Les Peterkins

Part 11

Chapter 113,690 wordsPublic domain

A la fin il fut reconnu impossible d’ignorer le précédent français. Une seule chose restait à faire: Clayton fut livré au bourreau. Cette décision provoqua une excitation générale l’Etat tout entier se leva comme un seul homme pour demander le pardon de Clayton et sa remise en jugement. Le gouverneur lui pardonna mais la cour suprême ne pouvait qu’annuler ce pardon, elle l’annula, et l’infortuné Clayton fut pendu hier. La ville tout entière est drapée de noir; on peut en dire autant de l’Etat, lui aussi. L’Amérique entière fait chorus pour écraser de son mépris la justice française et le méchant «petit soldat» qui, en l’instituant, affligea de cette déplorable invention les autres nations chrétiennes.

NOS DIPLOMATES

Vienne, le 5 janvier.--Je lis dans les journaux de ce matin que le gouvernement des Etats-Unis vient d’allouer à chacun des deux membres de la commission de la Paix cent mille dollars pour les six semaines qu’ils ont passées à Paris. J’espère que ce fait est vrai; je me donne la satisfaction de le considérer comme tel. Cette générosité constitue en effet un précédent qui sera certainement bien accueilli en Amérique. Un précédent a toujours sa valeur, surtout lorsqu’il offre la particularité de fixer l’attention d’une nation tout entière. Lorsqu’un précédent sort victorieux des discussions provoquées par sa création, il a toutes les chances de devenir un fait accompli.

Nous constatons, en effet, que l’édifice de la justice publique repose, de la base au sommet, sur des précédents; mais il n’en est pas de même des autres détails de notre civilisation. Un précédent peut mourir au berceau ou survivre; c’est uniquement une question de chance. S’il est immédiatement imité, on peut dire qu’il a une chance de vivre; s’il est imité deux fois, trois fois, il attire alors l’attention; quatre fois, cinq fois ou six fois, il a toute chance de subsister pendant un siècle entier. Lorsqu’une ville lance une mode, une nouvelle danse, une forme de chapeau, et qu’elle provoque l’imitation de la ville voisine, on peut dire que ce précédent a le pied à l’étrier.

De même, lorsqu’un prince couronné introduit un précédent, ce précédent attire immédiatement l’attention générale, et ses chances de réussite deviennent presque toujours une certitude.

Depuis longtemps, nous souffrons de l’existence et de la persistance de deux précédents désastreux; l’un d’eux résulte de la déplorable habitude que nous avons d’allouer des émoluments dérisoires aux représentants de notre République à l’étranger; l’autre précédent consiste à les obliger à paraître officiellement en public dans des tenues qui, non seulement manquent de grâce et de dignité, mais qui offrent un contraste lugubre, navrant avec les costumes portés par les représentants des autres puissances. Actuellement, la tenue officielle d’un ambassadeur américain mérite bien ce reproche. A toute réception d’une cour européenne, les représentants des puissances étrangères portent des uniformes qui les distinguent du commun des mortels et indiquent qu’ils personnifient leur patrie. Notre représentant au contraire s’exhibe dans une lugubre queue de pie noire qui n’évoque aucune idée de nationalité. Cette tenue se rencontre dans tous les pays, on pourrait la désigner sous le nom de «Chemise de nuit internationale»; elle n’offre aucune signification particulière, mais notre gouvernement prétend lui en donner une; à son sens, elle est l’emblème de la simplicité, de la modestie et de la bonhomie républicaines. Mais cette ostentation de simplicité ne trompe personne. Une statue qui croit faire preuve de modestie en s’affublant d’une feuille de vigne manque complètement son effet. Dans une réunion publique notre queue de pie lugubre équivaut à une déclaration disgracieuse et peu polie d’indépendance. Elle semble vouloir dire: «A Rome nous nous moquons pas mal des usages de Rome; nous refusons de respecter votre goût et vos traditions et de faire le moindre sacrifice à vos coutumes; nous ne tenons nullement à nous plier aux formalités de la courtoisie, nous préférons notre manière de faire et nous prétendons l’implanter ici.»

