Les petits vagabonds

Chapter 6

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Après s'être consultés, mes amis se dirigèrent d'un autre côté, et malgré une obscurité, devenue tout à coup épaisse, se mirent à marcher d'un bon pas, espérant atteindre en peu d'instants un hameau, une ferme, une maisonnette, quelque chose enfin où on voulût bien leur permettre de passer la nuit.

La pluie, comme je vous ai dit, tombait fine, serrée, froide, et le vent, qui soufflait avec violence, gémissait tristement dans les arbres et courait dans la plaine en poussant des hurlements de bêtes fauves. C'était lugubre. D'un autre côté, comme mes amis recevaient ce vent et cette pluie en plein visage, leur marche était pénible, ils n'avançaient que difficilement et se fatiguaient beaucoup. Aimée, pour se garantir les mains et la figure, avait relevé sa jupe sur sa tête. Quant à César, habitué depuis longtemps aux intempéries et moins sensible qu'Aimée, il marchait héroïquement sous la pluie, ne la sentant presque pas, tant il avait hâte d'arriver et de procurer un abri à sa soeur.

Mais il est des jours où une fatalité malheureuse semble nous poursuivre, et où l'on dirait, si on n'était chrétien, que la Providence a cessé de veiller sur nous. Ces jours-là, nos efforts demeurent inutiles, nos espoirs les mieux fondés nous trompent, et le but que nous voulons atteindre nous échappe ou recule à mesure que nous avançons, comme ces mirages que voient, dit-on, fuir devant eux les voyageurs qui traversent le désert. Vous, mes petits lecteurs, vous savez que ce sont là des jours d'épreuve que le bon Dieu nous envoie pour affermir notre courage et fortifier notre âme. Mais César et Aimée n'étaient en réalité ni chrétiens, ni païens, et n'avaient point la douce consolation de se recommander à la bonté divine. Si tout récemment ils avaient appris à réciter quelques prières, ce n'étaient pour eux que des mots sans signification et dont le sens leur échappait.--Les pauvres enfants avaient beau marcher, rien ne leur apparaissait; c'était à croire que le chemin qu'ils avaient pris ne conduisait à aucune habitation. Le découragement allait s'emparer de leur esprit, lorsque tout à coup une lueur, une sorte d'éclair passa à côté d'eux, non loin de la route.

«Chienne de pluie! fit en même temps une voix odieusement éraillée, quoique fort jeune encore; elle est cause que mes allumettes ne veulent pas mordre et que je ne pourrai fumer ce soir. Comme c'est gai de passer une jolie soirée comme celle-ci en tête à tête avec son propre répertoire!... Et pas seulement un billard!... C'est-il sciant!... Vrai, ce pays n'est pas habitable, on s'y croirait dans le grand désert.... Aïe! ratée! encore une!... Elles y passeront toutes!... Décidément, je n'y prolongerai pas mon séjour, et demain, avant le lever de l'aurore, je secoue la poussière de mes sandales et dirige mes pas vers des contrées plus hospitalières!»

Balthasar, comme réveillé en sursaut par ce monologue, ne fit qu'un bond du chemin dans les terres.

«Ah! ah! reprit aussitôt la voix, qu'est-ce que c'est que cela? Un camarade? Hé! l'ami, on n'entre pas ainsi chez les gens bien élevés, sans crier gare!... On se fait annoncer, que diable!... Qu'es-tu? chien, renard, tigre, panthère?... Pristi! mon cher, fais donc entendre un peu ta voix pour que je sache au moins qui j'ai l'honneur de recevoir?

--Balthasar, Balthasar! appelaient mes amis.

--Est-ce que c'est toi qu'on appelle Balthasar? Viens un peu me dire cela!»

Tout en parlant, le propriétaire de la voix éraillée avait réussi à faire prendre une allumette.

«Bah! dit-il à Balthasar lorsqu'il l'eut examiné, tu n'es qu'un simple caniche, et un caniche mouillé, ce qui ne rehausse pas d'un centimètre ta position sociale. N'importe! tu as l'air intelligent, et l'esprit est de toutes les conditions.»

