Part 13
--Raison de plus pour que j’aie du poulet grillé; je n’aime pas ces récriminations, dépêchez-vous et apportez-moi du poulet grillé.
Le garçon appela le maître d’hôtel qui expliqua très poliment que la chose était impossible; des règlements très sévères s’y opposaient.
--Soit, mais alors vous devez appliquer impartialement ces règlements ou les violer avec la même impartialité. Vous allez enlever à ce monsieur son poulet ou m’en apporter un.
Le maître d’hôtel resta aussi ébahi qu’indécis. Il esquissait une argumentation incohérente lorsque le conducteur survint et demanda de quoi il s’agissait. Le maître d’hôtel expliqua qu’un voyageur s’obstinait à avoir du poulet, tandis qu’il n’y en avait pas sur la carte et que le règlement s’y opposait. Le conducteur répondit:
--Cramponnez-vous au règlement, vous n’avez pas autre chose à faire.--Mais un instant, s’agit-il de ce voyageur? Dans ce cas, continua-t-il en riant, croyez-moi, ne vous occupez plus du règlement; donnez-lui ce qu’il demande et ne le laissez pas énumérer tous ses droits. Oui, donnez-lui tout ce qu’il demande et si vous ne l’avez pas, arrêtez le train pour vous le procurer.
Le major mangea son poulet, mais il avoua qu’il l’avait fait uniquement par devoir, pour établir un principe, car il n’aimait pas le poulet.
J’ai manqué la foire, il est vrai, mais j’ai recueilli dans mon sac un certain nombre de tours diplomatiques qui, plus tard, pourront m’être très utiles; le lecteur les trouvera sans doute comme moi aussi pratiques que subtils.
UN VEINARD!
Ceci se passait à un banquet donné à Londres en l’honneur d’un des plus illustres noms de l’armée anglaise de ce siècle. Pour des raisons que le lecteur connaîtra plus tard, je préfère tenir secrets le nom et les titres de ce héros, et je l’appellerai le lieutenant général Lord Arthur Scorosby V. C. K. C. B. etc.... Quel prestige exerce un nom illustre! Là, devant moi, était assis en chair et en os l’homme dont j’entendis parler plus d’un millier de fois, depuis le jour où son nom, s’élevant d’un champ de bataille de Crimée, monta jusqu’au zénith de la gloire. Je ne pouvais me rassasier de contempler ce demi-dieu; j’étais en extase devant lui, je le buvais des yeux; son calme, sa réserve, son attitude digne, la profonde honnêteté qui s’exhalait de toute sa personne faisaient mon admiration; ce héros n’avait pas conscience de sa valeur; il semblait ne pas se douter que des centaines d’yeux admirateurs étaient fixés sur lui et que de toutes les poitrines des assistants montait vers lui un culte profond d’adoration.
Le Clergyman assis à ma gauche était une de mes vieilles connaissances. Clergyman aujourd’hui, il avait passé la première moitié de sa vie dans les camps et sur les champs de bataille, comme instructeur à l’école militaire de Woolwich.
A ce moment un éclair singulier illumina ses yeux, se penchant vers moi il murmura confidentiellement à mon oreille, en désignant d’un geste discret le héros du banquet:
--Entre nous, sa gloire est un pur accident; il la doit à un coup de veine incroyable.
Cette déclaration me causa une grande surprise; s’il s’était agi de Napoléon, de Socrate ou de Salomon, mon étonnement n’eût pas été plus grand. Quelques jours plus tard, le Révérend me fournit l’explication suivante de son étrange remarque:
--Il y a environ 40 ans j’étais instructeur à l’école militaire de Woolwich; le hasard voulut que je me trouvasse là lorsque le jeune Scorosby passa son examen préliminaire; sa nullité m’inspira une profonde pitié: tandis que les autres élèves de sa section répondaient tous brillamment, lui se montra d’une ignorance crasse. Il me fit évidemment l’effet d’un brave garçon, doux et sans astuce, mais c’était navrant de le voir planté debout comme un piquet et décocher des réponses d’une stupidité et d’une ignorance prodigieuses. J’eus vraiment compassion de lui et je me dis: «La prochaine fois qu’il passera un nouvel examen il sera certainement renvoyé; aussi serait-il plus charitable d’adoucir sa chute autant que possible.»
