et les membres brisés cherchent partout l’ombrage, Pour faire halte un peu durant ce long voyage; Viens! je partagerai le poids de ton fardeau; Je te ferai trouver au désert un peu d’eau; Je t’apprendrai la route allant à la patrie, Le nom du bon Pasteur et de sa bergerie. Mets ta main dans ma main et ton cœur sur mon cœur; Marchons unis et purs sous les yeux du Seigneur. Je te suis au foyer, à ta rude journée; Je m’attache à tes pas, et sur ta destinée Puissé-je, par ma voix, toute pleine d’amour, Faire surgir enfin l’aurore d’un beau jour!
PAUL GERMIGNY,
Tonnelier à Châteauneuf sur Loire.
Sous le ciel riant de l’Orléanais, dans une petite ville solitaire, côtoyée par la Loire, vit un obscur tonnelier, privé d’études classiques et presque d’instruction élémentaire. Son nom est encore peu connu, mais il mérite de l’être davantage. Un petit volume, publié en 1842, sous ce titre: _Essai de poésie_, valut à l’auteur de nombreuses et douces marques de sympathie, et si bien que, au bout d’un an, la première édition de cet essai fut épuisée. Encouragé par ce succès qu’il a la modestie d’attribuer principalement à des causes étrangères à son talent, l’auteur a réuni ses premières pièces de vers corrigées et leur en a adjoint quelques autres entièrement inédites. Il a ainsi formé un recueil plus sévèrement élaboré que le premier, plus fort de pensée, plus frais de coloris, plus vif d’expression.
La vie de Germigny est vide de faits intéressants, curieux, ou dramatiques, car il n’a pas besoin de quitter Châteauneuf pour gagner son pain quotidien: là s’exerce son industrie. Là, sont aussi ses amis, ses parents. Il ne verra probablement jamais d’autre horizon que l’horizon de son clocher, et, comme ses pères, il mourra sans doute à Châteauneuf sur Loire. Mais qu’importe? Qu’ont rapporté de leurs voyages autour du monde les Cook et les Bougainville, les Anson et les Baudin? Des descriptions de contrées nouvelles, de races d’hommes nouvelles, des spécimen d’animaux, de minéraux, de végétaux, jusque’alors inconnus, et encore des améliorations précieuses à la science nautique; mais qu’ont-ils fait pour la poésie? Christophe Colomb, lui-même, revenu à la vie, aimerait mieux, certes, se mettre en quête d’un autre nouveau monde que de rimer le moindre quatrain.
La poésie n’émane directement ni de la diversité, ni de la rareté, ni de la grandeur des objets qui frappent les sens: pendant qu’un géomètre ne regarde la chute du Niagara ou le lever du soleil qu’à travers une préoccupation mathématique, le poète voit dans une feuille qui tombe une illusion évanouie, dans un nuage un fantôme; il entend dans une brise un soupir, dans un ruisseau une voix... Tout, autour de lui, se peuple d’images, de tableaux, sans cesse renouvelés; et, dans le grand livre de la nature, où il lit sans avoir étudié, il contemple avec ravissement les œuvres inimitables de celui qui a établi entre elles et son âme une affinité mystérieuse. On naît poète, indépendamment des latitudes: tandis que le ramoneur Beronicius, en Hollande, chante instinctivement d’admirables poésies, les femmes madécasses modulent la touchante et célèbre élégie: _Un pauvre voyageur blanc_.
Si les plus grands et les plus imposants spectacles de la nature ne doivent jamais frapper l’imagination du tonnelier de Châteauneuf sur Loire, il portera peut-être un regard plus minutieusement investigateur sur les scènes tempérées qu’il examine; il nous fera mieux pénétrer dans leur intimité, et il nous dévoilera les liens invisibles qui les unissent entre elles pour coordonner leurs rapports.
Les strophes suivantes adressées à une cascade[N] nous paraissent dignes d’être citées.
Oui, je te crois, déesse, ô cascade bruyante; Sentant que ta voix parle à mon âme croyante, Que ton œil me sourit, je t’admirerai mieux. Oh! combien j’aimerai ton écharpe bleuie, Ta robe étincelant à la vue éblouïe, Qui renvoie en éclairs tous les rayons des cieux!
J’aimerai le brouillard, vaporeuse rosée, Poussière de cristal au soleil embrasée, Qui rejaillit du roc où ta chute se rompt; Blanche vapeur qui monte au feuillage des saules; Chevelure flottant sur tes moites épaules; Voile frais et léger qui s’agite à ton front.
J’aimerai le flot pur qui de ton sein s’épanche, Et, calmant ses bouillons et son écume blanche, En limpide miroir à tes pieds s’aplanit; Lac où se réfléchit sans cesse ton image, Et le saule incliné, comme en signe d’hommage, Et la branche flexible où l’oiseau pend son nid.
