Les partis politiques en Province

Part 8

Chapter 83,505 wordsPublic domain

Les révolutions politiques ne se font que par le peuple. Il faut ses passions énergiques et désintéressées pour renverser un fait existant. Aussi, dans toute perturbation sociale, il y a un élément populaire qui survit à l'orage, comme une dernière vague de la mer agitée; car, bien que les masses aient un but commun, la destruction de ce qui est, cependant chaque individu a une passion secrète qui l'aiguillonne et qu'il se propose de satisfaire. La grande difficulté des révolutions après la victoire, c'est d'arrêter cet élément populaire, c'est de le contenir et de lui tracer un lit dans la nouvelle société. S'il déborde, il amène l'anarchie; si on le comprime avec rigueur, la révolution rétrograde et perd sa moralité. Or, la passion est aux mouvements littéraires ce que le peuple est aux mouvements politiques. Il faut la réveiller de son assoupissement; il faut s'en servir, parce qu'elle est la source des œuvres puissantes et durables; mais, après le premier élan, il faut se hâter de la soumettre au contrôle des mœurs et de la raison.

Il y a trois instants bien marqués dans la vie d'une idée: celui de sa naissance, où, pleine de jeunesse et de poésie, elle s'échappe de l'intelligence et vient s'asseoir dans le monde positif, sans vouloir déplacer celles qui l'ont précédée; en second lieu, la résistance qu'elle éprouve de la part des vieilles idées qui, déjà en possession des croyances de la société, voudraient s'y maintenir exclusivement; et enfin, le moment de sa victoire, où, donnant un démenti à la modération que d'abord elle avait affichée, elle veut à son tour la domination absolue. Dans la révolution française, ces trois époques correspondent à l'Assemblée constituante, à la législative et à la Convention nationale.

Au commencement du dix-neuvième siècle, l'école classique n'était plus qu'une forme vide, un masque grimaçant qui couvrait un squelette. Une douzaine de médiocrités bavardes se traînaient sur l'ornière tracée par les dix-septième et dix-huitième siècles, et donnaient leurs rapsodies sans valeur pour la quintessence du bon goût. Cette postérité rachitique des grands écrivains de Louis XIV arrêtait au passage toutes les gloires naissantes, tous ceux qui, pleins de jeunesse et d'avenir, ne s'inclinaient pas devant les dieux éreintés du Parnasse homérique. Excepté deux révolutionnaires, madame de Staël et Châteaubriand, qui passèrent en fraude, tout le reste était sans originalité et sans vie. En face d'une telle rivale, qui ne se soutenait que par le prestige du passé et l'appui de l'autorité, l'école romantique débuta, comme la Constituante, par une magnifique proclamation des droits de l'esprit humain. D'abord, elle ne voulut que revendiquer sa place au foyer commun; mais tout aussitôt elle prétendit être la seule expression du vrai et du beau; elle fit un appel à la passion, et, ouvrant les cent portes du cœur, elle dit à tous les sentiments qui s'y trouvaient captifs: _Déployez vos ailes, allez, voyez et créez._ Alors ce fut un beau moment! tous les visages rayonnaient, toutes les âmes s'épanouissaient au souffle de l'espérance. La royauté scolastique fut renversée, ses symboles foulés aux pieds: plus d'entraves, plus de stupides classifications; la liberté dans les œuvres de la pensée comme dans la société. L'art se dépouille tout-à-coup de son faste et de sa morgue; il déserte les salons de l'aristocratie, il déchire le code de l'unité classique; libre, varié, plein de miséricorde, il va chercher dans la chaumière la larme populaire, dans l'échoppe le rire pantagruélique du bourgeois, la grâce et la finesse dans l'antichambre du courtisan. Profond, moral, multiple comme la destinée de l'homme, où se réunissent les teintes les plus tranchées, il parcourt les places publiques, s'insinue dans les masses, nous raconte les désirs, les pleurs de cette pauvre humanité si faible, si forte, si grande, si petite, si gaie, si triste, et tout cela dans le même jour, dans la même heure, dans le même instant!

