Chapter 7
--Cinq, trois grands et deux petits; deux petits, pas plus haut que ça; l'un a sept ans et l'autre cinq.... et drôles! Il faut les voir tourner autour du théâtre sur leurs jambes et leurs bras tendus comme les ailes d'un moulin.... Mais le plus magnifique, c'est lorsqu'à nous sept, nous formons, grimpés les uns sur les autres, une pyramide dont mon père est la base et mon plus jeune frère le sommet. Enfin j'ai une soeur. Ah! voilà, petits, une femme!... Elle renverse un homme d'un seul coup de poing et fait des armes comme un professeur d'escrime. Elle fait aussi des exercices de haute voltige sur le dos de Fidèle et danse sur la corde avec la grâce d'une déesse.... Enfin c'est une fille charmante!... Aussi, nous n'épargnons rien pour sa toilette; l'or, le velours et la soie lui sont prodigués. A la ville, elle porte des robes longues de ça! et des falbalas comme une princesse.... C'est à qui parmi nous la gâtera le plus!...»
Ce portrait d'une personne remarquable à tant de titres faisait ouvrir de grands yeux à Aimée. Elle n'aurait jamais cru que tant de perfections pussent se trouver réunies chez une seule femme.
«Et votre mère, demanda-t-elle, danse-t-elle aussi sur la corde?
--Ma mère a pour mission, répondit Sabin, de recevoir le prix des places à la porte du théâtre. Puis, lorsque l'occasion s'en présente, elle tire les cartes et prédit le _passé_, _le présent_, _et l'avenir_ aux individus qui l'honorent de leur confiance. Mais, tout cela, sans préjudice de ses occupations domestiques; car c'est une remarquable ménagère, et vous saurez, jeunes sauvages, que dans les jours de détresse, personne autant qu'elle n'est habile à trouver une gibelotte ou un civet dans la peau d'un angora.
«Et maintenant, reprit-il après avoir gardé un instant le silence, afin de permettre à mes amis d'admirer à leur aise combien étaient précieusement doués tous les membres de sa respectable famille, maintenant que je vous ai si complaisamment édifiés sur les miens, j'espère que vous m'accorderez assez de confiance pour venir déjeuner avec moi à l'hôtel de _l'Éléphant d'or_, où je suis parfaitement connu, et traité comme le fils de la maison?
--Faut-il beaucoup d'argent pour déjeuner à l'hôtel? demanda Aimée.
--Ne vous occupez pas de cela; j'en fais mon affaire.»
L'hôtel de _l'Éléphant d'or_ était une assez triste auberge où s'arrêtaient les rouliers qui n'avaient pas assez d'argent pour se permettre de dîner au _Cheval noir_, un autre restaurant dont le maître avait des prétentions à la bonne cuisine et passait pour le Véfour de la localité.
Lorsque mes amis, conduits par Sabin et suivis de Balthasar, pénétrèrent dans la grande salle de _l'Éléphant d'or_, qui en était en même temps la cuisine, deux ou trois hommes en blouse et la casquette sur la tête, déjeunaient gloutonnement le nez dans leur assiette et les coudes sur la table.
De temps à autre, ils interpellaient la maîtresse de la maison ou la servante en disant d'une voix rauque:
«Eh! la bourgeoise, par ici!»
Ou bien:
«La cuisinière, apportez-nous donc ceci, servez-nous donc cela!
--Eh! la fille, cria comme les autres M. Sabin en s'asseyant à une table mal essuyée, venez un peu qu'on vous parle.»
La fille obéit.
«Tiens! c'est M. Sabin, fit-elle en découvrant, par un large rire, deux belles rangées de dents qui n'eussent point déshonoré la bouche d'un jeune poulain.
--Oui, charmante Maritorne, c'est lui-même, avec son jeune frère César et sa petite soeur Aimée; deux enfants fort aimables que je vous engage à traiter de votre mieux.»
César et Aimée, à qui la leçon avait été faite, ne démentirent point Sabin; et la servante crut ce qu'il lui dit.
«Maintenant, détaillez-nous la carte du jour? demanda le jeune saltimbanque.
--Du lapin?
--Non merci! trop connu!
--De la tête de veau?
--Point de vinaigrette; j'ai mal dîné hier.
--Une omelette?
--Pas assez substantiel.
--De la fricassée de poulet?
--Trop bégueule!
