Les partis politiques en Province
Part 6
Le parti républicain de nos jours est l'héritier direct des doctrines de la Montagne; 93 est pour lui une ère sociale qu'il ne cesse de bénir et de glorifier; c'est une faction aussi tenace, aussi entêtée, aussi décrépite que le vieux parti royaliste; seulement, elle est moins morale. Pendant la restauration, le parti républicain ainsi que celui de Napoléon, se cacha dans les rangs épais de l'opposition constitutionnelle, où il contribua puissamment à la chute de la branche aînée des Bourbons. Après la révolution de juillet, il essaya ses forces et prit une attitude très redoutable. Toute la puissance de ce parti est concentrée dans la capitale; en province il n'a aucune consistance. Quelques jeunes gens, quelques mauvais avocats, quelques vieux soldats de l'empire, quelques ouvriers dissipés, voilà les éléments qui l'alimentent: c'est un employé chassé de son bureau, un écolier paresseux, c'est un professeur sans place, un breteur, un vil suppôt de cabaret et de mauvais lieu qui, couverts de mépris et de dettes, affichent l'opinion républicaine. C'est un ramassis d'ignobles fanfarons, d'intelligences avortées, sans principes et sans mœurs, qui ne connaissent que la force, et s'imaginent qu'on réforme un peuple à coups de gourdins. A les entendre, il fallait passer la brosse sur toutes les institutions, proscrire les nobles, fermer les salons, ouvrir les clubs, endosser la carmagnole, et s'agenouiller aux pieds de _Robespierre_, _Couthon_, _St.-Just_, cette dégoûtante trinité du sans-culottisme! Mais enfin, on sut écouter l'histoire; on comprit que 93 avait été le tombeau de la liberté, et que les misérables disciples de la Montagne nous amèneraient ses orgies et ses proscriptions, moins sa gloire. Honneur donc à l'esprit de la France! honneur au gouvernement de juillet qui, par sa vigueur a balayé cette boue, qui a repoussé cette horde dans sa tanière et préservé la civilisation de ses plus cruels ennemis. En tuant la faction républicaine, la monarchie de 1830 a bien mérité du progrès et de l'humanité.
Depuis un demi-siècle, dix à douze gouvernements ont jonché la France de leurs débris, et par leur chute successive, ils ont ébranlé les croyances politiques de la nation. Au milieu de tant d'orages, de tant d'infortunes et de déceptions, une foule d'esprits sensés, d'hommes généreux et purs, ne sachant plus à quel nom se confier, sous quelle forme s'abriter, à quel Dieu se vouer, se sont attachés au sol de la patrie, à son bonheur, à son indépendance. Désabusés des principes trop absolus des factions et de leurs fastueux programmes, ne voulant ni des turpitudes de la république, ni du despotisme de l'empire, ni des prêtres de la restauration, ils demandent avant tout la liberté, l'ordre et la prospérité de la France. Ils ne voient dans les chartes, dans les constitutions dont on abuse la crédulité des peuples, que des formes politiques plus ou moins bonnes, plus ou moins durables. Ils n'ont de fanatisme pour aucune dynastie, pour aucun prince, pour aucun tribun; au contraire, ils voudraient purger la scène politique de ce groupe de fripons qui, depuis si long-temps, servent tous les régimes, adorent tous les fétiches et volent dans toutes les bourses.
Voilà l'opinion véritablement nationale, que les courtisans de la monarchie de juillet confondent avec le parti républicain. Cette opinion est puissante dans les provinces; elle se recrute dans tous les partis, elle compte dans ses rangs presque toutes les capacités de la nation: nous croyons qu'elle est l'expression sincère de l'avenir de la France. Elle n'a point de passé qui la fasse rougir; elle n'a ni fautes, ni crimes à se reprocher. Elle accepte toutes les conquêtes de la civilisation, ne repousse aucun développement de l'esprit humain. Elle n'attaque ni la propriété, ni la famille, ni la religion, ni les mœurs; elle aime les arts, la politesse, les bonnes manières; et elle ne croit pas du tout qu'il soit nécessaire d'avoir les mains sales pour être un bon citoyen. Elle n'a point de répugnance contre la nouvelle monarchie; au contraire, elle approuve tout ce qu'elle a fait pour le maintien de l'ordre, mais elle se méfie de ses intérêts purement dynastiques.
