Les pastorales de Longus, ou Daphnis et Chloé

Part 5

Chapter 53,996 wordsPublic domain

Ayant ainsi le troisième vieillard bien et gentiment fait son devoir de danser, à la fin alla baiser Daphnis et Chloé, lesquels incontinent se levèrent et dansèrent le conte de Lamon. Daphnis contrefaisoit le dieu Pan, Chloé la belle Syringe; il lui faisoit sa requête, et elle s'en rioit; elle s'enfuyoit, lui la poursuivoit, courant sur le bout des orteils pour mieux contrefaire les pieds de bouc; elle feignoit d'être lasse et de ne pouvoir plus courir, et au lieu des roseaux s'alloit cacher dans le bois.

Et Daphnis alors, prenant la grande flûte de Philétas, en tira d'abord un son douloureux, comme Pan qui se fût plaint de la jouvencelle; puis un son passionné, comme la priant d'amour; puis un son de rappel, comme cherchant par-tout ce qu'elle étoit devenue. Si que le bon homme lui-même Philétas, tout émerveillé, accourut le baiser, et après l'avoir baisé lui fit présent de sa flûte, en priant aux Dieux que Daphnis la laissât un jour à pareil successeur que lui. Daphnis donna la sienne petite à Pan, et ayant baisé Chloé comme revenue et retrouvée [Pg 86] d'une véritable fuite, ramena jouant de la flûte ses bêtes aux étables, pource qu'il étoit déjà tard; et aussi fit Chloé les siennes au son des mêmes chalumeaux. Les chèvres marchoient côte à côte des brebis, et Chloé tout joignant Daphnis, de sorte qu'à chaque pas ils se baisoient l'un l'autre, et durèrent ainsi jusques à nuit close, et en se quittant complotèrent ensemble de ramener paître leurs troupeaux le lendemain au plus matin, comme ils firent. Car incontinent que le jour commença à poindre, ils revinrent aux pâturages, et ayant premièrement salué les Nymphes, puis après Pan, s'allèrent asseoir dessous le chêne, où ils jouèrent de la flûte ensemble, s'entre-baisèrent, s'embrassèrent, se couchèrent l'un près de l'autre, et, sans y faire rien davantage, se relevèrent. Ensuite ils songèrent à manger; et ils buvoient en même sébile du vin mêlé avec du lait.

Or échauffés et rendus plus hardis par toutes ces choses, ils contestoient entre eux d'amour, et en vinrent jusqu'à se vouloir assurer par serment l'un de l'autre. Daphnis, allant dessous le pin, jura par le dieu Pan qu'il ne vivroit jamais un seul jour sans Chloé; et Chloé, dans l'antre des [Pg 87] Nymphes, jura devant leurs images de vivre et mourir avec Daphnis. Mais elle, comme une jeune et innocente fillette, fut si simple de vouloir que Daphnis au sortir de l'antre lui jurât un autre serment. Si lui dit: «Ce dieu Pan, Daphnis, est un dieu volage auquel il n'y a point de fiance; il a aimé Pitys, il a aimé Syringe; il ne cesse de pourchasser les Nymphes Épimélides, et on le voit toujours après les Dryades. Si tu me fausses la foi que tu m'as jurée, il ne s'en fera que rire, voire quand tu aurois plus de maîtresses qu'il n'a de chalumeaux en sa flûte. Et comment te puniroit-il, lui qui chaque jour fait amour nouvelle? Jure-moi par ton troupeau, et par la chèvre qui te nourrit et allaita, que jamais tu ne laisseras Chloé tant qu'elle te sera fidèle; et là où elle te fera faute, et aux Nymphes qu'elle a jurées, fuis-la ou la hais ou la tue, comme tu ferois un loup.»

Daphnis prit plaisir à ce doute, et, debout au milieu de son troupeau, tenant d'une main un bouc et de l'autre une chèvre, jura qu'il aimeroit Chloé tant qu'il en seroit aimé, et que si elle en aimoit un autre, il se tueroit au lieu d'elle; dont elle [Pg 88] fut bien aise, et s'en assura plus que du premier serment, croyant les brebis et les chèvres être Dieux propres aux bergers et aux chevriers.