--Ah! dame! C'est que vous êtes joliment difficile!... Eh bien, des côtelettes de porc frais?
--Bravo! à la sauce Robert; c'est tout à fait grand genre! Combien vous faut-il de temps pour préparer cela?
--Un quart d'heure.
--Allez. En attendant donnez-nous, pour nous faire prendre patience, une miche, un cervelas et une bouteille de cacheté.»
Au premier service, les choses allaient déjà très-bien; mais au second!... Ah! au second, elles allèrent bien mieux encore. M. Sabin, tout à fait en verve, était pétillant d'esprit.... Il se livrait à tant et tant d'aimables folies que la grosse servante s'écriait en se tordant de rire:
«Est-il drôle, ce M. Sabin! Mon Dieu, est-il drôle!»
Quant à mes amis, entraînés par l'exemple, et aussi par un appétit féroce, ils avaient bu et mangé en un seul repas, plus qu'ils ne faisaient d'ordinaire en trois jours. Mais ces excès devaient leur coûter cher; le quart d'heure de Rabelais arriva: il fallut payer toute cette goinfrerie.
«C'est cent sous, dit la fille en additionnant sur ses doigts.
--Cent sous, fit M. Sabin, c'est un peu cher; mais comme tout cela était bon et cuit à point, je ne te rabattrai rien.»
M. Sabin avait si bien déjeuné qu'il tutoyait la servante.
«Paye, César,» dit-il.
César et Aimée étaient interdits à tel point qu'ils ne trouvèrent pas une objection à faire. Ce fut avec un tremblement de honte qu'ils dénouèrent le coin du mouchoir où était serrée la jolie pièce d'or de M. Richard. César la mit sur la table, Sabin s'en empara vivement.
«Je croyais que c'était dix francs, dit-il en la tournant et la retournant.... Tiens, Maritorne,» fit-il en la présentant délicatement à la servante, qui refaisait son compte, toujours sur ses doigts, en disant: dix sous d'une part, un franc de l'autre, etc., etc. «Eh bien! c'est encore vingt-cinq centimes que vous me devez, ajouta-t-elle enfin.
--Bon! fit Sabin, ça passera comme cela.
--Non pas; il me faut mes cinq sous.»
Sabin fit mine de chercher dans ses poches.
«Je n'ai pas de monnaie, dit-il.
--Ta, ta, ta! Mes cinq sous tout de suite!
--Fais-nous crédit sur notre bonne mine.
--Non, j'aurais trop peur de perdre.
--Mal-apprise!
--Allons, allons, mes cinq sous ou je vais chercher les gendarmes.»
A cette menace, mes pauvres amis s'empressèrent de donner leurs dernières ressources, qu'un moment, hélas! ils avaient cru pouvoir sauver du naufrage.
Il n'y avait que vingt centimes. La fille hocha la tête.
«Et pour moi? dit-elle.
--Tiens, voilà!» fit Sabin en l'embrassant bruyamment sur les deux joues.
Elle s'enfuit en riant, et mes amis cruellement désappointés et le coeur plus gros qu'une montagne, sortirent tristement de la fatale auberge.
Tout d'abord Sabin, qui paraissait enchanté de lui, roula une cigarette et la fuma délicatement, du bout des lèvres, en pirouettant sur ses talons, en prenant des poses toutes plus élégantes les unes que les autres, enfin en faisant le joli garçon; puis après il bourra sa grosse pipe et se mit à fumer sérieusement.
Quant à mes amis, pour commencer, ils crurent, tant ils avaient bien déjeuné, qu'ils n'auraient plus jamais faim. Mais avant que deux heures ne se fussent écoulées, les choses avaient changé d'aspect et l'avenir leur apparaissait déjà plus dégagé d'illusions.
Certes, ils ne songeaient point encore à dîner, mais ils marchaient piteusement côte à côte et pleuraient. Leur ami, M. Sabin, les voyait s'essuyer de temps en temps les yeux du revers de la main.
«Ah! çà, leur dit-il enfin, vous êtes de singuliers personnages, vous autres!... Qui diable aurait supposé que vous aviez la digestion si lugubre? On vous fait déjeuner comme des princes, et au lieu de remercier les gens en vous montrant aimables, vous pleurez comme deux imbéciles.
--C'est nos cinq francs! dit naïvement Aimée.
--Leurs cinq francs!...
--A présent, il nous faudra mendier.
