Les poètes du peuple au XIXe siècle

Part 14

Chapter 143,665 wordsPublic domain

Mais rien n’est si fécond que les pleurs d’une mère! L’enfant sentit bientôt, sous leur rosée amère Sa raison s’épurer, son âme s’agrandir. Nue et morne à ses yeux apparut l’existence; Et, pour encourager sa mère à la souffrance, Elle se hâta de souffrir.

Mais sur cette existence menacée par un sombre avenir luit tout d’un coup une vive lumière: la Bienveillance, sous les traits d’une femme poète[Q], éveille de nombreuses sympathies en faveur de la jeune muse abandonnée, attire sur elle l’attention de personnages puissants. Bientôt, grâce à cette intervention généreuse, la pauvre Marie, délivrée de ses noirs pressentiments, rassemble ses poésies, feuilles éparses qu’elle avait écrites sous de pénibles impressions, et, le cœur gros d’attendrissement et de reconnaissance, elle peut inscrire sur leur frontispice cette dédicace expansive:

_Ce livre est la première, la seule richesse que je possède en ce monde; qu’_ELLE[R] _me laisse le lui offrir_, ELLE _qui a délivré mon âme de ses douloureuses préoccupations, en répandant la sécurité pour l’avenir et la douce quiétude du présent sur les vieux jours de ma mère bien aimée_.

Les préludes sont empreints d’une tristesse maladive, apanage funeste de ces organisations délicates qui, à leur entrée dans la vie, sont si brutalement étreintes par la misère et la douleur qu’elles se croient fatalement appelées à subir ce double joug. On reconnaît la trace du malheur dans cette pièce touchante: _Si je mourais!_...

SI JE MOURAIS!...

J’ai dit: «au milieu de mes jours je verrai donc les portes de la mort,» et j’ai cherché en vain le reste de mes années. _Cantique d’_ÉZÉCHIAS.

Si je mourais! cette sombre pensée Retombe à chaque instant sur mon âme oppressée; Si je parle d’espoir, une vague terreur Fait expirer les mots sur ma lèvre glacée, Étouffe sous son poids les élans de mon cœur, Et, boisson vénéneuse en ma coupe versée, Transforme en cris d’effroi tous mes cris de bonheur!

Mourir! oh Dieu!... mais non, je suis trop jeune encore! Le jour ne s’éteint pas au lever de l’aurore; Le soleil du matin resplendit jusqu’au soir: Moi je naquis hier, et je n’ai, sur la terre, Qu’à petits pas d’enfant commencé ma carrière; J’ai de longs jours à vivre et de beaux cieux à voir! Et puis, à mon berceau, pendant la nuit muette, Ma mère a tant veillé! tant prié sur ma tête! Tant demandé pour moi de joie à l’avenir! Non, je ne mourrai pas! Quoi! fuir ma vieille mère! Quoi! dévaster son ciel! quoi! triste et solitaire L’abandonner! ma mère!... Oh! si j’allais mourir!...

Quand reviennent les nuits, les nuits froides et sombres, Et que le soir lugubre, en longs habits de deuil, S’avance tristement pour évoquer les ombres, J’entends, j’entends les morts entr’ouvrir leur cercueil. Je les vois, secouant leur funèbre poussière, Se dresser lentement décharnés et sans bruit; Et, muets, s’éloigner, couverts d’un long suaire Que soulève à regret le souffle de la nuit. Je crois entendre au loin leur voix mystérieuse Gémir en m’appelant au pied d’un noir cyprès, Et malgré moi revient cette pensée affreuse: Si je mourais!... si je mourais!...

O mes tendres amis! vous si chers à mon âme! Vous par qui s’embellit ou s’attriste mon sort, Venez fortifier mon faible cœur de femme; Venez! délivrez-moi de ces rêves de mort! Au bruit de vos chansons engourdissez mes peines; Que vos voix, s’unissant dans un accord divin, Pénètrent tous mes sens et glissent dans mes veines Le désir de la joie et l’oubli du destin. N’est-il plus sur les monts une fleur pour nos têtes? Les lis, ainsi que moi, se sont-ils tous flétris? Ah! venez! guidez-moi vers ces grottes muettes, Je veux à leurs échos dire vos noms chéris! Je veux, d’un pied léger, sur la verte colline Bondir! et me bercer dans les vagues du ciel! D’un air limpide et frais abreuver ma poitrine, M’enivrer de parfums! m’enivrer de soleil! Là, je vivrais, amis! car c’est la peur qui tue! Oh! la peur, de ma vie a fait un long trépas. Cette horreur de la mort, d’où m’est-elle venue? Avant de vous aimer, je ne la craignais pas.

