Les partis politiques en Province

Part 5

Chapter 53,518 wordsPublic domain

L'ignorance de la petite bourgeoisie est un fait qui frappe tous les étrangers. Il est rare de trouver un marchand parlant sa langue, et encore plus qui l'écrive sans les fautes les plus grossières. A table d'hôte, en diligence, au spectacle, dans certains salons, vous rencontrez des hommes couverts d'un bel habit, singeant les bonnes manières, s'exprimant avec politesse; vous croyez pouvoir échanger quelques idées; mais vous êtes tiré de votre illusion par un de ces coups qui accusent une civilisation incomplète, et qui vous jettent dans un tout autre monde que celui où vous vous croyez.

C'est surtout dans l'histoire que cette ignorance est incroyable. Si on excepte Napoléon, dix à douze généraux, quelques orateurs de la révolution, quelques rois conquérants, la bourgeoisie actuelle ne sait pas une syllabe de l'histoire de la patrie; et si l'histoire ne consistait que dans une sèche nomenclature de noms et de dates, le mal de l'ignorer ne serait pas grand. Mais la connaissance véritable de l'histoire a une influence incalculable sur la moralité des peuples; elle élève la pensée, elle vous fait assister aux drames de l'humanité, elle inspire le respect du passé. En voyant toujours les mêmes passions, les mêmes catastrophes se reproduire de siècle en siècle, on se pénètre de cette idée, que, malgré la perfectibilité de l'esprit humain, il y a en lui quelque chose d'éternel, quelque chose d'inaltérable, que rien ne saurait modifier. Ignorer ce qui s'est passé avant nous, vivre tout entier sur les six pieds de terre que nous foulons, c'est de la bestialité, c'est le propre du vulgaire, qui puise dans cette ignorance un aliment à ses passions désordonnées. Aussi, moins un peuple connaît l'histoire, plus il est cruel dans ses révolutions.

Ce que la bourgeoisie actuelle comprend encore moins que l'histoire, ce sont les arts. Depuis quinze ans, on a fait des efforts incroyables pour remuer cette masse de lourds épiciers et pour lui donner un peu de mouvement social. La gravure a multiplié les chefs-d'œuvre, la librairie s'est épuisée en éditions à bon marché, le nombre des théâtres s'est accru; eh bien! ces efforts sont restés presque impuissants. La classe moyenne est persuadée que les arts ne sont bons qu'à amuser l'oisive opulence, qu'à réchauffer une vie blasée par les plaisirs, ou bien qu'à corrompre la jeunesse et à servir de coupable aliment à ses désordres. En ceci, elle se trompe comme en bien d'autres choses. Les arts, dont le but est la peinture de nos passions et la reproduction des merveilles de la nature, apportent à ceux qui les cultivent et les aiment, à l'homme isolé, au boutiquier, à l'homme spécial, des idées plus larges, des sentiments plus nobles. Ils injectent dans son âme engourdie un sang plus pur et plus généreux; ils vont le trouver dans sa mansarde, dans son trou, dans son fumier; ils le secouent, ils l'arrachent à la vie locale, à son égoïsme; ils agrandissent son esprit, ils échauffent son cœur. Alors l'existence prend un tout autre aspect. Nos sensations s'épurent, nos besoins s'ennoblissent, l'homme comprend mieux l'homme, ses joies et ses douleurs; sa sensibilité s'aiguise, ses mœurs se simplifient et s'améliorent. Au lieu d'aller au cabaret manger son argent et perdre la santé, il se plaît dans sa famille. Là, on se distrait à lire quelques pages d'un bon livre, à chanter une romance, et on se nourrit d'émotions douces, l'âme s'épanouit aux idées d'ordre et de liberté. En apprenant à analyser le mécanisme des sociétés, on comprend combien il est difficile de gouverner les hommes. Alors nous sommes plus justes pour ceux qui se vouent à ce pénible ministère; nous devenons moins exigeants et plus soumis aux lois de tout corps politique. Dans l'étude de l'histoire, nous acquérons l'idée consolante du progrès de l'humanité, et dans l'étude des arts et de la nature, celle de l'ineffable grandeur de Dieu.

