Les petites alliées

Part 9

Chapter 93,729 wordsPublic domain

Onze heures et demie venaient de sonner. Le bal, jusqu'alors terne et quasi morne, s'était enfiévré tout d'un coup, en moins de cinq minutes. Les rites, en effet, prescrivent à toute femme qui se respecte d'arriver au bal syphilitique à onze heures et demie très exactement. Plus tôt, on aurait l'air de vouloir allumer les lustres,--telles les bonnes bourgeoises qui s'asseyent aux galeries dès l'ouverture des portes, et qui pour rien au monde ne perdraient une bribe du spectacle. Et plus tard, on aurait l'air de poser,--de poser à celle qui ne peut pas s'habiller dans le même temps que le commun des mortelles....

Et c'était maintenant le défilé de toutes les célébrités. Farigoulette, Petite Horreur et la Mie T.S.F. étaient arrivées ensemble, sur les talons de la Marseillaise Joliette. La marquise Dorée avait fait une entrée à sensation. Et Jannik s'avançait à son tour, au bras d'un midship dépêché par L'Estissac. La pauvre petite s'était fait très belle pour cette fête qui risquait d'être sa dernière fête: elle portait une robe Directoire, d'un satin tout revêtu d'Irlande, et si délicatement adouci et fané, que les joues de la malade, toujours trop blêmes sous leur fard, en devenaient presque fraîches et brillantes. Célia, qui dansait, s'arrêta pour admirer cette robe. Elle-même était d'ailleurs gentiment nippée, d'un fourreau moderne très drapé et très ajusté tout ensemble, et qui soulignait avec hardiesse son beau corps ferme et charnu. Et quand elle complimenta Jannik, Jannik put lui rendre un compliment tout à fait sincère.

--C'est vrai qu'il y a quelques toilettes assez bien,--constata Célia la minute d'après, tandis qu'elle s'éloignait, toujours au bras de Peyras;--mais il y en a d'autres!... Tiens! regarde cette caricature!...

La caricature était Joliette la Marseillaise, qui arborait un costume de cigarrière sévillane. Incontestablement, sa toison rousse jurait avec la mantille à franges et la fleur de grenadier piquée au chignon. Mais, tout de même, le corsage collant dessinait une poitrine orgueilleuse qui ne le cédait point à la poitrine de Célia....

Et Célia surprit un regard que Peyras jetait vers la «caricature», et qui n'était pas un regard ironique....

--Danse avec moi, veux-tu?--dit-elle, brusque.

Il lui reprit la taille, d'un geste mal résigné....

Jannik aussi dansait. L'Estissac lui avait fait faire un premier tour, puis, paternellement, l'avait obligée de s'asseoir pour se reposer un peu: car le souffle lui manquait tout de suite. Mais elle était bientôt repartie. Tous ses anciens amants et tous ses camarades lui faisaient fête, et chacun exigeait d'elle un bout de valse ou de boston, affectant de la traiter en femme absolument bien portante. Et elle s'y laissait prendre à moitié,--à moitié seulement.

* * * * *

D'autres gens entraient, en retard. Parmi ceux-là, Lohéac de Villaine, le portefaix comte et marquis, avait traversé la salle et s'était assis à l'une des tables de la scène. Mais, cette fois, il avait renoncé à son veston de drap pilote et au jersey bleu qui naguère lui servait de chemise; et son habit ne laissait rien à critiquer.

--Vous revoilà?--avait dit L'Estissac en l'apercevant.--Est-ce que votre gladiateur est encore ancré à Saint-Louis du Rhône?

--Non. Je ne suis plus débardeur. J'ai démissionné.

--Ah?... Et quelle nouvelle carrière comptez-vous embrasser?

--Seulement celle-ci jusqu'à nouvel ordre: danseur au bal syphilitique.

--Parfait!... En ce cas, buvez avec moi.... Champagne? brut, naturellement?...

--Oui.... Heidsieck Monopole, rouge ... si vous voulez....

--C'est le mien....

Leur table touchait à la rampe. Une simple balustrade les séparait de la foule tourbillonnante. Et, à cause de la différence de niveau qu'il y avait entre la salle et la scène, ils voyaient à merveille tout le monde et chacun, et ne perdaient pas un détail du spectacle.

--Amusant,--fit Lohéac.

D'un geste du doigt il englobait tout le Casino, des cintres au parterre.

