Les poètes du peuple au XIXe siècle
Part 13
A nos ingénieux artisans, à nos poètes incultes vient se joindre ici la jeune fille agreste; gaie comme l’oiseau du bocage, vive et alerte comme la biche de la forêt, simple comme la fleur des champs: Élise Moreau dont les chants poétiques, un jour, salués par les applaudissements de notre grande ville, iront retentir sous les chênes séculaires de Mazières; Mazières, du département des Deux-Sèvres, aux grands bois, aux prés herbeux, et si solitaire qu’il n’est connu que de ceux qui l’habitent. C’est dans cet endroit perdu que s’écoula l’enfance d’Élise, loin de tout enseignement primaire, par l’excellente raison que cet enseignement n’avait pas alors pénétré jusque là. A défaut de maîtres et de leçons, elle lisait dans ce merveilleux livre de la nature qui ne s’ouvre que pour ses adeptes: le chant d’un oiseau, le souffle d’une brise, les parfums d’une fleur, étaient pour elle autant de thèmes vivants pour les modulations de la poésie. Elle avait six ans à peine lorsque sa première pièce de vers lui fut inspirée par la circonstance suivante:
On avait célébré, le 6 janvier, la fête des rois, en famille, en compagnie du curé, du notaire et du médecin. La fève était tombée à Élise. Les convives déclarèrent qu’elle devait, à son tour, payer un gâteau. Son embarras fut grand, car elle ne possédait qu’un très mince capital, destiné, disait-elle, à jeter les fondements de sa bibliothèque.
«Si je faisais une chanson?» se demanda-t-elle. «Maman qui a bien voulu se charger de confectionner le gâteau, l’acceptera peut-être en paiement.»
La chanson fut faite, et chantée, le soir même, aux grands applaudissements de tous les invités. Ce premier succès encouragea l’enfant au point que, à compter de ce moment elle dédaigna tous les amusements de son âge et ne s’occupa plus que de traduire dans un langage cadencé tout ce qui frappait ses regards et sa pensée.
Mais elle comprit bientôt que, pour écrire, il fallait savoir et savoir beaucoup, et que, pauvre enfant, confinée au fond d’un obscur village, elle ne savait rien. Un jour, des voyageurs visitèrent le pays. L’un d’eux causa longtemps avec la petite fille, conseilla aux parents de la mettre, sans tarder en pension, soit à Niort, soit à Parthenay, et laissa à dessein un exemplaire des œuvres de Racine sous un des berceaux de noisetiers du jardin. La lecture de ce modèle de toutes les perfections littéraires ouvrit un monde nouveau à Élise, et fut probablement la cause de cette pureté d’expression qu’on remarque dans ses vers.
Peu après, sa famille quitta Mazières, pour aller habiter Coulonges, autre bourg plus considérable à quatre lieues de Niort. Là vivait un savant médecin, qui, émerveillé du talent précoce de cette enfant, lui ouvrit sa bibliothèque et voulut même faire des démarches pour qu’elle entrât dans la meilleure pension de sa ville. Élise accepta les livres avec une reconnaissance infinie, mais quant à l’invitation d’aller en pension, pouvait-elle l’accepter, elle qui avait passé presque tout son temps, au grand air, à la campagne? Et puis son esprit actif et vagabond comme l’abeille, ne butinerait plus les fleurs des livres, d’après ses caprices et ses instincts elliptiques. Au règne de la fantaisie enivrante succéderait celui de l’ordre et de la méthode: il faudrait tout ranger au cordeau, tout mesurer au compas, suivre, sous peine de réprimande les explications, ou lourdes, ou obscures, ou insuffisantes de maîtres routiniers. Quand on apprenait si bien et tant de belles choses au bord d’un frais ruisseau, coulant en doux murmures, titillant sourdement la paresse de l’esprit et de l’imagination sous l’ombrage parfumé d’un tilleul ou d’un maronnier en fleur; bercée par le gazouillement des mésanges et des chardonnerets, par le roucoulement des tendres ramiers; charmée, à chaque instant par les métamorphoses riantes de légers et brillants nuages se jouant à l’horizon.... Quoi donc! échanger cet admirable spectacle de la nature et ses sublimes émotions contre la cellule d’une classe! Cet échange eût été un trop grand sacrifice; cet échange eût tué toute inspiration; mademoiselle Moreau refusa net.