César et Aimée, guidés par la lumière, avaient suivi Balthasar, et étaient entrés dans une de ces petites huttes en terre, comme en élèvent à peu de frais les paysans pour se faire un abri et resserrer les outils qui leur servent aux travaux des champs. Là, ils trouvèrent Balthasar en compagnie d'un jeune garçon qui allumait gravement une grosse pipe.

«Tiens, Balthasar, fit ce garçon, voici tes maîtres qui viennent te réclamer. Disons-nous adieu.»

Mais Balthasar ne bougeait. César et Aimée étourdis, stupéfiés et comme ahuris par le vent, la pluie et la fatigue, restaient bouche béante, regardant sans voir et écoutant sans entendre.

«Tu ne comprends donc pas, Balthasar? dit le garçon à la pipe; adieu, mon pauvre ami!»

Mais tous trois, le caniche et ses maîtres, gardèrent la même immobilité.

«Tiens, tiens! s'écria le jeune garçon en riant, c'est drôle, ça, tout de même! Dites donc, vous autres, est-ce que vous n'allez pas bientôt partir?»

Les enfants étaient timides, ils n'osèrent répliquer.

«Viens, Balthasar, allons-nous-en,» dit César avec découragement.

Balthasar fit comme s'il n'avait pas entendu.

«Bon! fit le jeune garçon, je vois ce que c'est. Toi, mon Balthasar, tu es un chien d'esprit; tu te dis en toi-même: assez comme cela de pluie, de vent et de crotte; au tour des autres si le coeur leur en dit! Moi, je suis bien ici et j'y reste. C'est-y pas vrai, hein, mon vieux, que tu te dis cela?»

Et il passa la main sur le dos du caniche.

«Et ces enfants qui sont nos maîtres, allons-nous donc les laisser partir comme cela?

--Nous ne partirons pas sans lui, dit Aimée, qui reprenait peu à peu possession de ses idées.

--Et le papa? et la maman qui nous attendent en faisant le feu et en préparant la soupe aux choux?... Ah! mais non, vous ne resterez pas ici.... C'est moi qui n'entends point ainsi les choses!... On viendrait vous y chercher.... ça me dérangerait.... Pas d'imprudence, mes mignons; ne compromettez pas les honnêtes gens qui laissent le prochain dormir en paix.

--Personne ne nous attend, dit César.

--Pas possible! Et où allez-vous donc comme cela?

--Nulle part....

--Tiens! c'est ça qui est commode!... Alors si je vous offrais l'hospitalité dans ma résidence aussi champêtre que modeste, accepteriez-vous?

--Si cela ne vous gêne pas, répondit naïvement César.

--Comment donc, fit l'autre, d'un ton cérémonieux, enchanté de vous faire plaisir!... Et d'ailleurs, vous savez, où il y a de la place pour un il y en a pour quatre!... en se serrant un peu...»

Puis changeant de ton:

«C'est moi que ça embêtait de passer la nuit comme ça tout seul au milieu des champs!... A présent, nous allons rire, pas vrai? Pour commencer, faisons du feu; j'ai vu du bois par ici.... Voilà une heureuse idée d'avoir entassé des fagots dans ce coin!...

--Cette maison est donc à vous? demanda César.

--A moi? Ah çà, d'où sors-tu donc, toi? A moi?... Parbleu! si elle est à moi!

--Je n'ai pas dit cela pour vous fâcher.

--C'est bon, je ne suis pas susceptible;... voyons, voulez-vous vous approcher du feu et sécher vos habits?

--Ce n'est pas de refus, dit César en faisant placer commodément Aimée; après quoi il s'approcha à son tour, et tous trois, ou plutôt tous quatre, car Balthasar était de la partie, se chauffèrent joyeusement.»

A la lueur du foyer, mes amis purent examiner leur hôte: c'était, au premier abord, un enfant d'une douzaine d'années, mais, en réalité, il en avait quatorze, peut-être quinze. Ses vêtements étaient ceux d'un ouvrier; seulement il portait des souliers vernis,--misérablement éculés, par exemple!--et avait la main fine et blanche, sinon propre, des gens qui ont vécu dans l'oisiveté. En somme, c'était un assez singulier personnage; et sa physionomie encore plus maligne qu'intelligente ne plaisait qu'à moitié à mes amis. Mais, vous le savez, on n'a pas toujours la liberté de choisir son hôte.

