Les petits vagabonds

Chapter 5

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Cette nouvelle surprit péniblement Richard, ainsi que Victoire et M. Robert. Quant à mes amis, ils en furent atterrés.

M. Lebègue, était, en homme, le vivant portrait de Richard. Beaucoup de gens l'appelaient M. Lebègue du Coudray, et lorsqu'un flatteur lui écrivait, il ne manquait pas de mettre sur l'adresse, à M. le vicomte du Coudray. Il était prouvé qu'à la dernière croisade, un vicomte du Coudray avait fait des prodiges de valeur et occis tant de Sarrasins qu'il s'était trouvé, après la bataille, momentanément paralysé des deux bras. Ce héros, de retour en France, épousa une haute et puissante dame, et il s'en suivit une longue lignée de vicomtes, de barons et de chevaliers du Coudray, qu'on voit jusqu'à la Révolution apparaître de temps à autre, au Louvre, à Saint-Germain, à Versailles, pour tâcher de recueillir, en obtenant quelque emploi à la cour et à l'armée, une faible partie des biens et des honneurs qu'ils pensaient leur avoir été acquis à eux et à leurs descendants, jusqu'à la fin des siècles et même au delà, par le bras solide et le sabre bien affilé de leur ancêtre, Pierre du Coudray. Ces du Coudray disparurent à la Révolution, mais le grand-père de M. Lebègue ayant épousé une demoiselle Ducoudray, dont le père était procureur au Châtelet de Paris, des amis persuadèrent à ce brave homme que sa femme descendait de l'illustre famille de ce nom. Des parchemins furent trouvés, et il se fâcha plus d'une fois pour faire consentir son fils à porter le titre de vicomte, ce que celui-ci refusa constamment. Le père de Richard n'était pas non plus d'un caractère à s'affubler d'une vicomté si peu certaine; mais le monde est plein d'officieux et de flatteurs toujours prêts à spéculer sur la vanité des gens riches ou influents. Heureusement pour lui, M. Lebègue n'était pas la dupe de ces gens-là; il savait fort bien que s'il n'avait été qu'un pauvre diable, personne n'eût songé à lui persuader qu'il était le descendant de Pierre du Coudray.

Si vous voulez devenir des hommes, mes petits lecteurs, faites comme lui; ne souffrez pas qu'on vous trompe, et ne cherchez point à tromper les autres. On va peut-être dire que je risque, en vous parlant ainsi, de dessécher votre coeur. Entendons-nous: je serais désolée de détruire les illusions qui doivent charmer votre jeunesse, mais que doit-on comprendre par des illusions, si ce n'est l'amour de tout ce qui est véritablement noble, grand, généreux, élevé. Eh bien! ces illusions-là, ayez-les, et faites en sorte qu'elles deviennent des réalités. Pour votre part, croyez au bien et faites-le, aimez les sentiments élevés, les passions généreuses, et soyez vous-mêmes susceptibles de grandeur d'âme et de dévouement; c'est un sûr moyen de n'être jamais désillusionné. Mais sont ce des illusions bien enviables que de se tromper volontairement sur soi et sur les autres? Et y a-t-il jamais nécessité de croire qu'un flatteur est un homme sincère ou qu'on soit un héros, parce qu'il se pourrait qu'on eût parmi ses ancêtres un individu qui ait cassé la tête à vingt-trois Sarrasins en un seul jour; à prendre enfin le mal pour le bien, le faux pour le vrai, et l'injuste pour le juste?

Réfléchissez à cela, et dites ce que vous en pensez.

Quant à M. Lebègue, disons, pour finir, que c'était un brave et digne homme plein de coeur et d'intelligence; mais qu'il n'avait aucun préfet dans sa manche, et ne jouissait auprès de l'administration que du crédit qu'obtient ordinairement un homme distingué et dépourvu d'ambition qui veut se rendre utile à ses concitoyens. Il faisait valoir ses biens lui-même, quoique sa fortune fût assez considérable pour lui procurer une oisiveté opulente. Mais il n'aimait point le vide et le désoeuvrement que traîne inévitablement avec elle la vie oisive et purement mondaine.

