Les poètes du peuple au XIXe siècle
Part 12
»Près de ma couronne d’épine, »Ah! viens bâtir ton logement, »En recueillant, à la colline, »Le brin de paille et le ciment! »Apporte, sur ton bec fragile, »Avec soin, le morceau d’argile; »Dispose tes secrets outils; »Achève ta maison de fange; »Puis à la garde du bon ange »Je _confierai_ tes petits.
»Avec moi tu seras heureuse; »Tu ne verras point le méchant »Lancer sa pierre dangereuse »Pour détruire ton logement; »Au lieu de ce fatal outrage, »Nous partagerons l’humble hommage »Que l’on vient me rendre en ce lieu. »Oh! toujours, ma pauvre petite, »Bâtis ton nid, creuse ton gîte »Sur la croix même du bon Dieu.»
Et l’obéissante hirondelle, A ce tendre avis du Seigneur, De plaisir secoua son aile Et tressaillit d’un saint bonheur. Depuis, sur la couronne auguste Qui ceint le front de l’homme juste, L’oiseau se plaît à se poser; Alors, perché sur cette branche, Il prodigue à l’épine blanche De son amour le doux baiser.
Pour faire connaître l’homme plus particulièrement, après ces citations poétiques, j’ajouterai: Le dimanche est un jour que Pélabon consacre tout entier à l’Église; il a un goût extraordinaire pour le chant des offices divins. Dieu lui a donné un peu de voix et il l’emploie à ce service. Il ne fréquente que les humbles chapelles, telles que la maison de charité où sont les pauvres vieillards indigents, les enfants trouvés, les orphelins et orphelines, ou le Saint-Esprit, qui est l’hôpital civil.
La vie ordinaire a toujours une grande influence sur les compositions des _Poètes du peuple_.
JACQUES JASMIN,
Coiffeur à Agen.
Bellaudière, Lamonnoye, Dartros, Aubanel, et toi-même, Pierre Goudelin, qui, depuis 1700, marchais en tête des poètes languedociens, arrière, arrière! faites place au soleil de nos jours, au poète d’Agen, à Jasmin!
Jacques Jasmin (Jaquou Jansemin) est né en 1797 ou 1798 d’un père bossu et d’une mère boiteuse. La physiologie ne nous a jamais dit pourquoi les bossus ont de l’esprit. Quoi qu’il en soit, le père de Jasmin, illettré au point de ne savoir pas lire, composait ordinairement les couplets burlesques chantés aux charivaris du pays, et il ne manquait jamais d’y conduire l’enfant, pour qu’il l’imitât peut-être un jour. Ses parents étaient fort pauvres, mais on vit de si peu dans le midi! Et lui, gai, vif, pétulant, courait presque toute la journée, avec de petits camarades, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, ne s’apercevait de rien, et les longues journées employées en jeux et en exercices de tout genre s’écoulaient sous ce beau ciel comme des ombres. Cependant dix ans sonnèrent. A cet âge, la raison parle sous l’empire de certaines circonstances. Un jour qu’il jouait sur la place en gamin déterminé, un groupe se forme: il s’avance: il voit assis sur un fauteuil un vieillard qu’on portait. Il reconnaît son grand-père; il se jette à son cou.--Où vas-tu, grand-papa? Qu’as-tu à pleurer? Tu ne veux pas quitter tes petits!--Mon enfant, dit le vieillard, je vais à l’hôpital; c’est là que les Jasmin meurent.
Ce fait change l’enfant en homme; une lumière a lui sur son passé: il a vu pour la première fois la misère jusque-alors invisible, et il va engager avec elle une lutte à mort. Il entre comme apprenti chez un coiffeur et se fait remarquer déjà par la légèreté de sa main et ses saillies intarissables. Mais c’est à la nuit que Jasmin demande son avenir: à la lueur d’une lampe dont le reflet joue aux feuilles du tilleul voisin, Jasmin passe sept à huit heures à lire, à rêver, à versifier. A force d’économie et de calcul, il parvient à ouvrir bientôt pour son compte, un petit salon sur la belle promenade du Gravier, où une petite clientèle se forme progressivement. Mais bientôt la réputation du coiffeur circule aux quatre coins de la ville; sa renommée, comme chansonnier, ne tarde pas à voler dans le département; la vogue arrive enfin.
