Part 8
--Je ne sais pas l'heure qu'il pouvait bien être ... neuf ou dix ... sûrement, pas midi.... Je dormais à poings fermés, seule: mon enseigne avait filé de bon matin pour attraper son canot major.... Pan, pan, pan!... une dégelée de coups de pieds dans ma porte!... Je saute du lit, moitié nue.... Je cours ouvrir.... Je me disais: Il y a le feu!... ou un tremblement de terre.... Ah! ouiche!... je vois deux «marque mal» plantés sur mon palier: «C'est vous, Marie Mourain?» J'en tombe affalée!... Vous comprenez: Marie Mourain, c'est mon vrai nom. Et personne ne le sait, ici. Je ne suis pas de Toulon,: je suis«étrangère du dehors»!... de Bandol[3]!... Bref je n'ai pas l'esprit de répondre non. Et crac! sans manières, le plus sale des deux «marque mal» me colle la main sur l'épaule: «Allez, marchez! au poste, et pas de rouspétance!» C'étaient deux _mœurs_ qui venaient m'arrêter. Moi, bête comme un troupeau de dindes, au lieu de protester, de crier au secours, enfin de me débrouiller n'importe comment ... et j'avais la loi pour moi, clair comme le jour!... je me fiche à pleurer, et je demande seulement la permission de passer une jupe et d'emporter Boule de Suif, mon fox.... Pour finir, nous voilà tous dans la rue. J'avais honte, vous pouvez croire: pas habillée, pas peignée ... et les deux «marque mal» qui me tenaient par le bras, comme une voleuse.... Il n'y avait pas long de chemin, grâce à Dieu. Nous arrivons à la police.... Un «commissaire»[4] était là.... Ah! Seigneur! je me suis cru revenue chez mes parents, où, sur quatre mots qu'on disait, il y en avait toujours trois de gros!... Savez-vous son premier cri, à ce «commissaire»? «Enfin, j'en tiens une! Et ça a le toupet d'avoir des chiens, ces chiennes-là!» Et le voilà parti!... Ah! j'en ai entendu! et de toutes les sortes!... J'étais ci, j'étais ça, j'étais le reste!... Bref, au bout du chapelet, il rappelle les «mœurs» et donne l'ordre qu'on m'emmène, devinez où? au quartier réservé! pour me faire «passer la visite» avec les femmes «de maison»!... J'ai cru que ça y était, et qu'on allait me mettre en carte.... Par grande veine, une idée m'est poussée juste au dernier moment. «Pardon,--je dis au commissaire,--pardon! je dormais tout à l'heure, et je n'ai pas bien compris.... Vos hommes avaient un mandat, pour pénétrer chez moi?.» Il recommence à m'insulter: «Un mandat, pour pénétrer chez une pourriture comme toi? Ah çà!...» Mais je me rappelais ce que mon enseigne m'avait expliqué un jour: «Ils n'en avaient pas? Très bien! ça fera plaisir à mon ami quand je lui raconterai l'histoire ... oui, à mon ami, M. Tinville, le directeur du _Petit Toulonnais_....» C'était presque vrai, ce que je racontais là: on s'était aimé deux fois en quinze jours, Tinville et moi ... et, très gentiment, il m'avait promis de me débrouiller, si j'avais jamais des ennuis.... Ah! mes enfants! Rien qu'en entendant ce nom-là, Tinville, le commissaire est devenu pâle.... Et, du coup, il m'a offert une chaise!... Un quart d'heure après, c'était arrangé. Au lieu de me conduire à «la visite», on a envoyé un agent s'informer aux bureaux du _Petit Toulonnais_. Tinville a écrit deux mots sur un bout de papier. Et on m'a lâchée, séance tenante! Mais je l'ai échappée belle, hein!...
Les femmes s'écriaient. L'Estissac les interrompit:
--L'admirable de tout cela,--dit-il froidement,--c'est que, le 14 juillet 1789, une bande d'énergumènes a pris d'assaut la Bastille, pour protester contre les arrestations arbitraires, qui étaient, nul n'en ignore, la honte et l'opprobre de l'ancien régime!...
Les femmes, toutes ensemble, hochèrent la tête. Oui, c'était admirable, en effet, et L'Estissac n'avait pas tort. Mais à elles, le courage manquait pour plaisanter là-dessus. Et Jannik fut leur interprète à toutes:
--C'est pourtant dur,--murmura-t-elle,--de vivre sans cesse poursuivies, traquées, forcées, comme des bêtes féroces, comme des loups!...