--Peuh!...
--Dame! si nous ne trouvons pas d'ouvrage?
--Ah! ah! ah! s'écria le gamin en se tordant de rire, de l'ouvrage!... C'est ça qui est joli! de l'ouvrage! Mais ils sont drôles au possible, ces petits sauvages!
--Riez, si bon vous semble, mais mon frère et moi nous voulons travailler.
--Laissez-moi donc tranquille!» fit Sabin avec un geste d'épaules intraduisible. Puis reprenant son sérieux: «Travailler, dit-il, cela vous gâte les mains et vous prive de votre liberté!... Travailler! comme des manoeuvres, n'est-ce pas? Pour quelques méchantes pièces de monnaie, se mettre à la merci d'un individu qui se croit votre maître et vous traite en esclave!... Pour gagner convenablement sa vie, je ne connais que deux moyens, moi: se faire artiste, comme nous autres, ou domestique dans des maisons où il n'y ait rien à faire. Si le sort ne m'avait pas fait naître d'une honorable famille de comédiens, j'aurais brigué l'honneur de figurer derrière un de ces magnifiques carrosses qu'on voit à Paris monter l'avenue des Champs-Élysées au trot rapide de quatre superbes chevaux anglais; ou encore de passer mes journées paresseusement étendu sur les banquettes moelleuses d'une antichambre princière. C'est ça, des positions! Du galon sur toutes les coutures comme un maréchal de France les jours de gala! ou bien habillé de noir et cravaté de blanc comme un gentleman qui se rend au bal!... Seulement, je n'aurais pas été assez bel homme; on ne veut que des beaux hommes pour remplir ces offices importants.... Ça se comprend.... Quand on est riche et qu'on peut payer.... C'est dommage, car j'aurais eu la vocation et toutes les qualités de l'emploi. Mais toi, César, qui me parais destiné à devenir grand et fort, si tu m'en crois, c'est là que tu chercheras fortune, au lieu de t'abîmer le corps et l'âme pour vous nourrir misérablement, ta soeur et toi.... A moins que tu ne préfères t'enrôler parmi nous et mener en notre compagnie une vie joyeuse et indépendante, une petite existence en dehors du monde, et qui nargue tout à la fois vos lois et vos gendarmes. Voilà, mon bonhomme, ce que tu feras, si tu as pour un centime de jugement. Ne me parlez donc plus d'ouvrage!... Travailler! c'est bon pour des lourdauds.
--Si je savais? fit César comme en se consultant.
--Quoi?
--Que ce soit comme vous dites?
--Et pourquoi ne le serait-ce pas?
--C'est juste!... Et on vous donne de l'argent pour ça?
--Si on vous en donne?... Parbleu!
--Et Aimée, que deviendra-t-elle?
--Nous lui trouverons une place de femme de chambre.
--Que fait-on quand on est femme de chambre? demanda Aimée.
--Ah! voilà! fit Sabin avec importance; chez les bourgeoises on est accablé de besogne, chez les grandes dames on ne fait rien.
--Rien du tout?
--Rien du tout. Et comme sa maîtresse, on porte des robes de soie et des chapeaux. Le tout est de bien choisir.
--Mon choix est fait; je me placerai femme de chambre où il n'y a rien à faire.
--Cela, petite sauvage, prouve en faveur de ton intelligence.
--Mais, dit César, je ne suis pas encore grand; si on ne prend que des beaux hommes on ne voudra pas de moi.
--Tu peux, en attendant, faire un très-joli groom.
--Qu'est-ce que cela?
--Quoi! jeune sauvage, tu ne sais pas ce que c'est qu'un groom? N'as-tu donc jamais vu un monsieur quelconque conduisant un grandissime cheval attelé à un tilbury si léger qu'il en paraît aérien?
--Si fait, j'ai vu cela.
--Et à côté de ce monsieur, qui entasse plusieurs coussins sous lui pour donner à penser qu'il est un homme superbe, n'as tu jamais remarqué un enfant de ton âge assis un pied plus bas que son maître afin de paraître encore plus petit qu'il n'est réellement?
--Oui, je sais....
--Eh bien! cet enfant, c'est un groom.
--Et qu'a-t-il à faire?
--Rien du tout, par exemple! toujours dans les bonnes maisons, qu'à se promener en tilbury avec son maître.... Il me semble que tu peux t'acquitter de cela aussi bien que n'importe qui!...