Ce fut vers cette époque qu’elle composa une touchante élégie sur la mort de mademoiselle Élisa Guizot. Par l’entremise de M. Heim, préfet des Deux-Sèvres, qui avait pour elle une bienveillance paternelle, mademoiselle Moreau envoya cette élégie à M. Guizot, alors ministre de l’instruction publique. Ce dernier répondit à la jeune fille une longue lettre écrite en entier de sa main, et ne borna pas à de vaines paroles ce qu’il appelait sa reconnaissance: il fit parvenir à mademoiselle Moreau un encouragement de 500 francs et, l’engageant à quitter Coulonges pour Paris, il lui assura qu’elle trouverait un ami dans le ministre. Cette promesse, il l’a tenue. Si la jeune fille sans fortune et sans prôneurs a vaincu les difficultés de sa position, c’est au constant appui de M. Guizot qu’elle le doit.
Cependant la renommée d’Élise Moreau grandissait; on ne parlait que d’elle dans son département. Il fut de nouveau question de la mettre en pension. Ses parents crurent bien faire en la faisant entrer dans le pensionnat de mademoiselle Bérat à Niort. Malgré toutes les bontés qu’on eut pour elle dans cette maison, elle ne put y demeurer qu’un mois. Loin de sa mère, loin de la nature, cette âme aimante souffrait trop.
Une dernière épreuve était réservée à la pauvre enfant: on croyait encore à l’initiation obligée de la poésie, qu’on regardait comme l’arcane des arcanes; les poètes de la nature n’existaient pas alors. Il advint donc qu’un professeur de littérature, octogénaire, M. Briquet, se mit en tête que, avant de mourir, il pourrait doter son pays d’un poète féminin. _Finis coronat opus_, a dit un ancien, et le professeur de littérature avait résolu de clore sa carrière par l’accomplissement de cet excellent adage. Cette résolution passa à l’état d’idée fixe dans le cerveau du bon vieillard et ses instances devinrent si pressantes que mademoiselle Moreau dut partir pour Niort, afin de profiter de ses leçons. Elle descendit, suivant les intentions de M. Briquet, dans la maison de madame Goujon. Au bout de trois mois, le vieillard mourut, et mademoiselle Moreau, en quittant le pensionnat jura qu’elle ne rentrerait jamais dans aucun établissement de ce genre. Des professeurs, consultés par sa famille, dirent qu’il fallait la laisser s’abandonner à toute la liberté de ses inspirations. Revenue à Coulonges, elle sentit qu’il lui restait beaucoup à apprendre encore et se mit au travail avec une ardeur que ne ralentissait même pas la faiblesse de sa santé. Une grande joie vint l’y trouver: à des vers qu’elle avait adressés à M. de Lamartine sur la mort de sa fille elle reçut de l’illustre poète une réponse, aussi en vers, accompagnée d’un exemplaire des Méditations et des Harmonies.
En 1834, le premier congrès scientifique se tint à Poitiers, ville peu distante de Coulonges. Le préfet des Deux-Sèvres, M. Léon Thiessé, protecteur zélé de la jeune fille, engagea ses parents à la conduire au congrès. L’enfant eut un succès complet. Elle improvisa une ode sur les travaux de cette assemblée, qui lui décerna une médaille à l’effigie de Malherbe. Dès ce moment, sa destinée poétique fut fixée. L’année suivante, elle vint à Paris avec sa mère, qui ne l’a jamais quittée depuis. M. Guizot l’accueillit comme un ami et lui donna immédiatement une pension de 400 francs. Cette pension a été depuis augmentée deux fois par M. de Salvandy et le sera sans doute encore.
Mademoiselle Moreau publia, en 1837, la première édition des _Rêves d’une jeune fille_, qui fut rapidement épuisée. En 1838, son ode sur l’arc de Triomphe de l’Étoile obtint une mention honorable de l’Académie française. Elle fit paraître ensuite un roman intitulé: _Une destinée_, puis un livre pour la jeunesse, en prose aussi, _Les Souvenirs d’un petit enfant_. Ce dernier ouvrage a obtenu, en 1841, un encouragement de 800 francs de l’Académie française. L’année suivante, cette même académie a décerné à l’unanimité à mademoiselle Moreau le prix de 1,500 francs de M. de Maillé, de la Tour Landry, destiné au talent poétique qui donne le plus d’espérances.
