Les pastorales de Longus, ou Daphnis et Chloé
Part 6
Daphnis perdit toute contenance, tant il fut aise, comme un pauvre garçon de village [Pg 106] jeune et amoureux. Si se met à genoux devant Lycenion, la priant à mains jointes de tôt lui montrer ce doux métier, afin qu'il pût faire à Chloé ce qu'il désiroit; et comme si c'eût été quelque grand et merveilleux secret, lui promit un chevreau de lait, des fromages frais, de la crème, et plutôt la chèvre avec. Adonc le voyant Lycenion plus naïf et plus simple encore qu'elle n'avoit imaginé, se prit à l'instruire en cette façon. Elle lui commanda de s'asseoir auprès d'elle, puis de la baiser tout ainsi qu'ils avoient de coutume entre eux, et en la baisant de l'embrasser, et finalement de se coucher à terre au long d'elle. Comme il se fut assis, qu'il l'eut baisée, se fut couché, elle, le trouvant en état, le souleva un peu et se glissa sous lui, puis elle le mit dans le chemin qu'il avoit jusque-là cherché, où chose ne fit qui ne soit en tel cas accoutumée, nature elle-même du reste l'instruisant assez.
Finie l'amoureuse leçon, Daphnis, aussi simple que devant, s'en voulut courir vers Chloé pour lui faire tout aussitôt ce qu'il venoit d'apprendre, comme s'il eût eu peur de l'oublier. Mais Lycenion le retint et lui dit: «Il faut que tu saches encore ceci, Daphnis: c'est que, comme j'étois déjà [Pg 107] femme, tu ne m'as point fait mal à ce coup; car un autre homme, il y a déjà quelque temps, m'enseigna cela que je te viens d'apprendre et en eut mon pucelage pour son loyer. Mais Chloé, lorsqu'elle luttera cette lutte avec toi, la première fois elle criera, elle pleurera, et si saignera comme qui l'auroit tuée; mais n'aye point de peur, et quand elle voudra se prêter à toi, amène-la ici, afin que si elle crie, personne ne l'entende, et si elle pleure, personne ne la voie, et si elle saigne, qu'elle se puisse laver en cette fontaine. Et te souvienne cependant que je t'ai fait homme premier que Chloé.»
Après lui avoir donné ces avis, Lycenion s'en alla d'un autre côté du bois, faisant semblant de chercher encore son oison, et Daphnis alors, songeant à ce qu'elle lui avoit dit, ne savoit plus s'il oseroit rien exiger de Chloé outre le baiser et l'embrasser. Il ne vouloir point la faire crier, car ce lui sembloit acte d'ennemi; ni la faire pleurer, car c'eût été signe qu'elle eût senti mal; ou la foire saigner, car, étant novice, il craignoit ce sang, et pensoit être impossible qu'il sortît du sang sinon d'une blessure. Si s'en revint du bois en résolution de prendre avec elle les plaisirs accoutumés [Pg 108] seulement, et, venu à l'endroit où elle étoit assise faisant un chapelet de violette, lui controuva qu'il avoit arraché des serres mêmes de l'aigle l'oison de Lycenion; puis, l'embrassant, la baisa comme Lycenion l'avoit baisé durant le déduit, car cela seul lui pouvoit-il, à son avis, faire sans danger; et Chloé lui mit sur la tête le chapelet qu'elle avoit fait, et en même temps lui baisoit les cheveux, comme sentant à son gré meilleur que les violettes; puis lui donna de sa panetière à repaître du raisin sec et quelques pains, et souventefois lui prenoit de la bouche un morceau et le mangeoit, elle, comme petits oiseaux prennent la becquée du bec de leur mère.