Il est incontestable aux yeux du sens commun que, d'après le principe de la majorité, le pouvoir fondé en 1830 est le gouvernement le plus légal que nous ayons depuis 89. Il est impossible à cet égard de nier l'authenticité du vœu national. Les royalistes, qui placent la source de la souveraineté au-dessus de la volonté des masses, ont pu, sans inconséquence et sans manquer à la logique des factions, faire la guerre à la nouvelle dynastie. Mais, en prenant les armes contre la Charte de 1830, le parti républicain a non-seulement commis un crime, mais il a fait une démarche irrationnelle qui l'a perdu sans retour. A peine éclos, le nouveau gouvernement fut attaqué par tous les dissidents qui voulaient sa chute et ses dépouilles. Comme individualité politique, la monarchie s'est défendue, ainsi le veut la loi de tous les êtres; comme symbole social, elle a fait un appel à ses partisans qui sont venus protéger l'œuvre de leurs mains. La nation a fait preuve d'une haute moralité en s'attachant à la monarchie constitutionnelle, qui depuis quinze ans était le plus vif de ses désirs. En cédant aux factions, elle aurait abdiqué son indépendance et serait devenue la risée de l'Europe. Traqué par ses nombreux ennemis, le gouvernement a été obligé de rompre les factions, et d'opposer à leurs principes dissolvants des éléments d'ordre et de travail. Sa conduite dans l'intérieur de la France a été énergique, sage et digne des plus grands éloges. Mais ce que l'opinion nationale ne peut pardonner à la royauté nouvelle, c'est la manière dont elle s'est posée vis-à-vis de l'Europe. Pour se faire pardonner son origine révolutionnaire et se faire admettre dans le cercle des gouvernements de bonne compagnie, elle a sacrifié les sympathies de la nation. Quelques jours après 1830, elle ploya le genou devant l'Europe monarchique, qui lui donna le coup d'épée du chevalier pour la purger de sa roture, et lui permit ensuite de s'asseoir aux banquets des rois. Lorsque Casimir Périer criait de toute la force de ses poumons: _Vous n'aurez pas la guerre!_ il savait bien ce qu'il disait.
La France est la première nation du monde, moins par la grandeur de son territoire, sa richesse et son industrie, que par ses mœurs et les qualités sociales de son esprit. Sa pensée multiple réfléchit toutes les pensées européennes, tous les peuples ont les yeux sur elle; elle ne peut jeter un cri qu'ils n'accourent à son appel, tous les cœurs souffrent de ses maux, tous les visages rayonnent de son bonheur. Sa force est dans la sympathie qu'elle inspire. Tromper cette sympathie, manquer à ce mandat reçu de la conscience des peuples, c'est se dégrader, c'est abdiquer sa propre grandeur. Sans vouloir une folle propagande et se faire le redresseur de tous les torts, l'opinion nationale eut bien vite compris que le gouvernement de juillet avait failli à sa mission, qu'il avait déserté une cause sociale pour des arrangements politiques, et qu'il avait abaissé la révolution de 1830 à la taille de la bourgeoisie, dont il s'était fait l'égoïste représentant. Voilà les griefs de l'opinion nationale contre le gouvernement de juillet; voilà le côté faible de la monarchie nouvelle.
Quant au vieux parti républicain, il est mort sans retour. En province, il n'a plus que quelques hommes sans portée et sans consistance. Il a fait son temps; il a noblement accompli sa mission; il a détruit la féodalité; il a fait table rase et préparé le terrain pour l'avenir. Là finit son œuvre. Non-seulement il est mort comme parti politique, mais encore comme fraction morale de la société française. Il ne laisse après lui ni mœurs, ni traditions.