Jasmin, à défaut de la misère qu’il ne peut assommer en chair et en os, en brise le symbole, le fauteuil fatal sur lequel tous ses pères se sont fait conduire à l’hôpital. Peu après, pour mieux constater son triomphe, il se rend chez un notaire pour acheter la maison qu’il habite, et enfin, le premier de sa famille, et fils de ses œuvres, il voit son nom couché sur la liste du collecteur. C’est à ces heureuses circonstances qu’il fait allusion quand il dit quelque part:
Quel honneur! trop d’honneur; Il me faut payer la rente, Et, chaque an, je suis confus De voir que mon chiffre augmente, Même en n’ayant rien de plus.
Pour comble de bonheur, sa femme, d’abord ennemie jurée de la prose et encore plus des vers, bien qu’elle soit pleine d’esprit naturel et d’imagination, sa femme qui, d’abord lui dérobait ses plumes et son encre pour l’empêcher d’écrire, sa femme a subi une complète métamorphose. C’est aux chansons de son mari qu’on doit l’achalandage de la boutique; il faut donc que son mari ne cesse d’en composer: «Courage,» s’écrie-t-elle de temps à autre, «chaque vers c’est une tuile que tu pétris pour achever de couvrir la maison;» et, sans le savoir, toute la famille fait la contre-partie de la recommandation de Voltaire: «Faites des perruques, faites des perruques» en s’écriant en chœur: «Fais des vers, fais des vers.»
Ceci est une esquisse sommaire de sa vie qu’il a développée avec un rare talent dans ses _Soubenis_ (Souvenirs.).
Quatre poèmes principaux ont été composés par l’illustre coiffeur: _Lou Chalibari_, _les Soubenis_, _l’Aveugle de Castel Cuillé_ et _Françounetto_. Son premier poème, le _Charivari_, publié en 1825, est un poème burlesque, dans le genre du _Lutrin_, auquel il n’a pas craint de faire quelques emprunts. L’opinion a changé à l’endroit du patois, cette belle langue rustique dont les érudits faisaient fort peu d’estime et à laquelle maintenant, grâce à Jasmin, ils sont tout disposés à faire les yeux doux.
Juste retour des choses d’ici-bas.
«Non,» a dit un compatriote de Jasmin, «les idées nouvelles, en corrompant la simplicité des antiques traditions, en amoncelant çà et là d’immenses ruines, ne seront point assez puissantes pour détruire cette langue si expressive et si riche, la première que nous ayons bégayée; cette langue qui est celle du peuple; cette langue, que nous savons tous, sans l’avoir apprise et que nous n’oublierons jamais. Non, rien ne prévaudra contre la destinée d’un idiome qui a traversé des siècles, et que rajeunit, en l’illustrant, notre moderne troubadour.» On peut mettre, sans partialité, cette ingénieuse et brillante composition entre la _Rapita Sacchia_ et le _Lutrin_. Dans _mous Soubenis_ on trouve un admirable alliage de gaîté, de sensibilité et de passion. Une tradition populaire a fourni à Jasmin le sujet de l’_Aveugle de Castel Cuillé_ et il a su l’élever aux proportions d’un poème d’un immense intérêt. «Le poème de _Françounetto_» dit M. de Lalis, «fruit d’un labeur de deux années, est-il digne des éloges qu’on en fait et de l’admiration qu’il excite? Nous l’avons entendu; et, mettant de côté le prestige de la déclamation chaleureuse et entraînante de Jasmin, il nous a semblé que cette fois il s’était surpassé. Le plan et l’exécution en sont parfaits. Jusqu’à présent on n’était pas d’accord sur le mérite des diverses productions de notre poète gascon: les uns trouvaient que les _Soubenis_, écrits d’une manière si légère et si facile, portaient en même temps un cachet si particulier de franche gaîté, de modestie, de naïveté et de sentiment que leur auteur n’avait rien fait de mieux; d’autres, au contraire, donnaient la préférence à l’_Abuglo de Castel Cuillé_. Nous pensions comme les premiers. Aujourd’hui, la supériorité de _Françounetto_ ne sera probablement contestée par personne. Il y a dans cette œuvre des beautés de l’ordre le plus élevé: un intérêt soutenu, pendant quatre chants, une connaissance profonde du cœur humain; des détails gracieux et exacts sur les usages, les croyances et les mœurs des habitants de la campagne; des descriptions délicieuses; et un style, tantôt noble, tantôt familier, souvent pathétique, étincelant de pensées neuves et hardies, toujours élégant, châtié, harmonieux, et constamment approprié aux situations où sont placés les auteurs de cette épopée populaire. Il y a surtout une chanson ravissante dont les paroles et l’air sont empreints d’une couleur locale, qui lui donne un charme inexprimable; elle est tout ensemble pastorale et anacréontique.