Elle se tut, songeuse. Puis, ayant réfléchi:
--Port-Cros!--dit-elle tout à coup.--Port-Cros! mariez-vous!...
L'interpellé sursauta:
--Comme cela?--demanda-t-il.--Tout de suite? sans autre forme de procès? Est-ce l'aventure de Farigoulette qui vous inspire ce verdict?
--Ma foi! oui!...
Il s'étonna:
--Expliquez?...
--Oh!--dit-elle,--expliquer, ça n'a jamais été mon fort! Mais je suis sûre de ce que je vous dis: mariez-vous! C'est le meilleur parti.
Il questionna:
--Donc, vous croyez que je serai heureux?... que nous serons heureux, mademoiselle ... Chose ... et moi?
Elle allongea les lèvres:
--Peuh!... je n'en sais trop rien!... il y a du pour et du contre....
--Eh bien? alors?...
--Mais en tout cas, vous serez moins malheureux, elle et vous, en vous mariant qu'en ne vous mariant pas....
--Et du moment qu'il faut être mangé, et qu'il ne s'agit que de choisir la sauce....
--Pas la peine de rire, puisqu'au fond c'est exactement ce dont il s'agit!
--Je ne ris plus!... Il n'y a pas de quoi.... Et puis, je suis trop intrigué.... Cette Farigoulette qui décide de ma destinée conjugale, rien qu'en se crêpant le chignon avec la police....
L'Estissac toujours assis contre le tronc de son pin, émit un aphorisme:
--Dame! si Farigoulette était elle-même en possession d'une destinée conjugale, la police ne songerait un seul instant à se crêper le chignon avec Farigoulette!...
--Alors même--compléta l'un des auditeurs--que Farigoulette, femme mariée, se conduirait aussi mal, en sa qualité de femme mariée, que Farigoulette, demi-mondaine, se conduit bien en sa qualité de demi-mondaine!...
Farigoulette, bruyamment, approuva:
--Pardi! on le sait, que toutes les femmes mariées sont des pas grand'chose, qui nous chipent nos amants sans que jamais personne y trouve à redire! C'est une fameuse injustice, allez, la vie!
Elle secouait la tête et plissait la bouche. Elle avait tout à fait la mine d'une très vieille dame qui en a vu de bien des couleurs, et dont les illusions se sont envolées une à une au souffle de l'adversité. Cette mine-là, sur sa frimousse de quinze ans, faisait le plus drolatique des masques.
Port-Cros, candidat au mariage, se retournait vers Jannik.
--Bon!--fit-il.--Vous avez entendu, vous? «Toutes les femmes mariées sont des pas grand'chose!» Et c'est ça que vous voulez me faire épouser?
Jannik rit, et, comme d'habitude, son rire s'acheva en toux.
A la fin elle put cependant parler:
--Oui,--dit-elle, oui!--c'est ça que je veux vous faire épouser ... parce que, L'Estissac vient de vous l'expliquer, l'aventure de Farigoulette est une leçon pour nous tous.... Dans la vie, voyez-vous, mon petit Port-Cros, il n'y en a que pour les gens mariés.... La confiture est pour eux, le pain sec pour les célibataires!... Ne restez donc pas célibataire, vous qui pouvez devenir «genmarié»! et sautez sur la première occasion!... Mademoiselle Chose vous va comme un gant, mon ami.... Elle est gentille ... ce ne sera pas une corvée de dormir avec elle ... surtout pour vous qui savez dormir délicatement avec une femme: nous vous avons appris, nous, les chiennes et les pourritures, comme nous appelait le commissaire de Farigoulette.... Mademoiselle Chose profitera de nos leçons.... Quand elle aura des caprices, vous vous souviendrez des caprices que nous avions, nous, les pourritures et les chiennes.... Vous ne serez ni brutal, ni égoïste.... Et ça ira tant bien que mal, vous deux.... Mariez-vous, Port-Cros!
--Du diable! Vous êtes encourageante, mais sans exagération!... Une chose m'intrigue pourtant: si le mariage, n'importe quel mariage, vous semble à tel point désirable, pourquoi vous, Jannik, n'en avez-vous pas tâté?
--Moi?
