Les Peterkins

Part 12

Chapter 123,814 wordsPublic domain

--Si, pourtant, quelquefois. Un mensonge qui a pour objet de faire du tort à quelqu’un et de profiter à son auteur est blâmable; mais lorsqu’il a pour but de venir en aide à quelqu’un, ou qu’il vise l’intérêt public, dame! c’est tout différent. Peu importe la méthode, vous voyez le résultat. Ce jeune homme se conduira mieux à l’avenir; il avait une bonne physionomie et méritait qu’on l’épargnât, sinon pour lui-même, du moins pour sa mère. Naturellement il a une mère et des sœurs. Maudits soient ceux qui l’oublient. Tel que vous me voyez, je ne me suis jamais battu en duel et pourtant, comme tout le monde, j’ai été provoqué. Je voyais toujours entre moi et mon ennemi l’image de sa femme et de ses petits enfants irresponsables; eux ne m’avaient rien fait, je ne me sentais pas le courage de leur briser le cœur.

Pendant le cours de cette journée, il continua à réprimer plusieurs abus, toujours sans violence, avec une fine et courtoise diplomatie; il paraissait si heureux et si satisfait du résultat de ses manœuvres que vraiment, pour ma part, je lui enviais son habileté.

Ce même soir, nous regagnions la ville, dans un tramway à chevaux, lorsque trois individus débraillés et tapageurs montèrent dans la voiture et se mirent à débiter de grossières plaisanteries en présence des voyageurs composés surtout de femmes et d’enfants. Personne ne cherchait à les arrêter.

Le conducteur essaya de les calmer avec quelques paroles persuasives, mais les drôles l’injurièrent et se moquèrent de lui. A ce moment, je compris que le major préparait une de ces interventions diplomatiques à lui familières; je sentais que sa première observation diplomatique allait le couvrir de ridicule, mais avant que j’aie pu lui glisser un mot à l’oreille pour l’arrêter, il dit au conducteur avec son calme imperturbable:

--Conducteur, expulsez-moi ces «pourceaux»; je vais vous aider.

Je ne m’attendais certes pas à cela. En un clin d’œil les trois voyous se précipitèrent sur lui, mais ils reçurent une volée de coups de poing dignes du plus bel assaut de boxe; ils tombèrent comme des masses et ne purent se relever. Le major les tira hors de la voiture et nous continuâmes notre route.

J’étais étonné de voir un homme si doux agir avec une telle énergie et obtenir un résultat aussi complet; la tournure rapide et expéditive de cet incident ne manquait pas de me surprendre; mon compagnon m’avait tellement parlé de douce persuasion et d’habile diplomatie que j’étais bien tenté d’attirer son attention sur ce dernier incident et de lui décocher quelques pointes ironiques; mais lorsque je le regardai, je compris que ma tentative serait déplacée et qu’il ne la comprendrait certes pas. Car il ne s’était pas départi un seul instant de sa placidité. Lorsque nous quittâmes le tramway je hasardai:

--Voilà un bon coup de diplomatie, voire même trois bons coups de diplomatie.

--Vous vous trompez, ce n’était pas de la diplomatie, c’était de la force.

--Maintenant que vous vous expliquez, je crois que vous avez peut-être raison.

--Raison! naturellement. J’ai bien employé la force.

--Cela m’en a tout l’air. Avez-vous l’habitude de réformer les gens par ce procédé?

--Oh! non; cela ne m’arrive presque jamais. A peine deux fois par an.

--Croyez-vous que ces trois hommes se rétablissent?

--Naturellement, ils ne courent aucun danger. Je sais où et comment frapper. Vous avez remarqué que je ne les frappais pas sous la mâchoire; là, j’aurais pu les tuer.

J’avais remarqué en tout cas que d’un doux agneau il était devenu un bélier batailleur; mais, avec sa franche simplicité il protesta, déclarant qu’un bélier ne lui ressemblait en rien. Cette fois, j’étais exaspéré et j’avais très envie de lui dire qu’il manquait totalement de jugement; je retins ma langue, pensant que rien ne me pressait de lui exprimer ma façon de penser, et qu’une autre fois je pourrais tout aussi bien la lui dire par téléphone.