VI.
DU CLERGÉ CATHOLIQUE.
L'homme chemine dans la vie entre son cœur et son esprit qui se disputent la possession de sa volonté. Tiraillé par ces deux puissances, tantôt il cède aux suggestions de l'une, tantôt aux lumières de l'autre; souvent il marche indécis, escorté par ces deux guides, jusqu'à ce qu'il succombe de lassitude sous la verge du plus vigoureux. L'esprit est progressif, et jusqu'à la consommation des siècles, il ajoutera à la somme de ses connaissances; le cœur ne pourra jamais sortir de la sphère qu'une main toute-puissante lui a tracée.
Le christianisme forme une époque unique dans l'histoire du progrès. Avant lui, le monde était déjà vieux! L'esprit humain n'en pouvait plus; il s'était épuisé à l'analyse de toutes les questions; la raison succombait sous le poids accablant des systèmes divers; mille sectes se disputaient la croyance des peuples; la société romaine était sans foi, le ciel sans unité et sans idéal; partout l'anarchie, partout la dissolution.--Alors parut Jésus! Il promena ses regards autour de lui, il consulta tous les siècles, il écouta toutes les nations, il examina toutes les doctrines. Puis, se repliant sur lui-même, et fondant toutes les vérités connues dans le creuset de sa divine pensée, il donna au monde sa parole d'amour!
Comme toutes les religions possibles, le christianisme se compose de deux éléments: de théologie et de morale. La théologie, c'est la charpente d'une religion, c'est la machine du drame, c'est l'explication qu'un siècle se donne du monde et de son auteur; la morale, c'est la substance, c'est le fonds commun de toute croyance. Aussi les religions ne diffèrent-elles que par leur théologie; et cela se conçoit aisément, puisque la forme d'une religion change selon les peuples, les temps et les lumières. L'organisation extérieure du catholicisme, son gouvernement, sa discipline, sont l'œuvre des successeurs de Jésus qui, en hommes habiles, se sont conformés aux besoins des peuples qu'ils voulaient régénérer; sa morale appartient à l'humanité. Il est évident que la théologie du christianisme est finie pour jamais, et qu'elle ne pourra se relever du coup que lui a porté le dix-huitième siècle; mais sa morale sera éternelle, et l'Évangile est le testament du cœur humain.
Le clergé catholique a laissé passer une belle occasion, une occasion unique de récupérer sa puissance morale et de se réhabiliter aux yeux des peuples prévenus: c'est la restauration. Nous l'avons dit plusieurs fois dans cet ouvrage, il était impossible d'arriver à une réforme sociale sans attaquer le catholicisme, qui, par sa hiérarchie et sa discipline, était toute la force de l'autorité politique. Aussi, les philosophes du dix-huitième siècle ne s'y sont pas trompés, et ils ont frappé là où était l'obstacle. Je conçois à merveille que le parti royaliste, qui regarde la révolution de 89 comme une déplorable catastrophe, se soit déchaîné contre les grands écrivains du siècle dernier; c'est parfaitement logique. Mais du moment qu'on veut la révolution et ses résultats, il est absurde de condamner les moyens qui seuls ont pu la faire éclore. Sans doute, le dix-huitième siècle n'a pas examiné la question d'un point de vue assez élevé et il n'a pas eu l'impartialité historique de notre époque; mais quand on fait la guerre on veut la victoire, et l'on ne s'amuse pas à demander à son ennemi la permission de le tuer. Nous qui sommes vainqueurs, nous pouvons être justes et généreux envers le catholicisme abattu; mais le dix-huitième siècle a dû agir comme il l'a fait pour la liberté du monde.
