Les pastorales de Longus, ou Daphnis et Chloé
Part 7
Vrai est que le verger, de soi, étoit une bien belle et plaisante chose, et qui tenoit [Pg 126] fort de la magnificence des rois. Il s'étendoit environ demi-quart de lieue en longueur, et étoit en beau site élevé, ayant de largeur cinq cents pas, si qu'il paroissoit à l'œil comme un carré allongé. Toutes sortes d'arbres s'y trouvoient, pommiers, myrtes, mûriers, poiriers; comme aussi des grenadiers, des figuiers, des oliviers, en plus d'un lieu de la vigne haute sur les pommiers et les poiriers, où raisins et fruits mûrissant ensemble, l'arbre et la vigne entre eux sembloient disputer de fécondité. C'étoient là les plants cultivés; mais il y avoit aussi des arbres non portant fruit et croissant d'eux-mêmes, tels que platanes, lauriers, cyprès, pins; et sur ceux-là, au lieu de vigne, s'étendoient des lierres, dont les grappes grosses et jà noircissantes contrefaisoient le raisin. Les arbres fruitiers étoient au dedans vers le centre du jardin, comme pour être mieux gardés, les stériles aux orées tout alentour comme un rempart, et tout cela clos et environné d'un petit mur sans ciment. Au demeurant, tout y étoit bien ordonné et distribué, les arbres par le pied distants les uns des autres, mais leurs branches par en haut tellement entrelacées, que ce qui étoit de nature sembloit exprès artifice. [Pg 127] Puis y avoit des carreaux de fleurs, desquelles nature en avoit produit aucunes et l'art de l'homme les autres; les roses, les œillets, les lis y étoient venus moyennant l'œuvre de l'homme; les violettes, le narcisse, les marguerites, de la seule nature. Bref, il y avoit de l'ombre en été, des fleurs au printemps, des fruits en automne, et en tout temps toutes délices.
On découvroit de là grande étendue de plaine, et pouvoit-on voir les bergers gardant leurs troupeaux et les bêtes emmi les champs; de là se voyoit en plein la mer et les barques allant et venant au long de la côte, plaisir continuel joint aux autres agréments de ce séjour. Et droit au milieu du verger, à la croisée de deux allées qui le coupoient en long et en large, y avoit un temple dédié à Bacchus avec un autel, l'autel tout revêtu de lierre et le temple couvert de vigne. Au dedans étoient peintes les histoires de Bacchus: Sémèle qui accouchoit, Ariane qui dormoit, Lycurgue lié, Penthée déchiré, les Indiens vaincus, les Tyrrhéniens changés en dauphins, par-tout des Satyres gaîment occupés aux pressoirs et à la vendange, par-tout des Bacchantes menant des danses. Pan n'y étoit point oublié, ains étoit assis sur une roche, jouant [Pg 128] de sa flûte, en manière qu'il sembloit qu'il jouât une note commune, et aux Bacchantes qui dansoient, et aux Satyres qui fouloient la vendange.
Le verger étant tel d'assiette et de nature, Lamon encore l'approprioit de plus en plus, ébranchant ce qui étoit sec et mort aux arbres, et relevant les vignes qui tomboient. Tous les jours il mettoit sur la tête de Bacchus un chapeau de fleurs nouvelles; il conduisoit l'eau de la fontaine dedans les carreaux où étoient les fleurs; car il y avoit dans ce verger une source vive que Daphnis avoit trouvée, et pour ce l'appeloit-on la fontaine de Daphnis, de laquelle on arrosoit les fleurs. Et à lui, Lamon lui recommandoit qu'il engraissât bien ses chèvres le plus qu'il pourroit, parce que le maître ne faudrait à les vouloir voir comme le reste, n'ayant de long-temps visité ses terres et son bétail.
Mais Daphnis n'avoit pas peur qu'il ne fût loué de quiconque verroit son troupeau, car il l'avoit accru du double, et montroit deux fois autant de chèvres comme on lui en avoit baillé, n'en ayant le loup ravi pas une; et si étoient en meilleur point et plus grasses que les ouailles. Afin néanmoins que son maître en eût de [Pg 129] tant plus affection de le marier où il vouloit, il employoit toute la peine, soin et diligence qu'il pouvoit à les rendre belles, les menant aux champs dès le plus matin et ne les ramenant qu'il ne fût bien tard. Deux fois le jour il les faisoit boire, et leur cherchoit tous les endroits où il y avoit meilleure pâture: il se souvint aussi d'avoir des battes neuves, force seilles à traire et des éclisses plus grandes; enfin, tant il y mettoit d'amour et de souci, il leur oignoit les cornes, il leur peignoit le poil; à les voir on eût dit proprement que c'étoit le troupeau sacré du dieu Pan. Chloé en avoit la moitié de la peine, et, oubliant ses brebis, étoit la plupart du temps embesognée après les chèvres; et Daphnis croyoit qu'elles sembloient belles à cause que Chloé y mettoit la main.