J’aimerai sous la nuit ta parure argentée; Ta voix qui glisse au loin, dans le calme jetée, Et du fleuve voisin éveille les échos; Sa voix grave, à cette heure, à la tienne est unie, Et tu fournis un ton à sa grande harmonie, Comme à son vaste sein tu vas mêler tes eaux.
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Mais si l’on trouve ces vers pleins de grâce, de fraîcheur et d’élégance, ceux qu’il adresse à à M. Poultier, de l’Académie royale de musique, paraîtront sans doute plus remarquables par les nuances délicates de la pensée et par l’éclat de l’expression:
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A la flatteuse voix de cette foule élue, Qui, d’acclamations te couvre et te salue, Ma muse va mêler la voix de l’atelier: Poultier, daigne, en faveur d’ancienne confrérie, Accueillir cette muse aux doux travaux nourrie; Comme tu l’as été, moi je suis tonnelier.
Sans doute que déjà des lyres caressantes T’ont jeté bien des fois, en notes ravissantes, Comme un vaste encensoir, des flots de doux encens; Mais, loin des champs d’enfance, avec joie on accueille La simple et pâle fleur qu’un ami nous y cueille: Daigne voir cette fleur dans mes pâles accents.
Lorsque le voyageur, sur ces plages d’Asie, Où les siècles, parlant à notre âme saisie, Ont laissé leur empreinte en traits mystérieux, Parmi les longs débris que son regard admire, Les restes de Balbeck, les marbres de Palmyre, Voit un compatriote apparaître à ses yeux,
Il lui semble, isolé sur la terre étrangère, Qu’il vient de rencontrer une famille, un frère; Il lui presse la main, il bénit le hasard: Nous, élevés tous deux dans la même industrie, Ne nous semble-t-il pas, loin de notre patrie, Que nous nous rencontrons sur le terrain de l’art?
Tous deux, en abordant cette noble carrière, Tout poudreux du métier de la même poussière, Nous avons sillonné l’empreinte de nos pas; Mais, vers le but lointain, riante perspective, Où la gloire vient poindre à ta vue attentive, Dans ton vol élevé, moi je ne te suis pas.
Déjà rasant les cieux, aigle aux puissantes ailes, Enflammant ton sillon d’un torrent d’étincelles, Tu jettes de bien haut tes mélodieux sons; Et moi, rasant le sol de mon aile timide, Dans mon obscur essor, jouant sur l’herbe humide, Humble oiseau, je prélude à l’ombre des buissons.
Mais, comme l’aigle encor qui, franchissant l’espace, Vole loin de la terre et sous le soleil passe, Voit toujours sur le sol son image glisser, Ainsi, dans ce métier qui m’appelle à l’aurore, Et qu’en rimant ces vers ma main exerce encore, Ton souvenir jamais ne pourra s’effacer.
Cette dernière strophe, qui renferme une belle image, pèche par la clarté, et nous le regrettons; nous en disons autant de la troisième strophe commençant par ce vers:
«Lorsque le voyageur, sur ces plages d’Asie.»
Mais, en somme, le tonnelier de Châteauneuf sur Loire doit beaucoup à la nature; il dépend de lui, par un travail assidu et par une grande sévérité envers lui-même de devenir un poète très distingué; dès aujourd’hui, c’est un poète charmant.
LOUIS PÉLABON,
Ouvrier voilier à Toulon.
La vie de Pélabon n’a été traversée par aucun événement capable d’exciter la curiosité; mais elle peut être proposée comme exemple. Pélabon est né à Toulon, le 7 février 1814, de père et de mère ouvriers. La journée du père, ouvrier de l’arsenal maritime, était de trente-deux sous, et ce modique salaire devait le nourrir, ainsi qu’une femme et cinq enfants. Depuis, la famille s’accrut, la mère de Pélabon ayant eu douze enfants dont il est le neuvième. Mais laissons-le parler lui-même dans son simple et naïf langage:
«Mon père,» m’écrivait-il récemment, «mourut le 12 décembre 1822. J’avais alors huit ans et nous restâmes quatre enfants sur les bras d’une pauvre femme veuve, dont je pleure, depuis quelques années, la perte. Les hautes études ne furent point mon partage. Je fus admis chez les Frères de l’école chrétienne où je demeurai un an tout au plus; à peine si j’eus le temps d’apprendre à assembler les mots et je ne fus admis, depuis, dans aucune autre. Quand j’eus atteint l’âge de quatorze ans, je témoignai à ma mère le désir de m’embarquer, mais plutôt pour soulager sa misère que par caprice. Je naviguai donc quelques années en qualité de mousse et de novice, et débarquai, au bout de ce temps, pour ne plus me revoir en pleine mer.