Nous partîmes pour Boston le jour suivant. Comme le salon-fumoir était plein de voyageurs, mon compagnon se rendit dans le compartiment réservé aux fumeurs. Un vieil homme, à l’air humble, d’une pâleur maladive et qui ressemblait à un fermier, était assis en face de nous; il maintenait la porte ouverte avec son pied pour avoir plus d’air. Au même instant l’homme préposé au frein, un individu gros et fort, entra brusquement dans le wagon; lorsqu’il arriva devant la porte ouverte il s’arrêta, lança des yeux furieux au vieux fermier et claqua la porte avec une telle violence qu’il faillit arracher le soulier du vieux bonhomme, puis il retourna à ses affaires. Plusieurs voyageurs se mirent à rire, mais le vieux fermier paraissait honteux et déconfit. Peu après le conducteur vint à passer. Le major l’arrêta et lui demanda avec sa courtoisie habituelle:

--Conducteur, à qui doit-on se plaindre des mauvais procédés d’un préposé au frein, est-ce à vous?

--Vous pouvez vous plaindre à Newhaven, si vous le désirez; qu’a-t-il donc fait?

Le major lui raconta l’histoire. Le conducteur parut s’en amuser et lui répondit avec une pointe d’ironie:

--D’après ce que je vois, l’homme du frein n’a pas prononcé une parole.

--Non, il n’a rien dit.

--Mais d’après vous il a menacé le voyageur?

--Oui.

--Et il a claqué grossièrement la porte?

--Parfaitement.

--Voilà tout?

--Oui, c’est tout.

Le conducteur sourit et ajouta:

--Si vous tenez absolument à le dénoncer, libre à vous, mais je ne vois pas bien ce qui en résultera. Vous direz sans doute que le préposé au frein a insulté ce voyageur? On vous demandera ce qu’il a dit. Vous répondrez qu’il n’a rien dit; on vous demandera alors, j’en suis sûr, où vous voyez une insulte lorsque vous reconnaissez vous-même qu’aucune parole n’a été prononcés.

Un bruit d’applaudissements salua le raisonnement serré du conducteur qui en éprouva un certain plaisir. Sans se troubler le major reprit:

--Vous venez précisément de toucher du doigt un défaut criant du système des réclamations. Les employés du chemin de fer, comme d’ailleurs le public et vous-même semblez le croire, n’ont pas l’air de savoir qu’il existe d’autres insultes que celles proférées; ainsi, personne ne va à votre direction se plaindre des insultes de manières, de gestes, de regards, etc., et pourtant parfois ces insultes sont plus graves que celles constituées par des paroles. Il me semble que votre administration devrait prier avec instance le public de lui dénoncer les affronts et les impolitesses non exprimés.

Le conducteur se mit rire et dit:

--Tout cela n’arrangerait guère les choses.

--C’est possible. Je rapporterai le fait à Newhaven, et je suis persuadé qu’on m’en saura gré.

Le visage du conducteur se rembrunit. Je dis à mon compagnon:

--Voyons, vous n’allez pas faire des embarras pour cette mesquine histoire?

--Je ne la considère pas comme mesquine. On devrait toujours dénoncer de pareils faits; c’est un devoir public et aucun citoyen n’a le droit de s’y soustraire, mais je n’aurai pas besoin de rapporter cet incident.

--Pourquoi?

--Ce sera inutile, la diplomatie arrangera tout, vous verrez.

A ce moment le conducteur repassa et quand il vint près du major il se pencha vers lui, en disant:

--Vous n’aurez pas besoin de le dénoncer; je le considère comme répréhensible, et s’il recommence je le réprimanderai sévèrement.

Le major répondit cordialement.

--Eh bien! c’est tout ce que je voulais. Vous ne supposerez pas que j’aie été animé d’un sentiment de vengeance; j’ai agi uniquement par devoir. Mon beau-frère est un des directeurs de la ligne; lorsqu’il saura que vous êtes décidé à réprimander votre préposé au frein la prochaine fois qu’il insultera brutalement un vieillard inoffensif, il en sera très satisfait, croyez-moi bien.

Le conducteur ne parut pas aussi joyeux qu’on aurait pu le supposer; l’air soucieux et mal à l’aise il se retira de quelques pas et dit:

--Je pense plutôt qu’il faudrait dès maintenant agir, je vais renvoyer ce préposé au frein.