L'égoïsme social de la Montagne, incarné dans la personne de Napoléon, succomba sous le poids de l'Europe indignée. Le passé et l'avenir étaient en présence, remplis l'un pour l'autre d'une haine furibonde. C'était là un beau moment pour le catholicisme tant calomnié! Il pouvait alors, en s'interposant entre les deux principes, jouer le rôle d'un sublime pacificateur; élever sa voix séculaire au-dessus des passions contemporaines, réprimer le désir de vengeance de l'aristocratie triomphante, détruire la répugnance du peuple pour une dynastie qu'il ne connaissait que par sa résistance aux grands faits de la révolution, persuader à la royauté de baser son pouvoir sur les progrès accomplis, convaincre la nation que le dépôt de la magistrature suprême entre les mains d'une illustre et antique famille était la plus sûre garantie de la liberté, et devenir ainsi le ciment de la société nouvelle. Au lieu de cela, qu'a-t-il fait? Il s'est fait l'instrument d'un parti politique; il s'est fait l'apôtre d'une réaction sanguinaire et liberticide; du haut de la chaire apostolique, il a prêché la haine d'un siècle grand et glorieux; il a souillé son sacré caractère en se faisant l'organe des passions avides et désorganisatrices; il a fait un pamphlet de l'Évangile; et, pour satisfaire son intolérance et son ambition, il a précipité la branche aînée des Bourbons dans un abîme de misères. Les ordonnances de Charles X sont sorties du confessionnal du clergé: il est un obstacle invincible à une troisième restauration.
La révolution de 1830 brisa pour la seconde fois la puissance politique du clergé, et mit un terme à ses folles espérances. La nouvelle Charte proclama un fait: _Que la religion catholique était la religion de la majorité des Français_. C'était sagement agir, que de ne pas entrer dans la discussion des dogmes, et de respecter les croyances de tous les citoyens. Un code politique ne doit s'élever ni à la métaphysique, ni descendre au catéchisme. Et c'est une justice qu'on doit rendre à la Charte actuelle, qu'elle n'a fait que reconnaître et légitimer les forces sociales qu'elle trouva existantes. Le gouvernement de juillet, pénétré de l'esprit modéré de notre loi fondamentale, résista avec vigueur à l'intolérance de l'anarchie, et il protégea les prêtres et les temples catholiques, contre les passions de la basse et ignorante démocratie. S'il avait été assez faible pour céder à l'impulsion qu'on voulait lui donner, il aurait soulevé contre lui les fanatiques, blessé les croyances sincères des âmes pieuses, et relevé l'importance du clergé. Au contraire, par la sagesse de ses mesures, il a maintenu l'ordre, il a refoulé les prêtres dans l'intérieur de leurs églises, et l'indifférence générale est venue les punir de leur funeste ambition.
Depuis quelques années, il se joue une petite comédie à l'usage des simples, qui n'est pas sans intérêt. C'est ce qu'on appelle _la recrudescence de la foi_, ou _la renaissance du culte catholique_. Les journaux légitimistes embouchent tous les matins la trompette épique, pour nous annoncer l'approche d'un siècle monarchique et religieux; on court en foule aux sermons de l'abbé Lacordaire et autres grands convertisseurs; on badigeonne les églises, on bâtit des saintes chapelles, des couvents; on publie des revues catholiques, on fait des poëmes catholiques, des opéras catholiques, des romances catholiques; seulement on ne fait pas de miracles, et le plus grand de tous serait de nous faire accroire que tout ceci n'est pas une comédie. Les provinces suivent l'impulsion. Les couvents se relèvent sous un prétexte ou sous un autre; de nombreuses maisons d'éducation s'établissent sous la direction des prêtres ou de leurs adhérents; de tous côtés on entend dire: _On revient aux bons principes, on revient aux bonnes mœurs!_ Le gouvernement n'est pas étranger à ce mouvement, qu'il croit provenir du fond de la société. Nous croyons qu'il se trompe, et que tout ceci n'est qu'une petite réaction de bonne compagnie, comme il y en a si fréquemment en France. Il faut n'être pas sorti de Paris pour prendre au sérieux ce bourdonnement de quelques coteries.