Ceci n’est pas exactement la disposition d’esprit de l’Amérique, mais ces uniformes nous font du tort: Quand un étranger vient chez nous, choque nos coutumes et nos habitudes, nous nous déclarons offensés à juste titre; notre gouvernement ordonne à ses ambassadeurs de porter à l’étranger une tenue officielle qui offense nos voisins; tout le discrédit de ce fait retombe sur la nation.

Avant Franklin, nous n’imposions pas à nos fonctionnaires publics une tenue aussi peu distinguée; ce changement ne serait pas survenu si Franklin eût été un homme ordinaire. Mais, aux yeux du monde, il personnifiait une figure si imposante que la moindre de ses actions ou de ses attitudes attirait l’attention universelle et créait un précédent. A propos des uniformes, le représentant qui succéda à Franklin et tous les suivants durent imiter leur illustre prédécesseur. La coutume s’en établit; or, toute coutume est une pétrification; pour la déloger il faut la dynamite. Nous nous imaginons que notre bizarre costume officiel doit symboliser notre simplicité républicaine (qualité que nous n’avons jamais possédée et que nous sommes trop vieux pour acquérir maintenant), mais nous nous trompons; c’est le précédent créé par Franklin qui a consacré l’usage naturel et inconscient de ce costume. Au lieu de donner à nos amiraux et à nos généraux dans toutes les exhibitions publiques de superbes uniformes chamarrés d’or et de couleurs brillantes, le gouvernement aurait pu leur imposer la queue de pie avec la cravate blanche et les faire ressembler à des ambassadeurs ou à des laquais.

Peu importe si je me trompe en attribuant à Franklin la paternité de notre curieuse tenue officielle; je le crois de taille à supporter ce lourd fardeau.

A mon avis, toutes les fois que nous nommons un ambassadeur ou un ministre, nous devrions lui conférer temporairement le rang d’amiral ou de général, et l’autoriser à porter aux réceptions officielles à l’étranger l’uniforme correspondant.

Je trouve peu compatible avec la dignité des Etats-Unis d’Amérique que leurs représentants s’exhibent dans des tenues qui les rendent grotesques; c’est précisément l’effet qu’ils produisent lorsqu’ils apparaissent aux splendides réceptions des cours continentales dans leur lugubre accoutrement. Un homme timide, modeste et correct, souffre forcément de cette situation, car il ne peut se dérober aux regards de la multitude.

J’émets cette critique dans l’intérêt de notre orgueil et notre dignité nationales. Notre représentant est notre drapeau, il personnifie la République, les Etats-Unis d’Amérique; et quand nos représentants viennent à passer nous ne voulons pas qu’ils provoquent la risée publique; pour cela il faut qu’ils soient convenablement et correctement habillés.

Notre gouvernement est très inconséquent au sujet des tenues officielles. Quand il a pour représentant un civil qui n’a jamais été soldat, il le condamne à porter la queue de pie et la cravate blanche; mais si ce civil a été soldat, il l’autorise à porter l’uniforme du grade qu’il possédait. Quand le général Sickles était ministre en Espagne, il portait toujours dans les réceptions officielles le grand uniforme de Major général. Quand le général Grant visita les cours étrangères, il apparaissait toujours dans son brillant et élégant uniforme de général, mais il était entouré des personnages diplomatiques de l’administration présidentielle; ces derniers, par nécessité officielle, portaient la monotone queue de pie (charmant et ironique contraste); la première tenue représentait l’honorable dignité de la nation, l’autre, l’hypocrite tradition de la simplicité républicaine. A Paris, notre représentant actuel paraît aux réceptions officielles dans une tenue convenable, car il a été officier au ministère de la Guerre; il en était de même à Londres; mais actuellement M. Choate représente la grande république (même aux déjeuners officiels à 7 heures du matin) dans sa grotesque queue de pie.