D'un autre côté, il s'était dit qu'il pouvait rendre quelques services à ses semblables et à son pays en utilisant sa grande fortune à expérimenter les nouvelles découvertes en agriculture, et à les faire adopter lorsqu'elles seraient lucratives et susceptibles d'améliorer le sort des pauvres cultivateurs. Et voyez comme la Providence favorise ceux qui font le bien avec intelligence: à ce métier, M. Lebègue n'avait point diminué ses revenus; il ne les avait pas augmentés non plus, par exemple. Mais cela lui importait peu; il n'entrait point dans ses vues de spéculer.

Maintenant, revenons à César et à Aimée. M. Lebègue fut frappé de leur désespoir.

«Qu'est-ce qui afflige donc si fort ces enfants?» demanda-t-il.

Le gendarme expliqua leur affaire.

«Qu'ils se rassurent, dit M. Lebègue, ils ne seront pas arrêtés comme incendiaires. Ce sont bien certainement les saltimbanques qui ont mis le feu,--on a des preuves--et parmi leurs enfants, il n'en est aucun qui ressemble à ce petit garçon et à cette petite fille.

--A la bonne heure! s'écria Richard.

--Cependant, comme on ne peut laisser deux enfants courir les grands chemins et vagabonder de village en village, je dois les faire arrêter, et si personne ne les réclame, on les enverra dans quelque maison de correction.

--Il paraît, dit Richard, qu'ils étaient venus pour demander à M. Robert de les occuper.

--C'est une excellente note pour eux.

--Pensez-vous, mon père, qu'ils soient capables de travailler?

--Mais sans doute, pourquoi pas? Ils peuvent à cette époque de l'année rendre dans les champs les mêmes services que les autres enfants de leur âge.

--Alors, mon père, si vous leur donniez de l'ouvrage?

--C'est impossible, mon ami, il n'y en a pas pour eux ici.

--Mais si je vous priais de leur en créer.

--Il me faudrait te refuser; j'ai encore dans le village deux ou trois enfants pauvres qui ne sont pas occupés, et auxquels garder ceux-ci serait nuire. D'ailleurs, mon ami, je ne puis donner asile à des enfants qui ne veulent pas se faire connaître.

César, se doutant bien que c'était là le M. Lebègue dont avaient parlé les paysans d'Orly, se décida à raconter ce qui leur était arrivé, à lui et à sa soeur, depuis la rencontre de la dame aux vingt francs, et ne cacha point l'effroi que leur avait causé la perspective d'être ramenés chez Joseph par les gendarmes.

M. Lebègue prit enfin le parti de garder les deux enfants à la ferme. Il devait voir Mme de Senneçay le surlendemain, et comptait s'entendre avec elle sur ce qu'il convenait de faire pour eux. En attendant, M. Robert fut chargé de prendre des informations sur Joseph, et Richard, remontant immédiatement le petit cheval gris pommelé qui l'attendait dans la cour,--et qui était un arabe pur-sang,--se rendit à Orly, pour demander à Florentin et à Florentine, avec qui il avait joué plus d'une fois chez Mme de Senneçay, ce qu'ils savaient de ses protégés.

Les gendarmes, n'ayant plus rien à faire aux Granges, jugèrent convenable de se retirer, non sans avoir toutefois vidé une seconde fois leurs verres et salué militairement, en gendarmes bien appris, M. Lebègue, M. Richard et leur compagnie.

A votre place, mes petits lecteurs, je croirais certainement que César et Aimée en ont fini avec leur vie de misère, et qu'ils vont mener désormais une existence paisible et laborieuse aux Granges, sous la protection de Richard et de son père. Mais, il ne faut pas nous le dissimuler, tout est surprise pour nous dans la vie, et presque toujours la Providence, qui a des vues opposées aux nôtres, déjoue nos combinaisons les mieux établies, et empêche nos projets les plus chers de se réaliser.

