Les partis politiques en Province
Part 7
Le bonheur absolu, le bonheur parfait n'est pas possible sur la terre. C'est une de ces vastes idées comme celle de Dieu et de la beauté, que l'esprit conçoit, dont il a conscience, qu'il caresse de ses désirs, qu'il voit briller au loin dans l'horizon; idée complète, consolante; doux rêve du cœur vers lequel il aspire sans cesse, dont il implore la réalisation. Aussi, le bonheur n'a-t-il pas d'expression extérieure; il est la paisible satisfaction de nos désirs, l'accomplissement instantané de nos vœux; il se serre, il se résume autour de la conscience, comme un fleuve harmonieux coule dans un lit égal et facile. L'âme alors remplit tout son vase, sans déborder, sans que rien altère la limpidité de sa surface. Mais aussitôt que le moindre souffle vient troubler cette transparence, alors les eaux s'amoncellent, l'orage éclate, le cœur humain s'élance de son trône solitaire et vient déposer dans l'art le cri de sa douleur. C'est parce que je puis perdre mon amante que je cherche à fixer les traits de son image; c'est parce qu'elle est infidèle à mon amour que je chante ma peine; c'est parce qu'on lui a ravi Euridice qu'Orphée verse des pleurs et fait retentir sa lyre jusqu'au fond des enfers; c'est parce que l'homme est faible qu'il se met en société; c'est parce que son âme est vide qu'il se prosterne devant un Dieu tout-puissant. Dans l'immense épopée de l'art, je ne trouve pas un mot qui ne soit un cri de nos misères, un témoignage de nos souffrances. Poésie, musique, peinture, histoire, ordre social, religion, tout est l'expression de notre dépendance et du besoin que nous avons de remplacer une réalité qui nous manque par les fictions de l'esprit; car pourquoi écrire, pourquoi peindre, chanter, quand on est content et qu'on se suffit? Le bonheur ne se dit pas, il se sent, et les nations heureuses n'ont pas d'histoire. Le rire même n'est que le masque du bonheur; c'est une ruse de la souffrance, un mensonge qu'elle invente pour échapper au ridicule, à la persécution de la société. Les grands comiques des nations, tel qu'Aristophane, Cervantes, Bocace, Rabelais, Molière, Voltaire, et tant d'autres génies immortels, ont été d'habiles hommes de guerre qui, assiégeant la légalité, l'ont endormie par des festins et des farces. Il fallait s'humilier, faire des gambades, faire des tours pour s'approcher de la puissance; il fallait armer Arlequin d'une batte de fer pour en frapper les tyrans; enfin, il fallait rire pour cacher ses larmes.
Si le bonheur parfait pouvait exister, tout serait silence, tout serait repos; il serait la négation de la vie. La recherche du souverain bien, qui n'est autre chose que celle du bonheur parfait, a conduit ceux qui en ont le plus approché, quelques philosophes de la Grèce et les sages de l'Orient, à la pure contemplation, à l'immobilité. Du moment que l'homme agit, qu'il marche, qu'il parle, qu'il chante, qu'il rit, qu'il prie; c'est qu'il est incomplet, c'est qu'il y a du vide dans son âme, c'est qu'il souffre. La vie est un combat, une aspiration incessante vers un idéal qui nous échappe à mesure que nous avançons. L'affirmation même de notre bonheur est un témoignage irrécusable de notre faiblesse, de notre défaillance; car, si nous étions complètement heureux, nous n'éprouverions pas le besoin de le dire. Rire, chanter, danser, joie, plaisirs, tout ce qui éclate, brille et tourbillonne dans le bouge que nous habitons, n'est qu'un pâle reflet du vrai bonheur, qui sert à éclairer nos misères. L'humanité est progressive, parce qu'elle n'est pas heureuse, parce qu'elle est imparfaite: Dieu seul est heureux, parce qu'il n'aspire à rien, parce qu'il est parfait.