--Amusant,--répéta le duc.

Ils se turent un moment. Puis, sans préambule, Lohéac questionna:

--Comment avez-vous fait?

Le duc le regarda:

--Comment?...

Lohéac inclina la tête.

--Comment, oui? pour obtenir tout ce que vous avez obtenu là, et que je n'ai rencontré nulle part ailleurs?... et pour être les gens que vous êtes?

Il avait tiré de sa poche un porte-cigarettes, et l'offrait ouvert à L'Estissac. L'Estissac prit, alluma et poussa trois bouffées.

--Nous avons voyagé,--répondit-il enfin.--Nous sommes les seuls Français qui aient voyagé, voyagé tout de bon. Cela explique bien des choses.

--Peut-être,--dit Lohéac.

Il allumait à son tour une cigarette et s'enveloppa de fumée.

--N'importe,--reprit-il,--le résultat est extraordinaire. Je passe sur le fait matériel: vous avez ici des courtisanes qui semblent ressuscitées de l'antique. Elle sont jeunes, toutes: pas une de ces exhitions quadragénaires dont la fête parisienne a le privilège. Elles sont belles, et leurs gorges nues éclipseraient les colliers de perles de là-bas. Elles sont délicates et fines, et quelques-unes ont de l'esprit; d'autres, de la culture. Et par-dessus tout, elles sont heureuses et n'ont point ces mines de chien fouetté qu'ont inévitablement toutes les demi-mondaines de France et d'ailleurs, toutes celles du moins qui n'ont pas encore conquis leur auto, leur hôtel et leurs diamants. ... Je passe là-dessus, quoique cela seul mériterait une admiration. Mais comment avez-vous fait pour obtenir la transformation morale de ces créatures, dégradées et flétries en tout autre lieu, régénérées ici? Vos courtisanes ont une conscience, un honneur, une vertu. Affranchies de l'ancienne loi, de la loi religieuse et chaste du christianisme, elles ne sont pas tombées dans l'anarchie et dans l'abjection, comme tombent toutes les autres courtisanes: elles ont retrouvé une autre loi,--la loi antique peut-être, celle d'Athènes ou d'Alexandrie, je ne sais au juste,--mais une loi: une raison; un guide; ce qui est nécessaire aux femmes pour suivre un droit chemin dans la vie et ne pas dérailler hors de la vraie vertu naturelle, qui est de ne jamais faire aucun mal à aucun être. Vous avez réalisé cela, que je croyais la plus irréalisable des chimères. Comment vous y êtes-vous pris?

--Nous avons voyagé,--répéta le duc.

Il expliqua, après un silence:

--Nous avons voyagé non pas en touristes, non pas en clients des agences Cook, non pas même en promeneurs errant seuls par le monde, et sachant regarder ce qu'ils voient;--mais en escargots emportant avec nous notre maison, et continuant, dans chaque pays où nous arrivions, de mener notre existence normale et casanière, notre existence de France; car partout nous étions à bord de nos navires comme sur un lambeau détaché du sol natal. Débarrassés ainsi de tout le fatras encombrant des voyages vulgaires, débarrassés des hôtels, des gares, des passeports, des guides et des itinéraires, nous n'avons eu, partout où nous étions, qu'à vivre et qu'à ouvrir les yeux. Considérable avantage sur tous les autres voyageurs, mon cher! Le résultat, vous l'avez constaté: nous avons peu à peu usé nos préjugés en les frottant contre les préjugés du reste de la terre. Et nous avons retrouvé, sans le faire exprès, à tâtons, cette vraie vertu naturelle que vous définissiez très bien tout à l'heure. L'ayant retrouvée et adoptée pour nous, nous l'avons ensuite, et tout naturellement, communiquée à nos petites compagnes. Voilà le mystère expliqué.

--Non,--dit Lohéac.--Que vous ayez retrouvé la vertu naturelle, je l'admets.... Et encore!... votre explication néglige l'inévitable résistance des imbéciles.... Mais que vous ayez communiqué cette vertu à vos petites compagnes, je ne l'admets pas, je ne peux pas l'admettre!... Nous, Parisiens, passons pour être, tant bien que mal, spirituels: où avez-vous jamais vu que nous eussions communiqué notre esprit aux grues avec qui nous couchons?