Eux étant ainsi occupés, vint un second messager dire qu'on vendangeât au plus tôt, et qu'il avoit charge de demeurer là jusqu'à ce que le vin fût fait, pour puis après s'en retourner en la ville quérir leur maître, qui ne viendroit sinon au temps de cueillir les derniers fruits, sur la fin de l'automne. Ce messager s'appeloit Eudrome, qui vaut autant dire comme coureur, et étoit son métier de courir par-tout où on [Pg 130] l'envoyoit. Chacun s'efforça de lui faire la meilleure chère qu'on pouvoit. Et cependant ils se mirent tous à vendanger, si qu'en peu de jours on eut dépouillé la vigne, pressé le raisin, mis le vin dans les jarres, laissant une quantité des plus belles grappes aux branches pour ceux qui viendraient de la ville, afin qu'ils eussent une image du plaisir de la vendange, et pensassent y avoir été.
Quand Eudrome fut près de s'en aller, Daphnis lui fit don de plusieurs choses, mêmement de ce que peut donner un chevrier, comme de beaux fromages, d'un petit chevreau, d'une peau de chèvre blanche ayant le poil fort long, pour se couvrir l'hyver quand il alloit en course, dont il fut aise, baisa Daphnis en lui promettant de dire de lui tous les biens du monde à leur maître. Ainsi s'en retourna le coureur à la ville, bien affectionné en leur endroit, et Daphnis demeura aux champs en grand souci avec Chloé. Elle avoit bien autant de peur pour lui que lui-même, songeant que c'étoit un jeune garçon qui n'avoit jamais rien vu, sinon ses chèvres, la montagne, les paysans et Chloé, et bientôt alloit voir son maître, dont à peine il avoit ouï le nom avant cette heure-là. Elle s'inquiétoit [Pg 131] aussi comment il parlerait à ce maître, et étoit en grand émoi touchant leur mariage, ayant peur qu'il ne s'en allât comme un songe en fumée; tellement que, pour ces pensers, leurs ordinaires baisers étoient mêlés de crainte et leurs embrassements soucieux, où ils demeuraient long-temps serrés dans les bras l'un de l'autre; et sembloit que déjà ce maître fût venu et que de quelque part il les eût pu voir. Comme ils étoient en cette peine, encore leur survint-il un trouble nouveau.
Il y avoit là auprès un bouvier nommé Lampis, de naturel malin et hardi, qui pourchassoit aussi avoir Chloé en mariage, et à Lamon avoit fait pour cela plusieurs présents, lequel ayant senti le vent que Daphnis la devoit épouser, pourvu que le maître en fût content, chercha les moyens de faire que ce maître fût courroucé à eux, et, sachant qu'il prenoit sur-tout grand plaisir à son jardin, délibéra de le gâter et diffamer tant qu'il pourrait. Or s'il se fût mis à couper les arbres, on l'eût pu entendre et surprendre; il pensa donc de plutôt faire le gât dans les fleurs. Si attendit la nuit, et, passant par-dessus la petite muraille, s'en va les arracher, rompre, froisser, fouler toutes comme un sanglier, [Pg 132] puis sans bruit se retire; âme ne l'aperçut.
Lamon, le jour venu, entrant au jardin, comme de coutume, pour donner aux fleurs l'eau de la fontaine, quand il vit toute la place si outrageusement vilenée qu'un ennemi, en guerre ouverte, venu pour tout saccager, n'y eût sçu pis faire, lors il déchira sa jaquette, s'écriant: «O Dieux!» si fort que Myrtale, laissant ce qu'elle avoit en main, s'en courut vers lui, et Daphnis, qui déjà chassoit ses bêtes aux champs, s'en recourut aussi au logis, et, voyant ce grand désarroi, se prirent tous à crier, et en criant à larmoyer; mais vaines étoient toutes leurs plaintes.