Voilà ce qui manque à la classe moyenne de nos jours. Son intelligence est toute positive, ses jouissances grossières, ses besoins tout matériels: elle mène une existence lourde et monotone; pour elle, la vie est sans poésie et sans élégance. Quoique riche, elle aime peu la société; une ou deux fois par an, elle donnera un dîner, un bal; alors, on ouvre toutes les portes, on balaie toutes les chambres, on frotte, on nettoie, on fourbit tout, on étale la vaisselle, son linge, ses hardes; on fait une folle profusion de viandes, de vins et de liqueurs; puis, la journée finie et l'amour-propre satisfait, on remet tout à sa place; on ferme les portes, les jalousies, et durant le reste de l'année, on reste clos chez soi, comme l'escargot dans sa coquille. Qu'on ne dise pas que ce sont les défauts de la bourgeoisie de tous les temps et de tous les pays, on serait dans l'erreur: en Allemagne, en Italie, en Angleterre, la classe active, laborieuse, est aussi celle qui a le plus d'instruction. Dans ces pays, on n'est pas autorisé à être un ignare et un balourd parce qu'on vend de la toile. Le patriotisme, les sentiments élevés ne sont pas exclus de la boutique: allez à Vienne, à Berlin, à Dublin, à Londres, et vous trouverez des tailleurs, des cordonniers, des boulangers qui connaîtront l'histoire de leur pays, qui auront un esprit cultivé, qui sauront la musique et qui vous présenteront un mémoire écrit correctement.

Du moins, si avec ce manque d'éducation, si avec cette absence de bonnes manières et de sociabilité, la bourgeoisie française avait de la bonhomie et de la simplicité; si elle usait avec modération de son autorité, si elle était facile, indulgente; mais loin de là! Il n'y a pas de noblesse au monde plus orgueilleuse, plus insolente que cette aristocratie du comptoir! Avec ses mains calleuses, elle repousse impitoyablement tout ce qui cherche à s'égaler à elle. Humble, servile, lâchement complaisante avec les forts et les puissants, elle est hautaine, fière, cruelle même avec les faibles. Le peuple, et surtout le paysan français, est plein de respect et de soumission pour les intelligences supérieures à la sienne; le bourgeois, au contraire, méprise toutes les puissances morales; il n'admire que la force et la richesse; il sourit niaisement à la vue d'un poète, d'un peintre, d'un musicien; il les traite de fous, et il ne peut comprendre comment un état occupe et récompense ces hommes inutiles. Il faut vivre dans les provinces pour se faire une idée de la torpeur de la classe moyenne! tout ce qu'il y a de vie, de poésie et d'élans généreux lui est complètement étranger. Aussi, les hommes d'intelligence, les médecins, les avocats, les artistes en tout genre lui sont-ils tout-à-fait hostiles; car ils mourraient de faim s'ils n'avaient pour les soutenir et les comprendre le peuple et le parti royaliste.

Cependant, dans cette lourde intelligence de la bourgeoisie, dans ce cœur sans amour, au milieu de ces passions haineuses, de ces sentiments égoïstes et sans dignité, sous cette enveloppe grossière, sous ces formes communes, vit un élément de liberté d'une incroyable puissance: c'est la haine du catholicisme. Sans nous perdre dans d'interminables questions théologiques, sans discuter ici les principes sur lesquels repose la hiérarchie romaine, sans vouloir nier le bien qu'elle a pu faire dans un autre temps, disons-le hautement, la réforme de Luther est une grande époque pour la liberté des peuples; sa parole fit une large brèche au dogmatisme du moyen-âge, par où s'introduisit enfin la lumière de la raison. Mais c'est surtout aux philosophes du dix-huitième siècle qu'appartient la gloire impérissable d'avoir achevé cette œuvre d'émancipation. Ni l'ingrat Bonaparte, ni Châteaubriand, ni la restauration, ni trente ans d'une guerre furibonde, n'ont pu affaiblir l'influence du dix-huitième siècle. Voltaire, qu'on a tant maudit, Voltaire qu'on a pris corps à corps, Voltaire vit toujours au milieu des populations; il les anime toujours de sa mordante satire, il leur communique son rire irrésistible. C'est l'esprit de Voltaire qui a fait l'opposition de nos quinze dernières années; c'est lui qui poursuivait la restauration jusque sous la mître de l'évêque, et c'est l'esprit de Voltaire qui rendra impossible le retour de la domination cléricale. Cette bourgeoisie, si souple, si humble sous la main du pouvoir, est pleine de passions aussitôt qu'on lui parle de tentatives faites en faveur des prêtres. On pourrait peut-être suspendre la charte et proclamer la dictature, qu'elle laisserait faire momentanément; mais jamais elle ne consentira à courber la tête sous la hiérarchie romaine. La haine qu'elle porte au clergé catholique est profonde; c'est un élément suprême qui contient toute la grande révolution de 89.