»En 1831, je fus placé dans le port comme apprenti voilier; état que je professe encore aujourd’hui. J’avais dix-huit ans à peu près, lorsque la poésie vint se manifester en moi. D’ailleurs, une pièce de comédie provençale qui a pour titre _Lou Groulié bel esprit_, par Étienne Pélabon, mon aïeul, qui, depuis plus de cinquante ans, jouit d’une réputation méritée, m’avait, depuis longues années, inspiré du goût pour la poésie provençale, et, à cet âge, dépourvu encore de toute l’expérience qu’exige une telle science, j’eus la folle idée de débuter par où mon grand-père avait peut-être fini. Je fis une pièce de théâtre provençale, intitulée _Franchet et Chrestino_, comédie en un acte, qui fut d’abord donnée au public comme un essai, et fut accueillie comme tel. Au bout de quelque temps, j’en fis une seconde intitulée: _Magaret et Canoro_, en deux actes, d’un genre tout à fait comique; ce qui occasionne souvent la réussite dans la poésie patoise. Une troisième fut aussi composée, peu de temps après: _Victor et Madaloun_ (c’est son titre), toutes les trois imprimées à Toulon. Ayant plus tard reconnu mes fautes de versification et la hardiesse de ma muse, j’éprouvai beaucoup de regret d’avoir publié cette pièce; mais il faut dire que les confidents littéraires et censeurs dévoués et sincères m’ont manqué, et voilà tout le mal. Et je me suis retranché depuis dans un cercle plus étroit et moins périlleux; je ne compose plus que, de temps à autre, quelques pièces fugitives, quelques chansonnettes, etc. J’ai publié en 1842, un petit recueil de pièces françaises et provençales intitulé: _Le Chant de l’Ouvrier_. Avouez, Monsieur, qu’il faut avoir du courage, sans instruction première, sans connaissance de la grammaire, de se lancer dans la carrière littéraire; semblable à un vaisseau qui veut naviguer sans pilote et sans gouvernail, au milieu des vagues d’un océan si fertile en naufrages. Mais j’avais dans l’âme quelques hautes pensées que je ne pouvais dire en provençal; j’ai essayé de les bégayer en français, et je sais ce qu’il m’en coûte: peines, veilles, travaux, privations, et tout par soi-même!...
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»Vous reconnaîtrez sans peine la plume d’un artisan poète de la nature, comme vous avez eu la juste idée de m’appeler........
»Agréez, etc., etc.»
Sans doute l’inspiration sera toujours le plus précieux don accordé au poète, mais est-il vrai qu’elle soit suffisante? Plus l’esprit est exercé par l’étude, plus il a de termes de comparaison; plus riche et plus originale sera sa broderie sur le canevas de l’imagination. Plus le poète, tendant à se dépouiller de son ignorance, examine, pèse, commente les procédés des grands poètes artistes, plus il se sent enflammé de l’amour de l’art, et plus il comprend que pour leur ressembler il faut s’écarter de leur manière, pour rester soi-même. Il reconnaît alors de quels écueils était entourée la barque de son ignorance, qui retraçait sur les vagues de la mer de la poésie les mêmes sillons tracés avant par des génies cultivés. En un mot, par l’ignorance, on s’expose, à son insu, à être imitateur ou plagiaire; on n’est jamais sûr d’être original. On a soutenu l’inverse. Qui a raison? Nous ne savons; mais il serait bien de connaître beaucoup tout en restant soi-même.
Quand, à quatorze ans, je vis Pélabon lancé sur la vaste étendue des mers, je m’attendis à lire de fraîches et naïves impressions de voyage. L’imagination est si vive à cet âge, le coup d’œil si prompt et si juste! le cœur si chaud, l’âme si tendre! Mais là n’était point la vocation de Pélabon. La mer qui parle si haut à certaines natures fut muette pour lui. L’univers et ses innombrables et merveilleuses créations arrachent à peine, à de très rares intervalles, un son de sa lyre... C’est que, peut-être, le monde extérieur s’efface devant le sentiment religieux, qui vivifie chez lui un monde intérieur d’où il ne sort jamais entièrement. Il ne devait pas non plus aimer la société des marins cet homme calme, recueilli, pieux..... sans doute; mais qu’importe? Sa mère est veuve, sa mère a quatre enfants... elle ne les nourrit qu’à force de miracles... Il s’embarquera, il sera mousse, novice, tout ce qu’on voudra, pourvu que son abnégation soulage cette pauvre mère et profite à ses frères et sœurs.