--Parbleu!--fit le duc.--Où avez-vous jamais vu vous-même que c'est en couchant avec une femme qu'on lui peut communiquer quoi que ce soit, hormis un enfant? Vos Parisiens ont des préjugés, Lohéac; et leurs préjugés les condamnent à ne jamais traiter une courtisane autrement qu'avec mépris ou ironie. Mes marins n'ont plus de préjugés. Et pourquoi traiteraient-ils une courtisane moins honorablement qu'une femme mariée? L'une comme l'autre n'est-elle pas obligée à des complaisances sentimentales et sensuelles envers son seigneur et maître? L'une comme l'autre, en rémunération de ces complaisances, ne reçoit-elle pas de ce seigneur le vivre, le couvert, et la parure? L'une comme l'autre, par conséquent, ne vend-elle pas, très honnêtement et loyalement, son corps et son cœur à un homme, pour qu'il en use à son gré? Où donc gît la différence,--autre part que dans les préjugés de certaines religions et de certaines morales conventionnelles?--Beaucoup de peuples sont affranchis de ces morales et de ces religions. Ils nous en ont, nous, affranchis à notre tour. Et voilà pourquoi, parlant à nos maîtresses comme vous parlez à vos épouses, nous obtenons de celles-là tout ce que vous obtenez de celles-ci.

--Mais l'éducation première?

--Nous la reprenons, nous la refaisons! Sans doute y faut-il de la patience et de la persévérance. Mais s'il s'agit de faire pousser une moisson de froment, ne pensez-vous pas qu'un terrain inculte sera souvent plus docile qu'un champ déjà couvert d'orge ou de seigle?

--Vous êtes poétique!... Et surtout vous êtes audacieux! Tout de bon, vous estimez qu'une fille du plus bas peuple, grandie dans l'ignorance et dans la grossièreté, est apte, mieux qu'une jeune personne du monde ou de la bourgeoisie, à devenir une femme aimable?

--Ce serait paradoxal. Je vais beaucoup moins loin.... Mais j'affirme que, bien des fois, la dite jeune personne ne brillera pas auprès de la dite fille du bas peuple, celle-ci ayant passé par l'école de ses amants....

Il se pencha sur la balustrade, et, dominant la salle, désigna à Lohéac la robe Directoire de Jannik qui s'était reprise à danser:

--Tenez!... sans chercher bien loin ... cette blondinette ... Jannik ... vous la connaissez; vous l'avez rencontrée déjà, vous l'avez entendue babiller et rire, et narguer assez élégamment la mort qu'elle sent tout de même accrochée à ses deux poumons, hélas!... Mais n'importe! regardez d'abord cette grâce et cette finesse, regardez, le goût charmant de cette dentelle flottant autour de ce satin.... Une femme de notre monde aurait-elle trouvé mieux? Je ne crois pas.... Mais je dirai comme vous disiez tout à l'heure: cela n'est encore rien!... Il vous faudrait pouvoir regarder plus profond, regarder l'esprit, regarder l'intelligence, regarder le cœur! Et vous seriez stupéfait, conquis, séduit!... Eh bien! tout cela, mon ami, sort d'un bouge.--Assurément, le cas de Jannik est un cas extrême, un superlatif, une exception. Très peu des fillettes d'ici lui peuvent être comparées, et j'en sais des douzaines sur lesquelles nos conseils et notre exemple ont glissé comme l'eau sur l'ardoise.... Bah! N'est-ce pas déjà très beau d'aboutir, fût-ce une fois sur dix, à une Jannik?...

--Certes!... Mais vous parlez d'esprit, d'intelligence et de cœur.... Passe pour l'esprit, qui est à la rigueur contagieux.... Passe pour l'intelligence, qui peut s'éveiller ou s'ouvrir.... Mais le cœur?... Avez-vous une baguette magique pour changer les pierres en pain tendre et les petites gueuses en braves filles?

--Une baguette? Oui! Nous en avons une, et la plus magique de toutes! Lohéac, est-ce à vous qu'il faut rappeler le fameux quatrain?

Il déclama à mi-voix, un coude sur la table et la tempe sur le poing:

--«Comment, disaient-ils, Sans philtres subtils Être aimés des belles? --Aimez,» disaient-elles ...