Nous le redisons, la bourgeoisie n'a pas fait un pas hors du dix-huitième siècle; elle en a toutes les haines et tous les préjugés. Voltaire, Rousseau, Diderot sont aussi jeunes en province qu'ils l'étaient il y a cinquante ans. En cela, nous croyons que l'instinct de la classe moyenne la sert merveilleusement. La lutte est finie dans la haute sphère de l'intelligence, mais non pas dans les mœurs; malgré les coups que lui a portés la révolution et le texte de la charte, le clergé catholique ne se tient pas pour battu; c'est un ennemi irréconciliable de la liberté de conscience qu'il faut constamment surveiller. Dans les départements, il est tout aussi intolérant qu'il lui est permis de l'être; il mine ce qu'il n'ose attaquer de front; servile adulateur des adversaires des idées nouvelles, il écarte, il calomnie tous ceux qui s'opposent à ses tentatives d'envahissement. Aussi, la bourgeoisie ne s'y trompe pas! elle laisse faire et dire le gouvernement et quelques hommes avancés qui travaillent à une réconciliation; quant à elle, elle se tient sous les armes.

Tel est le tableau rigoureux, mais fidèle, de la bourgeoisie française de nos jours. Toutefois le progrès a pénétré dans cette classe, comme dans le reste de la société. Le fils de ce marchand enrichi a reçu une bonne éducation, il a été nourri dans des idées d'indépendance et de liberté. Il a l'expérience de nos malheurs; sa tête s'est fortifiée à nos orages, le siècle l'a porté dans ses entrailles. La jeunesse de la classe moyenne a des sentiments plus nobles, des besoins plus élevés que la famille qui lui donna le jour; elle sait allier la dignité au travail, l'élévation des idées aux tracasseries des affaires domestiques; elle comprend mieux la vie, surtout la vie d'un grand peuple. Que la dynastie de juillet y prenne garde, cette jeune bourgeoisie ne sera pas facile à intimider! elle n'a pas d'enthousiasme pour la monarchie; elle la défendra tant qu'elle la trouvera fidèle au principe de la souveraineté nationale, mais pas au-delà. Cette jeunesse est un élément de succès pour un gouvernement qui saura la comprendre, et une pierre d'attente d'un meilleur avenir.

V

DU PARTI RÉPUBLICAIN.

Le principe fondamental de toute société c'est l'harmonie, c'est la fusion des individualités en un tout homogène, d'où résulte l'ordre et le repos. L'unité sociale est un besoin si impérieux de la raison, que les législateurs de tous les peuples ont cherché à l'obtenir, même aux dépens de la liberté de l'homme. On abusa de ce principe comme dans ce monde on abuse de tout, et l'unité se changea en un despotisme intolérable. Ce n'est qu'après des siècles d'une expérience bien douloureuse, que l'humanité comprit enfin qu'on pouvait avoir l'ordre sans l'esclavage, et que le repos de la société n'exigeait pas le sacrifice absolu de l'indépendance des citoyens. Mais si l'unité est l'élément fondamental des sociétés humaines, la liberté est une flamme que Dieu alluma dans notre cœur, comme sur un autel sacré. La combinaison de ces deux éléments forme le grand art du législateur. Quand l'unité se transforme en despotisme, la liberté s'échappe par les fissures du corps politique, et en dévore les fondements.

Nous l'avons déjà dit, la volonté de l'homme est une puissance souveraine, qui n'a de supérieurs que Dieu et l'humanité. Aucun autre pouvoir ne saurait lui faire courber la tête, s'il n'a été sanctifié à ces sources éternelles de tout droit. Elle est si orgueilleuse, si peu obéissante, que tous les législateurs ne se sont occupés qu'à la fléchir, qu'à l'humilier, qu'à la soumettre au joug de la sociabilité. Lorsque Jésus apparut au monde, l'homme avait cruellement abusé de sa volonté. Il s'était immensément grandi, sa tête touchait au ciel, il avait tout foulé sous ses pas, et les nations n'étaient qu'un troupeau de victimes, servant de pâture à cinq ou six mille monstres. Le christianisme se pencha vers la terre; il pleura sur tant de misères, il se couvrit de cendres, il se frappa la poitrine, il prêcha l'humilité, l'abnégation, le sacrifice de la personnalité au devoir, de la domination à l'amour. Il expliqua l'origine de l'homme, et il trouva dans son orgueil la cause de sa chute et de son incroyable avilissement. Il montra le roi du monde, naissant dans une crèche, vivant pauvre, persécuté et subissant la mort ignominieuse des esclaves. Au bruit de ces étonnantes paroles, la volonté trébuche sur son piédestal; l'empire romain tombe avec un fracas épouvantable, et le genre humain est régénéré par quelques pêcheurs en guenilles.

