Les poètes du peuple au XIXe siècle
Part 15
Qu’importent les couleurs dont tu luis au soleil, Dans les herbes nouvelles? Dieu t’a fait un présent qui n’a point de pareil, Ta musique et tes ailes.
Ce n’est du rossignol ni le chant soutenu, Ni la vive alouette; C’est un vague soupir, un talent méconnu D’insouciant poète.
Ce n’est point la beauté superbe, à l’œil vainqueur; C’est la Vierge qui passe, Se tourne, vous regarde et laisse au fond du cœur Le parfum de sa trace.
Chaque printemps tu viens de tes jeunes amours Chanter jeune interprète; Chaque printemps, plus vieux et plus triste toujours, Je t’écoute et m’arrête.
Tu répands en mon âme un confus souvenir D’harmonie et d’enfance, Comme la fleur d’automne abandonne au zéphyr Un doux reste d’essence.
Et je rêve au passé! petit oiseau des champs Qui, par longs intervalles, Fais retentir au loin la gaîté de tes chants En strophes matinales.
Sous la motte de terre as-tu pour paravent La mauve ou la pervenche? Ou ton frêle édifice aux caprices du vent Flotte-t-il sur la branche?
Fais-tu des tendres blés qui couvrent les sillons Les festins de ta couche? Portes-tu dans ton bec, à tes chers oisillons, La bourdonnante mouche?
T’exiles-tu, nomade, en ces brûlants climats Où se hâte l’aurore? Constant et résigné, braves-tu nos frimas, Cher oiseau? Je l’ignore.
Connaître ne rend pas plus heureux, je le sais; On sait tout quand on aime; Pour un pauvre ignorant comme moi, c’est assez Que tu sois un emblême.
Emblême du bonheur, hélas! dont palpitait Ma jeunesse ravie, Qui chante quelques jours au printemps, puis se tait Tout l’hiver de sa vie.
Je ne veux pas savoir ton nom. J’aimerais mieux Que ma voix solitaire Fût, comme tes accents, l’amour d’un malheureux, Et mon nom un mystère!
Une particularité remarquable c’est que Labatut n’écrit pas ses vers: il les compose dans le silence et se les récite à lui-même, comme pour endormir ses douleurs. Une autre circonstance non moins curieuse c’est que son incontestable habileté de la forme, il l’a acquise seul, puisqu’il fut son instituteur à lui-même depuis les règles de la grammaire et de la prosodie jusqu’aux délicatesses et aux artifices du langage poétique.
Labatut s’était fait une méthode d’enseignement surtout en vue de gagner son pain de chaque jour. Malheureusement sa santé affaiblie lui enleva cette ressource. C’est alors qu’un jeune officier, neveu de la bonne veuve dont nous avons parlé, pensa à recueillir les poésies du jeune aveugle et à les publier. Mais ce ne fut qu’après les plus vives instances que cet ami parvint à vaincre ses répugnances pour la publicité. Voici ce que Labatut écrivait à ce sujet à cet ami zélé:
«Vous le savez, ce n’est pas un vain désir de célébrité qui m’a fait céder à vos instances et consentir à livrer au public de mauvais vers que j’aurais voulu garder pour moi et pour quelques rares amis, qui sont bien obligés de supporter quelque chose.
»Si jusqu’à présent je m’étais toujours refusé à me faire imprimer, c’est que je trouvais un autre moyen de vivre; il me manque aujourd’hui, et il faut bien, malgré toutes mes répugnances et mes craintes, que je me décide à prendre ce dangereux parti.
La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets; Aussi, je l’avoûrai, n’est-ce pas sans regrets, Sans cette pudeur fière, aux malheureux connue, Que je livre aux regards mon âme toute nue.
»Mais il le faut, vous le voulez, et puisque c’est une dernière planche de salut, je vais encore m’y hasarder.»
L’épilogue par lequel Labatut termine son livre fait connaître le peu de foi qu’il avait dans le mérite de ses poésies et dans leurs succès.
ÉPILOGUE.
Je suis vaincu du temps. MALHERBE.
Oh! mes vers, chers enfants, qui n’empêcherez pas Que, sans postérité, votre père à grands pas Vers le néant s’avance; et toi, précoce veuve, Muse, qui dois me suivre en ma dernière épreuve, Ainsi qu’au Malabar, cadavre sans pitié, Le mari réclamait sa vivante moitié Sur une couche où le feu brille; Pauvres vers, pauvre muse, est-il vrai qu’aujourd’hui Vous alliez, secouant au grand jour votre ennui, Traîner ma dolente famille?