[Pg 89]

LIVRE TROISIÈME

Mais les Mityléniens, apprenant comme ceux de Méthymne avoient envoyé dix galères à leur dommage, et mêmement étant informés, par gens qui venoient de la campagne, comme on avoit couru leurs terres et pillé leurs biens, estimèrent que ce seroit lâcheté d'endurer un tel outrage des Méthymniens, et délibérèrent promptement prendre les armes contre eux. Si levèrent incontinent trois mille hommes de pied et cinq cents chevaux, et envoyèrent par terre leur capitaine général Hippase, craignant de les mettre sur mer en temps approchant de l'hyver.

Le capitaine, parti aussitôt avec ses gens, ne fourragea point les terres des Méthymniens, [Pg 90] ni n'emmena le bétail des laboureurs et paysans, parce qu'il estimoit cela être le fait d'un larron et non pas d'un capitaine, ains tira droit vers la ville, espérant la surprendre les portes ouvertes et sans garde. Mais quand il en fut près environ six lieues, un héraut lui vint au-devant, qui lui demanda trêve au nom des Méthymniens. Car, ayant entendu depuis par leurs prisonniers que ceux de Mitylène ne savoient du tout rien de ce qui s'étoit passé, mais que c'étoit une querelle entre paysans et jeunes gens, où ceux-ci avoient eu des coups pour quelque insolence par eux faite, ils regrettoient fort d'avoir si à la légère offensé leurs voisins, et n'avoient autre désir que de rendre et restituer ce qui auroit été pris, pour pouvoir trafiquer et hanter comme devant les uns avec les autres sans crainte ni danger. Hippase envoya le héraut porter ses paroles au Sénat des Mityléniens, combien qu'il eût tout pouvoir et autorité absolue, et cependant alla camper à demi-lieue de Méthymne, attendant les ordres de sa ville. De là à deux jours ordre lui vint de recevoir les restitutions, et s'en retourner sans faire nul dommage. Car ayant le choix de la paix ou de la guerre, ils avoient pensé que la paix valoit mieux. Ainsi se [Pg 91] termina la guerre entre Méthymne et Mitylène, finie comme elle fut commencée, par soudaine résolution.

Et là-dessus survint l'hyver, plus fâcheux que la guerre à Daphnis et à sa Chloé. Car incontinent la neige, tombant en grande abondance, couvrit les chemins et enferma les laboureurs en leurs maisons; les torrents impétueux tomboient aval du haut des montagnes, l'eau se geloit, les arbres sembloient morts, on ne voyoit plus la terre, sinon alentour des fontaines et de quelques ruisseaux; ainsi ne se pouvoient plus mener les bêtes aux champs, ni n'osoient les gens mettre seulement le nez hors la porte; mais, demeurant tous au logis, faisoient un grand feu, alentour duquel, dès que les coqs avoient chanté le matin, chacun venoit faire sa besogne. Les uns retordoient du fil, les autres tissoient du poil de chèvre, ou faisoient des collets à prendre les oiseaux. Le soin qu'il falloit lors avoir des bœufs étoit de leur donner de la paille à manger en la bouverie, aux chèvres et brebis de la feuillée en la bergerie, aux pourceaux de la faîne et du gland en la porcherie.

Étant ainsi chacun contraint de garder la maison, pour la rudesse du temps, les [Pg 92] autres, tant laboureurs que pasteurs, en étoient aises, parce qu'ils avoient un peu de relâche en leurs travaux, faisoient bons repas et long somme, tellement que l'hyver leur sembloit plus doux que non pas l'été, ni l'automne, ni le printemps avec. Mais Daphnis et Chloé, se souvenant des plaisirs passés, comme ils s'entrebaisoient, comme ils s'entr'embrassoient, et de leurs joyeux passetemps emmi ces champs et ces prairies, toute nuit soupiroient en grande peine sans pouvoir dormir, attendant la saison nouvelle ne plus ne moins qu'une seconde vie après la mort. Chaque fois qu'ils trouvoient sous leur main la panetière dont ils souloient tirer leur manger, cela leur mettoit deuil au cœur; apercevant la sébile où ils étoient coutumiers de boire l'un après l'autre, ou bien la flûte, qui étoit un don d'amourette, jetée à terre quelque part sans que l'on en tînt compte, cela renouveloit leur regret. Si prioient aux Nymphes et à Pan qu'ils les délivrassent de ces maux, et leur remontrassent enfin, à eux et à leurs bêtes, le soleil beau et clair; et quant et quant, faisant ces prières aux Dieux, cherchoient quelque invention par laquelle ils se pussent entrevoir. Chloé de soi n'y eût su que faire, et aussi, n'avoit guère moyen; [Pg 93] car celle qu'on estimoit sa mère étoit tout le jour après elle, lui montrant à carder la laine et à tourner le fuseau, et lui parlant de la marier; mais Daphnis, comme celui qui avoit plus de loisir et plus de sens aussi que la fillette, trouva pour la voir une telle finesse:

Devant le logis de Dryas, tout contre le mur de la cour, étoient deux grands myrtes et un lierre, les myrtes bien près l'un de l'autre et quasi joints par le pied, tellement que le lierre les embrassant tous deux, et s'étendant en guise de vigne sur l'un et sur l'autre, y faisoit une manière de loge fort couverte, tant les feuilles étoient épaisses et tissues, s'il faut ainsi dire, les unes avec les autres; par dedans pendoient force grappes noires, comme raisins à la treille; à l'occasion de quoi y avoit toujours, mêmement l'hyver, grande multitude d'oiseaux qui lors ne trouvoient rien ailleurs, force merles, force grives, force ramiers, force bisets, et de tous autres oiseaux aimant à manger grains de lierre. Daphnis sortit de la maison sous couleur d'aller tendre à ces oiseaux, ayant plein son bissac de fouaces et de gâteaux au miel, et portant aussi, afin qu'on le crût mieux, de la glu et des collets. La distance de l'une des maisons [Pg 94] à l'autre étoit d'environ demi-lieue, et la neige, non encore durcie par le froid, lui eût fait avoir bien de la peine, n'eût été qu'Amour passe par-tout et franchit le feu, l'eau, la neige, voire même celle de la Scythie. Daphnis fit le chemin tout d'une course, et, arrivé devant la demeure de Dryas, secoua la neige qu'il avoit aux pieds, tendit ses collets, englua de longues verges, puis se mit en aguet là auprès, épiant quand viendroient les oiseaux, et à l'aventure Chloé.

Or, quant aux oiseaux, il en vint grande compagnie, et en prit tant qu'il avoit assez affaire à les amasser, à les tuer et à les plumer; mais de la maison ne sortoit personne, homme ni femme, ni coq, ni poule; ains se tenoient tous au-dedans clos et cois au long du feu, dont le pauvre Daphnis étoit en grand émoi d'être venu si mal à point et à heure si malheureuse. Si osa bien penser de trouver un prétexte pour tout droit entrer léans, discourant en lui-même quelle couleur seroit la plus croyable. «Je viens quérir du feu.--Comment? n'avez-vous point de plus proches voisins?--Je demande du pain.--Ton bissac est plein de vivres.--Du vin.--Il n'y a que trois jours que vous avez fait vendanges.--Le [Pg 95] loup m'a poursuivi.--Et où en est la trace?--Je suis venu chasser aux oiseaux.--Que ne t'en vas-tu donc après que tu en as assez pris?--Je veux voir Chloé.» Telle chose ne se pouvoit bonnement confesser à un père et à une mère. Ainsi n'y avoit-il pas une de toutes ces occasions-là qui ne portât quelque soupçon. «Mieux vaut, disoit-il, que je m'en aille. Je la reverrai au printemps: non cet hyver, puisque les Dieux, comme je crois, ne veulent pas.» Ayant fait en lui-même ces devis, et serrant jà ce qu'il avoit pris de grives et autres oiseaux, il s'en alloit partir; mais, comme si expressément Amour eût eu pitié de lui, voici qu'il avint:

Dryas et sa famille à table, le pain et la viande toute prête, chacun entendoit à boire et à manger, et cependant un des chiens de la bergerie, voyant qu'on ne se donnoit point de garde de lui, happe un lopin de chair et s'enfuit hors de la maison; de quoi Dryas courroucé, pour autant mêmement que c'étoit sa part, prend un bâton et court après. En le poursuivant il vint à passer au long de ce lierre où Daphnis avoit tendu ses gluaux, et le vit comme il chargeoit déjà sa prise sur ses épaules, prêt à s'en retourner; et sitôt qu'il l'aperçut, [Pg 96] oubliant et chair et chien: «Dieu te gard, mon fils!» s'écria-t-il; puis le vient accoler et baiser, le prend par la main et le mène en sa maison.