»Il faut le dire ici: dans Jasmin tout est original: son génie comme son caractère. Poète-créateur dans l’idiome patois, ainsi que Malherbe et Corneille le furent dans la langue française, un premier bond l’a porté non seulement bien au delà de ses devanciers, mais il a atteint tout d’un coup une pureté que l’on n’acquiert ordinairement qu’à la longue et avec beaucoup de travail. La nature l’a doué d’une imagination féconde dont un tact infini modère les écarts; son esprit est remarquable par les saillies et les traits piquants que lui inspirent les plus petits incidents de la vie. Le goût du beau et du vrai est inné chez lui, son instinct des convenances ne le trompe jamais.--Après cela, observez-le individuellement: celui que distinguent tant de brillantes qualités, celui qui reçoit de toutes parts des hommages continuels et sincères, celui qui est au niveau des premiers poètes de l’époque, celui qui est né pauvre et de parents pauvres, comme il le dit lui-même en vers admirables dans ses _Soubenis_, le poète, enfin, dont la réputation est déjà colossale n’a pas quitté son premier état, et il n’a garde d’en rougir. Il se fit coiffeur par nécessité et il l’est encore; jadis la boutique était ouverte à quiconque pouvait payer un modique salaire, aujourd’hui c’est encore de même. Il n’est pas sorti de sa position sociale, et certes il l’aurait pu.»
Dès 1835, Jasmin parcourut les principales villes du midi de la France, qui l’avaient invité à venir leur réciter ses vers en séance solennelle. Partout un enthousiasme porté jusqu’au délire! Partout de véritables ovations! Jasmin était dans toutes les bouches, dans tous les esprits, dans tous les cœurs! Jasmin était le poète-roi du midi.
Après la publication de son beau poème _Françounetto_, il se décida à venir à Paris sur les invitations réitérées qui lui étaient adressées par les plus grandes célébrités. Voici en quels termes il rapporte la soirée qu’il passa chez M. Augustin Thierry, qui avait réuni pour l’entendre l’élite de la plus haute société[O]:
* * * * *
Et, le soir, entraîné dans des salons brillants, Je me trouvais auprès de grands messieurs, Chez l’aveugle qui fait des livres si fameux; Et des nuées de savants et de dames savantes Attendaient froidement que j’ouvrisse la bouche Pour toiser mon âme et mes paroles; Et ce n’est pas à Paris comme aux bords de la Garonne: Chez moi tout est ami; tout est juge par ici, Et le nom qui vient y faire baptiser son écrit Ne gagne qu’un tombeau s’il n’y trouve pas un trône. Je me trouvais auprès de grands messieurs, Chez l’aveugle qui fait des livres si fameux; Et des nuées de savants et de dames savantes Attendaient froidement que j’ouvrisse la bouche Pour toiser mon âme et mes paroles; Et ce n’est pas à Paris comme aux bords de la Garonne: Chez moi tout est ami; tout est juge par ici, Et le nom qui vient y faire baptiser son écrit Ne gagne qu’un tombeau s’il n’y trouve pas un trône.