La pensée n'est apercevable que par la forme. Son essence est un mystère qu'il ne nous est pas permis de pénétrer. Aussitôt qu'une idée surgit du sein des peuples, aussitôt se fait sentir l'irrésistible besoin de la fixer. Mais fixer une idée, c'est la manifester au monde sous une forme sensible, c'est la préciser par le symbole; et manifester l'idée par la forme, c'est la descendre des régions élevées de l'abstraction pour la transporter dans la réalité extérieure. Qu'on y réfléchisse bien! formuler une idée, la détacher du vague qui l'enveloppe, la dépouiller du dogmatisme de la pure raison, et l'inscrire dans la science de l'humanité, ce n'est pas l'acte d'un simple manœuvre: au contraire, c'est la mission du législateur, c'est la mission de l'artiste. Rien n'est plus difficile, en effet, que de trouver la forme convenable et précise d'une pensée qui bondit dans votre sein et vous demande la vie! Obsédé comme par un Dieu qui s'incarne dans votre faible nature, brisé ainsi que la femme par les douleurs de l'enfantement, vous cherchez partout la main délicate qui vous délivre du pesant fardeau qui vous accable. Et si tout-à-coup vous apercevez votre pensée déposée sous une ligne claire et diaphane, alors vous vous écriez avec effusion et bonheur: _Ah! c'est cela! oui, c'est bien cela!_ Lorsque l'aristocratie européenne remit la France déchirée entre les mains de la légitimité, les guerres égoïstes de l'empire avaient affaissé et engourdi l'esprit de la nation. Mais quand la restauration, fidèle à son mandat théocratique, couvrit d'insultants dédains les restes immortels de nos grandes armées, un cri sourd et plaintif se fit entendre du fond de la nation indignée. Un serrement de cœur, un sentiment vague de souffrance indéfinie, s'emparèrent de tous les citoyens, et attristèrent les âmes qui avaient toujours vécu pour la patrie, son bonheur et sa gloire. Tout le monde cherchait le mot de sa douleur, personne ne le trouvait. Tout-à-coup apparut le grand artiste, qui chanta _le Vieux Drapeau et les Souvenirs du peuple!... Ah! c'est bien cela!_ dit la voix radieuse de la France. Oui, on insulte à notre gloire, à notre révolution. Vive Béranger, le poète de la nation. Voilà l'art, voilà l'artiste.
Abriter l'idée sous une forme claire et précise, qui la rende accessible à la généralité des intelligences, avons-nous dit, c'est accomplir l'œuvre de l'artiste, qui, par cette transformation, se pose entre deux grandes portions de l'humanité, et leur sert d'organe conciliateur. Car, que serait l'idée sans la forme qui la contient? que serait la volonté sans l'acte extérieur qui la manifeste? que serait la liberté sans les institutions qui la définissent et la précisent? que serait la religion sans le temple, sans le culte, sans la prière? que serait Dieu, pour nous, sans le monde où éclatent sa toute-puissance et sa miséricorde? Comprendrions-nous les indicibles souffrances de ton cœur maternel, ô divine Marie! si Raphaël, si Pergolèse n'avaient recueilli tes saintes larmes dans des vases d'or, immortels comme ta douleur? Oui, c'est la forme créée par l'artiste qui éternise les émotions et les pensées de l'humanité. Et qu'est-ce que la forme? Nos actions, nos paroles, la société, la vie, un regard, un soupir, un temple, tout ce qui est produit, enfanté par l'homme.
Toutes les théogonies des peuples primitifs ont chanté le grand duel de l'esprit contre la matière, et de l'homme contre la nature; et les philosophes de tous les temps se sont aperçus que de la conception abstraite de l'idée à sa réalisation dans le monde, il y avait un intervalle difficile à franchir, qui souvent devenait un précipice. Si vous restez en-deça de ce défilé, vous pouvez faire d'admirables théories, mais qui n'auront qu'une valeur spéculative. Si vous vous arrêtez en chemin, alors éclatent d'épouvantables révolutions qui brisent et bouleversent; si, au contraire, vous passez sans secousse et sans danger, alors vous réalisez l'idée d'une manière calme et sûre, et vous éclairez le monde.