Les poésies de mademoiselle Moreau forment principalement un recueil d’élégies qui brillent par un remarquable talent de versification; on y trouve de la grâce, de l’harmonie, de l’élégance jointe à l’abondance des images, à l’habileté et au naturel des tours, à une variété de pensées justes, ingénieuses, délicates, exprimées d’une manière ferme et concise. Le talent de ce poète de la nature appartient, selon nous, au genre tempéré; il s’élève rarement vers les grands horizons de la pensée; mais quand élargissant ses cadres, il passera de sujets privés à des sujets d’intérêt général, quand il déploiera enfin ses ailes dans toute leur largeur, il se montrera sans doute sous un jour plus splendide qui le fera paraître plus saisissant, plus profond et plus sympathique.
La pièce suivante qui ne se trouve pas dans les poésies publiées par mademoiselle Moreau, et qu’elle nous a obligeamment communiquée donnera une idée de son talent poétique.
A MADEMOISELLE MARIA DE F....
Le jour de sa première communion.
Va recevoir celui de qui tout bien dérive, Maria! qu’en ton cœur, vase d’élection, Il verse les parfums de cette foi naïve, La plus belle des fleurs de la sainte Sion.
Que sa divine main, sur ta tête posée, Courbant les longs rameaux de l’arbre de la croix, En fasse découler la céleste rosée Qui nous rend l’innocence une seconde fois.
Porte aux pieds des autels ta candeur angélique; Les cœurs simples et purs sont aimés du Seigneur; Saint Jean, ce Fénélon du livre évangélique, Ce frère de Jésus était simple de cœur.
Ne cherche point, enfant, à soulever le voile Qui cache l’Éternel aux regards d’ici bas; Les Rois-Mages suivaient la lueur d’une étoile, Sans savoir en quels lieux elle guidait leurs pas...
Adore avec respect cet auguste mystère, Où nous voyons l’auteur des mondes et des cieux, Se donner en pâture aux enfants de la terre, Et laver nos erreurs dans son sang précieux.
Tu franchis aujourd’hui ces plaines du jeune âge, Dont l’herbe est si touffue et l’horizon si beau; Colorant l’avenir des reflets d’un mirage, Tu fais les premiers pas dans un sentier nouveau.
Que ce jour, Maria, le plus doux de la vie, Te laisse un souvenir solennel et touchant; Nul n’aura sa blancheur ni sa paix infinie; Nul ne sera plus pur de l’aurore au couchant.
Ce qu’on nomme bonheur, en ce siècle profane, De son charme divin ne saurait approcher; Qu’importent les parfums de la fleur qui se fane Et la splendeur du lys qu’un souffle fait pencher?
Si tu veux que, pour toi, le sort soit sans orages, Des plaisirs décevants éloigne-toi toujours; Enfant! ne bâtis point sur nos tristes rivages Le nid qui jusqu’au soir abritera tes jours...
Garde-toi de placer tes fraîches espérances Sur de fragiles biens, car tous s’envoleront... Songe que Dieu n’admet aux saintes récompenses Que ceux dont la douleur a sillonné le front...
Oh! bénis-le ce Dieu qui te donne pour mère Un ange de vertus, d’indulgente bonté, Qui, détournant de toi toute boisson amère, T’a fait le sol de mousse et le ciel argenté.
Aime-la comme on aime, au sortir de l’enfance, Avec ce dévoûment, cet entier abandon Qui survivent aux temps, aux revers, à l’absence, Et dont les nobles cœurs seuls ont reçu le don...
Puis, enfant, aime aussi, d’une égale tendresse, Ton père, cet ami, cet aimable mentor, Poète sans orgueil, et savant sans rudesse, Qui du bonheur des siens fait son plus cher trésor...
Va! livre ta nacelle à ce fleuve perfide, Que peu, même au printemps, traversent sans effroi; L’amour de tes parents, comme une double égide, S’élèvera toujours entre la vague et toi.