--Le renvoyer! quel avantage y verriez-vous? ne croyez-vous pas qu’il serait plus sage de faire son éducation et de le garder.

--Vous avez peut-être raison, que me conseillez-vous alors?

--Il a insulté le vieux voyageur en présence de tous les autres, pourquoi ne pas le faire venir et l’obliger à des excuses publiques?

--Entendu, je vais le faire venir et lui dirai ceci: «Si au lieu de rester muets sur votre conduite, les voyageurs étaient venus se plaindre à moi, vous auriez bientôt à vous en repentir.»

Le préposé au frein vint et fit des excuses. Après son départ, le major fit la réflexion suivante:

--Eh! bien, vous voyez comme c’est simple et facile. Un citoyen ordinaire n’aurait obtenu aucun résultat; mais le beau-frère d’un directeur peut arriver à tout ce qu’il veut.

--Mais êtes-vous réellement le beau-frère d’un directeur?

--Naturellement. Je le suis toutes les fois que l’intérêt public l’exige. J’ai un beau-frère dans tous les coins, partout; cela m’épargne une foule de désagréments.

--Voilà une parenté bien étendue.

--Oui, j’ai plus de trois cents beaux-frères.

--Pourquoi n’avez-vous pas laissé le conducteur aller de l’avant et renvoyer l’homme du frein qui le méritait bien?

Le major me répondit avec un soupçon d’impatience:

--Si vous réfléchissiez un instant, vous ne me poseriez pas de semblables questions. Prenez-vous donc l’homme du frein pour un chien pour vouloir le traiter ainsi? N’oubliez pas que c’est un homme et qu’en tant qu’homme il a à lutter pour la vie. Il a certainement une sœur, une mère, ou une femme et des enfants à soutenir. Lorsque vous supprimez ses moyens d’existence, c’est aux siens que vous faites du tort. Eux n’y sont pour rien, n’est-ce pas? Quel avantage voyez-vous à renvoyer un préposé au frein insolent, pour en reprendre un autre qui lui ressemblera point pour point? Trouvez-vous cela sage? Il me paraît beaucoup plus rationnel de réformer l’homme du frein et de le garder.

Il me cita alors la conduite d’un certain inspecteur divisionnaire du chemin de fer à l’égard d’un aiguilleur qui, après deux ans de service, commit une négligence, fit dérailler un train et causa la mort de plusieurs personnes. Les citoyens vinrent avec passion réclamer le renvoi de l’aiguilleur, mais l’inspecteur leur répondit:

--Non, vous avez tort, il vient de recevoir une dure leçon et il ne fera plus dérailler de trains. A mes yeux il est deux fois plus capable qu’auparavant; je le garde.

Nous eûmes encore une aventure pendant notre voyage entre Hartford et Springfield. Un garçon de service du train entra bruyamment dans notre compartiment et bouscula maladroitement un voyageur qui somnolait: ce dernier s’éveilla en tressaillant et se mit en colère; plusieurs de ses amis partagèrent son indignation et firent chorus avec lui. Ils envoyèrent chercher le conducteur du train, lui rapportèrent l’incident et déclarèrent qu’ils exigeaient le renvoi du garçon. Les trois plaignants étaient de riches marchands de Holyoak et le conducteur avait certainement assez peur d’eux. Il essaya de les calmer en leur expliquant que ce garçon ne dépendait pas de lui, mais il n’obtint aucun résultat.

Le major alors intervint pour prendre sa défense:

--Je vois, dit-il, la situation; sans le vouloir, messieurs, vous exagérez la gravité de l’incident. Ce jeune garçon s’est comporté comme beaucoup d’étourdis de son âge. Si vous prétendez policer ses manières et réformer son éducation, je suis tout prêt à vous aider; mais je trouve mal de le faire renvoyer d’une façon aussi implacable.

Mais ils ne voulurent rien entendre. Ils connaissaient particulièrement, disaient-ils, le président de la Compagnie et se plaindraient dès le lendemain à Boston de la conduite de ce garçon. Le major répondit que lui aussi allait s’occuper de cette affaire et qu’il ferait tout son possible pour sauver le garçon. Un des voyageurs lui lança un coup d’œil irrité et dit:

--Dans ce cas, nous verrons bien celui qui a le plus d’influence auprès du président. Connaissez-vous personnellement M. Bliss?