Ainsi qu'ils mangeoient ensemble, ayant moins de souci de manger que de s'entrebaiser, une barque de pêcheurs parut, qui voguait au long de la côte. Il ne faisoit vent quelconque, et étoit la mer fort calme, au moyen de quoi ils alloient à rames et ramoient à la plus grande diligence qu'ils pouvoient, pour porter en quelque riche maison de la ville leur poisson tout frais pêché; et ce que tous, mariniers ont accoutumé de faire pour alléger leur travail, ceux-ci le faisoient alors; c'est que l'un d'eux chantoit une chanson marine, dont [Pg 109] la cadence régloit le mouvement des rames, et les autres, de même qu'en un chœur de musique, unissoient par intervalles leur voix à celle du chanteur. Or, tant qu'ils voguèrent en pleine mer, le son, dans cette étendue, se perdoit, et la voix s'évanouissoit en l'air; mais quand ils vinrent à passer la pointe d'un écueil et entrer en une baye profonde en forme de croissant, on ouït bien plus fort le bruit des rames, et bien plus distinctement le refrain de leur chanson, pource que le fond de la baye se terminoit en un vallon creux, lequel, recevant le son comme le vent qui s'entonne dedans une flûte, rendoit un retentissement qui représentoit à part le bruit des rames, et la voix des chanteurs à part, chose plaisante à ouïr. Car comme une voix venoit d'abord de la mer, celle qui répondoit de terre résonnoit d'autant plus tard, que plus tard avoit commencé l'autre.
Daphnis, qui savoit que c'étoit de ce retentissement, ne regardoit rien qu'en la mer, et prenoit singulier plaisir à voir la barque voguer vite comme voleroit un oiseau, tâchant à retenir quelque chose de la chanson qu'il pût jouer après sur sa flûte. Mais Chloé, n'ayant jamais ouï ce résonnement de la voix qu'on appelle écho, tournoit [Pg 110] la tête, tantôt du côté de la mer, lorsque les pêcheurs chantoient, tantôt vers le bois, cherchant qui leur répondoit. Eux passés, tout se tut en la mer et dans le vallon, et Chloé demandoit à Daphnis si derrière l'écueil y avoit point une autre mer, une autre barque et d'autres rameurs qui chantassent. Il se prit doucement à sourire, et plus doucement encore la baisa; puis, lui mettant sur la tête le chapelet de violettes, commença à lui conter la fable d'Écho, lui demandant pour loyer de lui faire ce beau conte dix autres baisers. Si lui dit: «Il y a, ma mie, plusieurs sortes de Nymphes; les unes sont Nymphes des bois, les autres des prés ou des eaux, toutes belles, toutes savantes en l'art de chanter; et fille d'une d'elles fut jadis Écho, mortelle, pource qu'elle étoit née d'un père mortel; belle, comme fille de belle mère. Elle fut nourrie par les Nymphes et apprise par les Muses, qui lui montrèrent à jouer de la flûte, à former des sons sur la lyre et sur la cithare, et lui enseignèrent toute sorte de chant; si qu'étant jà venue en la fleur de son âge, elle dansoit avec les Nymphes et chantoit avec les Muses: mais elle fuyoit les mâles, autant les Dieux que les hommes, [Pg 111] aimant la virginité. Pan se courrouça contre elle, jaloux de ce qu'elle chantoit si bien, et dépité de ne pouvoir jouir de sa beauté. Il rendit furieux les pâtres et chevriers du pays, qui, comme loups ou chiens enragés, se jetèrent sur la pauvre fille, la déchirèrent, chantant encore, et çà et là dispersèrent ses membres pleins d'harmonie. Terre les reçut en faveur des Nymphes, conserva son chant, retient sa musique, et depuis, par le vouloir des Muses, imite les voix et les sons, représente, ainsi que faisoit la pucelle de son vivant, hommes, Dieux, bêtes, instruments, et Pan quand il joue de la flûte, lequel, entendant contrefaire son jeu, saute et court par les montagnes, non pour autre envie, mais cherchant où est l'écolier qui se cache et répète son jeu, sans qu'il le voie ni connoisse.»
Daphnis ayant fait ce conte, Chloé le baisa, non seulement dix fois, comme il avoit demandé, mais beaucoup plus. Car Écho redit, peu s'en faut, tout ce qu'il avoit dit, comme pour témoigner qu'il n'avoit point menti.