--Vous! les occasions ne vous ont pas manqué, nous le savons tous très bien ... trois ou quatre fois, l'affaire n'a tenu qu'à vous: Vous n'aviez qu'à vouloir. Et vous n'avez pas voulu....
Elle souleva ses deux mains transparentes, et les laissa retomber sur le crêpe de son kimono:
--L'affaire n'a tenu qu'à moi, peut-être bien! Mais il y a le proverbe: _Où la chèvre est attachée il faut qu'elle broute!..._ Moi, mon ami, j'étais attachée du côté des célibataires!...
L'Estissac avait quitté son fauteuil de gazon et son dossier d'écorce. Il vint à la chaise-longue, se pencha au-dessus et posa ses lèvres sur le front pâle de la fillette. La grande barbe assyrienne, d'ébène incrusté de cuivre, semblait vouloir mêler un peu de sa force à la faiblesse fragile du corps gisant....
--Broutez, petite chèvre!... C'est gentil, gentil, de n'avoir pas voulu nous quitter, nous, les gens à pain sec....
Elle glissa ses doigts parmi les larges boucles lustrées noires et rousses:
--Non!... ce n'est pas gentil ... c'est sage.... Est-ce qu'on se marie, quand on est née dans un taudis de Recouvrance, d'une blanchisseuse et d'un ouvrier «de port», soûls trois fois par semaine?... On ne peut pas ... on ne doit pas!... A moins, bien entendu, qu'on accepte de prendre soi-même un ouvrier «de port», de devenir une blanchisseuse, de se soûler trois fois par semaine, et de vivre dans la crasse, parmi des batailles et des raclées,--comme a fait maman!... Telle mère, telle fille!--Mais voilà! je n'avais pas la vocation: je n'aimais ni les coups de soulier, ni les «bolées» de fil en quatre!... et j'aimais à me laver la figure presque tous les jours!... Je n'étais visiblement pas faite pour le métier d'honnête femme!... j'ai mal tourné: j'ai pris des amants,--des officiers, des gens de mer,--qui m'ont appris à être propre, à être sobre, à être douce, à ne pas jurer, à lire, à réfléchir, à penser ... tous les vices, quoi!... Quant à épouser un de ces amants-là, et lui donner, en récompense de ses leçons, le beau-père et la belle-mère que je viens de vous dire,--non!... ce n'aurait pas été très honnête!...
* * * * *
Les derniers rayons du soleil avaient teinté d'écarlate les troncs rouges des pins parasols. Et la nuit impatiente s'élançait sur toute la rade, chassant devant soi le crépuscule violet et vert. Une bise de décembre souffla soudain dans l'obscurité naissante. Et L'Estissac, impérieux, enleva dans ses bras la malade et l'emporta brusquement de la pelouse vers la maison.
On s'embrassa beaucoup, puis l'on partit en bande. Le duc demeurait seul, ayant pris pension à la villa Bleue, «par économie», disait-il sans sourire. Il se proclamait d'ailleurs souffrant, et s'était mis au régime,--au régime de Jannik.--Et Jannik, prise au piège de cette délicate tendresse, se résignait à suivre, pour la santé de l'ami, les ordonnances des médecins....
Sous les étoiles, le petit vapeur à cheminée jaune se hâtait. Alentour, les cuirassés de l'escadre, étincelants de feux bariolés,--blancs, rouges, verts,--semblaient un archipel de pierreries....
Célia, assise en abord et penchée obliquement, s'accoudait à la rembarde, et contemplait l'eau noire.
--A quoi pensez-vous?--demanda la marquise Dorée, qui n'aimait pas le silence.
Mais Célia, parfois, l'aimait:
--A rien,--dit-elle.
[1] Le faubourg ouvrier de Brest.
[2] La rivière de Brest, sur les rives de laquelle est établi l'arsenal.
[3] Bandol est un village distant de Toulon d'au moins une lieue et demie,--considérable éloignement pour une estimation provençale.
[4] Le mot commissaire désigne indifféremment à Toulon, toute personne tenant de près ou de loin à la police.
CHAPITRE IX
SUR LE PONT D'AVIGNON, TOUT LE MONDE DANSE, DANSE ...
Devant la porte du Casino, quatre mâts de chaloupe supportaient un velum en manière de marquise. Et deux sergents de ville, gonflés de leur importance, tenaient en respect la double haie des gamins accourus vers le spectacle alléchant. Au fronton de l'édifice, des lampes électriques bleues calligraphiaient l'inscription sensationnelle: _Bal des Officiers de Marine_. Et les fiacres-landaus, plus solennels et plus cahotants que jamais, roulaient à grand fracas sur le pavé du boulevard, apportant avec majesté le flot multicolore des demi-mondaines parées ou travesties....