Le major répondit avec componction:

--Je pense bien, c’est mon oncle.

L’effet fut immédiat; après un silence maladroit de deux ou trois minutes, les voyageurs comprirent qu’ils s’étaient livrés à un ressentiment exagéré; leur colère s’apaisa et, devenant plus sociables, ils résolurent d’oublier cet incident pour ne pas faire tort au jeune garçon. Je m’étais bien attendu à ce résultat: le président de la Compagnie n’était nullement l’oncle du major, ou plutôt nous l’appellerons son oncle d’adoption pour un seul jour.

Notre voyage de retour se passa sans incident, probablement parce que nous prîmes un train de nuit et que nous dormîmes pendant tout le trajet.

Nous quittâmes New-York le samedi soir par la ligne de Pensylvanie. Après déjeuner, le lendemain matin, nous entrâmes dans le wagon-salon; nous le trouvâmes sombre et lugubre; à peine quelques voyageurs l’occupaient-ils. Il nous parut sans la moindre animation.

Nous nous rendîmes alors dans le fumoir qu’occupaient trois voyageurs. Deux d’entre eux maugréaient contre le règlement de la Compagnie qui interdisait de jouer aux cartes le dimanche. Ils avaient commencé un jeu innocent de jacquet et on les avait empêchés de continuer. Le major intervint et s’adressant au troisième voyageur:

--Avez-vous protesté contre le jeu? lui demanda-t-il.

--Pas le moins du monde; je suis professeur à l’Université de Yale et quoique religieux pratiquant je n’ai aucun préjugé contre le jeu.

Le major dit aux autres:

--Dans ce cas, messieurs, vous êtes parfaitement libres de continuer à jouer. Personne ici ne s’y oppose.

L’un d’eux objecta qu’ils courraient un certain risque, mais l’autre déclara qu’ils joueraient immédiatement si le major voulait bien se joindre à eux. Ils étendirent une couverture sur leurs genoux et le jeu commença. Sur ces entrefaites, le conducteur du train arriva et dit avec brusquerie:

--Veuillez cesser, messieurs; mettez de côté vos cartes, ce n’est pas permis.

Le major continua à battre les cartes et répliqua:

--Par ordre de qui les cartes sont-elles défendues?

--Par mon ordre.

La discussion commença; le major répartit:

--Etes-vous l’inventeur de cette idée?

--Quelle idée?

--L’idée de défendre l’usage des cartes le dimanche?

--Non, naturellement.

--Qui alors?

--La Compagnie.

--Ainsi, somme toute, ce n’est pas sur votre ordre, mais sur celui de la Compagnie?

--Oui, parfaitement; mais vous continuez à jouer. Je vous prie d’interrompre votre jeu immédiatement.

--On ne gagne rien à brusquer les choses. Qui a autorisé la Compagnie à formuler semblable prescription?

--Mon cher monsieur, cela m’importe peu.

--Vous oubliez que vous êtes la seule personne en jeu. Cette considération est au contraire très importante pour moi. Je ne saurais me soustraire à une exigence légale de mon pays sans me déshonorer moi-même; je n’accepterai jamais qu’un homme ou qu’une corporation se permette d’entraver ma liberté par des règlements illégaux (abus que les compagnies de chemin de fer ont tendance à propager), car j’entends faire respecter mon droit de citoyen. J’en reviens donc à ma question: En vertu de quel droit la Compagnie a-t-elle formulé ce règlement?

--Je n’en sais rien, cela la regarde.

--Cela me regarde aussi; je doute que la Compagnie ait aucun droit de prendre pareille mesure, car la ligne traverse plusieurs Etats. Savez-vous dans quel Etat nous nous trouvons en ce moment et quelles sont les lois de cet Etat à ce sujet?

--Ces lois m’importent peu; je ne connais que les règlements de ma Compagnie. Mon devoir, messieurs, est d’empêcher de jouer; il vous faut arrêter votre jeu.

--C’est possible, mais encore une fois rien ne presse. Dans les hôtels on affiche dans les chambres certains règlements, mais on cite toujours à l’appui de ces règlements les passages de la loi qui les régit. Je ne vois rien ici qui soit affiché. Veuillez donc justifier de votre pouvoir et finissons-en, car vous voyez bien que vous troublez notre jeu.