Elle n’était pour moi qu’un fantôme docile Aux appels suppliants des fils de la douleur; Je croyais que pour eux, ange libérateur, Des heureux d’ici-bas elle fuyait l’asile; Et, dans mes jeux d’enfant, bien souvent immobile, Je feignais d’être morte... Oh! je n’avais pas peur!

Mais voyez!... à pas lents les ténèbres s’avancent... Ecoutez!... écoutez le bruit sourd des tombeaux!... Sur l’horizon déjà des ombres se balancent.... Du jour! de la lumière! apportez des flambeaux! Amis, entourez-moi! rapprochons-nous de l’âtre; Chassons du noir sommeil les perfides appas! Chantons de gais refrains jusqu’à l’aube bleuâtre.

* * * * *

Mais si la mort venait!... cachez-moi dans vos bras....

C’est peu après sa première nomination à un emploi honorable que mademoiselle Carpantier dut composer sa pièce intitulée _Sur le côteau de Saint-Germain-du-Val, pendant la nuit._ Le ton de cette pièce est bien différent de la précédente; on y respire l’allégement du cœur, la satisfaction intime, la sérénité, le calme après la tourmente. Nous en citerons une partie pour montrer ce jeune talent sous un autre jour.

SUR LE COTEAU DE SAINT-GERMAIN-DU-VAL,

Pendant la nuit.

* * * * *

Je vois, je vois d’ici ma cité bien aimée Sommeiller, vaporeuse, au bord de l’horizon, Comme un léger esquif que la brise embaumée Endort sur l’Océan profond.

A voir ses toits de marbre et ses maisons d’ivoire, Sa ceinture de monts, ses ombrages en fleur, Quels flots de souvenirs inondent ma mémoire! O mon enfance! ô paix du cœur...

Puis je vois, se dressant dans l’épaisseur des ombres, --Des secrets de la nuit témoins silencieux,-- Ces tours[S] aux fronts hautains qui, des nuages sombres, Déchirent les flancs orageux.

Aux superbes sommets de ce noble édifice, Orgueil de mon pays, œuvre d’un roi chéri, Ne voit-on pas planer une ombre protectrice? L’ombre du magnanime Henri?

Et là-bas ce beau Loir dont la blanche surface S’illumine aux clartés de la lampe des cieux; Semblable au sentier d’or que parcourt, dans l’espace, Un archange aux pieds lumineux.

La Flèche, ô mon doux nid! ô ma belle patrie! Asile où je vécus du fruit de mon labeur; Toi qui compris mes chants, qui protégeas ma vie; Quel amour t’a voué mon cœur!

Oh! moi, je donnerais pour ta grâce pudique, Pour ton ciel nuageux, pour tes monts verdoyants, Et la vieille Italie, et la jeune Amérique, Et l’Asie aux cieux flamboyants!

Que me font les splendeurs des cités orgueilleuses! Athène et ses débris............

* * * * *

* * * * *

Paris, ce vaniteux qui veut briller et plaire, A mes yeux un instant sembla royal et beau; Mais bientôt j’aperçus la fraude et la misère Sous la pourpre de son manteau.

Ces bruits, ces chants, ces cris de la foule empressée, Où pas un œil ami ne s’arrêtait sur moi, D’un lourd penser d’exil oppressaient ma pensée Et me glaçaient d’un vain effroi.

Alors, ô mon pays, rêveuse et désolée, Loin de ces inconnus je courais me cacher, Pour songer doucement à ta fraîche vallée, A tes bois, à ton vieux clocher.

Il me semblait revoir ce castel solitaire, Qui dort sombre et muet sur tes côteaux fleuris, Et qui, puissant jadis, sous ton toit séculaire Abrita le saint roi Louis.