Quand ils se virent l'un l'autre, à peine qu'ils ne tombèrent tous deux, de grande aise qu'ils eurent. Ils se forcèrent toutefois de se tenir sur leurs pieds, s'entr'appelèrent, se donnèrent le bon jour, et se baisèrent, ce qui leur fut comme un étai et appui qui leur vint à point pour les engarder de tomber.

Ayant ainsi Daphnis contre son espérance vu, et davantage ayant baisé sa Chloé, s'assit auprès du feu et déchargea sur la table ses grives et ses ramiers, contant à la compagnie comment, ennuyé de tant demeurer à la maison, il s'en étoit venu chasser aux oiseaux, et comment il en avoit pris aucuns avec des collets, d'autres avec des gluaux, ainsi qu'ils venoient aux grains de lierre et de myrte. Ceux de la maison le louèrent grandement de son bon esprit, et le prièrent de manger à bonne chère de ce que le mâtin leur avoit laissé, commandant à Chloé qu'elle leur versât à boire, ce qu'elle fit bien volontiers, à tous les autres premièrement, et puis à Daphnis le dernier; car elle faisoit semblant d'être [Pg 97] fâchée contre lui de ce qu'étant venu si près, il s'en étoit voulu aller sans la voir ni parler à elle; et néanmoins, avant que lui présenter à boire, elle but un trait en la tasse, puis lui bailla le demeurant, et lui, encore qu'il eût grand'soif, but lentement et à longue haleine, pour en avoir tant plus de plaisir.

Si fut tantôt la table vide de pain et chair, et lors, assis, ils lui demandèrent nouvelles de Myrtale et Lamon, disant qu'ils étaient bien heureux d'avoir un tel bâton de leur vieillesse; desquelles louanges Daphnis n'étoit pas marri, mêmement qu'on les lui donnoit en présence de sa Chloé. Mais quand ils lui dirent qu'ils le retenoient ce jour et celui d'après, à cause qu'ils devoient le lendemain faire un sacrifice à Bacchus, peu s'en fallut qu'il ne les adorât au lieu de Bacchus. Si tira de son bissac force gâteaux, et des oiseaux qu'ils habillèrent pour le souper. Ainsi fut derechef le feu allumé, le vin tiré, la table dressée, et sitôt qu'il fut nuit close se mirent à manger, après quoi ils passèrent le temps, partie à faire des plaisants contes, et partie à chanter, jusqu'à ce que sommeil leur vint; et lors ils s'en allèrent coucher, Chloé avec sa mère, Daphnis avec Dryas. [Pg 98] Chloé n'eut autre bien la nuit que de penser à son Daphnis, qu'elle verroit le lendemain tout le jour, et lui se repaissoit d'une vaine volupté, tenant à grand heur de coucher seulement avec le père de sa Chloé; de sorte que plus d'une fois il l'embrassa et baisa, croyant en rêve embrasser et baiser Chloé.

Le matin il fit un froid extrême, et tira un vent de bise si âpre qu'il brûloit et perçoit tout. Quand ils furent levés, Dryas sacrifia à Bacchus un chevreau d'un an, alluma un grand feu et apprêta le dîner. Adonc, cependant que Napé entendoit à cuire le pain, et Dryas à faire bouillir le chevreau, Chloé et Daphnis, étant de loisir, sortirent tous deux de la maison et s'en allèrent sous le lierre, où ils dressèrent des collets, tendirent des gluaux et prirent encore grand nombre d'oiseaux, en s'entre-baisant parmi continuellement, et tenant tels propos amoureux: «Je suis venu pour toi, Chloé.--Je sais bien, Daphnis.--A cause de toi, belle, je tue ces pauvres oiseaux. Qu'est-il de nos amours? m'as-tu point oublié?--Non, par les Nymphes que je t'ai jurées dans cette grotte où nous nous reverrons dès que la neige sera fondue. --Ah! Chloé, qu'elle est haute cette neige! [Pg 99] ne fondrai-je point moi-même avant elle? --Ne te soucie, Daphnis; le soleil sera chaud, mais que vienne prime-vère.--Ah! le fût-il déjà comme le feu qui brûle mon cœur!--Badin, tu te moques de moi, et tu me tromperas quelque jour.--Non ferai, par mes chèvres que tu m'as fait jurer.»