--Si ce n'est pas plus difficile que vous dites.
--Sans compter qu'on y gagne plus d'argent qu'à faire n'importe quel état.... Ne rien faire, et être bien nourri, bien logé, bien habillé et bien payé!... Est-ce assez joli, hein?
--Mais comment pourrais-je me placer groom?
--Laisse-moi faire, je te procurerai cela. Sur notre route, se trouve le château de Rochemoussue, qui appartient au prince de Rochemoussue. J'y suis parfaitement connu; le prince, qui est le meilleur et le plus généreux des princes, me protége et fait tout ce qu'il peut pour m'obliger; je lui parlerai, et la chose s'arrangera tout de suite.... En attendant, pour vous récompenser d'être si sages, je vais m'occuper de vous gagner un bon dîner et un bon gîte.»
CHAPITRE XI.
Sabin à Essonne.--Mes amis à Chantemerle.
On arrivait à Essonne, il était deux heures de l'après midi. Sabin s'arrêta près d'un cabaret borgne, où il entra seul.... Moins de cinq minutes après, il reparaissait aux yeux de mes amis dans un maillot couleur de chair, et n'ayant pour tout vêtement qu'un petit caleçon rouge orné de paillettes d'or; des bottines également rouges et pailletées d'or, lui maintenaient gracieusement le pied, et un cercle d'or lui ceignait la tête.
Mes amis furent éblouis, ces splendeurs les fascinèrent au point que le jeune saltimbanque leur semblait un fils de roi.
Il partit, jouant du fifre à travers les rues et faisant porter par César, que cette marque de confiance honorait infiniment, le sac que vous connaissez. Aimée suivait avec Balthasar. Cela faisait un effet prodigieux; tout le monde se mettait aux portes et aux fenêtres pour les voir passer; bientôt les gamins, accourant de tous côtés, leur formèrent en moins d'un instant une escorte des plus satisfaisantes. Tout cela, emboîtant le pas derrière Sabin et marchant aux sons du fifre, parcourut le bourg dans tous les sens, et, après être monté jusqu'en haut de la rue principale, redescendit pour venir s'arrêter sur le pont où un cercle d'une certaine importance se forma autour du jeune saltimbanque, lequel, prenant une pose olympienne, fit alors son boniment:
«Mesdames et messieurs, dit-il avec une galanterie de bon goût, j'ai l'honneur de vous présenter en ma personne le fils de l'illustre Lucifer, qui vous a honorés l'année dernière de sa visite, et n'a pas dédaigné d'exécuter dans vos murs les tours merveilleux qui ont fait sa fortune et porté son nom victorieux dans les six parties du monde!... Vous êtes trop au courant des progrès de la civilisation, mesdames et messieurs, pour ignorer que depuis la découverte de la Californie le monde se divise en six parties.--(Murmures dans l'auditoire qui signifient: Parbleu! si on sait cela!) L'accueil qu'il reçut de vous, reprit Sabin, l'appréciation supérieurement intelligente que vous fîtes de ses talents vous ont rendus chers à son coeur. Et, aujourd'hui qu'il se repose sous des lauriers si noblement acquis, parmi ses nombreux souvenirs celui qu'il évoque avec le plus de plaisir, c'est le vôtre! Il aime à se dire que nulle part dans ce vaste univers qu'il a parcouru dans tous les sens, ainsi que nos planètes (grande admiration dans l'auditoire pour ce voyageur intrépide), il n'a rencontré des hommes plus courageux, plus intelligents, plus hospitaliers, plus généreux, plus instruits et plus forts, oui, plus forts, que dans cette charmante petite ville, qui mériterait bien d'en être une grande. _Lui_, qu'on a surnommé l'Hercule moderne, il a rencontré ici pour la première fois des hommes qui lui ont tenu tête et qu'il n'a pu vaincre qu'après une lutte de quelques secondes!!!... (Tous les hommes présents se regardent en ayant l'air de se dire les uns aux autres: est-ce que c'est toi?) Quant à moi, mesdames et messieurs, la nature m'ayant refusé les dons nécessaires pour marcher sur les nobles traces de mon illustre père, ce n'est donc pas par les mêmes moyens que j'essayerai de vous charmer, non; c'est tout simplement par des exercices de précision et d'adresse que je veux enlever vos suffrages.... Avez-vous des oranges?--Qui d'entre vous me donne six, douze et même quinze oranges?... Personne n'a d'orange?... Alors, mesdames et messieurs, je vais m'en passer; il faut savoir se contenter de ce qu'on possède et tirer parti de ses propres ressources.»