Regardez cet illustre penseur qui, du fond de sa retraite, et réfugié dans les replis de sa conscience, médite pour le bonheur du genre humain. Vous le voyez peser naïvement dans la balance de sa raison et de la justice, les droits de chacun et la liberté de tous; inscrire dans son code moral, article par article, la haine du mal, l'amour du bien, la punition du vice et la récompense de la vertu. Cela fait, et fort des grandes vérités qu'il a découvertes, il fait relier sa constitution, met son habit de fête, et se présente à la société pour la régénérer. La société se soulève et crie: A l'innovateur! à l'anarchiste! Qu'est-ce à dire? le philosophe est-il un fou, ou bien la société n'est-elle qu'un composé d'êtres dépravés? Non; le philosophe est un sage qui a vu le bien de la raison, et qui a voulu le réaliser; mais, abstrait qu'il était dans la pure spéculation, il ignorait le monde et ses lois, et a dû succomber. La société, au contraire, courbée sous la sensation, rouillée par le temps, ne voit que ce qui est, et repousse ce qui ne peut la modifier qu'en la troublant. Pour réussir, il fallait au philosophe une plus grande connaissance du monde, et à la société une moralité plus élevée. Cette double nature, ce lien conciliateur, c'est l'artiste. L'artiste assiste aux débats de l'esprit humain, il reçoit des mains de la philosophie les doctrines qu'elle a créées, et il les réalise. L'artiste est un être double, moitié homme et moitié ange, dont les pieds touchent à la terre et la tête aux cieux.
Il suit donc de là, que l'art n'est qu'une _traduction_, une interprétation de l'idée. L'art ne crée point l'idée, il la reçoit de son siècle; son mérite consiste à bien la saisir, à bien la comprendre, à la formuler, à la traduire au vulgaire, à la perpétuer dans l'avenir. Dans une époque donnée, il n'y a qu'une idée mère, que les arts traduisent en leurs différents langages; c'est ce qui fait le caractère, l'unité d'un siècle. Prenez Racine, prenez Molière, Lulli, Lebrun, Mansard, Boulle, etc., etc., vous n'y verrez que l'idée majestueuse et régulière de la monarchie chrétienne, reproduite de cent manières diverses. Entre Raphaël et le Tasse, ainsi que entre Victor Hugo et Mayer-Beer, il n'y a de différence que le langage. L'idée fondamentale est la même, et ne leur appartient pas; ils ne sont que des traducteurs. La plus grande gloire de l'art, c'est de comprendre l'idée qui travaille son siècle, et de l'aider à la réaliser.
A l'origine des siècles, lorsque l'esprit humain était dans sa première naïveté, l'art était aussi simple que les besoins de l'homme, et sa mission consistait à pourvoir aux grossiers appétits de la vie matérielle. Plus tard, quand les hommes purent se rapprocher et s'asseoir en société, l'art se spécialisa comme les misères de l'humanité, et se divisa en deux grands rameaux. L'un qui se rattachait à la vie matérielle, l'autre à la vie morale; l'un qui prenait soin des souffrances du corps, l'autre de celles de l'âme. La réunion de ces deux rameaux forme le grand tronc de la science.
Les nombreux besoins de l'homme se divisent en deux vastes catégories: ceux d'impérieuse nécessité, qui sont de tous les temps et de tous les peuples; et ceux qui naissent à la suite des grandes jouissances, enfants chétifs du caprice et de la fantaisie. L'art a donc aussi deux missions: de soulager nos grandes et sévères douleurs, nées avec nous et qui ne nous abandonnent qu'à la mort; puis de se faire l'écho de nos mille désirs qui varient avec les mœurs, et qui sont aussi nombreux que les sables de la mer. En restreignant cette idée à une seule nation et à un seul épisode de l'art, à la littérature, nous en concluons qu'elle doit aussi se diviser en deux parties. La première proclame d'une voix forte et sonore, les grandes douleurs de la majorité souffrante; la seconde idéalise les vagues désirs de la minorité blasée; la première recherche les applaudissements des masses et de la postérité; la seconde se contente des murmures éphémères d'une coterie passagère.
Mais l'art a de plus une mission sociale qu'il est important de définir.