Parti encore enfant, il revient, après quelques années de navigation, dans toute la force de la jeunesse. C’est à ce temps que la poésie vient le hanter dans son chantier de voilerie; c’est alors qu’elle féconde dans ce noble cœur les germes précieux qui y sommeillaient; c’est là qu’elle lui donne l’éveil de sa vocation; c’est là qu’il compose d’abord son _Chant de l’ouvrier_, et quatre ans après _Une voix de l’âme_, dont nous nous occupons en ce moment. Il ne tarda pas à se marier, au retour de ses excursions maritimes, et cette circonstance n’a pu que fortifier le caractère grave et religieux de ses idées habituelles. A son retour chez lui, il consacre ses heures de loisir à corriger et à modifier ses compositions, écrites au chantier.
La poésie de Pélabon est, en général, douce, simple, modeste, sobre de descriptions; ennemie des grands mots et des longues tirades. Elle ne s’efforce pas de plaire, mais elle touche, sans le vouloir. Elle est pieuse, humble, charitable; elle voudrait endormir et consoler tous les maux de l’humanité.
Mais la critique est en droit de demander si Pélabon mérite bien cette glorieuse dénomination de poète. Son pinceau pourrait être sans doute plus ferme et plus vigoureux et il ferait bien parfois de ne pas habiller sa muse des premières parures que l’inspiration lui envoie. Mais, en somme, Pélabon est vrai dans son style et dans ses sentiments; il peint avec naturel et sobriété, et ses compositions sont souvent pleines de verve. Il est donc poète, dans la meilleure acception du mot, et il ne lui faut que du temps et du travail pour conquérir les suffrages même des plus sévères.
C’est pour rendre hommage à son talent que je cite les deux pièces suivantes: _Les Cloches du soir_ et _l’Hirondelle et le Christ_, qui, dans un genre différent, lui ont valu des éloges mérités.
LES CLOCHES DU SOIR.
Quand des cloches du soir les gammes argentines Portent leurs longs accords aux sommets des collines; Quand mille échos divers se mêlent à ce chœur, Et que tout à la fois, le continent et l’onde, Se couvrent du manteau qui dérobe le monde, Le ciel parle à mon cœur.
Quand des cloches du soir, au sein de ma retraite, Le marteau sombre et lourd frappe l’heure et répète; Quand de ma lampe alors s’éclipse la lueur, Et me montre l’effet d’une pâle lumière, Qui permet tout au plus de faire une prière, Le ciel parle à mon cœur.
Quand des cloches du soir les ailes ténébreuses Font arriver aux cieux des plaintes douloureuses, Afin de protéger le chrétien qui se meurt, Ou quand je vois marcher vers l’alcôve rustique, Un ministre de Dieu portant le viatique, Le ciel parle à mon cœur.
Quand des cloches du soir les vents poussent dans l’ombre Le tintement obscur, les syllabes sans nombre; Lorsque, du rituel l’hymne de la douleur S’échappe par soupir sur la modeste bière Du pauvre trépassé qu’on porte au cimetière, Le ciel parle à mon cœur.
Quand les cloches du soir, vibrant avec ivresse, Font retentir les airs d’un concert d’allégresse; Quand le genêt partout exhale son odeur, Et que, d’un pas pieux, mille jeunes vestales Marchent en voiles blancs, en robes virginales, Le ciel parle à mon cœur.
Quand des cloches du soir la salve radieuse Appelle le chrétien à l’oraison pieuse; Quand sur l’autel descend la bonté du Seigneur; Qu’un chant harmonieux retentit sous la voûte, Et charme, agenouillé, le peuple qui l’écoute, Le ciel parle à mon cœur.
Mais quand viendra le jour de triste souvenance, Où les cloches du soir garderont le silence, N’éprouverai-je plus ce radieux bonheur? Non, ces claviers d’airain, vibrant à mon oreille, Devenaient pour mon âme une heureuse merveille, Un charme inouï pour mon cœur.
L’HIRONDELLE ET LE CHRIST.
Une hirondelle printanière Cherchait, pour construire son nid, Une fenêtre hospitalière, Un toit protecteur et béni; Parcourait les airs et l’espace; Mais de voler déjà bien lasse, Elle se pose sur un bois; Bois précieux, dont la structure Lui fut d’un excellent augure; Du Calvaire c’était la croix!
Le Christ, à son pieux approche, L’accueillant d’un œil paternel, Lui fit ce généreux reproche: «Quand tu cherches, oiseau du ciel, »Au bas de la voûte azurée, »Une retraite humble, assurée, »Pour couvrir ta timidité; »Pourquoi ne pas chercher l’ombrage, »La branche courbe et le feuillage »De l’arbre de l’humanité?