* * * * *
Je tremblais, je voulais m’en revenir à la campagne; Mais je voulus me retourner; Elle était là près de moi qui me tendait la main! Elle ne m’avait pas quitté. En la voyant riante Il me semble que la main du bon Dieu me toucha; Mon cœur n’eut plus peur, ma veine s’alluma; Mon âme dans mon corps se remua brûlante, Et je chantai sans crainte, avec un signe de croix; Et déjà d’applaudir les savants étaient prêts; Ils devinaient les mots à mes yeux, à mes gestes, Et ils se laissèrent prendre tous.
* * * * *
Et je veux partir, madame; une autre fois, si je peux, Je vous dépeindrai mieux Paris. En attendant, sans bruit, lestement je m’arrange Pour m’en retourner vite au pays; Et quand j’aurai brûlé ces deux cents lieues, Que je verrai ma Garonne et mes prés et mes haies, Je vous dirai ce que j’ai dit au dîner des Gascons: Si Paris me rend fier, Agen me rend heureux.
Les grands poèmes de Jasmin sont aujourd’hui trop connus pour en extraire des fragments avec quelque chance de plaire par la nouveauté. Je citerai donc de préférence deux pièces détachées où l’auteur moins occupé des ressorts de la composition se montre dans toute son ingénuité; où, personnellement en scène, il nous laisse lire dans son âme. La première que voici contient le récit de son voyage à Paris, qu’il adresse à madame Adrien de Vivens, pour remplir la promesse qu’il lui avait faite:
MON VOYAGE A PARIS,
PREMIER MAI 1842.
A Madame Adrien de Vivens.
Agen dort, et l’aube va poindre; Le bateau a sonné, Partons vite sans bruit sur l’onde qui verdoie; On m’a tellement instigué A aller voir Paris que j’en brûle d’envie.
C’est vrai, mes amis ont raison; Avant que sur ma tête les ans viennent s’entasser, Il faut voir, au moins une fois, la ville des villes; Là on ne parle pas gascon, Mais cela ne m’arrête guère.
Aujourd’hui l’homme part seul, et le poète reste; Je te quitte, muse; adieu pour tout le mois de mai; Je t’ai juré amour pour la vie; Mais l’amour ne perd rien si un moment on se quitte; Quand on se revoit après on s’aime davantage!
Comme nous descendons lentement! Le bateau a des ailes, nous volons! Voici Tourneins! Voici Marmande! Voici Bordeaux, la ville grande, Au front doré, aux yeux riants, A la ceinture de bâtiments! Oh! mais passons, passons Bordeaux l’ensorceleur; Grandes villes, grands ponts qui vous dressez partout Aujourd’hui, sur mon chemin, je passe comme l’éclair; On ne s’arrête pas quand Paris est au bout.
D’un autre jour voici l’aurore.... Devant moi quelque chose luit! Que de maisons! que de clochers! Oh! bon Dieu! quelle ville! oh! bon Dieu! comme elle grandit! Une foule en sort, l’autre s’y précipite; Sainte Croix! épargnons la vie! C’est Paris!... je suis dans Paris.
8 MAI.
II
Oh! bon Dieu! dans Paris comme la vie se hâte! Pourtant on y voit le double; en allumant le vent On fait de la nuit un autre jour radieux. Que de monde! quel bruit! voilà demi-semaine Que la foule m’entraîne où elle court Et que je me perds chaque jour.
Eh bien! laissons-nous faire! que la foule m’entraîne! Perdons-nous!--Oui, aussi ma journée se perd; Et le temps que je voudrais nonchalant Marche sur un chemin de fer; Il ne laisse point respirer mon âme; Et j’en ai besoin cependant: au pays qui m’est cher J’ai promis à noble dame De lui peindre ce que je verrai. Eh bien, ne nous perdons plus! A commencer d’aujourd’hui Cherchons d’abord la maison où nos rois demeurent.
C’est difficile; ici tout est maison de roi! Je ne vois que palais que des franges décorent; Les murs semblent d’or; ici, là-bas, de l’autre bord, L’or éclate partout, l’or grimpe dans les rues Jusque sur les toitures bleuâtres.