Des débris de l'empire romain, il s'éleva un ordre social, complètement étranger à la civilisation antique, et dont la vigoureuse constitution a duré jusqu'à nos jours. Du haut de la chaire apostolique, le catholicisme harangua ces bandes innombrables de barbares qui s'étaient partagé les dépouilles de la ville éternelle: il se les attacha par sa puissante parole, et les fit asseoir sur le sol de l'Europe dévastée. Peu à peu la force brutale des peuplades du Nord s'assouplit sous la main rationnelle du clergé; un rayon de lumière pénétra ces esprits sauvages, qui finirent par s'agenouiller devant le symbole du Christ. Alors une étonnante hiérarchie organisa l'humanité; l'homme s'attacha à l'homme, le serf au seigneur, le seigneur au suzerain; les nations se soumirent au lien féodal, et la volonté individuelle disparut derrière l'autorité de l'Église.

Le dix-huitième siècle, qui ne voulait rien devoir au catholicisme, traversa le moyen-âge sans y jeter un regard, et courut jusqu'à l'antiquité pour y chercher le type de la nouvelle société qu'il voulait fonder. Dans l'introduction de cet ouvrage, nous avons déjà démontré dans quelles erreurs tombèrent ces grands philosophes; et comment, par une fatale préoccupation, ils laissèrent échapper le mot de l'antique sagesse. Ils considérèrent l'homme à travers une menteuse abstraction; ils le dépouillèrent de tous les éléments nouveaux qu'il avait reçus de quinze siècles d'histoire; et, l'élevant à une hauteur démesurée, ils le firent parler comme l'auteur du _Traité des Sensations_ anime sa statue. Séduits par leurs propres fictions, ils supposèrent l'existence d'une société absolument de la même manière que Condillac suppose la raison. La génération libérale de 1789 se divisait en deux branches bien distinctes: l'une qui se rattachait à l'histoire de la patrie, et qui acceptait en partie l'héritage du christianisme; l'autre qui, croyant l'humanité pervertie par les institutions féodales, voulait lui enlever son enveloppe séculaire, et croyait pouvoir la ramener à un état d'innocence primitive, qui n'a jamais existé que dans les fictions des poètes. La première voulait greffer le progrès sur le vieil édifice de la monarchie; la seconde prétendait passer la charrue sur le sol légal. Ces deux branches de la génération du dix-huitième siècle se partagèrent la révolution sous le nom de _Girondins_ et de _Montagnards_.

Tout progrès de l'esprit humain est provoqué par un besoin, par une douleur sociale; aucune amélioration n'a dû son origine à une pure philanthropie. C'est la faiblesse de la royauté, qui aida à l'émancipation des communes françaises; c'est l'intérêt bien entendu du propriétaire qui fit disparaître l'esclavage. Quand le mal est extirpé, alors on sanctifie le médecin, et on lui attribue une intention morale qui était loin de sa pensée. La révolution de 89 voulait surtout abolir les priviléges de l'aristocratie, et restreindre l'autorité royale qui protégeait ces abus. Pour arriver à cette fin, il fallait soulever la masse d'idées qui sanctionnaient ces usurpations, réveiller la volonté endormie par l'Église, et faire un appel à l'individualité. L'individualité est une force redoutable, excellente pour l'attaque et la conquête, mais qu'il est bien difficile d'arrêter, une fois lancée dans la carrière. Ce n'est qu'aux deux extrémités de l'échelle du monde, qu'elle peut jouir pleinement de l'exercice de son indépendance. Dans l'enfance des sociétés, et à leur plus haut point de perfection, toute l'époque intermédiaire est remplie d'une série d'événements, qui lui ont été plus ou moins favorables.