Et mon coeur bondissait!--pourtant, ô ma patrie! Jamais tu n’eus pour moi ni fêtes ni plaisirs; Mais le doux souvenir de ma mère chérie Parfumait tous mes souvenirs.

La Flèche, ah! si jamais, à mes désirs contraire, Le destin, loin de toi, m’entraînait quelque jour, Pour consoler mon cœur sur la terre étrangère, Garde, ah! garde-moi ton amour!

Je ne demande rien à l’aveugle fortune; Mon front de fiers lauriers ne s’est point ombragé; La gloire me fait peur, le faste m’importune; Je ne veux rien que ce que j’ai.

Mais quand la mort viendra, céleste messagère, M’emporter, libre enfin, vers un monde nouveau, Qu’on dépose ma cendre où le sort tutélaire Posa mon fragile berceau....

* * * * *

On le voit, la vie de mademoiselle Carpentier ne présente qu’une physionomie monotone; le grand événement qui l’a marquée a été son voyage à Paris. Mais nous disons tant mieux avec l’excellent M. Primrose[T], cet ami du foyer domestique, dont toutes les émigrations s’étaient bornées à passer, dans sa maison, de la chambre bleue à la chambre rose, et nous répéterions volontiers aussi, avec les voyageurs aux pays lointains, désenchantés, au retour, ces vers d’un charmant poète français, Léonard:

Quel fol espoir trompait mes vœux Dans cette course vagabonde! Le bonheur ne court pas le monde; Il faut vivre où l’on est heureux.

Comme Élise Moreau, comme Marie Laure, mademoiselle Carpantier doit presque tout à la nature. Ses dispositions précoces pour la poésie lui valurent les plus vives sympathies. L’étude vint ensuite les développer; mais ce fut l’étude individuelle, l’étude telle qu’elle a été pratiquée par nos poètes artisans, l’étude sans maître.

L’auteur des _Préludes_ a composé son recueil de pièces assez différentes de forme, de ton, de couleur et de sentiment. La critique sévère y reprendra des alliances de mots et des rimes usées, et réclamera moins d’abondance et de facilité. Mais ce sont là des taches légères. Mademoiselle Carpentier excelle dans les tableaux sombres ou sauvages; son pinceau, tout viril alors, nous transporte par sa touche énergique et fière. Nous citerons, en ce genre, _Une création de Satan_, et surtout _Indépendance_, dont les cinq dernières strophes resteront dans la mémoire des littérateurs.

JOSEPH-LAFON LABATUT,

De Messine.

Quand l’homme plie sous l’adversité, il interroge le ciel de son passé pour y retrouver une étoile amie. Ce ciel est souvent couvert, mais pour Labatut ce ciel était clair et serein, et l’étoile amie y brillait d’un vif éclat. C’est que cet homme, ancien soldat, avait toute la chaleur d’âme de ses pareils; il croyait à la constance de l’amitié, parce qu’il l’éprouvait lui-même.

Lafon Labatut, originaire du Bugue, petite ville en Périgord, avait épousé à Messine, après beaucoup de traverses, une jeune sicilienne d’une éclatante beauté. Il revenait en France, sur un vaisseau de la marine anglaise, avec sa femme et Joseph, alors âgé de cinq ans; mais la jeune femme, atteinte de la peste, était morte à Gilbraltar.

Après ce coup terrible, il débarqua à Calais, avec son enfant qu’il traînait et portait tour à tour, et se dirigea vers Paris, où il espérait retrouver un ami d’enfance, M. Pelissier, qu’il savait occupé auprès de M. Raynouard, le secrétaire perpétuel de l’Académie française. Cette espérance qui l’avait soutenu pendant ce pénible voyage devait se réaliser; il rencontrait la fin de ses fatigues à Passy, dans la maison de campagne de l’auteur des _Templiers_.

Le pauvre soldat et son enfant, après quelques jours de repos, se mirent en marche pour leur pays. Labatut trouva sa mère morte, et son père ne tarda pas à la rejoindre. Lui-même succomba à ses chagrins peu d’années après.