Sabin joua encore du fifre, puis, sans doute pour donner aux retardataires le temps d'arriver, il perdit quelques minutes à disposer sur le sol un tapis en serge verte. Enfin se décidant à commencer, il jongla d'abord avec des balles recouvertes d'un métal si brillant qu'Aimée pensait qu'elles étaient en argent massif. Il commença par en prendre deux seulement, puis quatre, puis six, puis dix; il les envoyait et les recevait d'abord avec les mains, puis elles lui tombèrent sur l'avant-bras, sur les épaules, sur les cuisses, sur la poitrine, sur la tête, il en était environné; c'était vraiment merveilleux, et la foule applaudissait de bon coeur. Après cet exercice, vint le tour du bilboquet. Il joua d'abord avec une seule bille, puis avec deux, puis avec trois, puis avec quatre.... Il abandonna ces premières qui étaient petites pour en prendre de plus grosses, lesquelles furent délaissées à leur tour pour de plus grosses encore. Enfin, avec une adresse étonnante, incompréhensible, il jongla sans même se faire une égratignure, avec une demi-douzaine de petits poignards pointus et affilés comme des stylets. Malgré tant de savoir-faire et l'enthousiasme de la foule, il ne tomba que quelques sous sur le tapis de serge, vingt-cinq au plus.... Sabin déçu fit entendre un juron formidable, et traita tout haut d'imbécile ce bon public qu'il flattait en si bons termes quelques minutes auparavant. Heureusement pour lui, tout le monde était parti et nos amis seulement l'entendirent.
«Bast, dit-il enfin pour se consoler, nous recommencerons demain, et la recette sera meilleure. Il n'y avait là que des femmes et des vieillards; un tas d'infirmes qui n'entendent rien aux distractions de l'esprit, et s'imaginent que je suis encore trop heureux de les avoir amusés. Mais qu'importe! vingt-cinq sous, c'est toujours du pain pour ce soir. Nous coucherons où nous pourrons.»
Il replia bagage et on retourna au cabaret, mais silencieusement et ayant au fond le coeur assez triste.
Il me serait difficile, mes petits lecteurs, de vous dire bien au juste ce qu'éprouvaient César et Aimée dans la société de M. Sabin, et les pensées qui occupaient leur jeune esprit. Malgré la perspective enivrante de devenir domestiques dans des maisons où il n'y aurait rien à faire, ils n'étaient peut-être pas complétement rassurés sur l'avenir. Quant au présent, ils avaient lieu de s'en plaindre, mais ils n'en avaient pas le temps; Sabin les étourdissait. Cependant, quoiqu'ils fussent peu aptes à réfléchir, il leur était déjà venu à l'esprit que le père Antoine n'approuverait pas qu'on fît société avec ce garçon qui avait, à l'endroit du travail, une manière de voir si originale, et ne professait qu'un respect excessivement médiocre pour le bien d'autrui.
Balthasar, vu son âge sans doute, avait le jugement plus sûr et plus formé, et jusqu'alors il s'était tenu à distance de Sabin; malheureusement le pauvre caniche adorait les paillettes et le clinquant,--on n'est pas parfait!--et à peine eut-il aperçu le jeune saltimbanque dans son costume de théâtre qu'il lui fit toutes sortes d'amitiés. Pauvre Balthasar! cette faiblesse devait lui coûter cher!...
Le lendemain, faute d'argent, il fallut se passer de déjeuner. Mes amis, pour tuer le temps, se mirent à errer dans les environs d'Essonne. Le hasard les conduisit du côté de Chantemerle, où sont réunies un grand nombre d'usines appropriées aux productions les plus diverses; telles que fabriques de tissus de fil et de coton, impressions sur étoffe, laminoirs, fonderies, etc., etc. Ils se rencontrèrent avec des enfants qui jouaient sur la route et s'arrêtèrent pour les regarder. Lorsque la partie fut achevée, un de ces enfants s'approcha d'eux.
«Qu'est-ce que vous faites, vous? leur demanda-t-il.
--Rien.... pour le moment.
--Alors, vous cherchez votre pain?
--Oh! non....
--Ne mentez pas; ça se voit, vous mendiez.