--J’ai des ordres, je les exécute, cela suffit; on doit m’obéir.

--N’arrivons pas si vite à la conclusion. Il vaut beaucoup mieux examiner cette question de sang-froid et ne pas nous emballer à la légère, car le fait d’entraver la liberté d’un citoyen des Etats-Unis constitue une offense beaucoup plus grave que vous et les Compagnies de chemin de fer ne semblez le croire; et pour ma part je ne souffrirai une atteinte portée à ma liberté qu’autant que la restriction de ma liberté paraîtra justifiée. Ainsi donc...

--Mon cher monsieur, voulez-vous déposer ces cartes?

--Nous verrons tout à l’heure, cela dépendra. Vous dites qu’on doit vous obéir. Ce mot «doit» est bien sévère! Une compagnie avisée ne devrait pas vous imposer un règlement aussi drastique sans prononcer une peine contre toute infraction à ce règlement. Autrement elle risquerait de se faire moquer d’elle en émettant des prescriptions qui restent lettre-morte. Quelle est la peine prévue pour une infraction à cette loi?

--Une peine! je n’en ai jamais entendu parler.

--Sans contredit vous vous trompez. Votre Compagnie vous ordonnerait d’arrêter un jeu innocent et elle ne vous donnerait aucun moyen de faire respecter cet ordre! Ne voyez-vous pas que ce serait insensé? Que faites-vous quand les gens refusent d’obéir à cette injonction? Leur arrachez-vous les cartes des mains?

--Non.

--Débarquez-vous le délinquant à la prochaine station?

--Non, nous ne le pouvons s’il a un billet.

--Le traduisez-vous devant un tribunal?

Le conducteur restait silencieux et paraissait troublé. Le major continua:

--Vous voyez bien que vous êtes sans recours et que la Compagnie vous place dans une situation grotesque. Vous formulez un ordre sur un ton arrogant avec un certain fracas, et lorsqu’il s’agit de le faire exécuter vous vous apercevez que vous n’avez aucun moyen d’imposer obéissance.

Le conducteur reprit avec dignité:

--Messieurs, je vous ai donné un ordre formel, mon devoir s’arrête là. Obéissez ou n’obéissez pas, je m’en lave les mains!

Et ce disant, il fit mine de tourner les talons.

--Permettez, ne vous en allez pas; vous vous trompez en croyant votre devoir accompli; en tout cas moi j’ai un devoir à remplir.

--Que voulez-vous dire?

--Allez-vous dénoncer ma désobéissance à la Direction à Pittsburg?

--Non, à quoi cela servirait-il?

--Il faut que vous me dénonciez ou moi je vous dénoncerai.

--Me dénoncer? pourquoi?

--Pour contrevenir aux ordres de la Compagnie en n’empêchant pas ce jeu. En tant que citoyen, mon devoir est d’aider les Compagnies de chemin de fer à maintenir les employés dans la voie de leurs devoirs.

--Parlez-vous sérieusement?

--Oui, très sérieusement. Je ne vous en veux nullement comme homme, mais comme employé je vous reproche de n’avoir pas su faire respecter un règlement; donc, si vous ne me dénoncez pas, c’est moi qui le ferai.

Le conducteur parut embarrassé et resta songeur quelques instants.

--Dans quel guêpier suis-je donc, s’écria-t-il? Tout s’embrouille autour de moi; je n’y reconnais plus rien; jamais pareil fait ne s’est produit; jamais aussi ce stupide règlement dépourvu de sanction ne m’a paru aussi ridicule qu’aujourd’hui. Je ne veux dénoncer personne, mais je ne veux pas qu’on me dénonce; cela n’en finirait plus. Continuez à jouer aux cartes, jouez toute la journée, si le cœur vous en dit, mais laissez-nous la paix.

--Avant de vous en aller, voulez-vous me dire pourquoi la Compagnie a imposé ce règlement? Pouvez-vous lui trouver une excuse, j’entends une excuse rationnelle, plausible, et qui ne soit pas l’élucubration d’un cerveau d’idiot?

--Certainement, je le puis; la raison en est bien simple. C’est pour ne pas heurter les sentiments des autres voyageurs, de ceux qui ont des principes religieux; ceux-ci ne supporteraient pas que le jour du Sabbat fût profané en jouant aux cartes en wagon.