Célia, descendant de voiture, avait levé les yeux vers l'inscription:
--_Bal des Officiers de Marine?_--épela-t-elle.--Tiens? et pourquoi pas: _Bal Syphilitique?_
L'Estissac, président de la fête, se tenait au bas du perron pour accueillir les belles invitées:
--Parce que nous sommes tolérants,--dit-il.--_Bal Syphilitique_, ça aurait pu choquer la pudeur burlesque d'un quelconque monsieur Bérenger, égaré parmi les passants de Toulon. Et nous tenons à ne choquer personne, ma chère! pas même le plus quelconque des messieurs Bérenger!...
Il s'interrompit, car Célia, debout sous le porche, n'avançait pas:
--Êtes-vous seule?--demanda-t-il.--Voulez-vous le bras d'un aspirant pour aller au vestiaire?
Une dizaine de midships, la pivoine traditionnelle épinglée au revers de l'habit, lui servaient d'aides de camp.
--Merci,--fit Célia.--Je suis avec Peyras.... Je ne sais pas ce qu'il fait dehors, par exemple, au lieu d'entrer!...
Dans le même instant le gamin arrivait:
--Me voilà!--dit-il.
Il entraînait Célia vers l'escalier du vestiaire. Mais Célia, acerbe, entama une scène:
--Quelle femme regardais-tu encore là-bas?
L'aspirant leva les épaules le plus haut qu'il put:
--Zut! assez de cette scie, pour l'amour de Dieu!...
Il entraîna Célia plus vite. Mais Célia tourna la tête, juste à temps pour apercevoir, au bas de l'escalier, plusieurs femmes qui franchissaient la porte à leur tour. L'une d'elles riait à grands éclats. Et Célia, soudain pâle, reconnut le rire agressif de la Marseillaise Joliette, et sa toison roussie au henné.
--Voyons! viens-tu, ou ne viens-tu pas?--grommelait Peyras.
Il semblait d'assez méchante humeur. Et sa maîtresse n'était pas moins nerveuse. Leur baromètre avait visiblement baissé jusqu'au-dessous du «variable».
--Écoute!--fit Célia tout à coup.--Tu ne diras pas que je t'ai pris en traître: Si tu me trompes avec cette grue-là, je te jure que je fais un malheur!...
--Encore! ça devient une maladie, ma parole!... De quelle grue s'agit-il, cette fois?
Il le savait à merveille. Et elle jugea superflu de le renseigner davantage. D'ailleurs lui-même ne tenait pas à éterniser le débat. Il coupa court:
--Et puis, barca! je m'en fiche et je m'en contre-fiche! Tu as suffisamment admiré le vestiaire?... Alors en avant! marche!... Lançons-nous!...
Elle s'empara du bras qu'il n'offrait pas. Et, bon gré mal gré, leur entrée fut, comme Célia la voulait, maritale.
* * * * *
Depuis déjà plusieurs nuits la lune rousse brillait au firmament de la villa Chichourle.
Malgré ses honorables résolutions, Bertrand Peyras continuait d'être l'amant--le seul amant--de Célia. Et décembre était vieux de dix-neuf jours. La solde touchée le 1er du mois n'était donc plus qu'un souvenir,--très vague.--Et toute l'ingéniosité de l'aspirant ne suppléait pas à ce vide absolu de toutes ses poches.
Sitôt le dernier louis envolé, Peyras avait bien tenté la loyale rupture prévue dès l'origine. Mais Célia, chaque jour plus amoureuse que la veille, avait jeté des cris d'écorchée:
--Tu me quittes pour une autre femme!
Il s'était d'abord moqué d'elle, selon le rite régulier:
--Oui, mon enfant! Je te quitte pour une autre femme, pour une femme très riche, qui m'entretiendra sur un pied luxueux....
Mais, jalouse jusqu'à la frénésie, Célia ne goûtait pas les railleries. Elle coupa celle-ci par une crise de nerfs, et Peyras effaré dut promettre de revenir, «en camarade», de revenir «encore deux ou trois fois»....
--Après-demain, là!...
--Oh! demain!... je t'en prie!... demain!...