La chaleur alloit tous les jours de plus en plus augmentant, parce que le printemps finissoit et l'été commençoit; et aussi [Pg 112] avoient-ils de nouveaux passe-temps convenables à la saison d'été. Daphnis nageoit dans les rivières, Chloé se baignoit dans les fontaines; il jouoit de la flûte à l'envi des pins que les vents faisoient résonner; elle chantoit à l'encontre des rossignols à qui mieux mieux. Ensemble ils chassoient aux cigales, prenoient des sauterelles, cueilloient les fleurs, crouloient les arbres, mangeoient les fruits; et à la fin se couchèrent tous deux sous une même peau de chèvre, nue à nu; et lors eût Chloé facilement été faite femme, si Daphnis n'eût craint de lui faire sang; de quoi il avoit si belle peur, qu'appréhendant de n'être pas toujours maître de soi, souvent il empêchoit Chloé de se dépouiller toute nue, tellement qu'elle-même s'en étonnoit; mais elle avoit honte de lui en demander la cause.
Il y eut durant cet été grande presse et pourchas amoureux autour de Chloé pour l'avoir en mariage, et venoit-on de tous côtés la demander à Dryas. Aucuns lui portoient des présents, et tous lui faisoient de grandes promesses; tellement que Napé, mue d'avarice, lui conseilloit de la marier, et ne tenir point plus long-temps une fille si grande en sa maison; que si on ne se hâtait de lui donner mari, elle pourroit à [Pg 113] l'aventure bientôt, en gardant ses bêtes par les champs, perdre son pucelage, et se marier pour des pommes ou des roses avec quelque berger; et, ce disoit Napé, valoit mieux, pour le bien d'elle et d'eux aussi, la faire maîtresse de la maison de quelque bon laboureur, et prendre ce qu'on leur offroit, qu'ils garderoient à leur propre fils. Car nonguères auparavant leur étoit né un petit garçon. Et Dryas lui-même quelquefois se laissoit aller à ces raisons; aussi que chacun lui faisoit des offres bien au-delà de ce que méritoit une simple bergère; mais, considérant puis après que la fille n'étoit pas née pour s'allier en paysannerie, et que s'il arrivoit qu'un jour elle retrouvât sa famille, elle les feroit tous heureux, il différoit toujours d'en rendre certaine réponse, et les remettoit d'une saison à l'autre, dont lui venoit à lui cependant tout plein de présents qu'on lui faisoit.
Ce que Chloé entendant en étoit fort déplaisante, et toutefois fut long-temps sans vouloir dire à Daphnis la cause de son ennui. Mais voyant qu'il l'en pressoit et importunoit souvent, et s'ennuyoit plus de n'en rien savoir qu'il n'auroit pu faire après l'avoir su, elle lui conta tout: combien ils étoient de poursuivants qui la demandoient; [Pg 114] combien riches! les paroles que disoit Napé à celle fin de la faire accorder, et comment Dryas n'y avoit point contredit, mais remettoit le tout aux prochaines vendanges. Daphnis, oyant telles nouvelles, à peine qu'il ne perdit sens et entendement; et, se séant à terre, se prit à pleurer, disant qu'il mourroit si Chloé cessoit de venir aux champs garder les bêtes avec lui, et que non lui seulement, mais que les brebis et moutons en mourroient de déplaisir, s'ils perdoient une telle bergère. Puis y ayant un peu pensé, il reprit courage et se mit en tête qu'il la pourroit avoir lui-même, s'il la demandoit à son père, espérant facilement l'emporter sur tous les autres, et leur être préféré. Une chose pourtant le troubloit: Lamon n'étoit pas riche; ce seul point lui affoiblissoit fort son espérance. Toutefois il se résolut, quoi qu'il en pût arriver, de la demander à femme, et Chloé même en fut d'avis. Si n'en osa de prime abord rien dire à Lamon, mais découvrit plus hardiment son amour à Myrtale, et lui tint propos comme il désiroit épouser Chloé.
Myrtale la nuit en parla à son mari. Mais Lamon le trouva fort mauvais, et appela sa femme bête, de vouloir marier à une fille [Pg 115] de simples bergers tel gars, à qui elle savait bien que les marques et enseignes trouvées quant et lui promettoient autre fortune, et qui un jour ou l'autre, étant reconnu des siens, les pourroit, eux, non seulement affranchir de servitude, mais les faire maîtres de meilleure et plus grande terre que celle qu'ils tenoient comme serfs. Myrtale, toutefois, craignant que le garçon, épris d'amour, s'il perdoit ainsi tout espoir de ce que tant il désiroit, ne fût capable de quelque funeste résolution, lui allégua d'autres motifs et prétextes de refus: «Nous sommes, ce lui dit-elle, pauvres, mon enfant, et avons besoin d'une fille qui nous apporte, plutôt qu'à qui il faille donner: au contraire ils sont riches, eux, et si veulent avoir un mari qui leur donne. Mais va, fais tant envers Chloé, et elle envers son père, qu'il ne nous demande pas grand'chose et qu'il te la donne en mariage. Sans doute elle t'aime aussi, et elle aimera bien mieux coucher avec toi pauvre et beau, qu'avec pas un de ceux-là, qui sont riches et laids comme marmots.»