Si n'étoit pas merveille que eux qui redoutaient l'ire de leur seigneur en pleurassent, car un étranger même à qui le fait n'eût point touché en eût bien pleuré de voir un si beau lieu ainsi dévasté, la terre toute en désordre jonchée du débris des fleurs, dont à peine quelqu'une, échappée à la malice de l'envieux, gardoit ses vives couleurs, et ainsi gisante étoit encore belle. Les abeilles voloient alentour en murmurant continuellement, comme si elles eussent lamenté ce dégât, et Lamon, tout éploré, disoit telles paroles: «Ah! mes [Pg 133] beaux rosiers, comme ils sont rompus! Ah! mes violiers, comme ils sont foulés! Mes hyacinthes et mes narcisses sont arrachés! Ç'a bien été quelque méchant et mauvais homme qui me les a ainsi perdus. Le printemps reviendra, et ceci ne fleurira point; l'été retournera, et ce lieu demeurera sans parure; l'automne, il n'y aura point ici de quoi faire un bouquet seulement. Et toi, sire Bacchus, n'as-tu point eu de pitié de ces pauvres fleurs, que l'on a ainsi, toi présent et devant tes yeux, diffamées, desquelles je t'ai fait tant de couronnes! Comment maintenant montrerai-je à mon maître son jardin? Que me dira-t-il quand il le verra si piteusement accoutré? Ne fera-t-il pas pendre ce malheureux vieillard, comme Marsyas, à l'un de ces pins? Si fera, et à l'aventure Daphnis aussi quant et quant, pensant que ç'aura été sa faute pour avoir mal gardé ses chèvres.»
Ces regrets et pleurs de Lamon leur redoublèrent le deuil à tous, pource qu'ils déploroient non plus le gât des fleurs, mais le danger de leurs personnes. Chloé lamentait son pauvre Daphnis, s'il falloit qu'il fût pendu, et prioit aux Dieux que ce maître tant attendu ne vînt plus; et lui [Pg 134] étoient les jours bien longs et pénibles à passer, pensant voir déjà comme l'on fouettoit le pauvre Daphnis.
Sur le soir Eudrome leur vint annoncer que dans trois jours seulement arriverait leur vieux maître, mais que le jeune, qui étoit son fils, viendroit dès le lendemain. Si se mirent à consulter entre eux ce qu'ils avaient à faire touchant cet inconvénient, et appelèrent à ce conseil Eudrome, qui, voulant du bien à Daphnis, fut d'avis qu'ils déclarassent la chose à leur jeune maître comme elle étoit avenue; et si leur promit qu'il les aideroit, ce qu'il pouvoit très bien faire, étant en la grâce de son maître à cause qu'il étoit son frère de lait; et le lendemain firent ce qu'il leur ayoit dit. Car Astyle vint le lendemain, à cheval, et quant et lui un sien plaisant qu'il menoit pour passer le temps, à cheval aussi, lui jeune homme à qui la barbe commençoit à poindre, l'autre rasé jà de longtemps. Arrivé ce jeune maître, Lamon se jeta devant ses pieds, avec Myrtale et Daphnis, le suppliant avoir pitié d'un pauvre vieillard et le sauver du courroux de son père, attendu qu'il ne pouvoit mais de l'inconvénient, et lui conte ce que c'étoit. Astyle en eut pitié, entra dans le jardin, et, [Pg 135] ayant vu le gât, leur promit de les excuser, et en prendre sur lui la faute, disant que, ç'auroient été ses chevaux qui, s'étant détachés, auroient ainsi rompu, foulé, froissé, arraché tout ce qui étoit de plus beau.
Pour cette bénigne réponse Lamon et Myrtale firent prières aux Dieux de lui accorder l'accomplissement de ses désirs. Mais Daphnis lui apporta davantage de beaux présents, comme des chevreaux, des fromages, des oiseaux avec leurs petits, des grappes tenant au sarment et des pommes, encore aux branches; et aussi lui donna Daphnis de ce fameux vin odorant que, produit Lesbos, vin le meilleur de tous à boire. Astyle loua ses présents et lui en sut fort bon gré, et, en attendant son père, se divertissoit à chasser au lièvre, comme un jeune homme de bonne maison, qui ne cherçhoit que nouveaux passetemps et étoit là venu pour prendre l'air des champs.