Mais après ses préfaces et ses fastueuses constitutions; après avoir tout détruit, tout nié et tout promis; après avoir heureusement franchi les deux premières périodes de la pensée révolutionnaire, l'école nouvelle fut entraînée au désordre, à l'anarchie, terme fatal de tout grand mouvement. Voyant sa rivale succomber sous le poids de ses mille préceptes, elle pensa qu'il n'y avait d'avenir que dans la spontanéité. Ne vous embarrassez ni des Grecs, ni des Romains, ni de Racine, ni de Voltaire, dit-elle à la jeunesse; le passé est usé, il faut du nouveau à une société nouvelle; laissez là _Boileau_, La Harpe et les innombrables législateurs d'une littérature qui n'en peut plus et qui expire; consultez votre génie, et laissez-vous aller à l'inspiration du ciel. Alors chacun se mit à écrire, chacun eut son type, son genre, son style à lui, qui n'était compris que de lui. On retroussa ses cheveux, on découvrit son front, on se laissa pousser la barbe, on prit une attitude superbe, et l'on se dit: _Moi, je suis le dieu de la poésie héroïque! toi, celui du drame! etc._ Puis l'imagination, abandonnée à elle-même, court, effrénée, écumante, bouleversant tout de son souffle de feu, le ciel, la terre, les dieux et les démons. Tout parle, tout agit, tout se coudoie, dans ce pandémonium, dans cette vaste orgie de l'esprit, les rois et les gueux, les anges et les bourreaux. Ce furent des cris, des gémissements, des rires féroces, des hurlements infernaux; alors ce fut la passion ignoble, épuisée, dégoûtante, soûle, se traînant dans la fange; ce fut le 93 de la littérature.

Le vaste mouvement littéraire de la restauration se subdivisait en trois tendances particulières, qui, réunies ensemble, complétaient l'expression de la France, et par conséquent, de l'Europe. La première, que j'appellerai panthéiste, avait pour chef V. Hugo; la seconde, catholique et religieuse, était représentée par Lamartine; et la troisième, purement nationale, était dirigée par Béranger. Derrière ces trois grands poètes marchait un nombre infini d'hommes de talents, qui leur servaient de rapsodes, et qui répandaient en petite monnaie la substance de leurs idées. Ces trois tendances, ces trois courants de la pensée française, n'étaient pas le fait des trois hommes qui les dirigeaient; non, car ils avaient surgi avec le siècle qui nous entraîne. V. Hugo prêta sa voix magnifique à cette haute impartialité qui caractérise notre époque, à ce besoin irrésistible de l'esprit humain de se répandre au dehors, de franchir la barrière de la nationalité, d'interroger tous les peuples et tous les âges; à cette fièvre qui nous pousse à quitter notre Europe bavarde et prosaïque pour courir le monde et les déserts, et pour aller retremper la poésie dans les feux de l'Orient qui, accroupi et silencieux devant l'avenir, nous cache encore l'histoire primitive de l'humanité. Lamartine se fit le tendre consolateur des âmes pieuses, timides et saintes qui, brisées par la tempête révolutionnaire et l'incrédulité, cherchaient un refuge dans le sein de Jésus-Christ. Quant à Béranger, il marcha sur la grande route sociale de 89, il se fit le barde immortel de cette classe moyenne, fille de la philosophie du 18e siècle; il chanta ses douleurs et ses espérances, et la conduisit victorieuse jusqu'à la révolution de 1830.

Ainsi donc, ces trois grands écrivains, avec l'armée de leurs disciples, sont les interprètes de trois tendances sociales qui, réunies ensemble, forment la base de la moralité du dix-neuvième siècle. Ils ne sont forts, ils n'ont trouvé d'écho dans la nation que parce qu'ils sont sa parole vivante, et c'est à ce titre qu'ils intéresseront l'avenir. Ces faits confirment pleinement nos idées sur l'art, qui n'est et ne peut être que l'expression des souffrances et des désirs d'un peuple. _L'art pour l'art_ est une monstruosité, la négation de la volonté et de la moralité, l'intronisation de l'égoïsme dans ce qu'il y a de plus pur et de plus saint, dans la pensée de l'homme. Qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas, qu'il en ait conscience ou non, l'artiste obéit toujours aux impulsions de son temps et en retrace l'image. Homère, Virgile, le Tasse, Racine, aussi bien que Voltaire, Lamartine, Hugo et Béranger, sont des témoignages immortels de leur époque, des pages du passé; voilà pourquoi l'art est de l'histoire. Même dans ses productions les plus capricieuses et les plus naïves, l'esprit humain est soumis à cette loi, et pour qui sait lire dans les œuvres de l'art, il voit la renaissance dans une salière de Benvenuto Cellini, aussi bien que dans un tableau de Raphaël; et le dix-neuvième siècle aussi bien dans une symphonie de Beethoven que dans une caricature de Charlet. Sans doute, si l'artiste subit l'influence de ses contemporains, c'est à sa manière. Il puise, il est vrai, dans son siècle les sentiments et les passions qui l'inspirent; mais il les dégage de la fange qui les enveloppe, il les purifie et les élève à l'état d'idées: c'est ainsi qu'ils parviennent à la postérité. Aussi, dans une œuvre d'art, il y a deux éléments: ce qui est général, et ce qui est particulier, l'élément éternel et l'élément local.