Sans doute, quelques esprits élevés, indignés du misérable rôle qu'on fait jouer à la religion, dans le vaste mouvement de notre époque, voudraient élargir l'Église, et en faire le centre des progrès de l'avenir. Autour de ces hommes d'élite, se groupent beaucoup de jeunes artistes enthousiastes des grands monuments que nous a laissés le moyen-âge; et un plus grand nombre encore d'intelligences timorées, qui redoutent les changements, qui pensent que l'on a trop calomnié le clergé, et qui espèrent par la patience et la modération, le ramener à de meilleurs sentiments pour nos libertés. Ces vœux sont nobles, et nous serions les premiers à y souscrire, s'il nous était permis de croire qu'une société peut vivre par le mensonge. Mais pour se faire une idée de ce que nous pouvons attendre de ce clergé, il n'y a qu'à examiner sa conduite dans les pays de l'Europe où il est encore en possession de l'autorité. Voyez-le en Espagne; va-t-il au-devant d'une révolution inévitable pour en modérer les développements, et s'en faire le tuteur éclairé? Non, il alimente la guerre civile. En Portugal, il se fait le protecteur d'un misérable, d'un assassin. Voyez-le en Italie, où il brille de toute sa gloire! Couvert de tous les vices et de toutes les ignominies, paresseux, ignorant, luxurieux, abominable corrupteur du peuple le plus intelligent de l'Europe, il ne vit que de la misère publique, il n'existe que par l'oppression de sa patrie. Et la papauté, qu'a-t-elle dit du massacre des Grecs, de l'immolation de la Pologne? Elle a vu répandre à grands flots le sang de Jésus-Christ par un peuple barbare; elle a vu des villes en cendres, des prêtres massacrés, toute une grande nation chrétienne décimée par un cruel conquérant, sans sourciller, sans proférer une parole consolatrice, sans élever sa voix paternelle pour condamner tant d'assassinats politiques, tant d'abominations! Assise sur son trône apostolique, silencieuse sous sa triple couronne, elle a laissé se dérouler ce drame mémorable, se réjouissant de la chute de la liberté et du triomphe du despotisme!
Si le clergé français avait le moindre sentiment de sa position, s'il s'était laissé pénétrer par la plus petite idée de progrès, il le ferait voir dans la partie vitale de son ministère, dans la prédication. C'est par la prédication que le christianisme est arrivé à la conquête du monde; c'est par la prédication qu'il s'est mis en contact avec tous les peuples de la terre. Eh bien! écoutez un peu les prédicateurs français; que disent-ils à une grande nation, intelligente, industrieuse? ils lui parlent du diable et de ses tentations; que disent-ils à cette jeunesse ardente, généreuse, avide de tout connaître? ils l'entretiennent de la malice du serpent et de la vanité de la science; comment se posent-ils en face de ce prodigieux mouvement de l'esprit humain, de cet amour des arts qui pénètre dans toutes les classes, qui les rapproche et les purge des tendances haineuses et coupables? ils défendent aux filles de danser, de chanter, de dessiner! Comment voulez-vous qu'avec un pareil langage et de tels principes le clergé puisse acquérir de l'influence; il languit sous le poids du ridicule et de l'indifférence. Pourquoi ne descend-il des sublimes niaiseries de la théologie, pour pénétrer dans le cœur de la société, dans la famille? Pourquoi s'obstine-t-il à se clore dans l'étroite prison du péché catholique? Qu'il se plonge donc dans les mille douleurs de la vie du siècle, qu'il en étanche le sang qui coule de toutes parts, qu'il en glorifie les vertus; qu'il se fasse homme de chair et d'os comme nous, qu'il boive à la coupe de nos malheurs, qu'il devienne citoyen, qu'il s'arme d'une noble indignation contre les oppresseurs des peuples, soit qu'on les trouve dans les salons de l'aristocratie ou dans le tourbillon sanglant des émeutes; qu'il embrasse enfin la liberté, la liberté sainte qui l'éclairera de son flambeau et le protégera de son bras invincible: c'est l'unique moyen de salut qui lui reste.