Je le pris à part et m’aperçus qu’il savait quelques mots de l’histoire de César, mais c’était là tout son bagage; je me mis donc à l’œuvre et lui rabâchai un certain stock de questions sur César, qui devaient infailliblement être posées aux élèves. Vous me croirez si vous voulez: le jour de l’examen il se montra transcendant dans ses réponses, si transcendant qu’il recueillit force compliments pour ce «gavage» purement superficiel; tandis que les autres, mille fois plus instruits que lui, répondirent mal, et furent fruit-sec. Avec une veine fantastique qui ne se reproduira peut-être pas deux fois dans un siècle, il n’eut pas à répondre à d’autres questions. C’était stupéfiant. Pendant le temps que dura son examen, je restai à côté de lui avec la sollicitude qu’éprouve une mère pour son enfant estropié; il se tira toujours d’affaire comme par enchantement.
A n’en pas douter, les mathématiques allaient le couler et décider de son sort; toujours par bonté d’âme pour adoucir sa chute, je le pris de nouveau à part et je lui serinai un certain nombre de questions que l’examinateur ne manquerait pas de poser; puis je l’abandonnai à son triste sort. Eh bien! vous me croirez si vous voulez: à ma grande stupéfaction il mérita le premier prix et reçut une véritable ovation de compliments.
Pendant une semaine il ne me fut plus possible de dormir: ma conscience me torturait nuit et jour; par pure charité j’avais essayé de rendre moins dure la déconfiture de cet infortuné jeune homme sans me douter du résultat qui allait se produire. Je me sentais coupable et misérable: comment, par mon fait, cette pauvre cervelle bornée allait se trouver en tête d’une promotion et supporter de graves responsabilités! A n’en pas douter, à la première occasion, un effondrement ne manquerait pas de se produire.
La guerre de Crimée venait d’être déclarée.
«Quel malheur, pensai-je, voici maintenant la guerre; ce pauvre âne va avoir l’occasion d’étaler au grand jour sa nullité.» Je m’attendais à un désastre: ce désastre se produisit: j’appris avec terreur que le jeune Scorosby venait d’être nommé capitaine d’un régiment de marche. Qui eût pu supposer qu’un tel poids de responsabilité dût peser sur des épaules aussi faibles et aussi jeunes? J’aurais encore compris sa nomination au grade de porte-étendard, mais à celui de capitaine, songez quelle folie! Je crus que mes cheveux allaient en devenir blancs. Moi qui aime tant la tranquillité et l’inaction, je me tins le triste raisonnement suivant: «Je suis responsable de ce malheur vis-à-vis de ma patrie; j’accompagnerai donc cet incapable, je resterai à ses côtés pour sauver ma patrie dans la mesure du possible.» Je rassemblai le pauvre petit capital péniblement économisé pendant mes années de dur labeur, je me mis en route avec un gros soupir et j’achetai un grade de porte-étendard dans son régiment. Ainsi nous partîmes tous deux pour la guerre.
Là, mon cher, quel spectacle effroyable! Il ne fit que des bévues, inepties sur inepties; mais, voyez-vous, personne ne connaissait à fond cet individu, personne n’avait mis au point ses capacités; aussi prit-on ses bévues navrantes pour des traits de génie. Le spectacle de ses sottises me fit crier de rage et délirer dans ma fureur; j’étais exaspéré de voir que chaque nouvelle insanité de sa part augmentait sa réputation; je me disais: «Le jour où les yeux de ses admirateurs s’ouvriront, sa chute sera aussi grande que celle du soleil tombant du firmament.» Montant de grade en grade, il passa par-dessus les cadavres de ses supérieurs; au plus chaud de la bataille, notre colonel tomba frappé, et mon cœur se mit à battre affreusement, car Scorosby allait prendre sa place. «Pour le coup, pensai-je, avant dix minutes nous serons tous perdus.»