Myrtale crut par ce moyen avoir doucement éconduit Daphnis. Car elle tenoit pour tout assuré que jamais Dryas n'y consentiroit, [Pg 116] ayant en main de plus riches partis qui lui offroient beaucoup de biens. Daphnis, quant à lui, ne se pouvoit plaindre de la réponse, mais, se voyant si loin d'espérance, fit ce que les amants qui sont pauvres ont accoutumé de faire: il se prit à pleurer, et invoqua les Nymphes, lesquelles, la nuit ensuivante, ainsi qu'il dormoit, s'apparurent à lui, en même forme et manière que la première fois; et lui dit la plus âgée d'elles: «A un autre Dieu touche le soin du mariage de Chloé: nous te donnerons, nous, de quoi gagner Dryas. Le bateau des Méthymniens, dont tes chèvres broutèrent le lien l'année passée, fut ce jour-là par les vents emporté bien loin de terre: mais d'autres souffles la nuit le jetèrent contre la côte, où il périt et tout ce qui étoit dedans, sinon qu'avec le débris l'onde poussa sur la grève une bourse de trois cents écus, et est là couverte d'algue, près d'un dauphin mort, qui a été cause que nul passant ne s'en est encore approché, fuyant un chacun la puanteur de cette pourriture. Vas-y, prends la bourse, et la donne. Ce sera assez à cette heure pour montrer que tu n'es point pauvre: mais un temps viendra que tu seras riche.»
[Pg 117] Aussitôt dites ces paroles, elles disparurent avec la nuit, et, le jour commençant à poindre, Daphnis se leva tout joyeux, chassa ses bêtes aux champs avec les sons accoutumés, et, ayant baisé Chloé, salué les Nymphes, s'en courut au bord de la mer, comme s'il eût voulu s'asperger d'eau marine. Là, se promenant sur le sable, il alloit par-tout regardant s'il trouveroit point ces trois cents écus, à quoi il n'eut pas grand peine; car la mauvaise odeur du dauphin corrompu lui donna incontinent au nez, et lui servit de guide jusqu'au lieu où, ayant écarté les algues, il trouva dessous la bourse pleine, qu'il enleva, et la mit dans sa panetière. Mais il ne partit point de là qu'il n'eût adoré et remercié les Nymphes, et même la mer; car, tout berger qu'il étoit, il aimoit la mer alors, et elle lui sembloit douce et bonne plus que la terre, pource quelle l'aidoit à parvenir au mariage de son amie. Étant saisi de cet argent, il n'attendit pas davantage; ains, s'estimant le plus riche, non pas seulement de tous les paysans de là entour, mais aussi de tous les vivants, s'en alla droit à Chloé, lui conta le songe qu'il avoit eu, lui montra la bourse qu'il avoit trouvée, et lui dit de garder leurs bêtes jusqu'à ce qu'il fût de [Pg 118] retour; puis prit sa course vers Dryas, lequel il trouva battant le bled dans l'aire avec sa femme Napé. Si lui commença un brave propos, en lui disant ces paroles:
«Donne-moi Chloé en mariage. Je sais bien jouer de la flûte; je sais bien besogner aux vignes et aux arbres, labourer la terre, vanner le bled au vent; et comment je sais gouverner les bêtes, elle-même Chloé te le peut témoigner. On me bailla au commencement cinquante chèvres; je les ai fait multiplier deux fois autant, et si ai élevé de beaux et grands boucs jusqu'à dix, là où premièrement, n'en ayant que deux, nous falloit la plupart du temps mener nos chèvres ailleurs; et si suis jeune et votre voisin, de qui nul ne se sauroit plaindre. Une chèvre m'a nourri, comme Chloé une brebis; et bien que pour tant de choses je dusse être préféré aux autres qui la demandent, encore te donnerai-je plus qu'eux. Ils te donneront, eux, quelques chèvres, quelques moutons, quelque couple de bœufs galeux, du bled de quoi nourrir trois poules; mais moi, voici trois cents écus. Seulement, je te prie que personne n'en sache rien, non pas même mon père Lamon.» [Pg 119] En disant ces mots, il lui délivra l'argent, et le baisa quant et quant.