Victoire se chargea de César et d'Aimée pour le reste de la journée. La bonne fille était enchantée d'avoir ces deux enfants qui la suivaient partout et l'aidaient avec empressement dans les soins du ménage. Le soir, elle les fit coucher dans une chambre, à côté de la sienne, et le lendemain, dès cinq heures, elle les réveillait pour leur faire prendre tout de suite les habitudes salutaires de la campagne, où tout le monde est sur pied au petit jour. Seulement, comme il y avait une forte rosée, on dut attendre jusqu'à huit heures pour se rendre aux champs. Il s'agissait d'énieller les jeunes blés. C'était un travail charmant et des plus simples; à l'aide d'une toute petite bêche, qui n'a pas plus de cinq à six centimètres de large, on coupe la plante, qu'on ramasse ensuite pour s'assurer qu'elle est bien détruite. Aux granges, il fallait rapporter toutes les nielles ou nigelles, si vous le préférez, à M. Robert, qui jugeait du travail que chacun avait fait par la quantité de plantes qu'il lui rapportait.

César et Aimée, à laquelle Victoire avait donné un grand chapeau de paille à cause du soleil, qui, à la mi-avril, est déjà très-chaud, partirent donc à huit heures en compagnie de six enfants de leur âge que dirigeaient deux vieilles femmes. Ils furent bientôt au courant de ce travail élémentaire et, pour contenter M. Robert, s'y livrèrent avec ardeur. Ce n'était pas l'affaire des autres, qui n'en prenaient ordinairement qu'à leur aise; mais cependant la matinée se passa bien. A midi, ils revinrent à la maison pour dîner. M. Lebègue leur fit compliment, et Richard, qui se trouvait là, leur remit une petite pièce de cinq francs à compte sur leur travail. Hélas! c'était trop de bonheur à la fois!... Balthasar, sans montrer un enthousiasme excessif, se faisait fort bien à ce nouveau genre de vie; d'autant mieux que Matamore le voyait maintenant d'un très-bon oeil et lui faisait un petit grognement amical chaque fois qu'il passait devant sa loge. L'intelligent caniche allait sans cesse de la ferme aux champs, où il regardait ses maîtres travailler, et des champs à la ferme, où il avait entrepris de se rendre utile en empêchant les poules de venir picoter le petit blé qu'on donnait aux brebis. Certes, l'emploi que s'était adjugé Balthasar n'était pas une sinécure; il fallait, pour le remplir consciencieusement, dépenser beaucoup d'instinct et une surveillance de tous les instants; mais Victoire, qui le voyait monter la garde ou courir tout haletant au grand soleil, le récompensait et l'encourageait en lui donnant de temps à autre une tasse de lait.

Les choses durèrent ainsi deux jours; le troisième au matin, rien encore ne faisait prévoir qu'elles dussent changer. Seulement, à midi, les enfants apprirent de Victoire que M. Robert était absent pour une partie de la journée et que M. Lebègue et Richard montaient en voiture pour se rendre chez Mme de Senneçay. Nos amis savaient que c'était pour eux que M. Lebègue s'absentait; néanmoins leur coeur se serra en apprenant qu'ils allaient rester toute une après-midi sans voir leurs protecteurs. Vous savez, mes petits lecteurs, que leurs camarades, dès le premier jour, leur avaient montré de la mauvaise humeur. On leur en voulait parce qu'ils travaillaient bien. D'un autre côté, on les regardait comme des intrus qui étaient venus faire du tort aux enfants du village. Jusqu'alors on s'était contenté de leur montrer les dents parce qu'on craignait M. Lebègue et M. Robert; mais aussitôt qu'on sut ces messieurs absents, on organisa une cabale pour obliger mes amis à quitter les Granges le jour même. Parmi les six enfants qui travaillaient avec eux, il y avait quatre garçons; ces quatre s'étaient renforcés de deux autres qui étaient venus censément en amateurs, parce qu'ils trouvaient que c'était une heureuse manière d'employer leur congé du jeudi. C'était ce qu'ils disaient du moins, mais la vérité est que les autres les avaient été chercher. A une heure, au lieu de se mettre à l'ouvrage, on resta sur la route à jouer aux billes. César et Aimée, suivis des deux vieilles femmes, travaillèrent comme de coutume. Les gamins voulurent les forcer à jouer avec eux; mes amis résistèrent; une bataille s'engagea. Ces mauvais sujets n'eurent point honte de leur nombre, six contre deux, et frappèrent comme des lâches qui se sentent en force. Les deux autres petites filles et les vieilles femmes, tranquillement assises sur leurs paniers, regardaient cette lutte sauvage d'un oeil calme et, disons-le, presque content; ces créatures bornées, croyant que les habitants du village, seuls, avaient droit à la bienfaisance de M. Lebègue, voyaient avec humeur ces étrangers qui la partageaient avec eux. Balthasar, qui était accouru au secours de ses maîtres, mordait à belles dents au hasard dans le bataillon ennemi; il atteignit enfin un mollet plus tendre ou plus sensible que les autres; le gamin blessé se retourna et appuya si cruellement son pied, grossièrement chaussé d'un sabot, sur la patte du malheureux chien, qu'on put la croire broyée. Le pauvre Balthasar en perdit presque connaissance. César le prit dans ses bras, et laissant sur la place sa bêche et son panier, s'enfuit à toutes jambes avec Aimée qu'il tenait par la main. Ils voulaient retourner aux Granges, mais les autres s'arrangèrent de manière à leur couper le chemin. Les pauvres enfants se sauvèrent comme ils purent à travers champs pendant plus d'une heure, jusqu'à ce qu'enfin ils eussent perdu leurs ennemis de vue.