Notre gouvernement a décidément des notions étranges sur l’à-propos des costumes: généralement dans le monde, la queue de pie ne se porte pas en plein jour; c’est une tenue du soir, exclusivement du soir, tout autant qu’une chemise de nuit. Pourtant, quand notre représentant fait une visite officielle le matin, il doit, par ordre de son gouvernement, porter une tenue de nuit; les chevaux de fiacre eux-mêmes en étouffent de rire! Voici un autre argument:--un argument d’affaires--en faveur d’une tenue diplomatique rationnelle. Nous sommes une nation commerçante et notre représentant est notre agent d’affaires. S’il se voit respecté, estimé et apprécié partout où il se trouve, il peut exercer une influence qui étend notre commerce et augmente notre prospérité. Ses relations sociales développent beaucoup l’activité de ses affaires, et s’il porte une tenue qui ne heurte pas les coutumes locales, il assure sans contredit l’extension de ses affaires. Ce résultat eût été obtenu si Franklin était mort plus tôt.

Nous avons réalisé un grand et estimable progrès en créant le poste d’ambassadeur; le titulaire de ce haut poste est beaucoup plus influent et plus considéré qu’un ministre. Pour la dignité de notre patrie et pour son avantage commercial nous devrions avoir des ambassadeurs et non des ministres à toutes les grandes cours du monde. Mais pas avec les appointements actuels. Non, certes, si nous prétendons maintenir ces appointements, il vaut mieux ne plus créer d’ambassadeurs et supprimer ceux qui existent. Un représentant à l’étranger doit, pour servir les intérêts de sa patrie, être en bons termes avec les fonctionnaires de la capitale et, en général, avec tous les personnages influents. Il faut qu’il se mêle à la société et qu’il ne reste pas claquemuré chez lui. Il doit assister aux dîners, aux banquets, aux bals, aux réceptions, mais il lui faut rendre ces politesses telles qu’ils les a reçues pour la dignité de sa patrie et pour le bien de ses affaires. Jamais depuis l’époque de Franklin jusqu’à nos jours nous n’avons eu un ministre ou un ambassadeur capable de le faire avec ses appointements.

D’autres nations comprennent la nécessité de bien garnir les poches de leurs représentants, mais notre gouvernement semble ignorer cette opportunité. L’Angleterre est la plus grande nation commerçante du monde et elle prend grand soin des gardiens qui veillent au sommet du phare de ses intérêts commerciaux. Voilà longtemps que nous rougissons de nos représentants à l’étranger; pourtant nous envoyons des hommes de distinction, très cultivés, très capables, nous les trions sur le volet, mais nous paralysons leur influence par l’exiguïté de leurs émoluments. Voici la liste comparative des soldes des ministres et ambassadeurs anglais et américains à l’étranger.

Villes Appointements ________|________

Américains Anglais Paris 17.500 dollars 45.000 dollars Berlin 17.500 -- 40.000 -- Vienne 12.000 -- 40.000 -- Constantinople 10.000 -- 40.000 -- Pétersbourg 17.500 -- 39.000 -- Rome 12.000 -- 35.000 -- Washington -- 32.500 --

Sir Julien Pauncefote, l’ambassadeur anglais à Washington, avait en plus de ses appointements un très bel hôtel offert gracieusement par la métropole; les ambassadeurs anglais ne paient jamais de loyer; ils vivent dans des palais qui sont la possession de l’Angleterre. Nos ambassadeurs paient leur loyer sur leurs appointements. Vous pouvez vous rendre compte, d’après ces chiffres, quel genre de maisons peuvent habiter, à l’étranger, les représentants des Etats-Unis d’Amérique et quelles réceptions ils peuvent y donner. Il n’y a pas d’appointements sur notre liste qui suffisent à payer le loyer de nos représentants en leur laissant une marge de 3.000 dollars pour assurer la consommation de lard et de beignets de leur famille; cet étrange et économique mets constitue la nourriture habituelle des familles d’ambassadeurs américains, à l’exception du dimanche, où ils ajoutent des «pétards» cristallisés de Boston.