--Pour ça non, dit César, nous ne mendions pas et nous ne voulons pas mendier.
--Vous avez donc des rentes?
--Non.
--Non? Eh bien, comment vivez-vous donc?
--Nous cherchons de l'ouvrage.
--Est-ce bien vrai, ça?
--Mais oui, c'est bien vrai.
--Alors vous voulez travailler?
--Sans doute.
--Sans doute? Vous ne dites pas cela avec beaucoup d'ardeur.... C'est égal, on entre à la fabrique, venez voir un peu. Je gagne soixante-quinze centimes par jour pour six heures de travail, moi qui n'ai pas encore dix ans. Le reste du temps, j'apprends à lire et je joue dans un vaste préau que je vais vous montrer. Nous sommes comme cela plus de cinquante occupés à transporter des bobines d'un endroit dans un autre. Ce n'est pas difficile; vous pouvez en faire autant presque sans apprentissage. Si cela vous convient, vous verrez le contre-maître; il vous casera tout de suite, car on a besoin d'enfants. Attention! et suivez-moi. Pour qu'on vous laisse entrer, je vais dire que vous êtes mon cousin et ma cousine de Petit Bourg.... Seulement, pas de bêtises; on ne touche à rien ici.»
Mes amis suivirent le jeune ouvrier. L'aspect de ces vastes bâtiments, de ces hautes cheminées, de tout ce monde, le bruit des machines en mouvement, l'ordre qui régnait au milieu d'une activité étourdissante, l'immensité des salles, le nombre incalculable des métiers leur fit d'abord perdre la tête; ils ne voyaient rien à force de regarder.
«C'est ici qu'on file le lin et le chanvre, leur disait leur cicérone, là qu'on les tisse, plus loin on fait de la toile ouvrée. Dans ce grand bâtiment, où nous nous rendons en ce moment, on fabrique des tissus de coton, à côté on les imprime.»
Lorsque le jeune ouvrier les fit entrer dans la salle où il travaillait, ils éprouvèrent une sorte de déception. La vue de ces enfants, mal vêtus pour la plupart, qui se livraient à un travail sérieux et gagnaient consciencieusement leurs soixante-quinze centimes, ne leur dit rien à l'imagination; l'idée d'être domestiques dans des maisons où il n'y a rien à faire les flattait bien davantage.
«Moi, dit Aimée, je trouve que ça sent mauvais ici!
--Si tu y tiens, fit en riant le jeune ouvrier, on parfumera la salle avec de l'essence de rose.»
Le mot de mijaurée fut prononcé par quelques gamins.
Mes amis, sur la proposition de leur introducteur, s'arrêtèrent près d'un métier pour voir comment se faisait la toile; mais cela ne les intéressa point. Ils n'y comprenaient rien.
«Retire-toi donc, retire-toi donc, Aimée, cria tout à coup César. Il y a de l'huile après toutes ces mécaniques, et tu en mets à ton tablier.»
Tous les jeunes garçons qui se trouvaient dans la salle se retournèrent. On commença à regarder mes pauvres amis de travers.
«Allons-nous-en, César, dit enfin Aimée; il y a trop de poussière ici, nous n'y saurions durer. Décidément j'aime mieux que nous soyons domestiques dans des maisons où il n'y ait rien à faire.
--Fallait donc le dire tout de suite! s'écria le jeune ouvrier en colère. Vous voulez être _larbins_, vous autres?... Alors qu'on détale, et plus vite que ça!»
A ce mot de larbin, un haro s'éleva dans la salle.
«T'as d'ça dans ta famille, toi? s'écriait-on.
--Non pas. S'ils étaient de ma famille je les renierais; mais ils n'en sont point, Dieu merci! Ils étaient sur la route et se disaient sans ouvrage. Je leur ai proposé d'entrer ici, ils ont accepté. Pour qu'on ne leur fît pas de difficultés, je les ai fait passer pour mes parents de _Petit-Bourg_. Voilà tout!»
Les pauvres enfants ne savaient comment échapper aux moqueries de ces gamins qu'ils avaient offensés sans le vouloir.
«Vous n'avez donc pas de sang dans les veines? disait l'un.
--Ni de moelle dans les os? ajoutait l'autre.
--_Madame_ craint de gâter ses habits!
--Monsieur veut porter perruque!
--Je comprends ça, moi.
--Ça tient chaud l'hiver?