Le soir, Victoire témoigna une grande surprise en ne les voyant point rentrer. «Il est inutile de les attendre, dirent les vieilles femmes. Ce sont de petits paresseux; comme il les ennuyait de travailler assidûment, ils ont planté là le panier et la bêche, et se sont enfuis avec leur chien.

--Il y a quelque chose là-dessous, dit la bonne Victoire tout attristée; mais si vous ne dites pas la vérité, M. Lebègue saura bien la découvrir.

--M. Lebègue? Il verra combien il a eu tort de s'intéresser à des enfants qu'il ne connaissait point, à des étrangers, à des vagabonds qu'il n'aurait pas même dû garder chez lui une heure. N'y a-t-il pas d'ailleurs assez de monde dans la commune pour faire son ouvrage?»

Quand M. Robert rentra, tout le monde à la ferme était couché depuis longtemps; il était trop tard pour envoyer à la recherche de mes malheureux amis. M. Lebègue revint aux Granges le lendemain soir seulement. Le samedi, dès le matin, il envoya des courriers dans toutes les directions pour savoir ce qu'étaient devenus les enfants; mais on ne les rencontra point; personne n'avait entendu parler d'eux.

CHAPITRE IX.

En flânant.--Une nouvelle connaissance.

Encore une fois César et Aimée se retrouvèrent seuls. Il est vrai qu'ils avaient maintenant de quoi vivre, mais ce n'était qu'une chétive consolation. Croyez bien, mes petits lecteurs, qu'ils auraient abandonné de bon coeur leur belle petite pièce de cinq francs pour demeurer toujours auprès du jeune M. Richard, qui s'était montré si bon pour eux. Mais, hélas! il est bien rare qu'en ce bas monde on obtienne comme cela, tout de suite et sans effort, les choses qu'on désire le plus. Il n'est donné à personne de régler sa destinée.

Je ne veux point les suivre pas à pas, cela manquerait d'intérêt. Ils allaient, ils allaient!... suivant Balthasar, qui, bien qu'il n'eût que trois pattes à sa disposition, se montrait infatigable. Ils se nourrissaient comme ils pouvaient, mangeant la plupart du temps du pain dont ils partageaient la mie avec les oiseaux.

Quoiqu'ils eussent un regret profond de ne plus demeurer à la ferme des Granges, où ils avaient trouvé en Victoire une si excellente amie, ils vécurent comme cela deux jours dans la paix et l'insouciance, abusant un peu, pour jouer et courir, de cette liberté qu'ils goûtaient pour la première fois. Quand Balthasar les voyait occupés à construire des maisons avec les pierres de la route, ou bien à creuser des canaux en travers d'un chemin pour mettre en communication des fossés pleins d'eau, il s'asseyait sur son derrière, et, sérieux comme un quaker, il montrait par sa mine grave et impassible que ces jeux ne lui plaisaient pas. Mais les enfants n'y prenaient point garde et, comme si de rien n'était, continuaient de perdre agréablement le temps. D'autres fois le brave chien impatienté prenait le parti de s'enfuir pour les arracher à ces occupations oiseuses. Cela réussissait toujours; dès qu'ils apercevaient Balthasar au loin, ils s'empressaient de courir pour le rattraper; le caniche satisfait y mettait de la complaisance et revenait sur ses pas. Et l'on marchait ensuite pendant une heure ou deux sans songer à jouer.