La douceur et l’excellent naturel du petit Joseph, la précocité de son intelligence, sa gentillesse, ses saillies enfantines lui firent tour à tour des protecteurs et des amis. Il faut placer à leur tête une bonne veuve qui l’attira chez elle, le surveilla dans ses jeux, le combla de caresses et de bonbons, et lui apprit à lire. Le petit Joseph demanda ensuite qu’on lui enseignât l’écriture, mais la bonne dame, à son grand regret, ne put lui rendre ce bon office, son savoir n’allant pas jusque là. L’enfant ne se découragea pas, et, s’étant procuré des plumes, des crayons et du papier, il imita les caractères des titres des fables de son bon ami La Fontaine, et il se fit ainsi une écriture que la nécessité pouvait s’attribuer pour une bonne part.

A l’âge de neuf ans il entra chez un vieux curé de village, son parent, qui l’emmena dans son presbytère et en fit un enfant de chœur accompli. Quatre ans s’écoulèrent dans le calme et la douceur de la vie champêtre, mais ce calme et cette paix ne le rendaient pas heureux; Son sang sicilien, avide d’action, s’aigrissait dans ses veines; il rêvait, si jeune, sans que ses rêveries lui donnassent le secret des vagues aspirations qui le tourmentaient. C’est à cet état de son âme qu’il fait allusion dans ces vers du _Presbytère_:

* * * * *

Insensé que j’étais! souvent l’inquiétude M’agitait vaguement dans cette solitude. Pour la gloire et les arts, pour un frivole honneur Je regrettais des jours usés dans le bonheur, Et mes précoces mains d’une luisante argile Formaient quelque grand homme ou quelque dieu fragile, Et d’informes croquis mes blancs murs habités D’un grossier muséum étalaient les beautés. Surtout l’aveugle Homère et ses grandes merveilles, De mon jeune repos faisaient d’ardentes veilles. Hélas! quand j’ébauchais son image, comment N’étais-je pas troublé d’un noir pressentiment! Ainsi de l’arc-en-ciel l’enfance émerveillée Court et pense l’atteindre en la plaine mouillée, Et, dès que son ruban s’efface dans les cieux, L’enfant surpris s’arrête et reste soucieux.

Un événement imprévu vint déchirer le voile qui couvrait son intelligence: un jour il avisa juché au haut d’une armoire, un vieux bouquin poudreux. Il le dénicha à l’instant. Ce bouquin était un poème sublime; c’était l’_Iliade_. Les scènes solennelles et pompeuses d’Homère, les luttes terribles de ses dieux et de ses héros s’emparèrent tout d’un coup de cette imagination flottante; aussi les murs du presbytère, tapissés par les dessins grandioses de Joseph, exécutés au charbon, devinrent-ils, en peu de jours, l’_Illustration_ détaillée du plus beau poème de l’antiquité.

Joseph en était là lorsque vint à mourir le bon curé. Il fut appelé à Paris par M. Pelissier, ce fidèle ami de son père, qui voulait être aussi le sien, et lui tenir lieu de tous les protecteurs que la mort lui avait successivement enlevés.

M. Pelissier, sa famille et ses amis furent émerveillés des prodigieuses dispositions de Joseph pour le dessin. On fut curieux de savoir quel effet produirait sur lui la vue des chefs-d’œuvre des grands maîtres. On le conduisit au Musée du Louvre. L’impression fut grande, profonde. A la vue des tableaux de Rubens, «Rubens,» s’écriait-il avec exaltation, «ô Rubens! je veux être Rubens!»

Confié aux soins d’un dessinateur habile, M. Sudre, il fut bientôt assez fort pour entrer dans l’atelier de Gérard. Il apprenait en même temps l’art des écritures lithographiques, et, après quelques mois d’étude, il était en état de gagner quatre à cinq francs par jour. Un horrible malheur devait confondre la sollicitude de l’excellent M. Pelissier et enlever à Joseph le fruit de ses veilles et de ses travaux. Un soir il rentra de l’atelier, les yeux enflammés et sanglants. On ne tarda pas à s’apercevoir qu’une double taie obscurcissait sa vue. Il ne restait d’espoir que dans un traitement épouvantable. Le jeune artiste s’y soumit, mais son martyre fut inutile. Quand l’art est à bout, il se retourne vers la nature; on conseilla le climat méridional, et, quelques mois après, Labatut était complètement aveugle.