Qu’ai-je vu? des soldats; un château, des statues; Des rois voici donc le palais! Mais celui-là est sombre et fait noire figure; Oh! c’est que celui-là n’a pas besoin d’or sur ses murailles, Car il a la gloire pour dorure, Et surtout depuis qu’il logea l’empereur!
L’empereur!... Voilà donc le palais où il demeurait! C’est ici qu’il prenait son tonnerre allumé, Quand, sur son cheval blanc, fièrement il allait Frapper les rois orgueilleux qui nous avaient manqué.
L’empereur! l’empereur! oh! que je me sens l’envie De parler de lui aujourd’hui!.... Si je connaissais quelqu’un Dans ce bois rempli de monde qui prend l’air, Ou dans ce jardin où la foule se promène;-- J’ai passé, repassé; je ne connais personne; Pas un seul Agenais; la foule est presque muette; Personne ne se touche la main; personne ne se salue.
Quel beau monde cependant! que Paris est élégant! Sans doute ici il n’y a pas de pauvres; Tout est dame, tout est monsieur; Chaque jour est dimanche, et sous ces arbres Qu’il fait beau près de ces bassins! Comme mon sang se rafraîchit A l’ombre de ces charmilles!
Et sur cette place quel joli coup d’œil! Des fontaines, des jets d’eau; que c’est beau! De l’eau qui tombe en nappes et remonte en lames! Des géants aux cheveux d’or d’où dégoutte l’argent; Des statues à l’entour sur des roches assises; Sur un grand piédestal brillant Une pierre dressée en colosse pointu, De grands candélabres d’or à cent branches feuillues; Devant, à gauche, à droite, la foule par milliers; O pays de miracle! ô ville de sorciers!
Cela m’est égal que personne ne me parle, ne me réponde, Restons seul au milieu du monde! Je veux voir où il me conduira; Perdons-nous encore aujourd’hui;--mais je me suis perdu déjà! Je ne me reconnais plus;....--qu’est-ce qui s’élève? Une statue en bronze, un homme tout près du ciel, Redingote grise, petit chapeau: C’est _notre Empereur!_ c’est Bonaparte! Encore lui ici! toujours lui! Qu’il va bien près du soleil! Il est là comme s’il était à la tête de son armée; On dirait qu’il attend la canonnade....
Ne sont-ce pas là de bien belles impressions de voyages; sans fard comme sans enluminure? Comme tout y est vif, leste, naturel et vrai! N’y a-t-il pas aussi de la sublimité dans ces lignes si simples:
Une statue de bronze, un homme tout près du ciel....
* * * * *
......Il va bien près du soleil?
La poésie ne consisterait donc pas dans les vers? A ce compte, les plus grands poètes pourraient bien n’avoir écrit qu’en prose.
Jasmin contemplant la grande capitale sous ses aspects les plus imposants vient de nous peindre les idées, les images, les sentiments dont elle a peuplé son imagination et son cœur. C’est comme un panorama mobile où la succession des objets s’embellit des nuances les plus délicates de l’esprit le plus subtil et le plus pénétrant. A ce vaste tableau extérieur nous opposerons un tout petit tableau d’intérieur, capricieusement dessiné à propos de l’envoi de cahiers de papier fin, qu’on lui adressait pour copier _Françounetto_. Le fait est peu émouvant, il faut l’avouer; mais les poètes n’ont-ils pas un talisman comme les magiciens? Voyons donc ce que devient ce papier fin sous le talisman de Jasmin:
A MONSIEUR FONTÈS.
DIRECTEUR DES CONTRIBUTIONS DIRECTES,
Qui venait de m’envoyer du papier fin pour copier FRANÇONNETTE.
MARS 1840.
Maintenant que j’ai fini Françonnette, Que je n’ai plus qu’à la débarbouiller, Pour qu’elle soit, en sortant demain, Sinon jolie, du moins nette; Vous m’envoyez, vous, Monsieur, pour lui faire sa petite robe, Papier joli, luisant, choisi de votre main. Oh! quel plaisir pour moi! le grand joueur de banque Voit la fortune qui lui rit, Si une bonne main, noire ou blanche, Lui effleure un peu les cartes dans ses doigts. Ainsi, votre papier, je le vois, Me va porter bonheur cette année; Que voulez-vous? j’ai plaisir de le croire et je le crois.