Dryas et Napé, voyant si grosse somme de deniers qu'ils n'en avoient jamais tant vu ensemble, lui promirent aussitôt qu'il auroit Chloé pour sa femme, et dirent qu'ils feroient bien trouver bon ce mariage à Lamon. Si demeurèrent Daphnis et Napé à chasser les bœufs sur l'aire, et faire sortir avec la herse le bled des épis, pendant que Dryas, ayant premièrement serré la bourse et l'argent, s'en alla devers Lamon et Myrtale, pour leur demander, à vrai dire au rebours de la coutume, leur jeune garçon en mariage.
Il les trouva qu'ils mesuroient l'orge après l'avoir vannée, et se plaignoient qu'à grand peine en recueilloient-ils autant comme ils en avoient semé. Il les réconforta, disant qu'ainsi étoit-il par-tout; puis leur demanda Daphnis à mari pour Chloé, et leur dit que, combien que d'autres lui offrissent et donnassent beaucoup pour l'accorder, il ne vouloit d'eux rien avoir, ains plutôt étoit prêt à leur donner du sien. Car ils ont, disoit-il, été nourris ensemble, et, gardant leurs bêtes aux champs, se sont pris l'un l'autre en telle amitié, qu'il seroit maintenant malaisé de les séparer; et si [Pg 120] étoient bien d'âge tous deux pour coucher ensemble. Il leur alléguoit ces raisons et assez d'autres, comme celui qui, pour loyer de les persuader, avoit reçu trois cents écus.
Lamon, ne pouvant plus s'excuser sur sa pauvreté, puisque les parents même de la fille l'en prioient, ni sur l'âge de Daphnis, car il étoit déjà en son adolescence bien avant, n'osa néanmoins dire encore à quoi tenoit qu'il n'y consentît, qui étoit que tel parentage ne convenoit point à Daphnis; mais, après y avoir un peu de temps pensé, il lui répondit en cette sorte: «Vous êtes gens de bien de préférer vos voisins à des étrangers, et de n'aimer point plus la richesse que l'honnête pauvreté. Veuillent Pan et les Nymphes vous en récompenser! Et quant à moi, je vous promets que j'ai autant d'envie comme vous que ce mariage se fasse; autrement serois-je bien insensé, me voyant déjà sur l'âge et ayant plus besoin d'aide que jamais, si je n'estimois un grand heur d'être allié de votre maison; et si est Chloé telle que l'on la doit souhaiter, belle et bonne fille, et où il n'y a que redire. Mais, étant serf comme je suis, je n'ai rien dont je puisse disposer, ains faut que mon maître [Pg 121] le sache et qu'il y consente. Or donc, différons, je vous prie, les noces jusques aux vendanges, car il doit, au dire de ceux qui nous viennent de la ville, se trouver alors ici; et lors ils seront mari et femme, et en attendant s'aimeront comme frère et sœur. Mais veux-tu que je te dise? tu prétends pour gendre, Dryas, un qui vaut trop mieux que nous.» Cela dit, il le baisa et lui présenta à boire, car il étoit jà près de midi, et le convoya au retour quelque espace de chemin, lui faisant caresses infinies.
Mais Dryas, qui n'avoit pas mis en oreille sourde les dernières paroles de Lamon, s'en alloit songeant en lui-même qui pouvoit être Daphnis: «Une chèvre fut sa nourrice; les Dieux ont eu soin de lui. Il est beau et ne tient en rien de ce vieillard camus ni de sa femme pelée. Il a trouvé à son besoin ces trois cents écus; à peine pourroit un chevrier finer autant de noisettes. N'auroit-il point été exposé comme Chloé? Lamon l'auroit-il point trouvé, comme moi cette petite, avec telles marques et enseignes comme j'en trouvai quant et elle? O Pan, et vous, Nymphes, veuillez qu'il soit ainsi! A l'aventure un jour Daphnis, reconnu de ses parents, [Pg 122] pourra bien faire connoître ceux de Chloé aussi.»