Il était dans la destinée de cet infortuné de faire naître autour de lui les plus vives sympathies. La sœur de la femme généreuse qui avait entouré son enfance de tant de soins vint reprendre cette œuvre de charité interrompue par la mort, et un jeune chirurgien qui lui avait prodigué les secours de son art, vint se joindre à elle pour lui donner, du moins, les prévenances et les consolations de l’amitié. Ce jeune chirurgien avait une petite fille qui, mieux que toute autre personne, réussissait à distraire et à récréer le pauvre aveugle par son innocent babil, ses naïves gentillesses et son naturel aimant et sensible. L’enfant préférait à tout la société de Labatut, qui lui racontait les plus belles histoires de la _Bible_, les épisodes les plus dramatiques de l’_Iliade_. Insensiblement Labatut comprit qu’il pouvait être utile, et il disposa ses récits de manière à développer l’intelligence de sa petite amie. Il n’était pas bien savant, mais il avait beaucoup de zèle; il répondait de son mieux à toutes les questions de l’enfant, et, en piquant sa curiosité, il parvint à lui inculquer le peu de science qu’il possédait. Cette petite fille avait une mémoire heureuse: elle récitait avec grâce, et sans se faire prier, les plus jolies fables de La Fontaine. Toute la ville était émerveillée du maître et de l’écolière.

Un père de famille vint alors prier Joseph de se charger de l’éducation de son fils. Joseph accepta, sans hésiter, ayant avisé à un expédient qui devait le rendre capable de s’acquitter convenablement de sa tâche. Dans sa combinaison ingénieuse, c’est l’élève qui fournira au maître les éléments divers de son enseignement; c’est dans ce but que le premier fera au second des lectures à haute voix sur tous les sujets. Ces morceaux épars des connaissances humaines qui, à une simple audition, se gravent indélébilement dans son vaste cerveau, Labatut parviendra à les rallier dans un tout par les fils imperceptibles qui les unissent l’un à l’autre; et, par la lucidité supérieure de son entendement, il se créera des méthodes simples et faciles, dont la clarté féconde lui sera démontrée par les progrès rapides de l’enfant confié à ses soins.

Bientôt l’instruction du jeune élève de Labatut fut si généralement connue que plusieurs jeunes gens vinrent lui demander des leçons. Les enseignements de l’aveugle leur furent aussi profitables, et ils achèvent aujourd’hui avec distinction leurs études universitaires.

Quand le monde extérieur, cette seconde vie du peintre, s’était complètement évanoui sous son regard éteint, Labatut était tombé dans un violent désespoir. Dans ses rêves, la nuit, dans ses rêveries, le jour, il appelait à grands cris la nature, la mère de son génie morte pour lui; il pleurait sur le soleil du midi--mort pour lui; sur les fleuves aux ondes argentées; sur les prairies émaillées de fleurs, sur les forêts ombreuses, sur toutes les merveilles de la création; enfin, tout cela confondu pêle-mêle dans un invariable horizon noir... O regrets amers! O douleurs poignantes! O insomnies cruelles!

Mais cette flamme de l’art qui ne trouvait plus d’issue pour se répandre au dehors aurait fini par le dévorer s’il n’eût compris qu’il fallait lui trouver un autre aliment. Ce fut pour soulager son âme ulcérée qu’il composa des pièces de vers sombres et navrantes, comme _Ma Vision_, _Ce qui me reste_, _Un Fragment_.

Quand le temps l’eut ramené à un état moins violent, il se plut à jeter un coup d’œil sur ses souvenirs d’enfance, sur ses attachements, sur ses sympathies. Quelle sensibilité, quelle grâce, quel charmant coloris dans les pièces qu’il créa sous cette disposition plus calme. Nous citerons de préférence celle qu’il adressa à sa mère.

MA MÈRE.

Je voyais l’ombre auguste et chère m’apparaître toutes les nuits. MILLEVOYE.

Vague panorama de marbre et de couleurs; Des madones au bout de longs chemins en fleurs; Un horizon qu’au loin dessine Une mer où se joue un fidèle soleil: Serait-ce mon berceau?--Tout s’efface.--Au réveil Ma langue murmurait: Messine!