Une après-midi que le temps était à l'orage, ils s'étaient encore arrêtés, et sans souci des heures qui fuyaient, s'attardaient à l'édification d'une jolie maison bourgeoise. Cela marchait tout à fait bien: le rez-de-chaussée était solide et sagement distribué. On avait fait un plancher comme on avait pu, avec quelques tiges de sureau vert et des brindilles de hêtres ramassées au pied d'une pile de fagots. Ce n'était pas, à vrai dire, d'une élégance recherchée; mais on pouvait fort bien s'en contenter, surtout si l'on avait des goûts modestes; quant au deuxième étage, il montait; encore un peu, et mes amis, se faisant charpentiers, allaient poser la toiture, une série de petites lattes qu'ils avaient taillées dans des copeaux, lorsqu'ils s'aperçurent que Balthasar n'était plus là. Ils se trouvaient à quelques centaines de pas d'un village appelé Viry. Alors, et sans se soucier d'achever une oeuvre qui devait cependant leur donner de grandes satisfactions d'amour-propre, ils se mirent, sans perdre une minute, à courir dans la direction du village. Mais comme ils étaient sur le point de s'engager dans la rue principale, ils se rencontrèrent avec une troupe de paysans qui en sortaient, tous armés de fourches, de brocs, de serpes et marchant à la poursuite de quelque chose que mes amis virent passer devant eux, comme un point blanc qui fuyait avec une rapidité vertigineuse. Derrière les hommes, des femmes et des enfants accouraient en poussant des clameurs: «Au chien enragé! au chien enragé! criait-on, fermez vos portes!» César et Aimée, effrayés comme les autres, regardèrent en avant pour comprendre un peu de quoi il s'agissait. Hélas! mes bons petits lecteurs, le point blanc c'était Balthasar!... à ce qu'ils pensèrent du moins, mais il était si loin déjà qu'on pouvait s'y tromper.... A leur tour, ils crièrent: «Si c'est Balthasar, ne lui faites pas de mal; il n'est pas méchant.»

Mais les paysans n'entendaient point et couraient toujours. Enfin tout le monde s'arrêta, et un profond silence régna au milieu de cette foule qui tout à l'heure poussait des cris de forcené. Une lutte s'engagea entre un des hommes et le chien; lutte effroyable, car l'homme, un jeune garçon de dix-huit ans, n'avait pour toute arme qu'une fourche à dents de fer.

Je vous laisse à penser si l'anxiété était vive parmi les spectateurs, au milieu desquels se trouvait la mère du jeune garçon. Par moment on se flattait que tout était fini; mais tout à coup le chien, qu'on avait cru terrassé, reparaissait bondissant d'un autre côté, et la pauvre mère gémissait à fendre l'âme. Cela dura ainsi deux ou trois minutes qui parurent des siècles.

Enfin le jeune homme, demeuré vainqueur, souleva avec sa fourche le cadavre du chien qu'il montra à la foule. Cette vue opéra un soulagement immense, et tous les coeurs se dilatèrent. Ce fut à qui se précipiterait pour féliciter le jeune héros et s'assurer qu'il n'était pas blessé. Plus le danger avait été grand, plus on se montra joyeux. Les enfants du village couraient, chantaient et dansaient dans la rue. Les grandes personnes, elles-mêmes, parlaient et riaient avec une verve qui ressemblait à de la frénésie.

Après s'être bien assuré que le monstre était mort, on creusa dans un guéret une fosse profonde de plusieurs pieds; on y jeta le cadavre qu'on recouvrit de terre, et tout fut fini. Mais alors César et Aimée, à qui l'idée que c'était leur ami qu'on venait d'enterrer là ne laissait aucun repos, se mirent à appeler Balthasar à grands cris. Ce qu'entendant les petits paysans, ils ramassèrent des cailloux sur la route et poursuivirent les deux pauvres enfants fort loin à coups de pierres, et leur auraient fait un mauvais parti, s'il ne s'était rencontré un bois où les malheureux se réfugièrent.