Le mouvement littéraire de la restauration fut à l'art, ce qu'avait été à la société la grande révolution de 89: la destruction des vieilles classifications, et le réveil de la spontanéité. L'esprit humain est de sa nature parfaitement logique, il va toujours jusqu'au bout de l'idée qui le préoccupe. Il était donc impossible, qu'après la tempête qui bouleversa la cité et la reconstruisit sur de nouvelles bases, l'art restât ce qu'il était avant cet ouragan. Il fallait de toute nécessité que la pensée sociale se complétât, et que la littérature répondît aux besoins d'un peuple nouveau: la révolution littéraire fut le complément fatal de la révolution politique. Aussi leur marche et leur progression furent-elles presque identiques. Généreuse et modérée à son début, l'école romantique ne demandait que la liberté de vivre, et s'inclinait avec respect devant les monuments du passé. Mais cela ne dura guère, et bientôt on la vit secouer le joug de toute tradition, porter la hache sur l'image des dieux adorés, et joncher le sol de leurs débris. Alors ce ne fut plus qu'une émeute de polissons de vingt ans insultant à la pudeur publique et au sens commun, par les enfantements monstrueux d'une pensée furibonde et sans contrôle. Cette littérature déguenillée et sans retenue fut à l'art, ce que le sans-culottisme avait été à la société civile, un mensonge à la morale et à la tendance grave et civilisatrice du dix-neuvième siècle.

En effet, a-t-on jamais menti plus effrontément à un siècle de lumières! C'est en face d'une société grave qui veut la liberté et le repos; c'est en face d'une nation sensée lasse de troubles et de guerres civiles, qui exige de l'ordre dans les mœurs et dans les lois, qu'une poignée d'énergumènes nous peignent leurs orgies, leurs pochades de bas lieu, leurs flibustiers, leurs empoisonneurs! Y a-t-il un dissipateur, un jeune homme échappé de la maison paternelle, chassé pour son inconduite d'une administration, d'un atelier, d'un régiment, sans spécialité, sans instruction, incapable d'aucune occupation honnête, livré à la débauche, à la paresse et à la misère, il se fait écrivain. Il fait des romans, des nouvelles, des vaudevilles, des feuilletons, et régente la société qui n'a pas voulu de lui. Il nous donne ses besoins cyniques, ses mœurs crapuleuses, sa vie désordonnée, son exaltation d'ivrogne, pour la peinture d'un grand peuple rempli de bon sens et de probité! Que signifie la littérature actuelle? Est-elle l'expression avancée des masses que comprime la légalité politique, est-elle le cri de quelque noble douleur écrasée par la main calleuse de la bourgeoisie qui nous gouverne, ou plutôt la voix accusatrice de la liberté européenne, immolée à l'intérêt des rois? non: c'est l'enfant du caprice et de l'irréflexion. Elle n'a ni but, ni ensemble, elle erre au hasard sans dieu et sans autel; c'est une armée sans discipline, une cohue d'individualités poussant des hourras étourdissants.

Oui, sachez-le bien! Vous n'êtes que les obscurs historiographes de quelques coteries parisiennes et des passions factices d'une grande ville depuis long-temps en révolution. Vous êtes l'écho tardif d'un passé sanglant et horrible. Votre gloire éphémère qu'on exalte dans certains journaux et dans certaines coulisses de la capitale, n'a pu supporter le grand jour. La province dont vous vous êtes tant moqués, la province n'a pas voulu de vous; son rare bon sens que vous qualifiez de bêtise, a su repousser les doctrines réchauffées de la Montagne, et la forme littéraire qui en faisait le pendant. Elle est restée fidèle au principe social de 89, et aux grands écrivains qui honorent la nation. Vos œuvres avortées qui remplissent les cabinets de lecture et qui sont l'aliment corrupteur de quelques femmelettes, de quelques niais oisifs, n'ont pu pénétrer dans la bibliothèque des hommes éclairés qui ont du calme et de la portée dans l'esprit.