«Voilà toute la magie, mon cher! Vous, gens de terre, couchez avec vos maîtresses et les méprisez. Nous, gens de mer, aimons les nôtres et les estimons. En vertu de quoi vos maîtresses sont vos ennemies, tandis que les nôtres sont nos alliées.... En vertu de quoi vos maîtresses se dégradent et s'avilissent tandis que les nôtres s'élèvent et se perfectionnent.... Car la haine est un mauvais ferment, et la tendresse une bonne semence. Une femme aimée d'un homme de cœur devient, trois fois sur quatre, une femme de cœur.... Comprenez-moi! je dis aimée:--aimée amicalement, affectueusement,--et non pas aimée amoureusement, de cet amour égoïste, jaloux, tyran, féroce, que les imbéciles proclament la plus admirable des passions....

--Vous n'êtes plus poétique du tout!... Mais je vous avais très bien compris.... Et peut-être avez-vous raison....

La bouteille d'Heidsieck était vide. Lohéac en décoiffa une seconde et but lentement un verre plein. Le duc, silencieux, regardait le bal, toujours déchaîné. Jannik, vite à bout de souffle, s'était rassise sur les marches du perron qui montait de la salle à la scène. Des officiers l'entouraient, riant et la faisant rire.

--Bref,--reprit Lohéac tout à coup,--vous avez inventé une définition neuve du mot prostitution. Les os du vieux Littré doivent en frémir!...

Le duc pencha la tête de côté:

--Voyons?...

--«École polytechnique et morale pour jeunes femmes mal élevées, dont les amants sont mieux élevés qu'elles.»

--Pas trop mal.... Incomplet pourtant....

Il but à son tour, et reposant son verre.

--Incomplet,--redit-il.--Vous ne savez pas encore tout: l'école en question est une école mutuelle.

--Mutuelle?...

--Oui. Les jeunes femmes y apprennent de leurs amis tout ce qu'elles n'avaient point appris jadis de leurs parents. Mais les jeunes hommes y apprennent aussi de leurs amies mille choses très précieuses que nul professeur autre n'aurait jamais pu leur enseigner!...

--La vie à deux?

--La vie à deux, d'abord. Et ce n'est déjà pas un apprentissage à dédaigner. Croyez-vous qu'au point de vue du mariage à venir ce ne soit rien d'avoir vécu des mois ou des semaines côte à côte avec une camarade digne de l'estime et de l'affection d'un galant homme? Le profit serait nul d'une liaison avec une grue vulgaire, créature tellement artificielle qu'elle cesse d'être une femme; et nul aussi, d'un collage avec la classique petite ouvrière, lectrice de chiens écrasés. Au lieu qu'une Jannik lit Baudelaire et dit la vérité.... Mais la vie à deux n'est pas tout: il y a mieux....

--Comme chez Nicolet?

--Si vous voulez!... Lohéac, vous m'avez posé deux questions, tout à l'heure: l'une à propos de nos maîtresses,--et je crois y avoir répondu;--l'autre à propos de nous-mêmes: vous m'avez demandé comment nous avions fait pour devenir les gens que nous sommes. Précisons d'abord: à votre compte, quelles gens sommes-nous?

Leurs deux verres étaient vides. Lohéac de Villaine les remplit jusqu'au bord l'un et l'autre. Puis, levant le sien:

--Vous êtes--dit-il--les seules gens que j'ai jamais connus pour qui la formule républicaine: _Liberté, Égalité, Fraternité_, ne soit pas une grotesque foutaise! Sur l'honneur, vous êtes ces gens-là! Et je veux boire à vous!... Vous êtes, vous, marins, la seule caste profondément démocratique qu'il y ait en France, la seule dont chaque compagnon s'intitule sans mensonge le _camarade_ des autres, la seule qui ignore toute hiérarchie d'argent, de naissance ou de grade, la seule qui, librement, n'accepte et ne révère qu'une supériorité, la supériorité des cheveux blancs! Vous, L'Estissac, deux fois duc et quinze fois millionnaire, je vous ai vu faire asseoir votre matelot à votre table;--et votre amiral, à trois pas de vous, ne fronçait même pas les sourcils.--A votre santé, capitaine!... Et puissiez-vous, vous et les vôtres, conquérir à votre exemple notre pauvre humanité borgne et bancale, vaniteuse, fétichiste, bouffonne, despotique et servile!...