Ainsi que Chloé répondoit en cette sorte à son Daphnis, ne plus ne moins que l'écho, Napé les appela: ils s'y en coururent, portant avec eux leur prise, bien plus grande que celle de la veille, et, après avoir fait des libations à Bacchus, se mirent à manger, ayant sur leurs têtes des couronnes de lierre; et à la fin, ayant bien repu et chanté l'hymne à Bacchus, renvoyèrent Daphnis en lui garnissant très bien son bissac de pain et de chair, et si lui rendirent ses grives et ramiers, disant que quant à eux ils en prendroient bien toujours quand ils voudroient, tant que dureroit l'hiver, et que les grappes ne faudroient au lierre. Ainsi se partit Daphnis, en les baisant tous premier que Chloé, afin que son baiser lui restât pur et net. Depuis il y revint plusieurs fois par autres subtilités, de sorte que l'hiver ne se passa point tout pour eux sans quelque plaisir amoureux.

[Pg 100] Et sur le commencement du printemps, que la neige se fondoit, la terre se découvrait et l'herbe dessous poignoit, les bergers alors sortirent et menèrent leurs bêtes aux champs, mais devant tous Daphnis et Chloé, comme ceux qui servoient eux-mêmes à un bien plus grand pasteur; et d'abord s'en coururent droit aux Nymphes dans la caverne, ensuite à Pan sous le pin, puis sous le chêne, où ils s'assirent en regardant paître leurs troupeaux et s'entre-baisant quant et quant; puis allèrent chercher des fleurs pour en faire des couronnes aux Dieux. Mais les fleurs à peine commençoient d'éclore, par la douceur du petit béat de zéphyre qui les ranimoit, et la chaleur du soleil qui les entr'ouvroit. Toutefois encore trouvèrent-ils de la violette, des narcisses, du muguet, et autres telles premières fleurs que produit la saison nouvelle, dont ils firent des chapelets et en couronnèrent les têtes aux images, en leur offrant du lait nouveau de leurs brebis et de leurs chèvres; puis essayèrent à jouer un peu de leurs chalumeaux, comme s'ils eussent voulu provoquer les rossignols à chanter, lesquels leur répondoient de dedans les buissons, commençant petit à petit à lamenter encore Itys et recorder leur ramage, [Pg 101] qu'un long silence leur avoit fait oublier.

Et alors aussi les brebis bêloient, les agneaux sautoient et se courboient sous le ventre de leur mère, les béliers poursuivoient les brebis qui n'avoient point encore agnelé, et, les ayant arrêtées, sailloient puis l'une, puis l'autre; autant en faisoient les boucs après les chèvres, sautant à l'environ, combattant et se cossant fièrement pour l'amour d'elles. Chacun avoit les siennes à soi, et gardoit qu'autre ne fît tort à ses amours; toutes choses dont la vue auroit en des vieillards éteints rallumé le feu de Vénus, et trop mieux échauffoit ces deux jeunes personnes, qui, de long-temps inquiets, pourchassant le dernier but du contentement d'amour, brûloient et se consumoient de tout ce qu'ils entendoient et voyoient, cherchant quelque chose qu'ils ne pouvoient trouver, outre le baiser et l'embrasser. Mêmement Daphnis, qui, devenu grand et en bon point, pour n'avoir bougé tout l'hiver de la maison à ne rien faire, frissoit après le baiser, et étoit gros, comme l'on dit, d'embrasser, faisant toutes choses plus curieusement et plus hardiment que paravant, pressant Chloé de lui accorder tout ce qu'il vouloit, et de se coucher [Pg 102] nue à nu avec lui plus longuement qu'ils n'avoient accoutumé. «Car il n'y a, disoit-il, que ce seul point qui nous manque des enseignements de Philétas, pour la dernière et seule médecine qui apaise l'amour.»

Et Chloé lui demandant ce qu'il y pouvoit avoir outre se baiser, s'embrasser et se coucher tout vêtus, et ce qu'il pensoit faire plus quand ils seroient couchés nus? «Cela, lui dit-il, que les beliers font aux brebis et les boucs aux chèvres. Vois-tu comment après cela les brebis ne s'enfuient plus, ni les beliers ne se travaillent plus à courir après, mais paissent tous les deux amiablement ensemble, comme étant l'un et l'autre assouvis et contents; et doit bien être quelque chose plus douce que ce que nous faisons, et dont la douceur surpasse l'amertume d'amour.--Et mais, fit-elle, vois-tu pas que les beliers et les brebis, les boucs et les chèvres, faisant ce que tu dis, se tiennent debout; les mâles montent dessus, les femelles soutiennent les mâles sur le dos. Et toi tu veux que je me couche avec toi à terre, et toute nue. Sont-elles donc pas plus vêtues de leur laine ou bien de leur poil que moi de ce qui me couvre?»