Mai 1846.
MARIE LAURE.
Pendant que les salons de Paris résonnaient de la voix pure et mélodieuse d’Élise, une autre jeune fille, dans un coin retiré de la Normandie, sentait aussi s’allumer en son cœur la flamme de la poésie en présence d’une nature riante et pittoresque. Sa venue au monde avait été déplorable:
Enfant j’étais muette, aveugle et si débile Que, durant tout le jour, je restais immobile, Et chacun tristement et le bras étendu Vers moi, disait tout bas: cet enfant est perdu. Pourtant on me sauva.
Bientôt ses infirmités disparaissent. Habitante d’une petite ville avec sa mère et sa sœur, elle parcourt presque toujours seule les belles campagnes qui l’environnent, et laisse flotter ses pensées sous le souffle des émotions qu’elles lui causent.
Mais un jour apparut la solitude austère; Le chagrin la suivit; puis un fatal mystère Que mon cœur garde en soi comme un dard dans sa chair, Qui s’envenime, hélas! sur ce qui m’était cher Vint tomber.--Ce secret courba ma jeune tête, Épouvanta mon âme et puis me fit poète. Alors notre vieux toit s’attrista; les soucis Chassèrent le bonheur sur notre seuil assis, Nous offrant pour toujours des larmes;--peine amère, Qui frappa mon aïeul,--et qui brisa ma mère.
Je compris mal alors ce chagrin étouffant, Car il n’avait touché que mon âme d’enfant; Mais, plus tard, il m’offrit sa coupe toute pleine De fiel, me la fit boire et m’enseigna la haine. Puis je sentis l’orgueil qui germait dans mon front; Ce que vaut de douleur la crainte d’un affront, Je le sus, et, pourtant, mon âme était si pure Qu’elle eût, par sa candeur, épouvanté l’injure; Car, étrangère en tout à ce malheur profond, Je puis sonder sans peur cette âme jusqu’au fond.
Ce secret fatal lui fait prendre, à vingt ans, une résolution virile: elle viendra à Paris, ce rendez-vous universel des douleurs et des infortunes, et, chevalier anonyme, elle se jettera sans peur dans le tournoi sanglant de la renommée pour conquérir la palme qui doit cacher la rougeur du front de MARIE LAURE.
Elle y vint en effet, il y a quatre ans, seule, sans autre appui qu’une lettre de recommandation, ce roseau vermoulu du malheur. Elle alla se loger dans une petite chambre de la rue de Vaugirard, d’où elle apercevait les marronniers du Luxembourg, qui lui rappelaient les ombrages de ses campagnes. C’est là qu’elle écrivit les dernières pièces de ses _Églantines_ et toutes les nouvelles qui forment la première partie du volume qu’a publié un loyal et consciencieux éditeur.
«Infatigable,» dit-il, «elle se reposait du travail en courant les bureaux de journaux et les éditeurs. Elle parvint à placer comme feuilletons quelques unes de ses nouvelles, qui, malheureusement, n’eurent pas le temps de paraître.--Ses amis avaient déjà réuni pour son volume de poésies plus de 500 souscripteurs. Enfin, au mois de juillet, fatiguée de cette lutte sans trêve, elle alla se retremper dans l’atmosphère calme de la famille. Pendant trois mois, elle vécut avec délices dans ses campagnes tant regrettées, entre sa mère qui l’avait attendue impatiemment et sa sœur qu’elle ne devait plus revoir.»
C’est peut-être pendant cette courte trêve qu’elle publia cette touchante pièce de vers, _Un regard en arrière_, qui nous fait pénétrer dans l’intimité de sa pensée.
UN REGARD EN ARRIÈRE.
Pourquoi ne suis-je pas la bonne jeune fille Qui, ne cherchant jamais rien hors d’elle, ne brille, Fleur, que de son éclat; lys, que de son parfum? Pourquoi voit-on, hélas! sur mon front pâle et brun, Le stigmate d’une âme ardente, austère et forte? Et d’où vient que mon cœur, où l’espérance est morte, Vibre à tous les sanglots amers ou décevants, Comme une harpe à tous les vents?