Poliment, L'Estissac fit rubis sur l'ongle. Après quoi:

--Bon!--dit-il.--Vous exagérez des trois quarts, par courtoisie et par juvénile enthousiasme. Mais il y a bien vingt-cinq pour cent de vérité dans vos paroles.--Oui: nous sommes, très imparfaitement, les gens que vous venez de dire.--Et je vais vous expliquer pourquoi....

Il réfléchit un temps, les bras sur la poitrine:

--Oyez!... Les deux goélands et la grue, fable!... Il était une fois, il y a vingt ans de cela, un petit garçon qui préparait ses examens, dans le dessein de devenir grand amiral de France. Ce petit garçon habitait alors un château très féodal et son père était châtelain de ce château. Non loin de là, dans un hameau dont tous les habitants avaient jadis été des serfs, un paysan moins pauvre que les autres s'était saigné aux quatre veines pour faire éduquer l'aîné de ses gars. Et ce gars, boursier de collège, avait travaillé dur, et bravement conquis ses diplômes. A telle enseigne que le châtelain, voulant piquer d'émulation son propre enfant, avait un jour mandé au château le collégien et son paysan de père, et les avait régalés d'une bouteille de vin vieux,--à l'office.

«Et voilà que, cinq ou six ans plus tard, le fils du châtelain et le gars du paysan se retrouvèrent. Ils se retrouvèrent dans le carré d'un cuirassé d'escadre, à bord duquel cuirassé l'un et l'autre servaient, officiers tous les deux. Le fils du châtelain était devenu enseigne de vaisseau, et le gars du paysan, médecin de première classe.

«Ils se serrèrent la main, non sans quelque embarras réciproque. Peu s'en fallut que le médecin de première classe n'appelât l'enseigne: «Monsieur le duc». Cet accident fut tout juste évité....

«Et il ne leur fallut pas quinze jours de tête-à-tête, dans l'intimité forcée de la vie en commun sur un même bâtiment, pour constater que la grâce toute-puissante des études et des concours leur avait bien pu mettre aux manches des galons pareils, mais que la chaumière et le château natals n'en restaient pas moins des lieux fabuleusement distants. Le grec et la géométrie ne font pas d'un rustre un homme du monde. Et seuls les gens d'égale éducation sont égaux.

«Les choses en étaient là, et risquaient fort de ne jamais changer, quand, un beau soir, l'enseigne rencontra,--ici même, à Toulon, dans ce Casino,--une de ces petites créatures qui ont pour métier de vendre aux hommes solitaires un peu de compagnie, un peu de plaisir et un peu de tendresse. L'enseigne avait justement besoin de tout cela. Il acheta. La marchande était consciencieuse et probe. L'acheteur fut content du marché et le renouvela. Une amitié s'ensuivit, sincère de part et d'autre. Et, avec l'amitié, une liaison.

«C'est qu'elle était vraiment charmante, cette petite vendeuse de douceur et d'oubli. Point trop civilisée: sortie,--comme Jannik,--d'un bouge; et, par conséquent, plutôt nourrie qu'élevée; mais si docile, si studieuse, si persuadée qu'elle ne savait rien, et qu'elle avait beaucoup, beaucoup à apprendre! Il eût fallu que l'enseigne fût un déplorable professeur, pour ne pas métamorphoser une telle élève. L'oreiller constitue la plus admirable salle d'études qui soit, la seule où l'écolière, entre les bras du maître, puisse abdiquer tout amour-propre, et recevoir sans honte des leçons qu'elle paie, au fur et à mesure, d'un prix sans égal au monde....

«Bref, au bout de six mois, la demoiselle fut une jeune personne accomplie. L'enseigne, la regardant parfois du coin de l'œil, s'avouait, non sans quelque orgueil, qu'une si parfaite madame, complétée seulement d'un nom admissible et chaperonnée par le plus quelconque des maris, eût fait honorable figure partout, et jusque dans le château si féodal d'où lui-même était sorti.... L'écolière avait passé son doctorat, et pouvait enseigner à son tour....

«Vous devinez qu'elle enseigna.

«Un septième mois s'étant écoulé, l'enseigne fils de châtelain débarqua du cuirassé d'escadre et s'en alla vers je ne sais quelle thébaïde extrêmement lointaine. Demeurée seulette, sa petite compagne fut tout de suite recueillie par le médecin de première classe, fils de paysan. Vous ai-je dit que cet homme n'était ni sot, ni vaniteux? Il sut se mettre à l'école de sa maîtresse. Et il apprit d'elle tout ce qu'elle-même avait appris du compagnon d'avant....