Mais consolons-nous, la réaction a commencé dans toutes les parties de la pensée publique. Tout le monde sent à présent qu'il y a assez de décombres, assez de ruines, et que le progrès n'ayant plus rien qui le gêne, peut facilement se mettre à l'œuvre. L'art ainsi que la société est une table rase, où il n'y a plus rien à effacer. L'école dite romantique a fait son temps, elle a accompli sa mission, elle a complété la grande révolution sociale de 89, elle a proclamé la liberté dans les productions de l'esprit, comme la dernière l'avait introduite dans la vie politique. Sachons lui gré de ses efforts, reconnaissons l'utilité de son labeur, mais déposons le mousquet de l'insurrection, et jouissons de la liberté conquise. Une génération d'esprits graves s'élève, qui veut s'arracher à cette atmosphère de tempêtes et d'orages, et qui comprend qu'on ne peut désormais arriver au progrès que par une patience laborieuse. En facilitant l'émancipation intellectuelle des provinces, en élargissant le cercle de la vie communale, Paris se dégorgera de cette population immense de mauvais écrivains, de ces troupeaux de repoussantes médiocrités qui embarrassent toutes les voies, et assourdissent le gouvernement des cris de leur indigence. Ces hommes, rebuts de toutes les industries et de toutes les spécialités, accourus des quatre-vingt-six départements, misérables, paresseux, couverts de dettes, s'y constituent les organes de l'opinion publique, et les moralistes de la nation. Formant des espèces de bandes de candottieri, toujours au service du plus offrant, ils n'ont de conscience que celle du libraire ou du journal qui les paie. Ce sont eux qui, sans autre mérite qu'une pauvre facilité à faire des phrases, jugent le peintre, le sculpteur, le musicien, se font les dispensateurs de la gloire, et peuplent la France de ces livres sans vérité, avortons où l'indécence le dispute à l'ineptie.

Désormais, il faut que les écrivains consciencieux abandonnent la position exceptionnelle qu'ils se sont faite, qu'ils s'encadrent dans la société, qu'ils se mêlent à la vie réelle, qu'ils deviennent citoyens. _La vie d'artiste_, mot aussi nouveau que le fait qu'il exprime, est une insulte à la gravité de nos mœurs et à la marche du siècle. On n'est point un grand artiste, parce qu'on vit en concubinage avec une figurante de l'Opéra, et qu'on mange quarante mille francs par an! Il est indigne d'un gouvernement qui se respecte, de combler de distinctions de pitoyables dramaturges, de mauvais romanciers, des paillasses littéraires, et cela, parce qu'ils aboient dans les journaux. Il faut absolument que l'art abandonne les sublimes niaiseries de convention dont il se nourrit depuis vingt ans, il faut que la littérature cesse d'être une littérature exclusivement parisienne, et qu'elle devienne celle de la France. Quand les artistes et les écrivains auront compris que ce n'est pas dans la vie oisive de la capitale qu'on puise les grandes idées; quand ils seront persuadés que la régularité dans les actions de l'homme, est une source féconde de hautes pensées et de sentiments vrais; quand ils seront convaincus surtout, que les provinces et l'Europe ne sont pas dupes des célébrités éphémères enfantées par la camaraderie et la complaisance vénale des journaux, et qu'il faut des œuvres durables pour mériter leur estime; alors nous aurons une littérature nationale, alors nous aurons l'ordre dans les consciences et dans l'état, alors nous aurons une liberté forte, et un immense avenir de gloire et de bonheur.

VIII.

CONCLUSION.

Nous sommes arrivé au but que nous nous étions proposé. Nous avons jeté un coup d'œil rapide sur l'ensemble de la France; nous avons cherché à définir les éléments dont se compose la société actuelle; nous nous sommes efforcé de pénétrer ces individualités collectives qu'on appelle partis politiques, d'en sonder les mystères, d'y étudier le mécanisme de la vie intime, et d'en constater les transformations. Nous croyons avoir prouvé: 1^o que l'esprit de la France est essentiellement formulateur, et qu'il n'est fort que par sa faculté représentative; 2^o que le parti légitimiste est mort pour toujours comme pouvoir politique, mais qu'il a et qu'il conservera long-temps une grande puissance morale; et qu'à tout prendre, il est encore la fraction la plus intelligente, la plus sociable, la plus avancée de la société française; 3^o que la bourgeoisie actuelle, germe des futures classes moyennes, n'est pas à la hauteur de la mission que les destins lui ont faite; qu'excellente et courageuse dans le maintien de l'ordre matériel, elle est dépourvue de l'éducation et de la haute moralité nécessaires au gouvernement d'une grande nation, et qu'elle a faussé le rôle de la France dans le drame européen; 4^o que le vieux parti républicain est vaincu, mort sans retour, et qu'il ne laisse après lui ni postérité, ni mœurs, ni souvenirs, ni regrets; mais qu'il s'élève à sa place une jeune démocratie, intelligente et calme, qui donnera bien de la besogne à la monarchie de juillet; 5^o que le clergé catholique n'est pas du tout résigné aux faits accomplis, qu'il fait son possible pour ressaisir une influence qu'il n'aura plus, et que les efforts du gouvernement et de quelques esprits élevés, pour ramener à la vie du siècle ce vieux tuteur de la société européenne, seront infructueux, parce qu'on ne ranime pas un cadavre; 6^o que le mouvement littéraire, connu sous le nom de romantisme, s'est tué par ses propres excès, mais qu'il fut utile, indispensable même; qu'il a brisé les anciennes formules, remué un nombre considérable de mots et d'idées, et qu'il a préparé les voies aux hommes de génie. Voilà la substance de notre livre; nous y ajouterons quelques réflexions.

Les êtres collectifs, comme les êtres naturels, ne peuvent se faire à l'idée douloureuse que le temps modifie tout, et qu'ils sont les premiers à subir cette loi éternelle des choses. Aussi, pendant que tout change, que tout se transforme, ils persistent à se dire invulnérables, et à nier leur annulation; n'est-ce pas le caractère de la vieillesse, qui aime mieux croire à la détérioration du monde, qu'à sa propre décrépitude? Par exemple, on se plaint, depuis quelques années, de l'engourdissement de l'esprit public, et de l'indifférence de la nation en matière politique. Ni les passions factices de la presse, ni les promenades sentimentales de quelques députés, n'ont trouvé d'écho au milieu de nos populations calmes et dédaigneuses. La nation serait-elle réellement endormie, et aurait-elle lâchement abandonné le soin de son indépendance et de sa liberté? Assurément, non. La civilisation, qui n'a pas une marche méthodique, ne suit pas toujours la route que lui tracent ses éclaireurs; souvent même elle paraît se plaire à tromper complètement leur attente. Ainsi, aucun des vieux partis politiques qui se sont unis pour renverser la restauration, et qui depuis 89 se partagent la France, n'est aujourd'hui l'expression de ses vœux et de ses intérêts; leurs doctrines partielles et agressives ne sont plus en harmonie avec le mouvement prononcé d'organisation qui tourmente toutes les têtes. On confond le travail paisible, mais efficace, d'une génération qui s'élève, avec le silence de la mort.

Il est évident que, depuis la révolution de juillet, la nation n'est plus dans la situation morale où elle se trouvait avant les trois grandes journées. Soumise alors à un pouvoir qui contrariait toutes ses tendances, elle dut tout entreprendre pour l'anéantir. L'opposition était générale, tout le monde aidait au mouvement, chacun y était utile; car pour renverser il faut plus de courage que d'intelligence; mais après la victoire, la question changea de face. Un gouvernement nouveau s'institua, qui répondait à peu près aux besoins de la majorité victorieuse. La bourgeoisie, qui avait fait la force de l'opposition des quinze dernières années, et derrière laquelle s'étaient cachées les fractions républicaine et bonapartiste, voulut s'arrêter, user de la puissance qu'elle venait de conquérir si péniblement, organiser l'état comme elle l'entendait, et jouir enfin d'un bonheur qu'elle poursuivait depuis 89. Les minorités, déçues dans leur attente, se fâchèrent; elles accusèrent la bourgeoisie d'égoïsme, elles haranguèrent le peuple, promirent le siècle d'or si on voulait les suivre; et voyant que leur éloquence restait sans effet, elles prirent les armes et tentèrent la guerre civile. Elles furent vaincues, chassées de la place publique à coup de crosse de fusil par la bourgeoisie, à qui l'instinct de la conservation donna du courage. Malgré leurs nombreux revers, les factions ne se tinrent pas pour battues; elles envahirent la presse et la chambre, essayèrent d'obtenir par la ruse et les voies légales, ce qu'elles n'avaient pu acquérir par la force; mais le pays resta sourd à leurs paroles, et les laissa prêcher dans le désert. C'est alors qu'elles se mirent à accuser la nation de somnolence, et à proclamer qu'elle était morte à la vie politique! C'était naïf, mais ce n'était certes pas adroit.