Une autre image aussi vient frapper mes regards: Gibraltar, roc sinistre, à mes songes hagards Rappelle une pensée amère: Une femme mourante et me tendant les bras, Un char où je m’attache à l’essieu: c’est, hélas! Tout le souvenir de ma mère.

Pauvre mère!--Elle était belle et jeune, et la mort, Déjà toute en ses traits n’arrachait nul remord A sa bouche sitôt pâlie: Ses yeux à me quitter ne pouvaient consentir; Puis elle les levait là-haut, comme un martyr Peint par sa fervente Italie!

Et cet enfant plaintif dont on retient les pas, Tout prêt à se jeter sur le char du trépas, Qui revient bruire en mon rêve, C’était moi qui comptais à peine cinq printemps, Tels que Dieu les dispense à ces bords éclatants, D’où le vent du malheur m’enlève.

La peste, affreux corsaire élancé du détroit, A fait de Gibraltar un cimetière étroit; Triomphant sur la ville prise, Il arbore au sommet des clochers et du fort Son pavillon funèbre, épouvantail de mort, Que secoue une infecte brise.

De leurs foyers éteints d’effarés déserteurs;-- Des tentes çà et là s’ouvrant sur les hauteurs A l’air moins chaud qu’on y respire;-- D’autres sur l’Océan sillonnant un chemin;-- Mon père, vieux soldat, m’entraînant par la main, Monte en pleurant dans un navire; Et le chant maternel qui m’endormit cessa, Et la vague en courroux sur son sein me berça Comme une marâtre qui gronde. Ma mère! A chaque instant mes cris la demandaient; Et les pleurs de mon père à mes pleurs répondaient; Et le vaisseau fuyait sur l’onde.

«Nous la verrons demain,» disait-il chaque soir; Et dans le somme étrange où je croyais la voir, Pauvre orphelin! j’allais l’attendre. Mais à la vierge, avant, dont elle eut le doux nom, Je récitais pour elle une ardente oraison Dans son dialecte si tendre.

Hélas! par le malheur, par les flots ballotté, Mon père enfin m’apprit qu’aux cieux, à son côté, Elle nous gardait une place; Et mes regards, errant au monde merveilleux, Du sentier qu’elle avait suivi dans les champs bleus, Le long du jour cherchaient la trace.

J’avais de mon pays perdu l’aspect si beau; L’Espagne encor s’éloigne avec le saint tombeau Indifférent à cette terre; Et toujours vers le sud tournant des yeux en pleurs, Je vins en frissonnant traîner tant de douleurs Parmi les brumes d’Angleterre.

La France m’accueillit.--Une enfance sans jeux, Hâtive m’entraîna vers cet âge orageux Où les passions brisent l’âme. Les passions!--torrent par les revers glacé-- Toujours inaltérable en mon cœur ont laissé Ce pâle visage de femme.

Oui, vingt ans ont coulé pleins de trouble et d’ennuis, Et dans ces longs moments qu’en mes fiévreuses nuits L’insomnie au repos dérobe, Toujours je crois la voir qui, de ce char cruel, S’envole, ange ineffable, et me ravit au ciel Dans les pans d’azur de sa robe.

Mais ces admirables peintures n’étaient que l’écho fidèle de ses tristesses intérieures, et il voulut embrasser un plus vaste horizon, en dévoilant des impressions, des passions et des sentiments mieux appropriés aux dispositions de l’humanité dans ses conditions ordinaires. Parmi ces pièces où son talent se développe et s’élève très haut, nous citons la pièce suivante, l’_Oiseau inconnu_.

L’OISEAU INCONNU.

Je ne sais pas ton nom, petit oiseau des champs Qui, par longs intervalles, Fais retentir au loin la gaîté de tes chants En strophes matinales.

Je n’entendis jamais de près ta belle voix; Jamais au premier âge Tu ne vins sur mon front te choisir dans les bois, Un balcon de feuillage.

Mais qu’importe le nom qu’on te donne ici-bas, Voix que le ciel inspire! Mon cœur te connaît bien; et ne me rends-tu pas Une larme, un sourire?