Là ils s'accroupirent sur l'herbe et se livrèrent tout entiers à la douleur d'avoir perdu Balthasar. C'en était donc fait! Ils ne reverraient plus leur fidèle et dévoué compagnon!... Et ils pleuraient!.. On n'a pas l'idée d'un tel désespoir. Aimée, le visage enfoui dans son tablier et la tête appuyée sur ses genoux, sanglotait à faire pitié. César, en homme qu'il était déjà, pleurait plus silencieusement: mais son chagrin, pour être plus calme, n'en était pas moins profond!...

Par moment, cependant, ils cessaient de pleurer; une voix intérieure, un pressentiment leur disaient que Balthasar était vivant; que ce n'était pas lui que le jeune paysan avait tué. Et d'ailleurs pourquoi ces gens auraient-ils fait mourir Balthasar, qui était si doux et si inoffensif? Un chien enragé!... Si leur ami eût été frappé d'un tel malheur, n'en auraient-ils point remarqué quelques symptômes?... Mais Balthasar se portait bien;... le matin même il avait déjeuné de bon appétit avec eux.... Ce chien qu'on avait enterré et qui ressemblait si fort à Balthasar, ils ne l'avaient point vu de près; pourquoi n'en serait-ce pas un autre?...

Oui, sans doute, ce pouvait être un autre chien; mais pourquoi aussi Balthasar ne se montrait-il pas, s'il était vivant? Pourquoi ne venait-il pas rassurer ses maîtres et leur dire, ne vous désolez plus; me voici?... Ah! mon Dieu! ces pressentiments n'étaient-ils donc que de faux espoirs destinés à faire paraître la réalité plus amère encore. Une telle incertitude était intolérable.... Mais Balthasar était mort; il n'en fallait plus douter! Et les pauvres enfants se remettaient à pleurer.

Combien de temps demeurèrent-ils en cet état? Nous ne saurions le dire; ni eux non plus, bien certainement. Néanmoins, il est permis de supposer que cela durait depuis plus de deux heures, parce que la clarté du jour était sensiblement diminuée, lorsqu'ils furent, pour ainsi dire, réveillés, rappelés à la vie par un léger bruit, une espèce de froufrou qui se produisit dans le feuillage épais du fourré, à quelques pas d'eux. Ils relevèrent la tête; quelque chose rampait dans l'herbe en se dirigeant de leur côté. Or ce quelque chose, mes petits lecteurs, c'était Balthasar!... Balthasar encore tout tremblant et tout effrayé, mais joyeux cependant. D'un bond, il sauta sur les genoux d'Aimée, qui l'embrassa comme un enfant; puis sur ceux de César, qui l'examina avec attention pour s'assurer qu'il n'était pas blessé. Balthasar n'avait aucune trace de blessure sur sa petite personne. Définitivement, ce n'était pas lui que le jeune paysan avait transpercé d'une fourche. Tout cela était fort heureux, et on avait lieu de s'en réjouir. Mais pourquoi M. Balthasar avait-il causé tant d'inquiétudes à ses maîtres, en demeurant si longtemps loin d'eux après ce qui s'était passé?... Si Balthasar avait pu répondre, il leur aurait appris qu'on avait fait un véritable massacre de chiens à Viry, et que jusqu'à cette heure il n'aurait pu, sans risquer sa vie, sortir de la retraite qu'il avait heureusement trouvée dans la demeure qu'un renard s'était jadis creusée sous une meule de foin.

César et Aimée, absorbés par la joie d'avoir retrouvé leur fidèle serviteur, n'avaient point remarqué que le temps s'était couvert au coucher du soleil, et que la nuit s'avançait sombre et effrayante comme ils ne l'avaient encore jamais vue. Une pluie fine et glacée vint leur rappeler qu'il était temps de chercher un gîte. Un gîte!... Ce mot les jeta dans des appréhensions terribles. Sans être des logiciens d'une force remarquable, ils raisonnaient suffisamment pour comprendre qu'il serait imprudent d'aller avec Balthasar demander un gîte aux habitants de Viry. Après le drame de l'après-midi, ces braves gens ne devaient pas voir d'un bon oeil des chiens étrangers dans leur village.