Mais Gnathon étoit un gourmand, qui ne savoit autre chose faire que manger et boire jusqu'à s'enivrer, et après boire assouvir ses déshonnêtes envies; en un mot, tout gueule et tout ventre, et tout ... ce qui est au-dessous du ventre; lequel ayant vu Daphnis quand il apporta ses présents, ne [Pg 136] faillit à le remarquer; car outre ce qu'il aimoit naturellement les garçons, il rencontroit en celui-ci une beauté telle que la ville n'en eût su montrer de pareille. Si se proposa de l'accointer, pensant aisément venir à bout d'un jeune berger comme lui. Ayant tel dessein dans l'esprit, il ne voulut point aller à la chasse avec Astyle, ains descendit vers la marine, là où Daphnis gardoit ses bêtes, feignant que ce fût pour voir les chèvres, mais au vrai c'étoit pour voir le chevrier. Et afin de le gagner d'abord, il se mit à louer ses chèvres, le pria de lui jouer sur sa flûte quelque chanson de chevrier, et lui promit qu'avant peu il le feroit affranchir, ayant, disoit-il, tout pouvoir et crédit sur l'esprit de son maître.
Et comme il crut s'être rendu ce jeune garçon obéissant, il épia le soir sur la nuit qu'il ramenoit son troupeau au tect, et, accourant à lui, le baisa premièrement, puis lui dit qu'il se prêtât à lui en même façon que les chèvres aux boucs. Daphnis fut long-temps qu'il n'entendoit point ce qu'il vouloit dire, et à la fin lui répondit que c'étoit bien chose naturelle que le bouc montât sur la chèvre, mais qu'il n'avoit oncques vu qu'un bouc saillit un autre bouc, ni que les béliers montassent l'un [Pg 137] sur l'autre, ni les coqs aussi, au lieu de couvrir les brebis et les poules.
Non pour cela Gnathon lui met la main au corps comme le voulant forcer. Mais Daphnis le repoussa rudement, avec ce qu'il étoit si ivre qu'à peine se tenoit-il en pieds, le jeta à la renverse, et, partant comme un jeune levron, le laisse étendu, ayant affaire de quelqu'un pour le relever. Daphnis de là en avant ne s'approcha plus de lui, mais menoit ses chèvres paître tantôt en un lieu, tantôt en un autre, le fuyant autant qu'il cherchoit Chloé. Gnathon même ne le poursuivoit plus depuis qu'il l'eût reconnu non seulement beau, mais fort et roide jeune garçon; si cherchoit occasion propre pour en parler à Astyle, et se promettoit que le jeune homme lui en feroit don, ayant accoutumé de ne lui refuser rien. Toutefois pour l'heure il ne put, car Dionysophane et sa femme Cléariste arrivèrent, et y avoit dans la maison grand tumulte de chevaux, de valets, d'hommes et de femmes; mais, en attendant qu'il le trouvât seul, il lui préparait une belle harangue de son amour.
Or avoit Dionysophane les cheveux déjà demi-blancs, grand et bel homme d'ailleurs, et qui de la disposition de sa personne [Pg 138] eût encore tenu bon aux jeunes gens; riche autant que qui que ce fût des citoyens de sa ville, et de meilleur cœur que pas un. Il sacrifia le premier jour de son arrivée aux divinités champêtres, à Cérès, à Bacchus, à Pan, aux Nymphes, et fit un festin à toute sa famille. Les jours suivants il visita les champs que tenoit Lamon; et voyant partout terres bien labourées, vignes bien façonnées, le verger beau au demeurant, car Astyle avoit pris sur lui le gât des fleurs et du jardin, il fut fort joyeux de trouver tout en si bon ordre, et, louant Lamon de sa diligence, il lui promit la liberté.
Cela vu, il alla voir aussi les chèvres et le chevrier qui les gardoit. Chloé, ayant peur et honte tout ensemble de si grande compagnie, s'enfuit cacher dedans le bois. Daphnis demeura, et se présenta les épaules couvertes d'une peau de chèvre à long poil, une panetière toute neuve en écharpe à son côté, tenant en l'une de ses mains de beaux fromages tout frais faits, et en l'autre deux chevreaux de lait. Si jamais, comme l'on dit, Apollon garda les bœufs de Laomédon, il étoit tel que parut alors Daphnis, lequel quant à lui ne dit mot, mais, le visage plein de rougeur et les yeux baissés, s'inclinant devant le maître, lui offrit ses dons, [Pg 139] et adonc Lamon, prenant la parole, dit: «C'est celui, mon maître, qui garde tes chèvres. Tu m'en baillas cinquante avec deux boucs, et il t'en a fait cent, et dix boucs. Vois-tu comme elles sont grasses et bien vêtues, et qu'elles ont les cornes entières et belles! Il les a instruites, et sont toutes apprises à entendre la musique, et font tout ce qu'on veut en oyant seulement le son de la flûte.»