En tout temps, la société se divise en deux parties fort distinctes: celle qui fait la loi, et celle pour qui elle est faite. Aussitôt qu'une fraction sociale arrive à la propriété, à l'aisance, elle participe à la souveraineté, elle se retranche derrière la loi pour défendre sa position nouvelle; qu'est-ce donc que la loi? l'expression de la partie satisfaite de la nation. _Je suis content, je défends que l'on me trouble_, voilà le langage de la loi. La partie de la société qu'on n'a pas consultée pour créer la loi, c'est-à-dire la majorité souffrante qui n'a rien, veut aussi améliorer son sort; mais elle est presque toujours dominée par les priviléges qui étouffent ses plaintes et repoussent ses prétentions. Alors, si elle a le sentiment de sa force, elle assiége l'état et change la constitution. Au contraire, si elle est intimidée par l'autorité, elle s'adresse à l'art qui formule ses griefs et donne une voix à sa douleur. Ici commence la lutte de l'art et de la loi, de la souffrance et du contentement, de la misère et de la richesse, de la démocratie et de l'aristocratie; drame immortel, qui fait le fond de l'histoire de l'humanité.
L'art social n'est que l'action refoulée, l'idée d'un fait, l'image d'une réalité absente. Ce n'est pas en présence de la réalité que je songe à ses fictions, ce n'est pas dans les bras de la jouissance que je cherche la représentation d'un bonheur que je possède. L'art d'un peuple, c'est l'expression de ses regrets et de ses désirs. Les grands siècles de l'art social succèdent presque toujours à la perte de la liberté. C'est sous le joug des rois macédoniens, que la Grèce élève sa voix magnifique; c'est sous le despotisme d'Auguste, et après la disparition de la liberté romaine, que vient l'âge d'or de la littérature latine; c'est après la chute des républiques, sous le règne des Médicis et des autres petits tyrans de l'Italie, que celle de ce peuple infortuné étonne l'Europe; c'est sous le gouvernement sombre et monacal de Philippe II, que l'Espagne enfante son théâtre et Don Quichotte; enfin c'est sous Louis XIV, après la victoire définitive de l'unité monarchique sur l'indépendance féodale, que la France voit naître ce siècle de génies merveilleux, dont les œuvres feront toujours la gloire de l'esprit humain.
S'il est bien prouvé que l'art social n'est que l'action refoulée, l'expression des besoins d'une époque, il s'ensuit que du moment qu'on peut atteindre à la réalité, on abandonne la fiction. Les peuples esclaves se plaisent à chanter les vertus guerrières de leurs aïeux; les barbares s'exagèrent le bonheur du luxe et de la civilisation; ceux qui vivent dans les déserts arides aiment les images qui peignent la verdure, une source fraîche, une pluie fécondante; l'habitant des villes aime les églogues, et tout ce qui retrace la paix des champs, et _vice versa_. Sous un gouvernement despotique, la moindre allusion à la liberté, obtient un succès prodigieux; mais quand arrive la liberté, ces ombres disparaissent. L'apologue est né en Orient dans le monde de la tyrannie; là il fallait à la vérité, une livrée de courtisan; pour nous ce n'est qu'un jeu d'esprit. Pourquoi le théâtre tombe-t-il de toutes parts en Europe? C'est que la presse et la tribune dont il tenait lieu, l'ont rendu inutile. De nos jours, l'éloquence même de Mirabeau serait intempestive; ainsi disparaissent une foule de formes de la pensée. Quand l'art n'est plus l'expression des besoins d'un peuple, alors il tombe en discrédit et fait place à une autre forme. Savez-vous quand une religion est finie? Lorsque les peuples n'y trouvent plus la solution des doutes qui les accablent. C'est ainsi que disparut la littérature profane, après le triomphe du christianisme; c'est ainsi qu'après la révolution de Luther, les langues jeunes et riches de l'Europe régénérée, étouffèrent le verbe de la monarchie catholique.