Les ambassadeurs et ministres des nations étrangères reçoivent non seulement de généreux émoluments, mais leur gouvernement les défraie de tous leurs frais de réceptions. A ma connaissance, notre gouvernement n’alloue de frais de représentations qu’à la marine.

Pourquoi refuse-t-il à nos diplomates cette possibilité d’étendre notre crédit à l’étranger? Je me le demande depuis longtemps et je considère cette lacune comme une inconséquence bien mystérieuse.

Mais revenons à la question des loyers. Dans les capitales d’Europe, les maisons bien meublées se paient très cher; aussi nos représentants à l’étranger sont-ils obligés de vivre dans les greniers, quelquefois même sur les toits. Comment pourraient-ils rendre les politesses qu’ils reçoivent? C’est impossible, ils épuiseraient leurs appointements en trois mois.

Pourtant ils doivent recevoir certains personnages influents; et ils le font de leur mieux avec leurs ressources restreintes. A la place de champagne ils offrent de la limonade, à la place de gibier du jambon, à la place de baleine, des sardines; ils remplacent les liqueurs par du lait condensé, et la légion des laquais pimpants et poudrés par une modeste servante qu’ils louent pour la circonstance; en guise de décoration dans leur appartement, ils drapent le poêle avec le drapeau américain, et comme orchestre ils offrent à leurs invités une cithare et une ballade chantée par un membre de la famille. Ne croyez pas que ce soit de l’exagération de ma part; j’ai vu le fait se produire il y a plusieurs années:

Un ministre cherchait à se créer des amis influents pour la réalisation d’un projet qui devait rapporter dix millions par an aux agriculteurs de la République; notre gouvernement lui avait fourni du jambon et de la limonade pour enlever cette grosse affaire; naturellement le ministre échoua. Si ses appointements eussent été de 50.000 ou de 60.000 dollars par an, il aurait quintuplé ses chances; en tout cas ni lui, ni ses dîners, ni la nation qu’il représentait n’auraient été l’objet de l’hilarité publique.

Un courtier habile qui veut faire de bonnes affaires ne s’amuse pas à des économies de jambon et de limonade; il conduit son client au théâtre, à l’opéra, au cirque, lui offre à dîner, lui fait boire des vins recherchés, en un mot il exerce toutes les séductions possibles sur sa nature humaine, car il sait de longue expérience que c’est le meilleur moyen pour lui d’obtenir une commande de son client.

De toutes les nations de premier rang, notre pays est le seul qui offre à ses représentants à l’étranger des appointements dérisoires. Si nous étions pauvres, j’excuserais, à la rigueur, ces économies; mais ce n’est pas notre cas. Comme je viens de l’établir, certains de nos plus importants agents diplomatiques reçoivent des émoluments qui varient de 12.000 à 17.500 dollars. Ces appointements, indignes de notre pavillon, les condamnent au jambon et à la limonade. Lorsque nous avons un riche ambassadeur à Londres ou à Paris, il y tient honorablement son rang, mais cela lui coûte 100.000 dollars par an. Comment pouvons-nous admettre qu’il paye de sa poche cette énorme différence? Je trouve ce fait inconvenant, car la République ne doit recevoir la charité de personne. Dans bien des cas, nos appointements de 17.500 dollars devraient être portés à 75.000 ou à 100.000 dollars, étant donné surtout que nous ne payons pas le loyer de nos représentants. Notre département des affaires étrangères reconnaît cette erreur; il voudrait la rectifier, mais il n’en a pas le pouvoir.

Quand une jeune fille atteint ses dix-huit ans, on la considère comme une femme; elle ajoute six pouces à sa robe, déroule les nattes qui lui pendent dans le dos et relève ses cheveux au sommet de sa tête. Elle cesse de dormir avec sa plus jeune sœur et possède une chambre particulière, elle devient en un mot un sujet de grande dépense; elle fait maintenant partie de la société et il faut que son père s’y résigne.