Le combat fut acharné; sur tous les points du champ de bataille les alliés lâchaient pied. Notre régiment occupait une position de la plus haute importance et la moindre bévue pouvait tout perdre. A ce moment critique, notre fatal insensé fit quitter au régiment la position qu’il occupait, et le lança à la charge contre la colline opposée où on ne voyait pas trace d’ennemis.
«C’est la fin de tout, pensai-je cette fois. Le régiment s’ébranla; nous avions franchi le faîte de la colline avant que ce mouvement insensé ait pu être découvert et arrêté. Nous trouvâmes de l’autre côté une armée russe de réserve au grand complet, dont personne ne soupçonnait l’existence. Qu’arriva-t-il? Nous avions 95 chances sur 100 d’être massacrés. Mais non, les Russes en conclurent que jamais un seul régiment ne se serait hasardé dans une passe aussi dangereuse; ce devrait être l’armée anglaise tout entière! Se croyant bloqués et découverts, les Russes firent demi-tour, repassèrent la colline dans un affreux désordre. Nous les serrions de près dans notre poursuite; arrivés sur le champ de bataille, ils se heurtèrent au gros de l’armée ennemie; ce fut un chaos et une confusion épouvantables, et la défaite des alliés se transforma en une éclatante victoire. Le maréchal Canrobert contemplait ce spectacle avec ravissement, émerveillé, trépignant de joie. Il fit appeler Scorosby, l’embrassa et le décora sur le champ de bataille en présence de toutes les troupes.
Quelle avait donc été la fameuse bévue de Scorosby? Il avait tout bonnement pris sa droite pour sa gauche, et rien de plus.
Il avait reçu l’ordre de se porter en arrière pour soutenir notre droite; au lieu de cela, il chargea en avant et escalada la colline par la gauche. Il acquit ce jour-là la réputation d’un grand génie militaire; la gloire de son nom répandue dans tout le monde brillera dans les annales de l’histoire. Aux yeux de tous, c’est un homme bon, doux, aimable et modeste, mais, en réalité, il est au-dessous de tout comme incapacité. Une veine phénoménale l’a servi jour par jour, année par année. Pendant un demi-siècle il a passé pour un soldat des plus brillants; sa carrière militaire est émaillée d’un nombre incalculable de bévues, cela ne l’a pas empêché de devenir chevalier, baron, voire même lord; voyez plutôt sa poitrine, elle est constellée de décorations. Eh! bien, monsieur, chacune de ces décorations représente une gaffe colossale; prises dans leur ensemble, elles constituent nettement la preuve qu’avant tout, pour réussir en ce monde, il faut être né «veinard»!
TABLE
LES PETERKINS 5
PERCE, MON AMI, PERCE 19
POURQUOI J’ÉTRANGLAI MA CONSCIENCE 29
LES AMOURS D’ALONZO FITZ CLARENCE ET DE ROSANNAH ETHELTON 59
LE CHAT DE DICK BAKER 95
LA FÊTE DISPENDIEUSE DU COLONEL MOSES GRICE 101
SUR LES BÉBÉS 129
CONSIDÉRATIONS SUR LE TEMPS 135
UN SAUTEUR MEXICAIN PUR SANG 143
L’HOMME LE PLUS MÉCHANT ET LE PLUS STUPIDE DE TURQUIE 153
QUELQUES HÉROS D’OCCASION 165
A LA CURE D’APPÉTIT 179
EXTRAIT DU TIMES DE LONDRES EN 1904 201
NOS DIPLOMATES 223
EN VOYAGEANT AVEC UN RÉFORMATEUR 239
UN VEINARD 267
_ACHEVÉ D’IMPRIMER_
le vingt-deux mai mil neuf cent dix
PAR
BLAIS & ROY
A POITIERS
pour le
MERCVRE
DE
FRANCE