Ou bien espérez-vous, aiglons audacieux, Les regards au soleil, vous perdre dans les cieux, Et suivant le grand aigle aux sphères éternelles, Y diriger l’essor de vos naissantes ailes? Le soleil est trop loin!--Et puis, vous le savez, Mes vers, je n’aime point l’éclat que vous bravez. Qu’est-ce que votre amour espère? A l’angle de la porte, aux bornes du chemin, Irez-vous par le monde au loin tendre la main Pour soutenir les jours d’un père?
Enfants, je vous aimais lorsqu’au sein de la nuit Jaillissant tout à coup de mon cerveau qui luit Vous sembliez courir dans ma longue crinière, Ou dérober, brûlants, de mon étroite ornière, Avec ce bruit de rhythme et de sonorité, Avec ces vifs reflets qu’une âpre vérité Revêt comme un brillant plumage. Ma douleur se complaît à votre premier cri, Et souvent à vos yeux la farouche a souri, Vous voyant naître à son image.
La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets. Aussi, je l’avoûrai, n’est-ce point sans regrets, Sans cette pudeur fière aux malheureux connue, Que je livre aux regards mon âme toute nue; Sanctuaire profond dont l’accès n’est permis Qu’à notre ange charnel, qu’à de rares amis, Gloire et soutiens de l’infortune, Et qui, vivant, hélas! ou sous l’herbe étendus, Nous entendent encore ou nous ont entendus Dans l’ombre ou dans les clairs de lune.
Enfants, je vous aimais, car en ces tristes jours, Où le sort m’enleva famille, espoir, amours, Et brisa sur l’écueil ma barque d’insulaire, En cette région que nul soleil n’éclaire, Vous avez sur mon front fait tomber quelques fleurs. Mais la saison est froide, et les passants railleurs Jetteront dans votre besace Une pierre peut-être au lieu d’un pain pieux, Au lieu d’un doux poisson le reptile odieux, Au dard de flamme, au corps de glace;
Et vous me reviendrez désabusés, confus, Tel qu’un pauvre qui pleure et dévore un refus; Et vous aurez perdu ce parfum de mystère Qui charmait autrefois ma couche solitaire; Tandis que vos pieds nus ne me rapporteront, Tristes enfants trouvés, que la boue et l’affront, Ou les épines que l’envie Sème sur les sentiers de la postérité, Pour ceux qui vont cherchant dans la célébrité Le prix d’une orageuse vie.
Malgré ces tristes pressentiments, l’Académie française a décerné d’une voix unanime, un prix de quinze cents francs à ce jeune poète de la nature et du malheur.
FIN.
TABLE.
Hilbey (Constant), ouvrier tailleur à Paris. 1
Gonzalle, cordonnier à Reims. 25
Durand (Alexis), menuisier à Fontainebleau. 43
Marchand (Charles), passementier et chansonnier à Saumur. 67
Violeau (Hippolyte), fils d’un maître voilier de Brest. 83
Magu, tisserand à Lizy-sur-Ourcq. 101
Orrit (Eugène), compositeur typographe. 125
Tampucci (Hippolyte), ex-garçon de classe au collége Charlemagne, à Paris. 161
Lebreton (Théodore), ouvrier imprimeur en indiennes à Rouen. 172
Beuzeville, potier d’étain à Rouen. 197
Poncy (Louis-Charles), maçon à Toulon. 213
Bouniol (Bathild), typographe de Paris. 231
Lapointe (Savinien), cordonnier de Paris. 243
Hébrard (Claudius), publiciste et poète de Lyon. 253
Germigny (Paul), tonnelier à Châteauneuf sur Loire. 265
Pélabon (Louis), ouvrier voilier à Toulon. 275
Jasmin (Jacques), coiffeur à Agen. 291
Moreau (Elise), de Mazières (Deux-Sèvres). 315
Laure (Marie), de Normandie. 331
Carpantier (Marie), de la Flèche. 345
Labatut (Joseph-Lafon), de Messine. 359
FIN DE LA TABLE.
NOTES:
[A] Chacun veut acquérir des connaissances, mais de payer le salaire, tout le monde y répugne. Juvénal, Satire VII, vers 156.
[B] M. Clément Savatier, de Saumur.