Cléariste, qui étoit là présente, eut envie d'en voir l'expérience. Si commanda à Daphnis qu'il jouât de la flûte ainsi qu'il avoit accoutumé quand il vouloit faire faire quelque chose à ses chèvres, et lui promit, s'il flûtoit bien, de lui donner un sayon neuf, une chemisette et des souliers. Adonc Daphnis, debout sous le chêne, toute la compagnie en rond autour de lui, tira sa flûte de sa panetière, et premièrement souffla un bien peu dedans; soudain ses chèvres, s'arrêtant, levèrent toutes la tête; puis sonna pour les faire paître, et toutes, aussitôt, mettant le nez en terre, se prennent à brouter; puis il leur sonna un chant mol et doux, et incontinent se couchèrent à terre; un autre clair et agu, et elles s'enfuirent dans le bois comme à l'approche du loup; tôt après un son de rappel, et adonc, sortant [Pg 140] toutes du bois, se viennent rendre à ses pieds. Varlets ne sçauroient être plus obéissants au commandement de leur maître qu'elles étoient au son de sa flûte; de quoi tous les assistants demeurèrent émerveillés, spécialement Cléariste, laquelle jura qu'elle donneroit ce qu'elle avoit promis au gentil chevrier, qui étoit si beau et sçavoit si bien jouer de la flûte. Après cela ils s'en allèrent, et, rentrés au logis, soupèrent et envoyèrent à Daphnis de ce qui leur fut servi, qu'il mangea avec Chloé, joyeux de goûter des mets apprêtés à la façon de la ville, au reste ayant bonne espérance de parvenir, du gré de ses maîtres, au mariage de son amie.
Mais Gnathon, que la beauté de Daphnis, tel qu'il l'avoit vu avec son troupeau, enflammoit de plus en plus, croyant ne pouvoir sans lui avoir aise ni repos, profita d'un moment qu'Astyle se promenoit seul au jardin, le mena dans le temple de Bacchus, et là se mit à lui baiser les mains et les pieds; et Astyle lui demandant pourquoi il faisoit tout cela, et que c'étoit qu'il vouloit dire: «C'en est fait, mon maître, dit-il, du pauvre Gnathon. Lui qui n'a été jusqu'ici amoureux que de bonne chère, qui ne voyoit rien si aimable qu'une [Pg 141] pleine jarre de vin vieux, à qui sembloient tes cuisiniers la fleur des beautés de Mitylène, il ne trouve plus rien de beau ni d'aimable que Daphnis seul au monde. Oui, je voudrois être une de ses chèvres, et laisserois là tout ce qu'on sert de meilleur à ta table, viande, poisson, fruit, confitures, pour paître l'herbe au son de sa flûte et sous sa houlette brouter la feuillée. Mais toi, mon maître, tu le peux, sauve la vie à ton Gnathon, et, te souvenant qu'Amour n'a point de loi, prends pitié de son amour: autrement, je te jure mes grands Dieux qu'après m'être bien empli le ventre, je prends mon couteau, je m'en vas devant la porte de Daphnis, et là je me tuerai tout de bon, et tu n'auras plus à qui tu puisses dire: «Mon petit Gnathon, Gnathon mon ami.»