Eh bien! la grande République vient d’allonger ses robes l’année dernière, de relever ses cheveux, de démolir ses nattes et d’entrer dans la société mondiale. Cela signifie que si elle veut prospérer et tenir son rang dans la société, il lui faut renoncer aux chers préjugés de son enfance et se comporter comme une grande personne.

Si notre gouvernement a réellement payé ses représentants au comité de la paix à Paris cent mille dollars pour six semaines de travail, j’estime que cette générosité est un des meilleurs placements faits par la nation depuis bien des années. Il me semble impossible, en effet, qu’après ce précédent créé dans son budget notre gouvernement ose maintenir ses appointements diplomatiques actuellement si piteux.

P. S. Vienne, le 10 janvier.--Je vois dans les télégrammes de ce matin que je ne suis pas désigné comme le nouvel ambassadeur à Vienne. J’en demeure plutôt surpris et ne sais que dire. Au fond peu m’importe! J’en suis quand même très étonné.

Depuis des mois j’ai usé toute mon influence à Washington pour que ce siège diplomatique soit transformé en ambassade avec l’espoir que...--mais peu m’importe, n’y pensons plus. Cela n’a pas d’importance, je le dis avec calme, car je suis calme de tempérament; d’ailleurs, cette question, ne m’a jamais intéressé particulièrement. Je n’ai jamais songé sérieusement à ce poste, bien que cette idée me soit venue voilà plusieurs mois.

Maintenant que je me sens calme, je puis affirmer ceci: aussi longtemps que je posséderai en moi l’amour de l’honneur et de la dignité de ma patrie, je n’accepterai jamais un poste d’ambassadeur qui me laisserait en déficit de 75.000 dollars par an. Une nation qui ne peut entretenir ses ambassadeurs est indigne d’avoir des ambassadeurs.

Quel grotesque, inconvenant et risible spectacle qu’un ambassadeur américain affublé de 17.500 dollars! Ce spectacle évoque l’idée d’un billionnaire dans un col de papier, d’un roi dans des culottes de pauvre, d’un archange avec une auréole de fer-blanc.

Et pour comble d’hypocrisie ces appointements dérisoires marchent de pair avec la tenue officielle des ambassadeurs. Emblèmes arrogants de cette simplicité républicaine qui se manifeste chez nous sous forme d’appointements de 50.000 dollars alloués aux présidents des compagnies d’assurances et de chemin de fer, et sous forme de palais dont le décor et l’ameublement dépassent en splendeur et en richesse le luxe des palais des têtes couronnées d’Europe; c’est toujours cette simplicité républicaine qui a inventé et exporté vers l’ancien continent les palais démontables, les sleeping-cars les tramways électriques, les meilleures bicyclettes, les meilleurs autos, les calorifères à vapeur, les meilleurs systèmes de sonnettes électriques, tous les perfectionnements du téléphone, les ascenseurs, les installations de bains les plus sybarites (avec eau chaude et eau froide toujours sous pression), le palace hôtel, avec son confort et son luxe éblouissants, le.....--Oh! la liste en est interminable! En un mot, c’est cette simplicité républicaine qui, au point de vue du luxe et du confort de la vie, a trouvé l’Europe primitive vêtue d’une simple et modeste chemise et qui s’est empressée de la draper de la tête aux pieds dans un sybaritisme complet.

Nous sommes le peuple le plus prodigue, le plus fastueux et le plus sensible au bien-être; et au sommet de notre mât nous faisons flotter un vrai et honnête symbole, le pavillon le plus éclatant que le monde ait jamais vu. Oh! simplicité républicaine, le monde est plein de bluff et de charlatanisme, mais rien ne t’oblige à te découvrir devant ces imposteurs.

EN VOYAGEANT AVEC UN RÉFORMATEUR

Le printemps dernier, j’allai à Chicago pour y visiter la foire.