[C] L’opinion de l’auteur sur J.-J. Rousseau est évidemment toute poétique. Il nomme fort improprement «l’ami du malheureux» un homme qui mettait ses enfants à l’hôpital et qui a violemment attaqué la religion catholique. (_Note de l’auteur._)
[D] Démosthènes, fils d’un forgeron.--J.-B. Rousseau, cordonnier.--Rollin, coutelier.--Horace, affranchi.--Fléchier, faiseur de chandelles.--Molière, tapissier.--Franklin, pauvre artisan.--Quinault, boulanger.--J.-J. Rousseau, horloger. (_Note de Gonzalle._)
[E] Cette opinion n’est pas nouvelle et elle n’en est pas plus solide: «Origène,» disent les philosophes, «témoigne que les premiers chrétiens faisaient peu de cas des temples et des autels. C’est, en effet, au milieu de l’univers qu’il faut adorer celui qu’on en croit l’auteur. Un autel de pierre, élevé sur une hauteur, au milieu d’un vaste horizon, serait plus auguste et plus digne de la majesté suprême que ces édifices dans lesquels sa puissance et sa grandeur paraissent resserrées entre quatre colonnes. Le peuple se familiarise avec la pompe et les cérémonies d’autant plus aisément que, étant pratiquées par ses semblables, elles sont plus proches de lui et moins propres à lui imposer; bientôt l’habitude les lui rend indifférentes. Si la synaxe ne se célébrait qu’une fois l’année et qu’on se rassemblât de divers endroits pour y assister, comme on faisait aux jeux olympiques, elle paraîtrait d’une tout autre importance. C’est le sort de toutes choses de devenir moins vénérables en devenant plus communes.»
On a répondu à ceci de la manière suivante: 1º Il est faux que la vue du ciel et d’un vaste horizon fasse plus d’impression sur le commun des hommes qu’un temple décemment orné. Le peuple est plus accoutumé à voir le ciel et la campagne qu’à voir des cérémonies pompeuses; il ne médite ni sur la marche des astres ni sur la magnificence de la nature. Le sacrifice offert au ciel, une fois l’année, sur une montagne, par l’empereur de la Chine, à la tête des grands de l’empire, est, sans doute, imposant; cependant il n’a pas empêché le peuple, les grands, et l’empereur lui-même de tomber dans le polythéisme et d’adorer des idoles dans les pagodes. C’est un fait devenu incontestable. Les Perses et les Chananéens offraient aussi des sacrifices sur les montagnes; ils n’en adoraient pas moins des marmousets sous des tentes. Aussi Dieu défendit ces sacrifices aux Israélites; il voulut qu’on lui dressât un tabernacle et ensuite un temple. Montesquieu observe très bien que tous les peuples qui n’ont pas de tentes sont sauvages et barbares.
2º Il est faux que les premiers chrétiens aient pensé comme les philosophes. Ils ne pouvaient avoir de temples lorsqu’ils étaient forcés de se cacher pour célébrer les saints mystères; mais ils bâtirent des églises, dès que cela leur fut permis, et elles furent démolies pendant la persécution de Dioclétien. Il y en avait certainement du temps d’Origène. Jamais les chrétiens n’ont tenu leurs assemblées en pleine campagne. (GERBET, _Dictionnaire théologique_.)
[F] Les domestiques n’entrent pas ici.
[G] Pour qui me prenez-vous? Je ne sors pas.
[H] Le marinier Réfour, lors de l’inondation de Saumur, a donné la preuve que sous sa modeste blouse battait un cœur généreux; sa conduite a été au dessus de tous les éloges.
[I] MM. Fain et Thunot.
[J] M. Henri Barbet.
[K] Montagne près de Toulon.
[L] Parmi les divers systèmes d’échafaudage en usage dans le midi, il en est un dont les maçons se servent, qui consiste à suspendre par les deux bouts, avec des palans fixés sous les toits, de longues échelles qui reçoivent le nom de _ponts_. (_Note de Poncy._)
[M] M. de Châteaubriand.
[N] La cascade à laquelle l’auteur s’adresse existe dans le parc du château de Châteauneuf sur Loire, appartenant à madame Eulalie Lebrun.
[O] Les amis de l’auteur, en donnant cette traduction, ont dû renoncer à faire du français élégant et châtié, leur but étant de laisser bien comprendre le _faire_ simple, naïf, et surtout l’entrain du poète. Ils n’ont voulu, dans cette traduction, d’autre mérite que celui de ne pas chercher à en avoir; elle est presque toujours mot à mot; aussi espèrent-ils que, à l’aide de cette espèce de décalque, les personnes les plus étrangères à notre harmonieux idiome comprendront le texte facilement.
[P]
Bon Dieu! quelle chanson! qu’elle va bien! qui l’a faite? --C’est Pascal! répond Thomas. --Bravo! vive Pascal! s’écrie la foule entière.
[Q] Madame Amable Tastu.
[R] Madame Tastu.
[S] Les tours du collége militaire de la Flèche, bâti en 1602 par Henri IV.
[T] Personnage principal du roman moral anglais intitulé le _Vicaire de Wakefield_, composé par le célèbre Goldsmith.