Imbus des erreurs du dix-huitième siècle sur la marche de l'esprit humain, les républicains de 93 ont reculé le progrès social, au point où l'avait laissé l'antiquité. Quand le républicain arrache son idée du sanctuaire pour l'offrir à l'adoration des hommes, il ne se demande pas si elle peut les contenir tous; il la pose à terre, et s'avance hardiment à l'accomplissement de son œuvre. Épris d'une sèche abstraction, il n'écoute pas les cris des malheureux qu'il broie sous sa massue; les yeux toujours fixés vers son étoile polaire, il ne prend garde ni à l'orage qui se prépare, ni aux écueils dont il est menacé; il jette à la mer ce qui gêne son esquif, et il file à travers l'Océan à la recherche du nouveau monde. Si on lui résiste, il dresse des échafauds; il étoufferait des nations entières dans son affreuse unité, qu'il se croirait un bienfaiteur de l'humanité. Pour lui, la société est une conception _faite à priori_, une vaste machine dont il combine les forces, dont il engraine les roues. Cela fait, il y met le citoyen, il le force à se tenir dans la position qui convient à la symétrie de son œuvre, coupant, tranchant tout ce qui fait saillie, tout ce qui dépasse les limites qu'il lui a plu de tracer. Il prend l'homme, il le pétrit d'une main rude, il le berce au bruit des tempêtes populaires; il l'exalte, il gonfle ses narines de l'amour de lui-même, puis il le promène à travers la foule sans crier, gare! Rempli de sa haute dignité d'homme, tout entier à son culte, il se croit obligé de repousser loin de lui les affections douces, les sentiments bienveillants qui font le charme de la vie. Avant tout, il est citoyen; ensuite il est père et fils. Aussi Saint-Just disait-il logiquement: La république doit être assise sur l'insensibilité.

Sous la monarchie catholique, il y avait un principe de subordination, qui ne peut exister ni dans la monarchie constitutionnelle, ni dans aucune république moderne. Le roi était consacré par la religion; son autorité émanait de la volonté de Dieu; elle était appuyée par le culte de l'église, et par les croyances des citoyens. Il y avait un sentiment honnête, humble, qui subordonnait les idées aux affections. Au contraire, le républicain qui se repose sur sa raison et ses droits, part de sa propre estime pour arriver à celle de la société, de son propre amour, pour aboutir à l'amour de ses concitoyens; car il est le premier anneau de la chaîne politique. L'égalité étant la base de sa morale, il doit se considérer comme la mesure parfaite de tout ce qui est du bien et du mal, il doit se croire le type de l'humanité. La soif de l'égalité absolue, qui au premier abord charme même les esprits réfléchis, dessèche l'âme de tout principe d'amour, et jette la perturbation dans nos sentiments les plus doux et les plus charitables. Au fond de cette égalité, il y a la haine de tout ce qui nous domine, de tout ce qui nous est supérieur, de tout ce qui nous dépasse. Nous désirons moins l'élévation des classes qui sont au-dessous de nous que l'abaissement de celles qui sont au-dessus, vertus, talents, beauté, gloire, tout nous alarme, tout nous irrite; l'égalité n'est que l'exaltation de nous-même, l'adoration de notre personnalité, la négation de la vie et du progrès; car la vie individuelle, comme la vie collective, n'est qu'une incessante aspiration à l'idéal.

Est-il rien de comparable à l'inquisition des démocraties? Aujourd'hui elles emprisonnent le sage qui les civilise, demain elles cassent le bras qui les a sauvées de l'ennemi, après-demain elles coulent du plomb dans la bouche d'un grand orateur! Vous n'ajouterez pas une corde aux sept cordes de la lyre nationale; vous porterez des guenilles, vous chasserez le poète qui chantera l'harmonie des sphères et la gloire des grands hommes: voilà le catéchisme des républiques. Saint-Just signalait comme ennemis de la république française les nobles, les prêtres, les médecins, les avocats, etc. La république n'a pas besoin de savants, disait-on, en envoyant _Lavoisier_ à la guillotine! C'est que les démocraties sont stationnaires, ennemies de tout progrès, de toute innovation, parce qu'elles craignent l'aristocratie de l'intelligence. La passion de l'égalité absolue pousse les esprits à une affreuse insubordination contre les sens communs; et l'obéissance, la modestie, l'amour sont étouffés par le mensonge du bien public. A l'époque de la révolution française, la fièvre de l'égalité avait tellement corrompu la raison, qu'on voulut déposséder Homère de son éternelle royauté, et nous faire accroire peut-être que ses divins poëmes étaient l'œuvre d'une société de sans-culottes!

L'égalité devant la loi est l'une des plus belles conquêtes de l'esprit humain; mais l'égalité absolue est une monstrueuse rêverie de quelques fous, de quelques bourreaux sophistes qui voudraient passer le niveau sur l'humanité, afin que rien ne pût s'élever au-dessus d'eux, et partager l'autorité qu'ils auraient usurpée. Sans préjuger ici de l'avenir de cette théorie, nous affirmons que de nos jours elle communique à l'homme une fausse grandeur, qu'elle le remplit d'un insupportable orgueil, qu'elle le dépouille des affections douces, bienveillantes, sociables, qu'elle le soulève contre les mœurs de son temps.