Le feu était bon et brûlait bien; le prétendu maître du logis n'épargnait point le bois. De plus, la hutte n'était point, comme vous pourriez le croire, encombrée de fumée, car le jeune garçon avait eu l'esprit de faire le feu sous une espèce de lucarne percée au levant, laquelle, ce soir-là, remplit fort bien l'office d'une excellente cheminée. César et Aimée furent bientôt réchauffés; intérieurement ils en remerciaient leur hôte, et, malgré le peu de sympathie qu'il leur inspirait, se sentaient tout pleins de bons sentiments à son égard. Petit à petit, ils reprirent de l'assurance, et bientôt, quittant l'attitude d'oiseaux effrayés qu'ils avaient en arrivant, ils hasardèrent un coup d'oeil autour d'eux pour voir comment était faite leur demeure momentanée.

«Dame! fit le jeune garçon qui avait suivi leur regard, c'est moins somptueux que le palais des Tuileries.... Mais s'il manque par ci par là quelques dorures, du moins les toiles d'araignées abondent.... Bast! c'est toujours assez bon pour un jour de pluie....»

Puis il reprit après un court moment de silence:

«A propos, n'est-il pas l'heure de souper.... Qui est-ce qui soupe ici?»

Nos amis sortirent de leur poche un morceau de pain rassis, qu'ils se mirent bravement à manger.

«Si le coeur vous en dit, nous le partagerons avec vous? proposèrent-ils honnêtement à leur nouveau camarade.

--Bon! fit celui-ci, c'est là tout ce que vous avez à offrir?... Comme on se fait des idées.... Moi, je vous aurais crus mieux approvisionnés que ça.»

Alors, furetant de tous cotés dans la hutte, il finit par découvrir deux ou trois sacs de pommes de terre qu'on avait cachés sous de la paille. Ouvrir un sac, en choisir une douzaine, rejetant celles qui n'étaient pas assez fraîches pour garder les plus saines et les plus belles, et les disposer convenablement sous les cendres chaudes, fut l'affaire d'un instant.

«Que faites-vous là? demanda César.

--Ce que je fais?... Parbleu! avec ça que c'est difficile à comprendre. Ne vois-tu pas, jeune sauvage, que je prépare un souper excellent avec des pommes de terre que j'ai empruntées à mon propriétaire?

--Elles ne vous appartiennent donc pas?

--Peuh!... Il y a du pour et du contre....

--Je croyais que tout ici vous appartenait?

--Ah çà, vas-tu me chicaner pour quelques méchantes pommes de terre que le propriétaire de cette cabane a peut-être volées à son voisin?

--Si elles ne sont pas à vous, dit César, qui se rappelait ce qu'on lui avait recommandé à Orly, vous avez tort d'en prendre. Pourquoi ne voulez-vous pas de notre pain?

--Voilà qui est fort!... Vas-tu me faire poser bien longtemps comme cela, et te mettre sur le pied de faire ta tête à mes dépens? Voyez un peu ce Don Quichotte en herbe qui se donne le genre de défendre le bien d'autrui!... De quoi te mêles-tu, gros innocent?... Après tout, futur garde-champêtre, rien ne t'oblige à partager mon souper. Je me sens, du reste, assez d'appétit pour en venir à bout tout seul.»

Tout en parlant, le jeune garçon soignait ses pommes de terre, les tournant et retournant avec amour.

Elles furent bientôt cuites à point. Il en ouvrit une et aussitôt un arôme qui devait être sensible à des palais peu blasés vint frapper l'odorat de mes amis. Les pauvres enfants avaient encore faim et leurs yeux brillèrent de convoitise. César regretta presque de s'être montré si fier; l'autre s'en aperçut, mais se garda bien de renouveler son offre.... Allez, mes petits lecteurs, il ne faut pas que les heureux de ce monde se montrent trop sévères pour ceux qui souffrent; il est pour certains enfants quelquefois bien difficile de rester honnêtes,.... et si la Providence ne les aidait pas un peu!... Enfin!...

Mes amis se couchèrent sur une botte de paille, leur camarade en fit autant, et tous trois dormirent profondément parce que tous trois étaient accablés de fatigue. Mais le lendemain, au petit jour, César et Aimée furent éveillés par leur compagnon. Il s'agissait de quitter la place, avant que le maître de la hutte n'arrivât à son champ, si par hasard il lui prenait fantaisie d'y venir.

On se leva vivement; en un tour de main, les bottes de paille furent rattachées et replacées où on les avait prises, puis on sortit. Le jour naissant étendait sur la campagne une lueur blafarde qui permettait de distinguer les objets. Le ciel était encore étoilé, mais ce n'était plus la nuit, et mes amis, se sentant le coeur aussi dispos et l'esprit aussi libre que le soir précédent ils les avaient troublés, marchaient d'un pas alerte et ferme. Il faisait beau d'ailleurs; et, sans la rosée qui leur mouillait les jambes, ils ne se fussent pas rappelé qu'il avait plu la veille.

Petit à petit l'horizon s'empourpra. César et Aimée, qui n'étaient pas encore habitués aux effets grandioses d'un beau lever du soleil, s'étonnaient avec une naïveté pleine d'admiration. Balthasar, comme ivre de joie, se roulait dans l'herbe mouillée, courait, jappait, grattait la terre avec ses ongles, la creusait avec son museau, enfin faisait un millier de folies; on eût dit qu'il fêtait le retour d'un ami absent depuis trop longtemps.

Et plus j'y pense, mes petits lecteurs, plus je me persuade que c'était là, en effet, le secret de son bonheur. Balthasar retrouvait dans le spectacle du soleil qui s'élevait lentement et majestueusement au-dessus de la terre, en dispersant les vapeurs de la nuit, un des heureux souvenirs de sa jeunesse. Quant au compagnon de ses jeunes maîtres, il haussait dédaigneusement les épaules et bourrait sa pipe avec les gestes et la mine d'un homme blasé depuis longtemps sur les plus beaux spectacles de la nature, et que plus rien en ce genre ne peut émouvoir désormais.

CHAPITRE X.

Monsieur Sabin et sa noble famille.--Un festin de Sardanapale.

Il se peut, mes petits lecteurs, que vous soyez surpris de voir mes amis cheminer en compagnie de ce mauvais sujet dont ils connaissaient maintenant le nom, et qu'ils appelaient Môssieur Sabin, gros comme le bras. C'est que Môssieur Sabin était un habile homme pour son âge. Comme il avait, tout porte à le croire, de secrètes raisons pour redouter les gendarmes, les gardes-champêtres, les messiers, enfin tout ce qui portait un sabre ou un tricorne, la compagnie de ces deux enfants, qui avaient l'air si candide, s'était tout de suite présentée à son esprit comme une sorte de protection. Il avait bien dans son sac un certificat où il était expliqué que lui, Sabin, s'en allait à Fontainebleau pour rejoindre ses parents; mais deux sûretés valent mieux qu'une; et il se promettait d'ajouter sur le papier en question qu'il voyageait avec son frère et sa soeur. Les choses étant ainsi arrangées, il lui semblait impossible d'être inquiété à l'avenir; il se disait qu'il pourrait voyager au grand jour et sur les grands chemins, au lieu de se cacher comme il avait fait depuis le commencement de la semaine.

Il faut dire aussi qu'il avait guigné les coins du mouchoir de César, et flairé quelque aubaine par là.

Il entreprit alors de faire la cour à mes amis, lesquels malheureusement n'étaient que trop faciles à séduire.

On cheminait donc de compagnie, Sabin racontant des histoires de sa composition, et César et Aimée croyant tout cela comme parole d'Évangile. Tout à coup Sabin se mit à se frotter le ventre et à faire toutes sortes de grimaces.

«Pristi! s'écria-t-il, que j'ai faim! il n'est rien de tel, pour vous creuser l'estomac, que de respirer l'air vif du matin après avoir soupé la veille de pommes de terre cuites sous la cendre. C'est pas pour dire, mais si j'étais dans ma respectable famille, il régnerait sur ma table une abondance qui me fait joliment faute pour le moment.

--Vous avez donc une famille? demanda naïvement Aimée.

--Bon!... Eh bien, pour qui donc me prends-tu?

--Où demeurent-ils, vos parents? fit César à son tour.

--Je crois, petits sauvages, il les appelait ainsi par amitié, répondit Sabin, que vous vous permettez de me questionner. C'est hardi de votre part et inconvenant au possible. Ignorez-vous donc que les inférieurs sont tenus d'attendre, pour parler, que leurs supérieurs aient daigné leur adresser la parole? or, je suis votre supérieur par l'âge, l'expérience et l'éducation. Mais je veux être bon prince et vous répondre comme si c'était conforme aux usages.»

Ici le jeune garçon fit une pause assez longue pendant laquelle il alluma sa pipe avec une sorte de suffisance (Sabin fumait toujours, même en parlant), puis il raconta l'histoire que voici:

«Mon père, jeunes sauvages, demeure partout.... partout où il y a des grands chemins. Il s'est construit lui-même pour son usage et celui de sa famille un palais qu'il fait, selon sa fantaisie, transporter du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, ou dans toute autre direction qu'il lui plaît. Oui, petits, un palais roulant. Vous n'avez jamais vu cela, vous autres? Un manoir qui nous conduit, nous et notre fortune, d'une ville dans une autre, au gré de notre caprice. A la sécurité du colimaçon qui peut rentrer dans sa coquille à la moindre alerte, nous joignons la liberté des oiseaux que vous voyez voltiger d'arbre en arbre et de buisson en buisson. Aussi, comme les hirondelles, qui, les mauvais jours venus, s'en vont chercher fortune en des climats plus doux, nous émigrons sans cesse d'un pays pauvre ou épuisé dans un autre où nous savons trouver la vie facile et abondante. Nous sommes comme ces pasteurs orientaux dont on raconte de si belles histoires; nous plantons notre tente et faisons paître nos troupeaux là où les pâturages nous semblent plus verts et plus tendres. Vous comprenez bien, petits, que c'est une manière de parler, car notre tente est un château comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, et en fait de troupeaux nous ne possédons qu'un pauvre vieux cheval qui a usé sa jeunesse au service de son ingrate patrie.»

Ici, le jeune garçon s'interrompit pour proposer à nos amis de déjeuner au village de Ris dont on approchait. Ils acceptèrent sans difficulté aucune; Sabin avait le don de les charmer.

«Et votre cheval? fit Aimée.

--Fidèle! voici: à l'âge réglementaire on l'a rayé brutalement des cadres de l'armée et mis hors de service sans lui faire un centime de pension. C'est d'une petitesse!... d'une petitesse!... crasseuse, n'est-ce pas? Heureusement qu'un monsieur retiré du commerce de la passementerie avec des rentes par-dessus la tête eut l'idée de l'acheter pour lui faire un sort.... et pour l'atteler à une demi-fortune. A la mort de cet homme généreux, Fidèle passa aux mains d'un huissier de province, et, de chute en chute, tomba jusqu'à celles d'un chaudronnier ambulant. C'est de ce dernier que mon père le tient. Pauvre vieux cheval! je ne lui connais que deux défauts, mais là deux vrais défauts, deux défauts tels qu'on pourrait les appeler des vices.

--Est-ce qu'il mord? demanda Aimée.

--Lui? Oh! non, par exemple; et avec quoi mordrait-il? il n'a plus de dents. Non, oh! non, il ne mord pas; je ne veux point le calomnier.

--Lesquels, alors?

--Son grand âge d'abord, puis un appétit qui revient tous les jours avec une régularité désespérante.... On a beau le nourrir copieusement la veille, il a encore faim le lendemain; c'est un guignon, on dirait qu'il ne vit que pour manger. Les maîtres qui l'ont laissé contracter cette mauvaise habitude ont manqué de prévoyance et se sont rendus bien coupables envers lui. Mais n'importe! si nous ne lui donnons pas tous les jours autant d'avoine qu'il en pourrait souhaiter, les bons traitements ne lui font pas défaut, et il est dans la famille sur un pied d'intimité fort enviable.»

A dire vrai, mes petits lecteurs, nos amis ne comprenaient pas toujours ce beau langage, et profitaient de toutes les interruptions pour ramener le narrateur au fait.

«Quel est donc, demanda César, le métier que fait votre père?