Ainsi chemine l'humanité, entre l'art et la loi. Celle-ci, expression égoïste de la minorité satisfaite, celui-là de la majorité souffrante. Il arrive des époques où la loi vaincue dans ce duel éternel, ouvre ses portes à une portion de la majorité; ce sont des instants de repos et de réconciliation, de joie et de bonheur dans la vie des nations. L'art n'ayant alors plus d'obstacle actuel qui l'occupe, s'élance dans l'idéal, et chante un sublime _hosanna_! Et lorsque le temple de la légalité se referme et repousse de nouveau le progrès, l'art descend des hautes régions où il se contemplait, et recommence la lutte.
Nous revenons au sujet spécial de ce chapitre.
Lorsqu'après les longs travaux de la renaissance, il fut donné aux peuples modernes de lire sans difficulté dans le livre de la science antique, ils jetèrent un tel cri de ravissement en voyant ces merveilles de l'esprit humain, qu'il couvrit tout-à-coup les sons encore faibles de la muse nationale. Saisis d'une pieuse admiration, ils se prosternèrent devant les œuvres immortelles de la civilisation grecque et romaine, vouèrent au mépris tout ce qui n'atteignait pas à cette idéale perfection. Alors disparurent de la mémoire des contemporains ces naïves épopées, ces chants de guerre et d'amour qui, sous une forme grossière, mais singulièrement pittoresque, racontaient l'histoire de la patrie. Poussée par le sentiment d'une servile imitation, la littérature de l'Europe se dépouilla alors de son individualité qui la rendait chère aux peuples dont elle peignait les mœurs; elle ne fut plus un langage accessible à tous, compris de tous; elle se fit le frivole amusement des classes élevées; elle cessa d'être le dépositaire fidèle des sentiments et des souvenirs de la nation, pour devenir un amusement de cour et d'académie.
La France, comme toujours, s'empara de ce mouvement de l'esprit humain; elle le précisa et lui donna une forme sociale. Richelieu, qui avait vaincu l'aristocratie territoriale, et Louis XIV qui, après les troubles de la fronde, voulait ramener à l'unité monarchique les éléments épars de la féodalité, favorisèrent de tout leur pouvoir une littérature qui, interrompant la chaîne des souvenirs, livrait la nation désarmée entre les mains de la royauté. Alors naquit le grand siècle! alors surgirent ces beaux génies qui donnèrent à la langue la pompe, la majesté et la discipline de la cour! L'art, comme la société, fut divisé en catégories bien tranchées, qu'on soumit à la hiérarchie la plus rigoureuse. On marqua tout, on chiffra tout; on compta vos pas, on mesura vos paroles, on vous disait: _Voici comme il faut pleurer; voilà comme il faut rire._ Tout fut digne, sévère, royal, et la littérature française se couvrit de la force et de l'uniformité de la monarchie de Louis XIV.
L'antiquité fut comprise, imitée avec un rare bonheur, et quelquefois surpassée. La langue s'épura, et rejeta une foule d'idiotismes énergiques qu'elle trouvait désormais trop vulgaires, comme la royauté avait refoulé hors de son cercle magique, ces hommes vigoureux qui avaient le tort de se rappeler leur ancienne indépendance. Partout retentissaient les noms de Rome et de la Grèce, d'Homère et de Virgile. Mais la littérature n'avait plus rien de national, elle avait perdu l'individualité puissante que peut seule lui donner la sympathie populaire. Les souvenirs dangereux étouffés, la nation abandonnée par l'art plia sous le joug du pouvoir absolu, et la monarchie de Louis XIV fut consolidée.