Conclusion: ils se sont derechef rencontrés par la suite, le médecin de première classe et l'enseigne,--ce dernier devenu lieutenant de vaisseau.--Mais cette fois ils étaient égaux, égaux tout de bon. Et ils ont pu devenir amis.--L'un des deux, qui s'appelle Hugues de Guibre, duc de La Masque et L'Estissac, vous présentera l'autre, qui se nomme Joseph Rabœuf ... et qui doit rentrer de Chine cette semaine....

«A présent, vous savez tout, Lohéac!... Il y a parmi nous beaucoup de Rabœuf et beaucoup de L'Estissac.... Tous forment pourtant cette caste démocratique et nivelée,--nivelée par en haut!--que vous admirez. L'honneur en revient, pour une considérable part, aux petites fées anonymes pareilles à la fée de ma fable,--de ma fable qui est une histoire vraie....

* * * * *

Au-dessous, dans la salle de plus en plus tumultueuse, le bal tourbillonnait toujours, sans trêve, d'une allure qui allait s'enfiévrant.

Lasse enfin, Célia s'était rejetée vers le perron où l'on se reposait. Et elle entraînait Peyras sur les marches, se frayant passage à travers la foule des gens essoufflés qui attendaient d'avoir repris haleine pour se rejeter dans la mêlée dansante.

--J'ai soif!...

--Nous allons boire.... Si ce n'est que cela!...

Des yeux il chercha une table libre. Mais il n'y en avait point. Alors il songea au bar, et traversa les coulisses pour s'y rendre. Célia le suivait pas à pas.

Le bar, en effet, était vide aux trois quarts. Très peu d'hommes s'y étaient réfugiés, ceux-là seuls qui avaient fui le fracas de la salle;--très peu d'hommes, et une seule femme, laquelle, assise sur le dernier tabouret du comptoir, suçait la paille d'un cocktail, en écoutant, les yeux alléchés, un homme assis près d'elle et qui lui parlait bas.

Quand Célia entra, cette femme,--une quelconque camarade déjà rencontrée plusieurs fois à la Pintade, chez Margassou et ailleurs,--leva la tête, jeta un bonjour, et, immédiatement, revint à son cocktail et à son flirt. Célia, ayant répondu au bonjour par un bonjour pareil, sauta, elle aussi, sur un tabouret et réclama une orangeade. Peyras, sans attendre qu'elle eût bu, fouilla dans son gousset pour payer.

--Assieds-toi donc!--dit Célia.

--Merci, je ne suis pas fatigué....

Il avait jeté un écu au barman. Elle continua:

--Qu'est-ce que tu vas boire, toi?...

--Rien pour le moment. Je n'ai pas soif....

--Assieds-toi tout de même. Je suis éreintée!... Nous n'allons pas repartir tout de suite!...

Le gamin hésita deux secondes avant de répondre.

--Repose-toi tant que tu voudras,--dit-il enfin.--Je vais te laisser là pour un petit moment ... et je reviendrai te chercher.... J'ai des amis à voir, tu comprends ... des poignées de mains à échanger....

Brusque, elle se redressa sur son tabouret:

--Mais j'aime mieux aller avec toi!... Attends seulement cinq minutes ... je ne suis pas tellement flapie, je pourrai encore aller!...

Il haussa une épaule:

--Évidemment, tu pourras aller.... Ce n'est pas défendu par le code pénal.... Mais, tout de même, nous ne sommes pas des canards qui ont mangé la même ficelle.... Le Casino ne croulera pas si, par un hasard unique, nos nobles invités réussissent à contempler, le temps d'un tour de boston, Célia sans Bertrand Peyras et Bertrand Peyras sans Célia!...

Il avait parlé haut. Dans le bar à peu près silencieux la voix, moitié ironique, moitié excédée, avait frappé toutes les oreilles. La douzaine d'hommes qui buvait là, en bavardant sans bruit, se tut sur-le-champ, attentive à la dispute probable. Seuls la femme du dernier tabouret et son cavalier continuèrent leur manège particulier, indifférents à ce qui n'était point eux-mêmes.

Célia, piquée au vif, voulut d'abord faire la dédaigneuse: