Les partis politiques en Province
Part 4
S'il est impossible de concevoir une nation sans supériorités sociales; si, malgré la plus ombrageuse égalité, il se forme toujours une indigne oligarchie qui usurpe la récompense du courage et de la vertu; il faut l'avouer, il n'y a que deux sortes de noblesse tolérables dans un état bien ordonné: celle que donne le mérite personnel, et celle qui résulte de l'illustration de la famille. L'homme capable, l'homme supérieur a bientôt compris la vie; fût-il le fils d'un chiffonnier, il a bientôt franchi l'existence animale pour s'élever à la vie de l'intelligence, à ce dévorant appétit des nobles choses. Au contraire, quelles que soient là fortune et l'instruction de l'homme médiocre, jamais il ne pourra assouplir son esprit et prendre goût aux mille détails d'une existence élevée, s'il ne l'a reçu au sein de la famille, s'il ne l'a sucé dans les baisers de sa mère. Rien ne peut suppléer aux divines inspirations de la maison paternelle, si ce n'est l'esprit. L'homme d'un mérite ordinaire, qu'on a élevé dans la bonne compagnie, et à qui on a inspiré le sentiment des choses honnêtes, se fait aisément pardonner sa médiocrité, qu'il sait cacher sous des formes polies. Il a contracté l'habitude de comprimer ses passions devant le monde; il devient l'homme agréable qu'on voit avec plaisir, et avec qui on aime à passer une heure de la journée.
Sans être poète, musicien, peintre, il aime assez les arts pour comprendre leurs chefs-d'œuvre et s'élever aux sentiments qu'ils expriment. Enfin, il a puisé dans sa première éducation cet amour de la famille, ce culte des aïeux, ce respect pour leur mémoire, ce goût délicat, qui se répandent sur toute sa personne, et qui s'y gravent comme un tatouage ineffaçable. Telles sont les qualités qui distinguent les légitimistes, du reste de la population française.
Malgré la révolution, le parti royaliste est encore très riche, et sa richesse est presque toute territoriale. Comme toutes les aristocraties, il aime le sol; soit parce qu'il est la source de sa puissance, soit parce que de tout temps il a été le signe de la capacité sociale, soit parce qu'il lui donne les moyens d'exercer un noble patronage. Le royaliste ne se livre pas aux chances de l'industrie; il vit de ses revenus et passe les trois quarts de l'année à la campagne. Depuis les événements de juillet, il s'occupe surtout d'agriculture. Pendant la restauration, les royalistes s'étaient rangés autour de l'autorité et lui servaient de rempart contre les libéraux. Dans les petites villes de province, dans les chefs-lieux de préfecture, il y avait des fêtes, des bals, des réunions, beaucoup de plaisirs. Depuis la dernière révolution, il n'y a plus de société en province. Si vous en exceptez le préfet, le général, le receveur général et quelques autres fonctionnaires qui, une ou deux fois par mois, ouvrent leur salon et reçoivent leurs subordonnés, vous ne trouverez en province d'autre société que celle du parti légitimiste. Ce n'est pas que les fortunes manquent dans le reste de la population; dans les villes de fabrique et de commerce, dans les ports de mer, il y a beaucoup d'aisance, de grandes richesses, contre lesquelles il serait impossible aux royalistes de lutter; cependant, il y a peu de réunions. Tel royaliste vit plus honorablement avec dix mille livres de rente que tel commerçant avec cinquante mille! Pourquoi donc? c'est qu'il est presque aussi difficile de savoir bien dépenser sa fortune que de l'acquérir; c'est que la vie a ses principes qui proviennent de certaines idées, de certaines habitudes, qui sont étrangères à la bourgeoisie. Lorsque le sentiment de l'individualité aristocratique n'est pas poussé jusqu'au mépris des autres hommes, il élève l'âme, il la vivifie, il lui inspire une noble fierté qui lui fait faire de grandes choses. Le long usage d'une fortune héréditaire accoutume l'esprit à une position élevée et aux devoirs qu'elle impose. On y contracte des besoins d'un ordre supérieur; on s'accoutume à des jouissances d'élite, à des plaisirs choisis; et l'habitude de se voir au-dessus des autres vous en ôte la surprise et l'insolence. On connaît le proverbe!
Telles sont aussi les qualités des légitimistes. Ils sont riches, ils sont accoutumés à l'être, et ils usent noblement de leur fortune. Ils ont des loisirs qu'ils consacrent aux plaisirs de la société; ils aiment l'étude, ils aiment les arts. Ils sont très unis, ils vivent beaucoup en famille, et, dans les relations particulières, ils ont ces sentiments chaleureux, ce dévouement, ces affections vives et constantes qui les distinguent comme parti politique. Fiers, arrogants même envers ceux qu'ils soupçonnent leur être contraires, ils sont bons, faciles, affables, humains pour leurs domestiques, leurs fermiers, et pour tous ceux qui se groupent autour de leur existence et qui acceptent leur patronage. Allez aux environs d'une grande propriété, causez avec les habitants de la campagne, et vous saurez de suite si c'est un royaliste ou un homme de l'empire qui habite le château! Nous avons recueilli à cet égard des faits étonnants! Les enfants sont élevés dans un respect religieux pour l'autorité paternelle et pour tous les degrés de la parenté. On leur apprend de bonne heure à aimer la vieillesse et à lui rendre les hommages qui lui sont dus, comme à une image de la légitimité sociale. L'instruction qu'on leur donne est sévère et variée; on les force à l'étude des langues vivantes, parce que les malheurs de la révolution leur ont appris quelle en était l'utilité. Ils aiment surtout l'étude de l'histoire, parce que l'histoire est le culte du passé, base de leur religion politique. En général, en province, il n'y a point de vie, point d'élan, point d'idéal hors de la société des royalistes. Le peintre, le musicien, l'artiste en tout genre, ne peut espérer réussir qu'auprès d'eux; seuls ils comprennent la vie élégante et la vie de l'intelligence, et seuls ils savent apprécier les œuvres qui servent à l'embellir.
Que veut aujourd'hui le parti légitimiste? Le retour de la branche aînée des Bourbons et la reconnaissance de son droit au gouvernement du pays, avec toutes les libertés, toutes les concessions que rendent nécessaires les progrès du siècle et de la nation. Ces vœux sont-ils sincères? En masse, les partis sont toujours vrais. On le voit, ce parti a singulièrement modifié ses doctrines depuis 1830! La légitimité n'est plus un droit divin; n'est plus une famille choisie par la main de Dieu pour gouverner un peuple jusqu'à la consommation des siècles; c'est un principe d'ordre et de conservation proclamé et reconnu de tous pour la prospérité générale et le bonheur de chacun. Ce n'est plus un principe invariable, éternel, fatal dans sa volonté: loin de là, il se prête aux circonstances, il se prête aux mœurs, il marche avec le temps, il progresse avec l'humanité. Au fond, ce n'est autre chose que le principe de la souveraineté nationale. C'est ainsi que les individus, les partis et les nations tirent de leurs blessures le baume qui les guérit et les régénère; c'est ainsi que l'esprit humain, comme le phénix, trouve la vie dans la mort.
En résumant en peu de mots les idées émises dans ce chapitre, en prenant un à un tous les partis qui depuis 89 divisent la France, en examinant les actes dont ils se glorifient, nous ne craignons pas d'assurer que les royalistes, considérés comme individus, sont souvent dignes de l'admiration du philosophe. Fermes dans leur foi, au milieu de l'incrédulité générale; fidèles à leurs serments, à une époque de mensonges et de roués; généreux, humains, charitables, dans un siècle d'égoïsme et de financiers; polis, élégants, honnêtes, en face d'une démocratie tranchante et sauvage; instruits, aimant les arts, sous la prépondérance d'une bourgeoisie lourde et grossière, les royalistes forment la classe la plus éclairée, la plus sociable et la plus avancée de la société française.
Pourquoi donc ce parti ne parviendrait-il à conquérir la France au profit de ses idées? A notre avis, deux éléments de sa moralité s'y opposent. Par son caractère aristocratique, il s'isole trop de la nation et contrarie la tendance de notre époque vers l'égalité politique; par son élément catholique, il est contraire à la marche de l'esprit humain, qui voulant la légalité de toutes les croyances, a renoncé pour toujours à la tutelle du prêtre.
IV.
DE LA BOURGEOISIE.
Dans les siècles primitifs de l'humanité, la terre était le partage de quelques êtres qui les premiers en avaient pris possession. Guidés par l'égoïsme, ces patriarches, ces héros constituèrent la société au profit de leur famille, et tracèrent autour de la propriété un cercle fatal qu'il n'était pas permis de franchir. Cependant les hommes se multiplièrent, et à mesure qu'ils arrivaient à la vie, ils frappaient aux portes de la société qu'ils trouvaient closes. Repoussés par la force, ces hommes s'agglomérèrent en dehors de la propriété, et devinrent les instruments de la puissance, les jouets de ses caprices. Puis quelques esclaves, émancipés par la reconnaissance de leur maître, s'assirent à côté du château seigneurial, et à l'aide d'un pécul qu'avait amassé leur sévère économie, ils posèrent les fondements d'une société nouvelle, qui, s'agrandissant de siècle en siècle, finit par envelopper le donjon des patriciens.
La bourgeoisie française est la plus jeune de l'Europe. Au douzième siècle, s'épanouirent au milieu des municipes romains ces belles républiques italiennes qui contenaient une population active, d'une rare aptitude aux affaires positives de la vie. Rien n'est comparable à la bourgeoisie italienne du moyen-âge! elle possédait deux faces de la pensée humaine, qu'on voit rarement réunies ensemble: la finesse égoïste du marchand et l'instinct de l'idéal. Malgré les nombreux systèmes qui se sont exercés à nous expliquer la naissance des communes françaises, et le développement de la classe moyenne sous la tutelle de nos rois, il est incontestable que la bourgeoisie de nos jours ne date que du dix-huitième siècle. Un des plus beaux caractères des temps modernes, Mme Rolland, nous a laissé, dans ses immortels Mémoires, écrits en attendant la guillotine, une peinture simple et vraie des mœurs et des besoins de la bourgeoisie avant la révolution. Au dix-huitième siècle, la classe moyenne était arrivée à cet état de maturité sociale qui la rend importune à la minorité satisfaite. Elle avait de l'aisance, des lumières; toutes les illustrations étaient dans ses rangs. Laborieuse, économe, modeste, sans luxe et sans dettes, elle n'était rien dans la société légale. La monarchie française était fille du catholicisme; on ne pouvait toucher à l'une sans toucher à l'autre; l'impeccabilité des pontifes avait consacré l'irresponsabilité des rois. Pour borner la volonté royale, il fallait d'abord ébranler l'infaillibilité papale; on ne pouvait proclamer la souveraineté des nations sans proclamer celle des consciences. La bourgeoisie avait des chefs trop habiles pour s'y tromper; elle attaqua l'Église.
Pour qu'une révolution politique soit utile, il faut qu'elle ne dépasse pas les lumières de ceux qui la sollicitent. La liberté ne doit satisfaire que des besoins impérieux et légitimes, et non pas exciter de coupables désirs. Qu'importe au barbare la liberté de la presse? qu'importe à l'ouvrier pauvre et ignorant le droit d'être envoyé à la chambre des députés? Tant que la révolution fut guidée par la main de la classe moyenne, elle resta pure et sainte. Mais après la chute des girondins, ces illustres représentants de la bourgeoisie du dix-huitième siècle, la France devint le vaste charnier des bourreaux de la Montagne.
Ce qui de nos jours fait le fond de la classe moyenne, c'est la génération révolutionnaire de 89. Élevée au milieu des émeutes, dans le tumulte des camps, privée de l'inappréciable éducation de la famille, ayant traversé une des époques les plus orageuses de l'histoire, fatiguée de sa longue course, saturée de doctrines sociales, elle veut le repos. Vainement vous lui criez de prendre haleine et de se remettre en route; elle veut jouir enfin du bien-être si chèrement acquis. Elle a vu tant de changements, tant d'innovations; on lui a donné tant de constitutions, tant de préfaces sociales, que la tête lui en tourne. Elle veut s'arrêter, poser la main sur quelque chose de solide qui résiste à l'orage. D'ailleurs, la classe moyenne fait comme l'aristocratie, elle condamne les moyens dont elle s'est servie pour arriver à l'émancipation politique; elle proclame l'ordre, c'est-à-dire le respect de ses priviléges. Dans l'immense atelier social de la révolution de 89, la classe moyenne n'a pris que deux éléments: la monarchie et la souveraineté nationale.
Depuis cinquante ans, nous sommes gouvernés par les partis extrêmes de la société. D'abord la basse démocratie s'empare de la révolution de 89 et jette la France déguenillée aux pieds de Napoléon; l'empire exalte les passions guerrières et courbe la nation sous le despotisme du sabre; puis la restauration nous amène ses capucins et ses talons rouges. Mais cette grande masse de citoyens laborieux, cette masse active, intelligente, la force des peuples; cette classe moyenne, honnête, économe, paisible, centre de l'humanité où tout aboutit, d'où tout dérive; cette bourgeoisie, fille de la liberté, composée de tous les talents, de toutes les capacités, de toutes les industries, qui aime l'ordre et la paix; cette bourgeoisie française qui donna le jour à la philosophie du dix-huitième siècle, quand aura-t-elle un gouvernement digne d'elle? N'est-il pas temps de se dépouiller de la vanité des conquêtes, de refouler ses passions haineuses et dominatrices, pour rentrer dans la véritable nationalité? N'est-il pas temps qu'un pouvoir véritablement national et modérateur plante son étendard au cœur de la patrie, et nous délivre une bonne fois de l'aristocratie féodale et des rêveries d'une poignée de factieux de vingt ans? Telle a été la pensée des hommes de 1830, de ceux qui se sont groupés autour de la royauté nouvelle, et qui l'ont escortée dans sa pénible mission.
Cette pensée est grande, juste, et l'histoire honorera le nom de ceux qui l'ont aperçue, et qui ont eu le courage de la défendre. La bourgeoisie avait été opprimée par tous les pouvoirs qui ont pesé sur la France. Elle avait en horreur 93, dont elle avait été la victime; elle avait abandonné l'empire, qui l'avait ruinée par ses guerres; elle venait de renverser la restauration, qui voulait la ramener à la féodalité. Il était donc éminemment politique, éminemment sage que le gouvernement de 1830 cherchât l'appui de la bourgeoisie, et se fit l'expression de ses besoins. D'ailleurs la nation était divisée en plusieurs partis, tous animés de passions véhémentes et exclusives, dont aucune n'avait la majorité. La bourgeoisie était la base commune de ces individualités sociales. Elle partageait leurs nobles désirs, qu'elle tempérait par son bon sens et son amour de la paix. Avec les républicains, elle voulait la liberté; avec les bonapartistes, la gloire de la France; et avec les royalistes, une magistrature héréditaire. En la prenant pour l'élément fondamental du nouvel ordre de choses, on pouvait espérer de calmer tous les partis, de les dominer par une force imposante, et de mettre un terme aux révolutions du monde.
Il n'y a de durable que ce qui est vrai. Tout fait moral, dont on exagère les proportions, grandit un moment pour périr aussitôt. Si vous vous étiez servi de la bourgeoisie pour faire la police de l'intérieur, pour disperser les émeutes et punir les factions; si vous en aviez fait une garde conservatrice de la propriété, et des vérités sociales reconnues de tous, vous en auriez fait une phalange invincible. Mais vous avez remué ses passions, vous avez excité ses cupides désirs; vous lui avez donné de l'ambition, vous l'avez soulevée contre le peuple; vous lui avez fait peur en lui faisant accroire qu'on en voulait à sa fortune; vous avez armé sa poltronnerie d'un fusil, et l'avez lancée sur la place publique. Puis vous l'avez chamarrée de cordons, et vous avez souffert qu'elle humiliât la nation par sa couardise et son ignorance. Voilà la faute, faute immense! Quelles que soient les amères déceptions qu'ait fait éprouver aux cœurs généreux la révolution de 1830, il est facile de défendre la royauté de juillet dans son action intérieure. On peut louer la justesse de son coup d'œil dans l'étude des besoins de la nation, sa vigueur dans la répression des désordres, sa modération après ses nombreuses victoires sur les factions armées pour sa ruine, la constance de ses principes au milieu des hurlements des partis et du sang des émeutes.
Mais comment approuver le rôle qu'on a fait jouer à la France, à l'égard de l'Europe! Comment ne pas s'indigner à ce lâche abandon de l'amitié des peuples! Comment ne pas flétrir des paroles les plus acerbes l'ignoble poltronnerie du gouvernement d'une nation grande et libre, qui s'agenouille devant le plus petit pacha de la sainte-alliance! qui souffre sans mot dire qu'on égorge ses alliés, qui ferme l'oreille aux cris de ces infortunés implorant son secours, et qu'il laisse expirer en maudissant le nom de la France! Que dire d'un gouvernement qui supporte les plus sanglants outrages, à qui on crache au visage, qui s'essuie sans proférer une plainte, et qui finit par se faire le délateur de la liberté et le sbire du despotisme! Non, depuis deux cents ans, aucune dynastie, aucun gouvernement n'est arrivé au pouvoir dans des circonstances plus favorables. Louis XIV arracha la France au bourbier de la fronde; Louis XV la reçut épuisée par les guerres et le faste de son aïeul; et son successeur la trouva ruinée par Louis XV et ses ruffiants, et grosse d'une révolution qui lui coûta la vie. Puis Napoléon la ramassa dans la fange où l'avait laissée tomber le Directoire, et il la lègue aux Bourbons couverte d'un million de soldats étrangers. Vous seuls, hommes de juillet, avez reçu la France forte, riche, glorieuse et libre, et toute prête à faire la loi au monde, si elle avait eu des chefs dignes de son courage. Mais vous avez refoulé son ardeur sublime; vous avez ridiculisé les nobles passions; vous avez soufflé dans son âme généreuse votre haleine empoisonnée, et vous l'avez remplie d'un froid mortel, d'un égoïsme dégoûtant, d'une lâche sensualité qui soulève le cœur et attriste la pensée!
Toutefois, prenez-y garde! ce n'est pas impunément qu'on s'écarte des principes sur lesquels repose l'individualité des peuples. De nos jours, la France est le verbe de l'esprit humain, et l'organe des progrès du monde; c'est à ce titre qu'elle est grande et forte. En écoutant servilement la bourgeoisie, vous avez fait de la révolution sociale de 1830 une misérable péripétie de ménage; vous avez mutilé un fait général; vous avez isolé la France de ses alliés naturels, et vous avez compromis son indépendance. Mais gardez-vous cependant de vous fier à la bourgeoisie. Dans une guerre malheureuse, elle rentrerait dans son échoppe et vous abandonnerait à l'ennemi. Rappelez-vous bien que la bourgeoisie puissante à la Convention, laissa périr la Gironde, et qu'elle livra la patrie au couteau des Montagnards.
Lorsqu'une pensée apparaît au monde, elle a, comme l'individu, comme la nation en qui elle se développe, son enfance, sa puberté et sa vieillesse. Dans l'histoire de l'esprit humain, ces trois époques de la vie d'une idée correspondent à la poésie, à la prose et à la science; et dans celle de l'humanité, au peuple, à la bourgeoisie, à l'aristocratie. La bourgeoisie est l'anneau intermédiaire des deux points extrêmes de la civilisation. La pensée est une dans sa source, mais elle subit toutes les modifications de la vie extérieure. Conséquemment, chaque individu, chaque nation, chaque classe doit puiser dans les faits qui l'entourent, un genre d'esprit particulier. Or, qu'est-ce qui caractérise la bourgeoisie? le travail, l'ordre, l'économie minutieuse, l'amour des détails, et cette grosse finesse qui ne va ni très haut, ni très bas, qui s'exerce à l'appréciation des intérêts personnels, et que vulgairement on appelle bon sens. Vivant toujours sur le même point, s'agitant dans une sphère étroite, épuisant son existence à combiner des faits presque imperceptibles, les idées du bourgeois ne dépassent pas les objets avec lesquels il vit. Il entend assez bien l'économie de sa famille, la police de ses rues, l'administration de sa commune, balayer le devant de sa boutique et faire la charité sur le palier de sa porte; mais il s'élève difficilement jusqu'au gouvernement d'un grand empire, jusqu'à la dignité d'une grande nation; le bourgeois est l'homme de la localité, de la commune, et rien de plus. Emancipée de hier, la bourgeoisie n'a plus les sentiments du peuple, sa générosité, son courage, sa foi naïve, cette noble poésie du cœur qui soulève le monde, et fait des miracles; et cependant elle n'a pas encore l'élégance, l'élévation, la culture, le calme et l'unité d'esprit qui distinguent l'aristocratie. Pressée entre ces deux puissances, la bourgeoisie ne possède ni l'ignorance soumise et respectueuse de la première, ni les lumières et l'urbanité de la seconde. Parvenue à la propriété par un travail opiniâtre et une économie de tous les jours, la classe moyenne actuelle ne comprend ni le dévouement et la sympathie du peuple, ni la charité protectrice de l'aristocratie. Timide, soupçonneuse, elle ne voit que le fait matériel; elle se tient terre à terre, craint le mouvement, et ne se hasarde à marcher que lorsqu'elle est sûre du terrain sur lequel elle se pose. Avec le gouvernement de l'aristocratie, vous avez le culte du passé et un vif sentiment de nationalité; avec celui du peuple, une incessante aspiration à l'avenir, le mouvement, le progrès, la vie; mais la bourgeoisie n'est que l'expression stationnaire du présent.
La bourgeoisie française est née d'hier; elle a encore les pieds pleins de fange et les mains ensanglantées, que déjà elle trône du haut de son échoppe délabrée et se demande: qu'est-ce que le peuple? On pourrait croire qu'ayant été opprimée par la noblesse, la classe moyenne a dû apprendre dans ses propres malheurs à compatir aux malheurs des autres; qu'ayant combattu avec le peuple, elle voudra partager avec lui la liberté conquise; qu'elle sera douce, affable, sans prétention, sans morgue, et pardonnera facilement des fautes dont elle a donné l'exemple! Mais telle n'est pas la marche éternelle du cœur humain. La classe moyenne qui, en attaquant le gouvernement de la minorité nobiliaire, avait fait un appel énergique à tous les intérêts, et qui avait pris pour cri de ralliement: _Liberté générale!_ après le combat, d'une main liberticide, elle repoussa hors de la cité légale le peuple qui la suivait en chantant victoire! et elle traça autour de sa personnalité égoïste un cercle imposteur, en disant: _Ici finit la révolution, ici s'arrête le mouvement!_
Voyez-la, elle s'isole de la nation! elle craint la foule, le hâle populaire! elle se dandine et se perche sur ses sabots, comme le courtisan sur ses talons rouges! elle se grime, elle lâche ces phrases gouvernementales: _Il faut un frein au peuple! Tout le monde ne peut pas commander! Chacun doit rester à sa place!_ Interrogez le meunier enrichi, il ne sait plus ce que c'est qu'un moulin; l'épicier ne connaît plus le prix du sucre; celui-ci ne voit pas son voisin, parce qu'il doit sa fortune à un sac de blé, et que l'autre doit la sienne à une fournée de pain.