[Pg 103] Il la crut, et comme elle voulut, se coucha près d'elle, où il fut longtemps, ne sachant comment faire pour venir à bout de ce qu'il desiroit. Il la fit relever, l'embrassa par derrière en imitant les boucs; mais il s'en trouvoit encore moins satisfait que devant. Si se rassit à terre, et se prit à pleurer de ce qu'il savoit moins que les belins accomplir les œuvres d'amour.

Or y avoit-il non guère loin de là un qui cultivoit son propre héritage et s'appeloit Chromis, homme ayant jà passé le meilleur de son âge et étant tout-à-l'heure cassé. Il tenoit avec soi certaine petite femme, jeune et belle et délicate, pour autant mêmement qu'elle étoit de la ville, et avoit nom Lycenion; laquelle, voyant passer tous les matins Daphnis, qui menoit ses bêtes en pâture et le soir les ramenoit au tect, eut envie de s'accointer de lui pour en faire son amoureux, et tant le guetta, qu'une fois le trouvant seulet, elle lui donna une flûte, une gaufre à miel, et une panetière de peau de cerf; mais elle n'osa lui rien dire, se doutant qu'il aimoit Chloé, parce qu'il étoit toujours avec elle; et néanmoins n'en savoit autre chose, sinon qu'elle les avoit vus sourire l'un à l'autre et se faire des signes. Si fit entendre à Chromis, un [Pg 104] matin, qu'elle s'en alloit voir une sienne voisine en travail d'enfant, suivit les jeunes gens pas à pas, et, se cachant entre des buissons pour n'être point aperçue, vit de là tout ce qu'ils faisoient, entendit tout ce qu'ils disoient, et très bien sut remarquer comment et pour quelle cause pleuroit le pauvre Daphnis. Par quoi, ayant pitié de leur peine, et quant et quant considérant que double occasion de bien faire se présentoit à elle, l'une de les instruire de leur bien, l'autre d'accomplir son désir, elle usa d'une telle finesse:

Le lendemain, feignant d'aller voir sa voisine qui travailloit d'enfant, elle vient droit au chêne sous lequel étoit Daphnis avec Chloé, et, contrefaisant la marrie troublée: «Hélas! mon ami, dit-elle, Daphnis, je te prie, aide-moi. De mes vingt oisons, voilà un aigle qui m'en emporte le plus beau. Mais, parce qu'il est trop pesant, l'aigle ne l'a pu enlever jusque sur cette roche là haut, où est son aire, ains est allé cheoir avec au fond du vallon, dedans ce bois içi: et pour ce, je te prie, mon Daphnis, viens-y avec moi, car toute seule j'ai peur, et m'aide à le recourir. Ne veuille souffrir que mon compte demeure imparfait. A l'aventure pourras-tu [Pg 105] bien tuer l'aigle même, qui ainsi ne ravira plus vos agneaux ni vos chevreaux; et Chloé ce temps pendant gardera vos deux troupeaux. Tes chèvres la connoissent aussi bien comme toi, car vous êtes toujours ensemble.»

Daphnis, ne se doutant de rien, se leva incontinent, prit sa houlette en sa main, et s'en fut avec Lycenion. Elle le mena loin de Chloé, dans le plus épais du bois, près d'une fontaine, où l'ayant fait seoir: «Tu aimes, lui dit-elle, Daphnis, tu aimes la Chloé. Les Nymphes me l'ont dit cette nuit. Elles me sont venues, ces Nymphes, conter en dormant les pleurs que tu faisois hier, et si m'ont commandé que je t'ôtasse de cette peine, en t'apprenant l'œuvre d'amour, qui n'est pas seulement baiser et embrasser, ni faire comme les beliers et bouquins; c'est bien autre chose, et bien plus plaisante que tout cela. Par quoi, si tu veux être quitte du déplaisir que tu en as, et trouver l'aise que tu y cherches, ne fais seulement que te donner à moi, apprenti joyeux et gaillard, et moi, pour l'amour des Nymphes, je te montrerai ce qui en est.»