Quel vain désir de gloire est venu me séduire? Pourquoi mon front veut-il méditer et produire? Qui donc a suspendu le vieux luth à mon bras? Et pourquoi le Dieu grand, qui ne se trompe pas, Qui suit chacun de nous, le guide et le regarde, M’a-t-il donné le cœur et la robe du barde, Des larmes pour apprendre a chanter la douleur, La pensée au lieu du bonheur?
Mais la lutte qu’elle avait engagée ne pouvait être interrompue plus longtemps: il fallut retourner à Paris. A son arrivée, elle s’occupa de la publication de ses premières poésies: _Les Églantines_, qui parurent à la fin de décembre 1842. Au plus fort de ses préoccupations littéraires, elle reçut une autre lettre de sa mère, exprimant de vives inquiétudes sur la santé de sa fille aînée. Marie Laure crut que sa mère s’exagérait l’état de sa sœur et chercha à la rassurer dans sa réponse. La pauvre mère, incertaine alors, craignant; d’une part, de troubler Marie Laure au milieu de ses travaux, et, de l’autre, ne sachant pas au juste jusqu’à quel point la santé de sa fille devait l’alarmer, écrivit en termes moins inquiétants. Au commencement de mars, Marie Laure reçut des nouvelles rassurantes sur la santé de sa sœur. Elle se flatta alors que le printemps amènerait une guérison, et l’espérance vint se placer entre ses vœux et ses prières. Mais comme un coup de foudre, la nouvelle de la mort de sa sœur vient la frapper, et, peu de temps après, sa mère entre dans sa petite chambre.
A la vue de sa fille, naguère encore si charmante, de sa fille affreusement pâle et maigrie; de sa fille dont la voix est faible et altérée, dont la taille s’est voûtée, dont la démarche est chancelante et le regard est terne, la pauvre mère est saisie d’effroi, et elle conduit sans retard son enfant chez un médecin célèbre. Ce médecin reconnaît une phtisie pulmonaire mortelle... cependant l’air de la campagne a fait quelquefois des miracles, et il recommande l’air de la campagne.
Marie Laure respira encore l’air pur des champs, auquel elle dut un soulagement momentané; mais son sort était décidé sans retour. Les secours de la religion lui furent administrés. Elle vécut encore quelques jours, plongée dans un assoupissement presque continuel. Dans un moment lucide, où le sourire errait sur ses lèvres pâles, et où elle pensait à Dieu et à sa bonté infinie, sa pauvre mère lui entendit dire très distinctement à voix basse:
«Mon Dieu, je vous demande un million de fois pardon.»
Le lendemain de sa mort, c’était la fête du village, les jeunes, filles, vêtues de blanc, voulurent la porter elles-mêmes jusqu’au cimetière. Elles jetèrent sur sa tombe des milliers de fleurs et l’entourèrent de rosiers blancs.
Voici l’épitaphe qui fut gravée sur la pierre de son tombeau:
Ici dort un enfant, fleur un seul jour fleurie, Vierge au front inspiré; Elle avait les doux noms de Laure et de Marie, Nom charmant! nom sacré!
La mort seule a calmé son mystique délire. Comme vers un autel Son âme virginale et l’âme de sa lyre Montent ensemble au ciel.
* * * * *
La vie de Marie Laure a été trop courte pour que son talent put briller dans toute sa force et dans toute sa pureté. Le recueil de nouvelles en prose et de poésies qu’on a publié après sa mort est empreint d’un délicieux parfum de jeunesse et d’une originalité native qui décélait l’inspiration. C’est comme poète de la nature que Marie Laure figure dans cet ouvrage; poète spirituel et penseur, qui, s’il eût vécu plus longtemps, fût devenu sans doute un grand poète.
La pièce qui suit a été composée par Marie Laure, pendant le mois qui a précédé sa mort. Elle en écrivit les derniers vers quelques heures avant son agonie.
LES PREMIERS SOUVENIRS.