A New-York, je fis la connaissance d’un major de l’armée régulière, qui, lui aussi, allait à la foire; nous décidâmes de faire route ensemble. J’avais d’abord à m’arrêter à Boston: il me dit que cela ne le dérangeait en rien. Ce major était un très bel homme; bâti comme un gladiateur, il avait cependant des manières charmantes et s’exprimait avec douceur et persuasion. Très sociable, il paraissait extrêmement placide et inaccessible à la gaieté. Il s’intéressait à tout ce qui se passait autour de lui, mais sa sérénité était imperturbable, rien ne le troublait, rien ne l’excitait.

Avant la fin de notre première journée de voyage, je découvris cependant en lui une profonde passion: celle de réformer tous les petits abus publics. Il avait la marotte du droit de cité. D’après lui, tout citoyen de la république doit se considérer comme un policeman officieux, et veiller bénévolement, sans aucune rétribution, à l’exécution des lois. Il pensait que le seul moyen effectif de conserver et de protéger les droits publics est que chaque citoyen contribue à empêcher ou à punir toute infraction aux lois dès qu’il en a connaissance. Cette théorie était bonne, mais, à mon humble avis, son application devait donner bien de l’ennui à ses partisans; on aurait fort à faire s’il fallait renvoyer les petits employés toutes les fois qu’on les prend en faute; en tout cas, on s’exposerait à se faire moquer de soi. Il m’affirma le contraire, disant que je ne comprenais pas son idée: il ne s’agissait de renvoyer personne, en cela j’étais dans l’erreur; mais de réformer les individus en les rendant plus aptes aux emplois qu’ils occupent.

--S’agit-il alors, demandai-je, de dénoncer les coupables en priant leurs chefs de ne pas les renvoyer, mais de les réprimander vertement?

--Non, ce n’est pas mon idée; il ne faudrait nullement les dénoncer, car vous risquez de leur faire perdre leurs moyens d’existence; mais vous feriez semblant de les dénoncer. Je n’aime jamais employer la force, car la force constitue un mauvais procédé; la diplomatie vaut mille fois mieux quand un homme a du tact et qu’il sait s’en servir.

Depuis deux minutes nous attendions devant un guichet du télégraphe, et le major s’évertuait en vain d’attirer l’attention d’un des jeunes employés qui plaisantait avec ses voisins. Le major prit alors la parole et demanda à l’un d’eux de recevoir son télégramme. Un employé lui répondit sur un ton dégagé:

--Il me semble que vous pourriez bien attendre une minute, n’est-ce pas?

Et les plaisanteries continuèrent de plus belle.

Le major répondit qu’il n’était pas pressé et qu’il attendrait, puis il rédigea le nouveau télégramme suivant:

«Président de l’Union Télégraphique; venez dîner avec moi ce soir, je vous édifierai sur ce qui se passe dans un de vos bureaux.»

Au moment où le jeune employé saisit le télégramme, il pâlit brusquement et commença à faire des excuses, déclarant qu’il perdrait sa place si ce télégramme arrivait à destination. Il promit au major de ne plus jamais recommencer, s’il consentait à lui pardonner.

Le compromis fut accepté.

En sortant du bureau, le major me dit:

--Tenez, voilà de la diplomatie. Vous voyez qu’elle a produit son effet. Presque toujours les gens s’emportent et tempêtent, mais cela n’avance à rien. Croyez-moi, la douceur et la diplomatie sont les meilleurs procédés.

--Oui, j’en conviens, mais tout le monde ne peut pas en faire autant, car tout le monde ne connaît pas le président de l’Union Télégraphique.

--Vous ne saisissez pas; je ne connais pas le président, je ne me sers de lui que diplomatiquement pour le bien et l’intérêt publics; il n’y a pas de mal à cela.

--Mais, hasardai-je, il n’est jamais très louable de dire un mensonge.

Sans prendre garde à ma délicate et timide suggestion, il me répondit avec son imperturbable gravité: