Les pastorales de Longus, ou Daphnis et Chloé
Part 8
Lamon, ayant dit ces paroles, se tut et répandit force larmes. Gnathon fit du courroucé en le menaçant de le battre; mais Dionysophane, frappé de ce qu'avoit dit Lamon, regarda Gnathon de travers et lui [Pg 146] commanda qu'il se tût, puis interrogea de rechef le vieillard, lui enjoignant de dire vérité, sans controuver des menteries pour cuider retenir son fils. Lamon, persistant dans son dire, attesta les Dieux, et s'offrit à tout souffrir s'il mentoit. Dionysophane adonc, examinant ses paroles, avec Cléariste assise auprès de lui: «A quelle fin auroit Lamon controuvé ce récit, vu que pour un chevrier on lui en veut donner deux? Comment seroit-ce qu'un rude paysan eût inventé tout cela? Puis, n'étoit-il pas visible qu'un si bel enfant n'avoit pu naître de telles gens?» Si pensèrent d'un commun accord que, sans y songer davantage ni tant deviner, il falloit voir les enseignes de reconnoissance, pour s'assurer si elles appartenoient, ainsi qu'il disoit, à plus haut état que le sien. Myrtale les alla incontinent quérir dedans un vieux sac où ils les gardoient. Le premier qui les vit fut Dionysophane; et dès qu'il aperçut le petit mantelet d'écarlate avec une boucle d'or et le couteau à manche d'ivoire, il s'écria à haute voix: «O Jupiter!» et appela sa femme pour les voir aussi; laquelle, sitôt qu'elle les vit, s'écria semblablement: «O fatales Déesses! ne sont-ce point là les joyaux que nous mîmes avec notre enfant, quand [Pg 147] nous l'envoyâmes exposer par notre servante Sophroné? Il n'y a point de doute, ce sont ceux-là mêmes. Mon mari, l'enfant est nôtre. Daphnis est ton fils et garde les chèvres de son propre père.»
Comme elle parloit encore, et que Dionysophane, jetant abondance de larmes, de grande joie qu'il avoit, baisoit ces enseignes de reconnoissance, Astyle, ayant entendu que Daphnis étoit son frère, posa vitement sa robe et s'en courut par je jardin, pour être le premier à le baiser. Daphnis, le voyant accourir vers lui avec tant de gens, et qu'il crioit: «Daphnis, Daphnis!» pensant que ce fût pour le prendre, jette sa flûte et sa panetière, et se met à fuir vers la mer pour se précipiter du haut du rocher; et possible Daphnis, par étrange accident, alloit être aussitôt perdu que retrouvé, si Astyle, se doutant pourquoi il fuyoit, ne lui eût crié de tout loin: «Arrête, Daphnis; n'aie point de peur; je suis ton frère; tes maîtres sont tes parents; Lamon nous a tout conté, nous a tout montré; regarde seulement, vois comme nous rions. Mais baise-moi le premier. Par les Nymphes, je ne te ments point.»
A peine s'arrêta Daphnis quand il eut oui ce serment, et attendit Astyle, qui, les [Pg 148] bras ouverts, accouroit, et l'ayant joint l'embrassa. Puis toute la maison, serviteurs, servantes, père, mère, venus, à leur tour l'embrassoient, le baisoient. Lui de sa part leur faisoit fête, mais sur tous autres à son père et à sa mère, et sembloit qu'il les connût jà long-temps auparavant, tant les serroit contre son sein, et à peine se pouvoit arracher de leurs bras. Nature se reconnoît d'abord. Il en oublia un moment Chloé. Si le conduisirent au logis, et lui donnèrent une belle et riche robe neuve; puis étant vêtu, fut assis auprès de son père, qui leur commença tel propos:
«Mes enfants, je fus marié bien jeune, et après quelque temps devins père bien heureux, comme il me sembloit pour lors; car le premier enfant que ma femme fit fut un fils, le second une fille, et le troisième fut Astyle. Je pensai que trois me seroient suffisante lignée, et venant celui-ci après tous, le fis exposer au maillot, avec ces bagues et bijoux, que je croyois pour lui ornements funéraires, plutôt que marques destinées à le faire connoître un jour. Mais fortune en avoit autrement disposé. Car mon fils aîné et ma fille moururent de même mal en même jour; et toi, Daphnis, par la providence [Pg 149] des Dieux, tu nous as été conservé, afin que nous ayons plus de support en notre vieillesse. Pourtant ne me hais point, mon fils, de t'avoir fait exposer; ainsi le vouloient les Dieux. Et toi, qu'il ne te fâche, Astyle, de partager ton héritage; car il n'est richesse qui vaille un bon frère. Aimez-vous, mes enfants, l'un l'autre, et quant aux biens, vous en aurez de quoi n'envier rien aux rois. Je vous laisserai grandes terres, nombre de gens habiles à tout, or, argent, et de toutes choses qu'ont les hommes riches et heureux. Mais je veux que mon fils Daphnis en son partage ait ce lieu-ci, et lui donne Lamon et Myrtale, et les chèvres qu'il a gardées.»
Il parloit encore, et Daphnis, sautant en pieds soudainement: «Tu m'en fais souvenir, mon père: je m'en vais mener boire mes chèvres, dit-il. Elles ont soif à cette heure, et attendent pour aller boire le son de ma flûte, et je suis assis à ne rien faire.» Chacun se prit à rire de voir Daphnis qui, devenu maître, vouloit être encore chevrier. On envoya quelque autre avoir soin de ses chèvres, et puis ils sacrifièrent à Jupiter Sauveur et firent un grand festin. Gnathon seul n'osa s'y trouver, mais [Pg 150] demeuroit jour et nuit dans le temple de Bacchus, comme un suppliant, pour la peur qu'il avoit de Daphnis.
Le bruit incontinent s'étant épandu par-tout que Dionysophane avoit retrouvé un sien fils, et que Daphnis, qui menoit les chèvres aux champs, étoit devenu le maître et des chèvres et des champs, les voisins paysans accoururent de toutes parts pour se conjouir avec lui et faire des présents à son père, et Dryas tout des premiers, le nourricier de Chloé. Dionysophane les retint tous pour la fête, ayant fait d'avance préparer force pain, force vin, du gibier de toute sorte, des gâteaux au miel à foison, veaux et petits cochons de lait, et victimes à immoler aux Dieux protecteurs du pays.
Et lors Daphnis amassa tous ses meubles de chevrier, dont il fit présent aux Dieux, consacrant sa panetière et sa peau de chèvre à Bacchus, à Pan sa flûte, sa houlette aux Nymphes avec ses sebiles à traire qu'il avoit lui-même faites. Mais, tant est plus douce que richesse une première accoutumance, il ne pouvoit sans pleurer laisser aucune de ces choses. Il ne suspendit ses sebiles qu'après y avoir trait ses chèvres, ni ne donna sa flûte à Pan, qu'il n'en eût [Pg 151] joué encore une fois, ni sa peau de chèvre à Bacchus, qu'après se l'être vêtue, et chaque chose qu'il donnoit, il la baisoit premièrement. Il dit adieu à ses chèvres; il appela ses bouquins l'un après lautre par leur nom; et but aussi à la fontaine où tant de fois il avoit bu avec sa Chloé; mais il n'osoit encore parler de leurs amours.
Or cependant qu'il entendoit aux offrandes et sacrifices, voici qu'il avint de Chloé. Seulette aux champs, elle étoit assise à garder ses moutons, disant comme pauvre délaissée: «Daphnis m'oublie; maintenant il songe à quelque riche mariage. Pourquoi lui ai-je fait jurer, au lieu des Nymphes, ses chèvres? Il les a oubliées aussi, et même, en sacrifiant aux Nymphes et à Pan, n'a point désiré voir Chloé. Il aura trouvé chez sa mère les servantes même plus belles. Adieu donc, Daphnis. Sois heureux; mais moi, je ne sçaurois plus vivre.»
Elle étant en cette rêverie, le bouvier Lampis, aidé de quelques autres paysans, la vint enlever, croyant que Daphnis ne devoit plus l'épouser, et que Dryas, quand une fois elle seroit entre ses mains, consentiroit qu'elle lui demeurât. La pauvrette, comme on l'emportoit, crioit tant [Pg 152] qu'elle pouvoit, et quelqu'un qui vit cette violence s'en courut avertir Napé, et elle Dryas, et Dryas Daphnis, lequel à peine qu'il ne sortit du sens, n'osant recourir à son père, et ne pouvant néanmoins laisser Chloé sans secours. Si s'en alla dans le jardin, et là faisoit ses plaintes tout seul: «O malheureux que je suis d'avoir retrouvé mes parents! Combien m'eût été meilleur de garder toujours les bêtes aux champs! Combien plus étois-je content quand j'étois serf avec Chloé! Alors je la voyois; alors je la baisois: et maintenant Lampis l'a ravie et s'en va avec; et quand la nuit sera venue, il couchera avec elle, pendant que je suis ici à boire et faire bonne chère. J'ai donc en vain juré mes chèvres, le dieu Pan et les Nymphes.»
Or Gnathon, qui étoit caché dedans la chapelle du verger, entendit clairement ces complaintes de Daphnis, et, pensant que c'étoit une bonne occasion pour faire sa paix avec lui, prit quelques jeunes valets d'Astyle, et s'en alla après Dryas, lui disant qu'il les conduisît en la maison de Lampis, ce qu'il fit; et diligentèrent si bien, qu'ils surprirent Lampis ainsi comme il ne faisoit que d'entrer en son logis avec Chloé, [Pg 153] laquelle il lui ôta d'entre les mains à force, et dola très bien les épaules de tous les rustauts qui lui avoient aidé à faire ce rapt, à grands coups de bâton; puis voulut prendre et lier Lampis pour l'amener prisonnier; mais il se sauva de vitesse.
Gnathon, ayant fait un tel exploit, s'en retourna qu'il étoit jà nuit toute noire, et trouva Dionysophane jà couché en son lit dormant. Mais le pauvre Daphnis veilloit, et étoit encore dedans le verger, où il se déconfortoit et pleurait: si lui amena Chloé, et, la lui livrant entre ses mains, lui conta comme il avoit fait, le priant de ne se vouloir souvenir en rien du passé, mais l'avoir pour sien serviteur, ni le débouter de sa table, sans laquelle il lui seroit force de mourir de male faim. Daphnis, voyant Chloé, la tenant de Gnathon, fut facile à faire appointement avec lui, et envers elle s'excusa de ce qu'il pouvoit sembler l'avoir oubliée: et, de commun consentement, furent d'avis de ne point encore déclarer leur mariage; que Daphnis continuerait de voir Chloé en secret, et ne découvrirait son amour qu'à sa mère. Mais Dryas ne le permit point, ains le voulut dire lui-même au père de Daphnis, se faisant fort de lui faire bien accorder. Si prit le lendemain, aussitôt qu'il [Pg 154] fut jour, les enseignes de reconnoissance qu'il avoit trouvées avec Chloé, et s'en alla devers Dionysophane, qu'il trouva dans le verger, assis avec Cléariste et leurs deux enfants Astyle et Daphnis: si leur commença à dire: «Même nécessité me contraint de vous déclarer un secret tout pareil à celui de Lamon, c'est que je n'ai engendré ni nourri le premier cette jeune fille Chloé. Autre que moi l'a engendrée; une brebis l'a allaitée dedans la caverne des Nymphes. Je la vis; ébahi, je la pris, l'emportai, et depuis l'ai nourrie et élevée. Sa beauté même le témoigne, car elle ne tient en rien de nous; aussi font les marques et enseignes que je trouvai avec elle, plus riches que ne porte l'état d'un pauvre pâtre. Voyez-les, et puis cherchez ses vrais parents, si à l'aventure elle seroit point sortable pour femme à Daphnis.»
Dryas ne jeta point sans dessin cette parole, ni Dionysophane ne la reçut en vain; mais, prenant garde au visage de Daphnis, et le voyant changer de couleur et se détourner pour pleurer, connut bien incontinent qu'il y avoit des amourettes entre eux deux; et, étant soigneux de son fils plus que de la fille d'autrui, examina [Pg 155] le plus diligemment qu'il put la parole de Dryas: et, quand encore il eut vu les marques de reconnoissance qui avoient été exposées avec elle, c'est à sçavoir des patins dorés, des chausses brodées, et une coiffe d'or, adonc appela-t-il Chloé, et lui dit qu'elle fît bonne chère, pour ce que jà elle avoit trouvé un mari, et bientôt après trouveroit son père et sa mère.
Cléariste dès-lors la prit avec elle, la vêtit et accoutra comme femme de son fils. Mais Dionysophane appela Daphnis à part, et lui demanda si elle étoit encore pucelle. Daphnis lui jura qu'elle ne lui avoit rien été de plus près que du baiser, et du serment par lequel ils avoient promis mariage l'un à l'autre. Dionysophane se prit à rire de ce serment, et les fit tous deux dîner avec lui.
Là eût-on pu voir ce que c'est qu'ornement à naturelle beauté; car Chloé, vêtue et coiffée, bien que de sa simple chevelure, et ayant lavé son visage, sembla à chacun si belle par-dessus le passé, que Daphnis même à peine la reconnoissoit; et quiconque l'eût vue en tel état, n'eût point fait doute d'affirmer par serment qu'elle n'étoit point fille de Dryas, lequel toutefois étoit à table comme les autres avec sa femme [Pg 156] Napé, et Lamon et Myrtale aussi, tous quatre sur un même lit.
Quelques jours après on fit derechef des sacrifices aux Dieux pour l'amour de Chloé, comme l'on avoit fait pour Daphnis, et fit-on semblablement le festin de sa reconnoissance; et elle de son côté distribua ses meubles de bergerie aux Dieux, sa panetière, sa flûte, et les tirouers où elle tiroit les brebis, et épandit dedans la fontaine qui étoit en la caverne des Nymphes, du vin, à cause qu'elle avoit été trouvée et nourrie auprès d'icelle fontaine; et sema de chapelets et bouquets de fleurs la sépulture de la brebis, que Dryas lui enseigna, et joua encore de sa flûte pour réjouir ses brebis, faisant prière aux Nymphes que ceux qui seroient trouvés ses naturels parents fussent dignes d'être alliés de Daphnis.
Après qu'ils eurent fait assez de fêtes et de bonne chère aux champs, ils délibérèrent de s'en retourner à la ville, afin de chercher les parents de Chloé, pour ne différer plus les noces: par quoi, dès le matin, firent trousser tout leur bagage, et donnèrent à Dryas encore autres trois cents écus, et à Lamon la moitié des fruits de toutes les terres et vignes qu'il tenoit, les chèvres avec leurs chevriers, quatre paires [Pg 157] de bœufs, des robes fourrées pour l'hiver, et, par-dessus tout cela, la liberté à lui et sa femme Myrtale, puis cheminèrent vers Mitylène, avec grand train de chevaux et de chariots.
Or, ce jour-là, pource qu'ils arrivèrent le soir bien tard, les autres citoyens de la ville n'en sçurent rien: mais, le lendemain au plus matin, le bruit en étant couru partout, il s'assembla au logis de Dionysophane grande multitude d'hommes et de femmes; les hommes pour s'éjouir avec le père de ce qu'il avoit retrouvé son fils, mêmement après qu'ils eurent vu comme il étoit beau et gentil; et les femmes, pour s'éjouir aussi avec Cléariste de ce que non seulement elle avoit recouvré son fils, mais aussi trouvé une fille digne d'être sa femme; car Chloé les étonna toutes, quand elles virent en elle une si parfaite beauté qu'il n'étoit possible d'en voir une plus belle. Brief, toute la ville ne parloit d'autre chose que de ce jeune fils et de cette jeune fille, et disoit chacun que l'on n'eût sçu choisir une plus belle couple: si prioient tous aux Dieux que la parenté de la fille fût trouvée correspondante à sa beauté. Il y eut plusieurs femmes de riches maisons qui souhaitèrent en elles-mêmes et dirent: [Pg 158] «Plût aux Dieux que l'on pensât assurément qu'elle fût ma fille!»
Mais Dionysophane, après avoir quelque temps pensé à cette affaire, s'endormit sur le matin profondément; et en dormant lui vint un songe: il lui fut avis que les Nymphes prioient Amour de parfaire et accomplir à la fin le mariage qu'il leur avoit promis; et qu'Amour, détendant son petit arc, et le jetant en arrière auprès de son carquois, commanda à Dionysophane qu'il envoyât le lendemain semondre tous les premiers personnages de la ville pour venir souper en son logis; et qu'au dernier cratère, il fît apporter sur table les enseignes de reconnoissance qui avoient été trouvées avec Chloé, et qu'il les montrât à tous les conviés: puis, cela fait, qu'ils chantassent la chanson nuptiale d'hyménée.
Dionysophane, ayant eu cette vision en dormant, se leva de bon matin, et commanda à ses gens que l'on préparât un beau festin, où il y eût de toutes les plus délicates viandes que l'on trouve, tant en terre qu'en mer, ès lacs et ès rivières, envoya quant et quant prier de souper chez lui tous les plus apparents de la ville.
Quand la nuit fut venue, et le cratère empli pour les libations à Mercure, lors un [Pg 159] serviteur de la maison apporta dedans un bassin d'argent ces enseignes, et les montra de rang à chacun des conviés. Il n'y eut personne des autres qui les reconnût, fors un nommé Mégaclès, qui, pour sa vieillesse, étoit au bout de la table, lequel, sitôt qu'il les aperçut, les reconnut incontinent, et s'écria tout haut: «O Dieux! que vois-je là! Ma pauvre fille, qu'es-tu devenue? es-tu en vie? ou si quelque pasteur a enlevé ces enseignes qu'il aura par fortune trouvées en son chemin? Je te prie, Dionysophane, de me dire dont tu les as recouvrées: n'aye point d'envie que je recouvre ma fille comme tu as recouvré Daphnis.»
Dionysophane voulut premièrement qu'il contât devant la compagnie comment il avoit fait exposer son enfant. Adonc Mégaclès, d'une voix encore toute émue: «Je me trouvai, dit-il, long-temps y a, quasi sans bien, pource que j'avois dépendu tout le mien à faire jouer des jeux publics, et à faire équiper des navires de guerre; et, lorsque cette perte m'advint, il me naquit une fille, laquelle je ne voulus point nourrir en la pauvreté où j'étois, et pourtant la fis exposer avec ces marques de reconnoissance, sçachant [Pg 160] qu'il y a plusieurs gens qui, ne pouvant avoir des enfants naturels, désirent être pères en cette sorte, à tout le moins d'enfants trouvés. L'enfant fut portée en la caverne des Nymphes, et laissée en la protection et sauve-garde d'icelles. Depuis, les biens me sont venus par chacun jour en grande affluence, et si n'avois nul héritier à qui je les pusse laisser; car depuis je n'ai pas eu l'heur de pouvoir avoir une fille seulement: mais les Dieux, comme s'ils se vouloient mocquer de moi, m'envoyent souvent des songes, lesquels me promettent qu'une brebis me fera père.»
Dionysophane, à ce mot, s'écria encore plus fort que n'avoit fait Mégaclès, et, se levant de la table, alla quérir Chloé, qu'il amena vêtue et accoutrée fort honnêtement; et la mettant entre les mains de Mégaclès, lui dit; «Voici l'enfant que tu as fait exposer, Mégaclès; une brebis, par la providence des Dieux, te l'a nourrie, comme une chèvre m'a nourri Daphnis. Prends-la avec ces enseignes, et, la prenant, rebaille-la en mariage à Daphnis. Nous les avons tous deux exposés, et tous deux les avons retrouvés: ils ont été tous deux nourris ensemble, et tout de même ont [Pg 161] été préservés par les Nymphes, par le dieu Pan, et par Amour.»
Mégaclès s'y accorda incontinent, et envoya quérir sa femme, qui avoit nom Rhodé, tenant cependant toujours sa fille Chloé entre ses bras; et demeurèrent tous deux chez Dionysophane au coucher, pource que Daphnis avoit juré qu'il ne souffrirait emmener Chloé à personne, non pas à son propre père. Et le lendemain au matin ils prièrent tous les deux leurs pères et mères qu'ils leur permissent de s'en retourner aux champs, parce qu'ils ne se pouvoient accoutumer aux façons de faire de la ville, et aussi qu'ils vouloient faire des noces pastorales; ce qui leur fut permis. Si s'en retournèrent au logis de Lamon, et présentèrent au bon homme Mégaclès le nourricier de Chloé, Dryas, et sa femme Napé à la mère Rhodé.
Le festin nuptial fut somptueusement préparé, et Mégaclès derechef dévoua sa fille Chloé aux Nymphes; et, outre plusieurs autres offrandes, leur donna les enseignes auxquelles elle avoit été reconnue, et donna encore bonne somme d'argent à Dryas.
Dionysophane, pour ce que le jour étoit beau et serein, fit dresser dedans l'antre [Pg 162] même des Nymphes des tables avec des lits de verte ramée, où prirent place tous les paysans de là alentour. Lamon et Myrtale y étoient, Dryas et Napé, les parents de Dorcon, les enfants de Philétas, Chromis et Lycenion. Lampis même y vint, après qu'on lui eut pardonné: et là, comme entre villageois, tout s'y disoit et faisoit à la villageoise; l'un chantoit les chansons que chantent les moissonneurs au temps des moissons, l'autre disoit des brocards qu'on a accoutumé de dire en foulant la vendange. Philétas joua de sa flûte, Lampis du flageolet, et cependant Daphnis et Chloé se baisoient l'un l'autre.
Les chèvres mêmes paissoient là auprès comme si elles eussent été participantes de la bonne chère des noces, ce qui ne plaisoit pas à ceux venus de la ville; et Daphnis, en appelant aucunes par leurs propres noms, leur donnoit de la feuillée verde à brouter, et, les prenant par les cornes, les baisoit. Et non pas lors seulement, mais en tout le reste de leur vie, passèrent le plus du temps et la meilleure partie de leurs jours en état de pasteurs; car ils acquirent force troupeaux de chèvres et de brebis, eurent toujours en singulière révérence les Nymphes et le dieu Pan, et ne trouvèrent point, à [Pg 163] leur goût, de meilleure viande ni plus savoureuse nourriture que du fruit et du lait; et qui plus est, firent téter à leur premier enfant, qui fut un fils, une chèvre; et au second, qui fut une fille, firent prendre le pis d'une brebis, et le nommèrent Philopœmen, et la fille Agélée; et ainsi vécurent aux champs longues années en grand soulas. Ils eurent soin aussi de faire honorablement accoutrer la caverne des Nymphes, y dédièrent de belles images, et y édifièrent un autel d'Amour Pastoral; et à Pan, au lieu qu'il étoit à découvert sous le pin, firent faire un temple qu'ils appelèrent le temple de Pan le Guerroyeur.
Tout cela fut long-temps après; mais pour lors, quand la nuit fut venue, tout le monde les convoya jusqu'en leur chambre nuptiale, les uns jouant de la flûte, les autres du flageolet, et aucuns portant des fallots et flambeaux allumés devant eux; puis, quand ils furent à l'huis de la chambre, commencèrent à chanter Hyménée d'une voix rude et âpre, comme si avec une marre ou un pic ils eussent voulu fendre la terre.
Cependant Daphnis et Chloé se couchèrent nuds dans le lit, là où ils s'entre-baisèrent et s'entre-embrassèrent sans clore l'œil de toute la nuit, non plus que chats-huants; [Pg 164] et fit alors Daphnis ce que Lycenion lui avoit appris, à quoi Chloé connut bien que ce qu'ils faisoient paravant dedans les bois et emmi les champs n'étoit que jeux de petits enfants.
FIN DU LIVRE IV ET DERNIER.
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[Pg 165]
GLOSSAIRE-INDEX.
_A quoi_, pour quoi. «A quoi faire nous entre-cherchons-nous?» P. 58.
_Abrit_, abri.
_Accomparer_, comparer.
_Adonc_, alors, donc.
_Affection_, envie, désir. P. 129.
_Affié (?)_ «Que j'ai planté moi-même, affié, accoutré...» P. 52. Je ne connais ce mot qu'avec le sens d'_affirmer, assurer, promettre_.
_Ains_, mais, mais au contraire.
AMOUR. Ce dieu, fils de Mars et de Vénus, était représenté sous la figure d'un enfant aveugle, ailé, armé d'un arc et de flèches.
ANCHISE, prince troyen, plut à Vénus, comme le dit notre livre (p. 143). De leur commerce résulta le pieux Enée.
_Aorner_, orner, décorer.
APOLLON, fils de Jupiter et de Latone, dieu du soleil, des arts, des lettres, de la médecine, fut exilé sur la terre à la suite d'une querelle avec le maître des dieux; il y fut berger, maçon, etc. Il y fit bien des victimes parmi le beau sexe. Quant à ce que dit de lui cet affreux Gnathon (p. 143), [Pg 166] il est permis de croire que c'est un fait controuvé, invoqué en faveur d'une mauvaise cause.
_Appointement_, réconciliation.
ARIANE, fille de Minos et de Pasiphaé, devint, après bien des malheurs, l'épouse de Bacchus.
_Arondelle_, hirondelle.
_Assurer (s')_, prendre courage, devenir plus hardi, se rassurer.
_Aucune fois_, quelquefois.
_Avenir_, advenir. «Voici qu'il avint.» P. 151.
_Avenir_, atteindre. «Les plus basses branches des vignes où elle pouvoit avenir.» P. 50. Ce mot me paraît se rapprocher du verbe _aveindre_.
_Aventure_, hasard,--_à l'aventure_, peut-être, par hasard.--_d'aventure_, par hasard.
BACCHANTES, femmes qui célébraient le culte de Bacchus.
BACCHUS, dieu du vin, fils de Jupiter et de Sémélé. Notre livre indique, p. 127, la plupart de ses hauts faits: sa naissance, son union avec Ariane, sa conquête de l'Inde, la punition infligée à ceux qui s'opposèrent à l'établissement de son culte, Penthée, Lycurgue de Thrace, etc.
_Bagues_, vêtements, linge, bagages.
_Bailler_, donner.
_Baller_, danser.
_Belin_, bélier.
_Boucquin, bouquin_, bouc.