--Un métier, mal-appris? Sachez, jeunes sauvages, que mon père exerce une profession libérale!... Voué par une vocation impérieuse au culte des arts et des lettres, il s'est donné pour mission d'éclairer les peuples en les initiant aux beautés de la littérature dramatique.... Mais ceci est tout à fait au-dessus de la portée de votre intelligence et ne vous intéressera pas.

--Si fait, fit César, vous voulez dire que votre père est comédien.

--Bravo! tu n'es pas si bête qu'on pourrait le croire. Apprends donc alors que dans son palais portatif il a réuni tout ce qui est nécessaire pour établir en quelques instants un théâtre bien conditionné. D'un autre côté, il possède une troupe d'acteurs.... Oh! mais d'acteurs.... Il faut voir ça, mon cher. A la vérité, une bonne part de leurs succès revient à mon père et à ceux d'entre nous qui leur donnent la voix et le mouvement; car ce ne sont que des marionnettes, et des marionnettes, si bien douées qu'elles fussent, ne sauraient parler ni se mouvoir d'elles-mêmes, vous pensez bien.

--Oh! je sais, dit Aimée; je connais l'homme qui fait parler celles du théâtre de Guignol, au Luxembourg.

--Oui-da!... Mais ce n'est pas du tout la même chose, ma belle. Guignol est un théâtre pour les enfants, et sur lequel on ne joue que des niaiseries, tandis que notre théâtre, à nous, est d'un genre sérieux et tout à fait relevé. Nous représentons des tragédies, des drames et des comédies pour de vrai, en deux actes, en trois actes, en six actes, en douze actes,... en autant d'actes que nous jugeons à propos, enfin! Tantôt c'est _la jeune et innocente Esther chez le farouche sultan Assuérus_, de M. Molière, un bon, celui-là; tantôt le _Ruy Blas_, de M. Corneille, encore un bon, ma petite, ou bien _les amours de l'infortuné Didier et de la malheureuse Marion Delorme_, par M. Racine; on ne joue que ça aux Français. Mon père a refait ces pièces à l'usage de ses acteurs et de son public. Il en a supprimé tous les personnages dont les rôles ne sont pas indispensables, puis les tirades, les longueurs, enfin tout ce qui est ennuyeux ou peu intéressant; je vous prie de croire que ce n'était pas là une besogne d'écolier, et que pour l'accomplir il ne fallait pas être un idiot. Par exemple, il tient à ce que son nom soit sur l'affiche à côté de celui de ces messieurs. Ainsi, nous mettons: _la jeune et belle Esther_, etc., _de M. Racine, revue et corrigée par M. Dussault_. C'est justice, n'est-ce pas?»

Depuis un moment Sabin parlait tout seul, faisant les questions et les réponses à sa fantaisie; nos amis étaient trop illettrés pour lui tenir tête sur un pareil sujet, mais ils devinaient qu'il s'agissait de choses d'une grande importance, et se gardaient bien d'interrompre.

«Mais, continua le jeune Sabin, nous avons encore d'autres cordes à notre arc. Dans les contrées où les populations ne sont pas assez éclairées pour prendre du plaisir à voir représenter ces chefs-d'oeuvre, nous donnons un autre genre de spectacle; mes frères aînés sont athlètes.

--Athlètes, demanda Aimée, qu'est-ce que cela?

--Athlètes, petite sauvage, cela signifie habile dans les exercices du corps. Les athlètes sautent, font des tours de force et enlèvent à bras tendus ou bien avec leurs dents, des poids qu'un homme ordinaire ne saurait changer de place même avec l'aide de tous ses membres, voilà ce que c'est que des athlètes....

--Et vous?

--Moi, je suis jongleur et équilibriste; c'est cela un art! A la bonne heure!... Donnez-moi seulement une douzaine d'oranges et un bilboquet et je vous en ferai voir!... J'aurais déjà débuté, si j'avais voulu, au cirque Napoléon; mais il est trop finaud, le directeur, il voulait lésiner avec moi, et marchander sur les appointements, donner d'une main et reprendre de l'autre.... Ah! non, par exemple, non.... Avec les artistes, il faut faire les choses carrément; c'est tant, c'est tant. Voilà!... Maintenant, s'il en veut, il en demandera.... Mon intention, à moi, est de lui tenir la dragée haute.

--Combien donc en avez-vous, de frères?...