Il était revenu demain, puis après-demain, puis les jours suivants.... Et, bien entendu, on avait été camarades, camarades de lit.
--Qu'est-ce que ça peut bien te faire de n'avoir pas d'argent? puisque je ne te demande rien?... et puisque je ne veux plus ni dîner en ville, ni aller au Casino, ni aller au café....
Ça lui faisait beaucoup. Il eût infiniment préféré qu'elle allât au café, qu'elle allât au Casino, qu'elle dînât en ville, et qu'un autre amant assumât à son tour la flatteuse charge de la conduire dans tous ces lieux très chers. Lui, Peyras, aurait eu licence de traîner ailleurs un célibat frugal, et libre....
Oui! mais quoi?... il ne pouvait tout de même pas pousser de force sa maîtresse vers les bras du premier venu ... ni s'exposer, par un «lâchage» pur et simple, à des scènes publiques et retentissantes.... Déjà Célia n'hésitait pas à venir l'attendre, en plein quai de Cronstadt, à l'arrivée du canot major. Et d'un geste victorieux, elle enlevait son amant, sous le regard narquois de la douzaine d'officiers débarqués du même canot.
Le plus prudent était de se résigner,--pour un temps.--Et Peyras se résignait,--de fort mauvaise grâce:
--C'était drôle au commencement,--s'avouait-il sans fard;--mais à présent!... J'ai gratté le baccalauréat; et il ne reste plus que la sauvagesse!...
* * * * *
Du vestiaire, on passait dans le couloir des galeries de balcon; et, des galeries, on redescendait au rez-de-chaussée par l'escalier des loges. La dernière marche franchie, Peyras et Célia avaient débouché en plein bal, à peu près comme les taureaux de combat débouchent, hors du torril, en pleine corrida.
Le bal, talonné à coups de cymbales et de trombones par la plus atroce musique de cirque qu'on eût pu trouver, tournoyait en bondissant, d'une allure épileptique.
C'était un bal très bizarre,--le plus bizarre peut-être de tous les bals de la décente Europe.--Célia, d'ailleurs, ne s'en aperçut pas tout de suite; et elle commença par faire la moue.
En effet, ni la salle, ni la chambrée n'étaient exagérément somptueuses. La décoration se bornait à quelques cordons de lampes électriques, à quelques guirlandes de lanternes chinoises, à quelques rosaces de parasols japonais;--rien davantage.--Quant à l'assemblée, elle était pis que diverse: panachée; et panachée principalement d'inélégances. La tenue de soirée n'était pas du tout de rigueur; bien au contraire, les plus fantasques accoutrements étaient accueillis. En sorte que, s'il ne manquait pas d'habits corrects, non plus que de robes bas décolletées, non plus que de costumes dignes en tous points des luxueuses redoutes, de Nice, de Cannes, et de Monte-Carlo, il manquait moins encore de vestons et de trotteurs, voire de peignoirs et de pyjamas; et l'on ne comptait plus les clowns de calicot, ni les dominos de lustrine, ni les cagoules à dix-neuf sous.... Cela n'eût pas encore été grand'chose: la cocasserie même de l'ensemble en excluait toute vulgarité. Mais, tels quels, peignoirs, trotteurs, habits, vestons, pyjamas, masques et mascarades composaient seulement une moitié du bal,--la moitié magnifique et reluisante!--et la très petite moitié: car le rez-de-chaussée lui suffisait, salle, scène, coulisses et bar; elle y tenait à l'aise, et s'y ébattait avec ampleur; tandis que le reste du vaisseau, balcon, loges, galeries des deux étages, poulailler, cintres mêmes, contenait péniblement l'autre moitié,--la très grande:--cohue considérable, hétéroclite, extravagante, conviée Dieu sait à quel titre! (la tradition des bals syphilitiques exige qu'on prodigue ces invitations de seconde classe dites _extérieures_,) et venue non pour danser, mais pour regarder; non pour être vue, mais pour voir; venue par conséquent sans façon, et dans le plus rustique appareil: les femmes en savates, les hommes sans faux col.