Les hommes ne prévoient pas toutes les conséquences des principes qu'ils posent; ils discernent assez bien ce qui sert à leur ambition momentanée, mais leur vue ne s'étend guère au-delà. La révolution était faite; la royauté avait absorbé toutes les libertés; l'art avait brouillé tous les souvenirs dangereux, et l'antiquité possédait exclusivement l'admiration de l'esprit humain. Eh bien! qu'arriva-t-il? Le dix-huitième siècle, fier du magnifique héritage que lui avait légué le dix-septième, exagérant toutes les doctrines qu'il en avait reçues, se plongea avec avidité dans l'histoire des peuples anciens. Il s'inspira aux sources du paganisme, aux mœurs d'Athènes, de Sparte et de Rome, et, fort de tout ce qu'il y avait vu de grandeur, de poésie et de liberté, il revint plein d'enthousiasme, s'attaquer au catholicisme et à la monarchie. La monarchie fut étourdie du choc! Sans racines dans le passé, ayant elle-même aidé à trancher le fil des souvenirs nationaux sur lesquels elle aurait pu s'appuyer, elle succomba sous les coups de la philosophie, et le trône de Louis XIV fut brisé par le principe littéraire qui avait servi à l'édifier. La révolution de 89 se fit sous l'inspiration de l'antiquité. Le siècle de Louis XIV, s'élevant comme une vaste muraille entre la France féodale et la France monarchique, avait caché au dix-huitième siècle tout le passé de la nation; et comme l'esprit procède toujours par déductions et que la génération de 89 voulait la réforme de la société, elle se jeta forcément dans les bras de l'antiquité, et lui emprunta ses formules sociales.
S'il avait existé une littérature véritablement nationale, pleine de noms et de souvenirs, saturée de ce vieil esprit gaulois si malicieux et si vrai; une littérature fortement individuelle, populaire, passionnée, se rattachant aux époques glorieuses de la patrie, empreinte de cet exquis bon sens pratique qui est le propre de l'intelligence française; alors la génération de 89 aurait tempéré son ardeur révolutionnaire dans cette source sacrée; elle aurait été moins téméraire dans la démolition de l'édifice monarchique; elle n'aurait pas voulu dépouiller un vieux peuple chrétien de son enveloppe séculaire; elle n'aurait pas tenté de restaurer pour la nation la plus éclairée du dix-huitième siècle, les institutions du gros village de Sparte; elle n'aurait pas été jusqu'à la sanglante parodie de 93, et aurait compris que pour faire une œuvre durable, il fallait rattacher à la vieille civilisation la liberté nouvelle.
Le règne de l'imitation classique dura jusqu'à la fin de l'empire. En revenant sur le sol de la France, la maison de Bourbon avait à redouter tous les éléments de la société telle que l'avaient faite les événements. Elle comprit fort bien qu'elle n'avait pour elle que de vieux souvenirs, et que c'était sur eux qu'il fallait poser les bases de sa restauration. Mais l'empire, mais la révolution, mais la philosophie du dix-huitième siècle, étaient les résultats du dix-septième et de son admiration trop exclusive pour l'antiquité. Il fallait donc détruire ce culte idolâtre, il fallait ramener les esprits à l'étude des sources nationales, il fallait sauter à pieds joints par-dessus le grand siècle, ce siècle monarchique et religieux, et aller se rajeunir au souffle de la vieille France; et, chose étonnante! il fallait que la postérité de Louis XIV maudît son génie et sa gloire pour se maintenir sur le trône de ses pères.
C'est alors que commença ce grand mouvement des intelligences vers les études historiques! c'est alors qu'on se mit à fouiller le moyen-âge, à déblayer ses monuments, à interroger ses mystères et son incroyable organisation sociale; c'est alors qu'on comprit les gigantesques créations de la pensée catholique, et tout ce qu'il y avait d'originalité et de puissance dans ces malins fabliaux, dans ces chroniques naïves, dans ces grands écrivains français des quatorzième, quinzième et seizième siècles, qui nous avaient été cachés par le large manteau royal du règne de Louis XIV. Tout prit un nouvel aspect. Une jeunesse active débarrassa la raison des préjugés scolaires dont on l'avait si long-temps obscurcie. Une critique large, sans personnalité, ouverte à toutes les sensations, pesa dans son impartialité les littératures de l'Europe, et les jugea d'après les temps, les lieux et les peuples qu'elles représentaient. Le Dante, Shakespear, Schiller, Goëthe, Walter Scott, depuis la haute comédie d'un peuple indépendant, jusqu'au héros des nations esclaves, _Polichinelle_, tout fut apprécié à sa juste valeur; et l'art et la liberté, cessant d'être l'écho de la pensée antique, se rattachèrent enfin au principe vivifiant de la nationalité.