--C’est juste ce que je pensais. Ils ne regardent pas, eux, à voyager le dimanche, mais ils ne veulent pas que les autres...

--Par Dieu! vous voyez juste! je n’y avais jamais pensé avant; au fond quand on y réfléchit, ce règlement paraît stupide.

Sur ces entrefaites le surveillant du train arriva et fit mine de vouloir faire cesser le jeu; mais le conducteur du wagon l’arrêta et le prit à part pour lui expliquer la situation. Tout en resta là.

Pendant onze jours, je séjournai à Chicago, malade dans mon lit; je ne vis donc rien de la foire et je dus retourner dans l’est, dès qu’il me fut possible de voyager. Le major prit la précaution de retenir un wagon-salon pour me donner plus de place et rendre mon voyage plus confortable; mais quand nous arrivâmes à la gare, par suite d’une erreur, notre wagon n’était pas attaché au train. Le conducteur nous avait bien réservé une section du compartiment, mais, nous assura-t-il, il lui avait été impossible de faire mieux. Le major déclara que rien ne nous pressait et que nous attendrions jusqu’à ce qu’on ait accroché un wagon. Le conducteur lui répondit avec une certaine ironie:

--Possible que vous ne soyez pas pressé, comme vous le dites, mais nous n’avons pas de temps à perdre; veuillez monter, messieurs, et ne nous faites pas attendre.

Mais le major refusa de monter en wagon et il m’engagea fort à l’imiter. Il déclara qu’il voulait son wagon et qu’il l’aurait; le conducteur impatienté s’écria:

--Nous ne pouvons mieux faire, nous ne sommes pas tenus à l’impossible. Vous occuperez ces places réservées ou vous ne partirez pas. On a commis une erreur qui ne peut être réparée au dernier moment. Le fait se produit quelquefois et personne n’a jamais fait autant de difficultés que vous.

--Ah! précisément; si tous les voyageurs savaient faire valoir leurs droits, vous n’essaieriez pas aujourd’hui de trépigner les miens avec une pareille désinvolture. Je ne tiens pas spécialement à vous causer des désagréments, mais il est de mon devoir de protéger mon prochain contre cette sorte d’empiètement. J’aurai mon wagon-salon ou bien j’attendrai à Chicago et je poursuivrai la Compagnie pour violation de son contrat.

--Poursuivre la Compagnie pour une telle bagatelle?

--Certainement.

--Vous le feriez réellement?

--Oui.

Le conducteur regarda le major avec étonnement et ajouta:

--Décidément vous avez raison; j’y vois clair maintenant, je n’y avais jamais songé auparavant. Tenez, je vais envoyer chercher le chef de gare.

Ce dernier arriva et parut plutôt ennuyé de la réclamation du major (mais pas du tout de l’erreur commise).

Il accueillit la plainte du major avec brusquerie et sur le même ton que le conducteur du train au début; mais il ne sut fléchir le major qui réclama plus énergiquement que jamais son wagon-salon. Cependant le chef de gare s’amadoua, chercha à plaisanter, et esquissa même un semblant d’excuses. Cette bonne disposition facilitait un compromis, le major voulut bien faire une concession. Il déclara qu’il renoncerait au wagon-salon retenu par lui à l’avance, à condition qu’on lui en fournît un autre. Après des recherches ardues on finit par trouver un voyageur de bonne composition qui consentit à échanger son wagon-salon contre notre section de compartiment. Dans la soirée, le surveillant du train vint nous trouver et, après une causerie très courtoise, nous devînmes bons amis. Il souhaitait, nous déclara-t-il, que le public fît plus souvent des protestations; cela produirait un très bon effet d’après lui, les Compagnies de chemin de fer ne se décideraient à soigner les voyageurs qu’autant que ces derniers défendraient eux-mêmes leurs propres intérêts.

J’espérais que notre voyage s’effectuerait maintenant sans autres «incidents réformateurs», mais il n’en fut rien.

Au wagon-restaurant, le matin, le major demanda du poulet grillé; le garçon lui répondit:

--Ce plat ne figure pas sur le menu, monsieur, nous ne servons que ce qui est sur le menu.

--Pourtant je vois là-bas un voyageur qui mange du poulet grillé.

--C’est possible, mais ce monsieur est un inspecteur de la Compagnie.