Dryas s'en alloit discourant et rêvant ainsi en lui-même jusques à son aire, où il trouva le gars en grande dévotion d'ouïr quelles nouvelles il apportoit. Si le réconforta en l'appelant de tout loin son gendre, lui promit les noces sans faute aux prochaines vendanges, lui donna la main, foi de laboureur, que Chloé jamais ne seroit à autre que lui. Daphnis aussitôt, sans vouloir ni boire ni manger, s'en recourut vers elle, et l'ayant trouvée qui tiroit ses brebis et faisoit des fromages, il lui annonça la bonne nouvelle de leur futur mariage, et de là en avant ne feignoit de la baiser devant tout le monde, comme sa fiancée, et l'aider en toutes ses besognes, tiroit les brebis dans les seilles, faisoit prendre le lait pour en faire des fromages, mettoit les agneaux sous leur mère, comme aussi ses chevreaux à lui; puis quand tout cela étoit fait, ils se baignoient, mangeoient, buvoient, puis alloient en quête des fruits mûrs, dont y avoit grande abondance, pource que c'étoit après l'oût, dans la richesse de l'automne; force poires de bois, force nèfles et azeroles, force pommes de coing, les unes à terre tombées, les autres [Pg 123] aux branches des arbres. A terre elles avoient meilleure senteur, aux branches elles étoient plus fraîches; les unes sentoient comme malvoisie, les autres reluisoient comme or.
Parmi ces pommiers, un, ayant été déjà tout cueilli, n'avoit plus ni feuille ni fruit. Les branches étoient nues, et n'étoit demeuré qu'une seule pomme à la cime de la plus haute branche. La pomme, belle et grosse à merveille, sentoit aussi bon ou mieux que pas une; mais qui avoit cueilli les autres n'avoit osé monter si haut, ou ne s'étoit soucié de l'abattre; ou possible une si belle pomme étoit réservée pour un pasteur amoureux. Daphnis ne l'eut pas sitôt vue qu'il se mit en devoir de l'aller cueillir. Chloé l'en voulut garder; mais il n'en tint compte; pourquoi elle, peureuse et dépite de n'être pas écoutée, s'en fut où étoient leurs troupeaux, et Daphnis, montant au fin faîte de l'arbre, atteignit la pomme, qu'il cueillit, et la lui porta, et, la voyant mal contente, lui dit telles paroles: «Cette pomme, Chloé ma mie, les beaux jours d'été l'ont fait naître, un bel arbre la nourrie; puis, mûrie par le soleil, fortune l'a conservée. J'eusse été aveugle vraiment de ne la pas voir là, et sot, [Pg 124] l'ayant vue, de l'y laisser, pour qu'elle tombât à terre, et fût foulée aux pieds des bêtes, ou envenimée de quelque serpent qui eût frayé au long; ou bien, demeurant là-haut, regardée, admirée, enviée, eût été gâtée par le temps. Une pomme fût donnée à Vénus comme à la plus belle; tu mérites aussi bien le prix. Ayant même beauté l'une et l'autre, vous avez juges pareils. Il étoit berger, lui; moi je suis chevrier.»
Disant ces mots, il mit la pomme au giron de Chloé, et elle, comme il s'approcha, le baisa si soevement, qu'il n'eut point de regret d'être monté si haut, pour un baiser qui valoit mieux à son gré que les pommes d'or.
[Pg 125]
LIVRE QUATRIÈME
Cependant un des gens du maître de Lamon, envoyé de la ville, lui apporta nouvelles que leur commun seigneur viendrait, un peu devant les vendanges, voir si la guerre auroit point fait de dommages en ses terres; à l'occasion de quoi Lamon, étant la saison avancée et passé le temps des chaleurs, accoutra diligemment logis et jardins, pour que le maître n'y vît rien qui ne fût plaisant à voir. Il cura les fontaines, afin que l'eau en fût plus nette et plus claire; il ôta le fumier de la cour, crainte que la mauvaise odeur ne lui en fâchât; il mit en ordre le verger, afin qu'il le trouvât plus beau.