Et, dame! cette cohue-là n'était pas des plus gracieuses à contempler. Célia, l'apercevant, avait été excusable d'allonger les lèvres. Tout de même, c'était une cohue pittoresque. Et le bal syphilitique lui devait peut-être beaucoup de cette extraordinaire bizarrerie qui le mettait si fort à part de tous les bals imaginables, passés, présents ou futurs. Ce peuple et cette bourgeoisie qui s'entassaient sur les gradins du Casino étaient certes libérés de bien des pudeurs conventionnelles et autres, pour accourir en telle affluence, et sans nulle hypocrisie, au spectacle assez coloré de la fête qu'offraient, très officiellement, aux courtisanes de Toulon leurs amants et leurs camarades. Il fallait que la contagion maritime et coloniale eût passé par là. Car c'étaient des familles entières, de bonnes et honnêtes familles, qui s'asseyaient sur ces gradins, joyeusement et sans vergogne. Et les mamans installaient sur leurs genoux leur petites filles, pour que les mignonnes pussent admirer plus à l'aise les belles dames qui gambadaient si bien, en relevant si haut leurs jupes.... A n'en pas douter, des vocations s'éveillaient là....
En sorte que la salle entière était emplie. On dansait sur le parquet ciré de l'orchestre et du parterre. On faisait tapisserie dans le promenoir. On se reposait sur la scène, qu'un perron improvisé reliait au parquet de danse, et qui faisait office de buffet, avec maintes petites tables et force plantes vertes isolant agréablement les couples. On buvait aussi au bar, autre buffet plus intime et plus silencieux. Et on se caressait dans les coulisses.--Non qu'aucun geste, même hardi, fût proprement interdit au milieu du bal, sous la plus large clarté des lustres, des rampes et des cordons lumineux. Mais, toujours civiles et correctes, les demi-mondaines, même échauffées par plusieurs heures de valses lentes et de galops tout à fait échevelés, même déséquilibrées par les plus perfides cocktails et par les rainbows les plus nuancés, préféraient s'abriter derrière un portant ou derrière une toile, pour tromper leurs amis en titre plus discrètement, plus gentiment....
D'ailleurs, quoiqu'il se passât dans les coulisses, au bar, ou parmi les bosquets de plantes vertes qui changeaient la scène en jardin, c'était au centre même de la salle, là où l'on dansait, que le bal prenait toute sa valeur et toute sa signification. Les cuivres, infatigablement, martelaient d'enragées cadences. Et, sans trêve, un tourbillon d'hommes et de femmes virait éperdument, parmi d'effarantes clameurs. Ce n'étaient pas seulement des couples enlacés comme il est d'usage; c'étaient des groupes baroques, des rondes et des farandoles, des bandes cabriolantes qui galopaient par trois, par quatre, par six, la main dans la main et criant de plaisir; c'étaient des cavaliers seuls qui se ruaient en projectiles d'un pourtour à l'autre; c'étaient de folles écuyères qui chevauchaient le cou de leurs danseurs, ou d'héroïques amazones qui s'érigeaient debout sur n'importe quelles épaules de bonne volonté, au plus grand risque de piquer une tête sur le plancher; c'étaient enfin des femmes aux trois quarts nues, qui passaient de bras en bras, et jetaient leurs corps ardents à tous les hommes; et celles-ci ressuscitaient tout de bon les ménades et les bacchantes, quoiqu'elles ne fussent pourtant ivres que de bruit, de lumière, de mouvement et de jeune gaîté. Car, si paradoxal que cela pût sembler, le bal syphilitique était sobre et n'était pas pervers. Orgie, soit; mais orgie franche et saine,--nette, sans rien de trouble ni de douteux....
Célia cependant ne l'avait pas, du premier coup d'œil, jugée telle.--Ces gens qui se trémoussaient comme doivent faire les Peaux-Rouges autour du poteau de torture,--ces hommes enragés qui braillaient à s'arracher la gorge,--ces femmes en folie qui s'accrochaient au premier venu comme une maîtresse n'oserait pas s'accrocher à son amant,--non! ça ne lui disait rien qui vaille! Peyras, à côté d'elle, considérait le bal avec les yeux approbateurs de quelqu'un qui va s'y mêler activement. Elle le regarda de coin, jalouse d'avance:
--Danse avec moi, veux-tu?--dit-elle.
Il retint un claquement de langue agacé. Voyons! ce n'est pas au bal syphilitique qu'on va danser par couples légitimes! Drôle d'endroit, pour reprendre en public la chanson conjugale! Que diable! pour cette chanson-là, l'alcôve suffit!...
Mais il ne voulut pas être méchant pour commencer:
--Je veux bien,--dit-il.
Et le tourbillon les emporta, enlacés.
* * * * *