La province, avec son bon sens, ne s'est laissé émouvoir ni par les hurlements de l'anarchie, ni par la religiosité de quelques badauds de Paris; elle ne veut ni d'un gouvernement de sans-culottes, ni de celui des capucins; elle marche constamment sur la grande route sociale de 89, travaillant, s'instruisant, désirant l'ordre et une liberté progressive; elle regarde d'un œil sévère le clergé catholique dont elle redoute l'influence; elle le laissera en paix tant qu'il restera dans les bornes de son ministère moral; mais il peut s'attendre à une vigoureuse résistance du jour où il voudra dominer. Le gouvernement de juillet fera bien de persévérer dans son système de modération: qu'il repousse toujours avec vigueur les tentatives intolérantes de la démocratie. Si le catholicisme doit se régénérer, ce que nous croyons désormais impossible, ce devra être l'œuvre des idées et de l'avenir. Un gouvernement doit protéger les symboles qu'on lui a confiés.
VII.
DE LA LITTÉRATURE.
Ce qui caractérise l'homme primitif et simple, c'est une vive et tranchante individualité, c'est un grand amour de sa personne, c'est un dédaigneux mépris pour tout phénomène qui ne part point de lui et qui n'aboutit pas à lui. Clos dans l'étroite enceinte de son _moi_, roi solitaire de sa conscience, il ignore tout, il vit dans une naïve béatitude, il prend les faits qui tourbillonnent autour de lui pour une modification de sa propre substance, pour un développement de sa personnalité. Tout respire, tout se meut, tout aime, souffre et pleure, et la vaste nature n'est pour l'homme primitif que le reflet de son image. Cependant il faut qu'il sorte de son enchantement, il faut qu'il s'arrache à sa propre contemplation, il faut qu'il s'éveille, qu'il marche, qu'il descende du trône de l'absolu, qu'il se range dans la chaîne des êtres, qu'il reconnaisse sa dépendance et sa misère. Par quel moyen s'accomplira cette palingénésie? Par la souffrance.--La souffrance frappe à la porte de l'aveugle personnalité; elle pénètre dans cet obscur sanctuaire, l'échauffe de son ardeur, l'éclaire de sa sainte lumière, brise l'égoïsme en mille éclats, et jette l'homme dans le sein de l'humanité.
Alors un cri immense remplit le monde! cri fatal que poussa l'homme à son réveil à la vie, et qui s'échappa des lèvres mourantes de Jésus-Christ! L'homme est chassé du paradis; il n'est plus nourri par la manne du Seigneur; il n'est plus couvert de son innocence; il vivra de son labeur dans l'espace et dans le temps. Il faut abandonner le jardin céleste et ses éternelles béatitudes; il court, il court, poursuivi par l'ange à la flamboyante épée, et il tombe sur la terre désolée.
De ce jour naquit l'art, l'art fils de la douleur.
Quel que soit le point de vue sous lequel on envisage l'origine de l'homme, il y a dû y avoir un moment suprême, un moment de réveil et d'épanouissement où, secouant les ombres qui enveloppaient son âme encore pleine de sérénité, il dut comprendre où et qui il était. En étendant les mains hors de son individualité, il dut se sentir toucher par des phénomènes dont il ignorait entièrement l'existence. Il fut sans doute bien étonné, bien surpris, l'homme, dans son aveugle fierté, de se voir arrêté par un fait extérieur, lui qui croyait le monde une extension de sa personnalité! Cependant il fallut avancer, il fallut vaincre l'obstacle, il fallut en prendre acte, et l'inscrire dans l'esprit humain comme un premier élément de la science. Qu'est-ce donc que la science? Le réveil du _moi_, et la guerre de l'humanité contre la nature.