Enfant, quand je courais active et vagabonde, Croyant que mon vallon, là bas, c’était le monde, Du toit aimé, le soir, je passais le vieux seuil, Et ne comprenant pas ni la mort, ni le deuil, Ni la souffrance au cœur s’attachant comme un lierre, Je demandais pourquoi sous la rouge paupière Des femmes qui passaient, le front voilé de noir, Roulaient toujours des pleurs? Pourquoi j’avais pu voir Près d’elles, au saint lieu, quand j’étais arrêtée, Des sanglots soulever leur épaule voûtée? Ma mère répondait que mon ange gardien Me le dirait plus tard si je le priais bien; Et plus tard je l’ai su... Ce ne fut pas mon ange Qui vint me révéler tout ce mystère étrange De mort, de deuil, de pleurs; mais je vis tant d’absents Qui ne revenaient pas; je connus tant d’accents Que je n’entendrai plus; tant d’âmes envolées Mirent sur mon chemin tant de femmes voilées; Tant de grands cœurs battaient qui ne tressaillent plus; Hélas! et j’en sais tant dans la fosse reclus, De ceux que nous perdons, lorsque la feuille tombe, Qu’ainsi j’ai vu la mort et j’ai compris la tombe.
* * * * *
Pourtant on me sauva; dans mes belles vallées, Je vis des jours brûlants et des nuits étoilées, Et lorsque je marchai, dans mon premier sentier, La première fleur fut la fleur de l’églantier, Que ma main déroba. Durant plus d’une année, Je courus par mes prés doucement étonnée, Regardant la nature et devinant le beau Comme mon cœur plus tard devina le tombeau.
* * * * *
Il me souvient; je vis venir la poésie, Soutenant d’une main sa coupe d’ambroisie, Et de l’autre deux luths;--les posant devant moi, «Tiens,» me dit-elle, «enfant, voici deux luths pour toi. Quand le chagrin fuira de ta triste demeure, La paix viendra vers toi,--ne fuirait-il qu’une heure. Tu prendras ce vieux luth entouré d’oranger, A la fleur virginale, au parfum étranger; Sur lui tu peux chanter la riante ballade, Rome, si tu l’as vue, ou Séville ou Grenade; C’est le luth de la joie et des douces amours; Ne va pas y chercher chagrins et mauvais jours. Mais lorsque tu verras revenir la souffrance, Faisant fuir de frayeur la paix et l’espérance, Tu prendras l’autre luth, posé sur un cercueil; Il est encore couvert de larmes et de deuil; Sur lui chantons toujours quand la peine t’oppresse; Tu pourras quelquefois affaiblir ta tristesse. Pour la muse, attends-la, mais ne la poursuis pas; Si tu la laisses libre elle suivra tes pas. Adieu, garde longtemps ton âme forte et juste.» (Ainsi m’avait parlé la poésie auguste.)
Sur la lyre des pleurs j’ai tant de fois chanté Que souvent j’égarais le luth de la gaîté, Le délaissant toujours. Mais, un matin, joyeuse Ou calme,--j’essayais la ballade amoureuse, Lorsqu’on vint m’appeler auprès du saint vieillard, L’aïeul agonisant, dont le blême regard Sortait péniblement de paupières mi-closes, Tombé dans le jardin près d’un buisson de roses; Son teint était semblable aux suaires jaunis, Et comme Dieu l’accorde à ses élus bénis; La mort, lente à venir, sainte et mystérieuse, Ferma l’œil sans regard de l’agonie affreuse.
MARIE CARPANTIER,
De la Flèche.
Quelle est cette frêle jeune fille, au teint pâle, aux longs cheveux blonds! Assise sur le sommet d’une colline, le front appuyé sur sa main, elle suit, d’un regard mélancolique, à travers les prairies, le Loir, dont le cours sinueux semble être l’image des méandres de sa pensée; puis, détachant ses yeux de ce spectacle magnétique, elle relève la tête et arrête sa vue sur les tours imposantes du collége militaire, bâti par le roi populaire, par le bon Henri, et sa pâleur s’efface, sa tristesse s’envole, car les rêves de son imagination, les pressentiments de son âme se dissipent au souvenir de cette éclatante mais douce et pure gloire qui, comme un baume bienfaisant, a rasséréné son cœur alarmé. Malheureuse jeune fille aux nobles pensées, aux instincts généreux, orpheline, sans parents, sans appui, tu n’as, pour défier l’avenir, que ta mère, pauvre veuve, avant le temps, d’un brave militaire; que ta mère énervée par la douleur.