Comme tout a changé pourtant! Autrefois, quand mon ruisseau pauvrement _argentait_, Un de vos papiers m’arrivait timbré; Oh! que de soucis celui-là chez moi causait! Plus de vers, plus de chansons aussitôt qu’il était entré; Il ne me parlait qu’en colère Et d’un ton de _commandement_; Si je faisais le sourd un moment, Il menaçait du garnisaire; Je payais donc tout effrayé; Et je n’avais plus après ni argent ni esprit!
Qui m’aurait dit alors qu’un jour je dirais merci! Au sévère monsieur Fontès Que j’avais tant envoyé au pré des sept deniers, A celui qui, chez moi, tuait la poésie? Personne! parce qu’alors je lui étais trop rancuneux; Parce qu’alors je n’avais pas vu encore Le poète, l’homme de goût, Le grand ami des vers gascons, Dans l’homme si terrible qui était Le gros major des collecteurs!
Mais à présent je sais tout, et ma muse est contente, Et quand votre papier tout timbré se présente, Je paie habitude, et je ne vous en veux plus, Car vous écoutez mes vers, vous achetez tout ce que j’écris. Vous le savez par cœur; que de plaisirs je vous dois! Comme nous nous oublions en caquetant tous les deux!
Il faut me voir aussi, pour faire votre pratique, Peigne en main, vers en tête, sortir de ma boutique, Chaque jour, A midi.
J’arrive, vous vous asseyez; moi sûr de vous plaire, En vous accommodant sans bruit entre mes mains, De mon esprit chansonnier Je vous dis les petites affaires; Et vous, vous tendez la joue et tout aussi bien m’écoutez. Souvent votre goût fin critique Sur ma glane poétique; Cela m’est égal, je vous donne toujours Main doucette, légère, et rasoir de velours!
Mais quand ma muse enfin vous donne un joli air, Sur votre front aussitôt se peint une rougeur; Vous vous levez vif comme l’éclair; Vous sonnez deux fois; c’est assez; Votre aimable et belle famille Vient faire le cercle autour de moi; Et ma muse se pavane, Parce qu’elle sait que nulle part elle n’est jugée mieux.
Oh! ce qui plaît chez vous plaît partout, et je le sais; Mais ce qui est plus joli: il y a quarante mois passés, Un beau matin que j’entrai dans votre belle chambre, Je vois des milliers de livres alignés, Et tout dorés et tout luisants. Un me sauta aux yeux; oh! comme je le reluquais! C’était le mien; je le vis d’abord. Mon nom y était gravé en gros et tout en or!
Que j’étais content! Monsieur, des plaisirs que je vous peins, C’est le plus doux, celui qui m’a le plus saisi! Mon livre est le premier que je regarde quand j’entre; Pauvre livre! il est paysan, mais il ne ternit rien; Vous l’avez si bien vêtu! je ne le perds pas de vue; J’irais le chercher les yeux fermés.
Il est vrai qu’il peut avoir son âme un peu triste, D’être au milieu de messieurs qui ne sont pas gascons; Mais j’emploie pour lui mon esprit et mon huile, Parce qu’avant le mois de mai, Pour qu’il ne reste pas seul, je veux Lui envoyer vite un petit frère; Je l’achève; sur son teint je passe la pierre ponce; Et je compte sur l’honneur de l’y voir à côté; Car, Monsieur, le papier que vous m’envoyez m’annonce Que vous aimerez mon cadet autant que mon aîné.
Eh bien, qu’en dites-vous? n’est-il pas sorcier ce Jasmin? Rompons donc avec lui de peur de maléfice et prenons congé de lui en vers patois, pour en finir:
[P]Bon Diou! qui no cansou! que bay bien! qui l’a fèyto? Acòs Pascal! respour Toumas; --Brabò! bìbo Pascal! crido la foulo entièro.
ÉLISE MOREAU.