Le jeune homme, de bonne nature, ne put souffrir de voir ainsi Gnathon pleurer et derechef lui baiser les mains et les pieds, mêmement qu'il avoit éprouvé que c'est de la détresse d'amour. Si lui promit qu'il demanderoit Daphnis à son père, et l'emmèneroit comme pour être son serviteur à la ville, où lui Gnathon en pourroit faire tout ce qu'il voudroit; puis, pour un peu le [Pg 142] conforter, lui demanda en riant s'il n'auroit point de honte de baiser un petit pâtre tel que ce fils de Lamon, et le grand plaisir que ce lui seroit d'avoir à ses côtés couché un gardeur de chèvres; et en disant cela il faisoit un fi, comme s'il eût senti la mauvaise odeur du bouc. Mais Gnathon, qui avoit appris aux tables des voluptueux tant qu'il se peut dire et conter de propos d'amour, pensant avoir bien de quoi justifier sa passion, lui répondit d'assez bon sens: «Celui qui aime, ô mon cher maître, ne se soucie point de tout cela; ains n'y a chose au monde, pourvu que beauté s'y trouve, dont on ne puisse être épris. Tel a aimé une plante, tel un fleuve, tel autre jusqu'à une bête féroce, et si pourtant, quelle plus triste condition d'amour que d'avoir peur de ce qu'on aime? Quant à moi, ce que j'aime est serf par le sort, mais noble par la beauté. Vois-tu comment sa chevelure semble la fleur d'hyacinthe, comment au-dessous des sourcils ses yeux étincellent ne plus ne moins qu'une pierre brillante mise en œuvre, comment ses joues sont colorées d'un vif incarnat! et cette bouche vermeille ornée de dents blanches comme ivoire, quel est celui si insensible et si [Pg 143] ennemi d'Amour qui n'en désirât un baiser? J'ai mis mon amour en un pâtre; mais en cela j'imite les Dieux. Anchise gardoit les bœufs: Vénus le vint trouver aux champs; Branchus paissoit les chèvres, et Apollon l'aima; Ganimède étoit berger, et Jupiter le ravit pour en avoir son plaisir. Ne méprisons point un enfant auquel nous voyons les bêtes mêmes si obéissantes; mais bien plutôt remercions les aigles de Jupiter, qui souffrent telle beauté demeurer encore sur la terre.»
Astyle, à ces mots, se prit à rire, disant qu'Amour, à ce qu'il voyoit, faisoit de grands orateurs, et depuis cherchoit occasion d'en pouvoir parler à son père. Mais Eudrome avoit écouté en cachette tout leur devis, et, étant marri qu'une telle beauté fût abandonnée à cet ivrogne, outre ce que d'inclination il vouloit grand bien à Daphnis, alla aussitôt tout conter et à lui-même et à Lamon. Daphnis en fut tout éperdu de prime-abord, délibérant s'enfuir plutôt avec Chloé, ou bien ensemble mourir. Mais Lamon, appelant Myrtale hors de la cour: «Nous sommes perdus, ma femme, lui dit-il; voici tantôt découvert ce que nous tenions caché. Deviennent ce qu'elles [Pg 144] pourront et les chèvres et le reste; mais, par les Nymphes et Pan, dussé-je, comme on dit, rester bœuf à l'étable et ne faire plus rien, je ne me tairai point de la fortune de Daphnis, ains déclarerai comment je l'ai trouvé abandonné, dirai comment je l'ai vu nourri, et montrerai ce que j'ai trouvé quant et lui, afin que ce coquin voye où s'adresse son amour. Prépare-moi seulement les enseignes de reconnoissance.» Cela dit, ils rentrèrent tous deux.
Cependant Astyle, trouvant son père à propos, lui demanda permission d'emmener Daphnis à Mitylène, disant que c'étoit un trop gentil garçon pour le laisser aux champs, et que Gnathon l'auroit bientôt instruit au service de la ville. Le père y consentit volontiers, et, faisant appeler Lamon et Myrtale, leur dit pour bonne nouvelle que Daphnis, au lieu de garder les bêtes, serviroit de là en avant son fils Astyle en la ville, et promit qu'il leur donnerait deux autres bergers au lieu de lui. Adonc, étant jà les autres esclaves accourus bien joyeux d'avoir un tel compagnon, Lamon demanda congé de parler; ce qui lui étant accordé, il parla en cette sorte: «Je te prie, mon maître, écoute un propos [Pg 145] véritable de ce pauvre vieillard; je jure les Nymphes et le dieu Pan que je ne te mentirai d'un mot. Je ne suis pas le père de Daphnis, ni n'a été ma femme Myrtale si heureuse que de porter un tel enfant. Il fut exposé tout petit par des parents qui en avoient possible assez d'autres plus grands. Je le trouvai abandonné de père et de mère, allaité par une de mes chèvres, laquelle j'ai enterrée dans le jardin, après qu'elle fut morte de sa mort naturelle, l'ayant aimée pource qu'elle avoit fait œuvre de mère envers cet enfant. Je trouvai quant et quant des joyaux qu'on avoit laissés avec lui, pour une fois le reconnoître. Je le confesse, et les garde; car ce sont marques auxquelles on peut voir qu'il est issu de bien plus haut état que le nôtre. Or ne suis-je point marri qu'il serve ton fils Astyle, et soit à beau et bon maître un beau et bon serviteur: mais je ne puis du tout souffrir qu'on le livre à Gnathon pour en faire comme d'une femme.»