Les parisiennes de Paris

Chapter 9

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L'amiral se leva avec une obéissance toute militaire, en témoignant seulement par un faible soupir le regret de ne pas entendre mademoiselle Alboni dans le dernier acte de _La Favorite_. Quand madame de Klérian, bien emmitouflée, se fut blottie dans sa voiture, emportée par les chevaux rapides, elle se mit à réfléchir, et jamais ses réflexions n'avaient été si tristes. Quoi, courtisée par les hommes les plus beaux, les plus nobles et les plus illustres, elle aimait étourdiment un artiste qui était tout au plus à demi-célèbre, et cet ami, choisi par elle entre tous, la dédaignait pour une créature vendue, pour une femme qui a laissé toute pudeur, et qui fait commerce de ses charmes vulgaires! Désormais son miroir peut bien lui dire, comme tous les jours, que sa chair délicate ressemble à la pulpe des fleurs de la balsamine, et que ses cheveux sont légers et aériens comme la cendre fine dans un rayon de soleil; l'abeille peut encore se tromper à ses lèvres et s'y poser comme sur les boutons d'une rose, et les poëtes peuvent rabaisser le céleste azur en le comparant aux saphirs de ses prunelles aux pupilles noires, Paule de Klérian ne les croira plus, car elle saura bien, elle, si tout le monde l'ignore, que ses enchantements ne sont plus irrésistibles.--Ah! se dit-elle, j'ai envie d'aller cacher dans quelque solitude ce triste visage, qui n'a pas su garder sa conquête! Et une larme, que personne ne devait voir, brûla les yeux de l'aimable Paule.

Cette franche et vive nature ne savait pas supporter l'incertitude. Le lendemain, de grand matin, au moment où Flavien, qui habitait au haut du faubourg Saint-Honoré, venait de sortir selon sa coutume pour faire une promenade à cheval, madame de Klérian descendit d'une voiture sans armoiries, où elle avait attendu avec patience pendant plus d'une heure. Elle monta précipitamment l'escalier de la maison où demeurait le peintre, et, arrivée à la porte de l'appartement, elle sonna avec résolution. Un groom, âgé de douze à treize ans, vint lui ouvrir.

--M. de Lizoles m'a indiqué cette heure pour une séance, dit-elle sans hésitation. Je sais qu'il est sorti, mais je l'attendrai.

L'enfant, un peu étonné, n'osa pas pourtant mettre en doute l'affirmation émise par une femme qui, évidemment, appartenait à la plus haute société parisienne. Il introduisit madame de Klérian dans un petit salon meublé avec une élégance parfaite, et se retira.

Arrivée là, la jalouse maîtresse de Flavien sentit son coeur battre violemment, et elle eut besoin de s'asseoir, car ses jambes faiblissaient. Elle avait déployé déjà une grande énergie, mais le plus difficile restait à faire. Il lui fallait chercher et trouver sa rivale dans cet appartement qui lui était inconnu, et cette action violente répugnait à toutes les délicatesses natives de son âme. Mais Paule était incapable d'indécision. Elle fit le geste de Célimène au moment où elle voit partir Alceste, et tourna le bouton de la première porte qu'elle rencontra. Madame de Klérian avait été bien inspirée; la porte qu'elle ouvrit donnait justement dans l'atelier de Flavien. Mais, au premier regard qu'elle y plongea, elle s'était arrêtée fascinée et comme éperdue.

Elle vit une femme, une déesse, une beauté, dont les cheveux rouges, aux reflets ardents, s'entouraient d'une lumineuse auréole. Tout d'abord, sur son visage sublime d'une pâleur fauve avivée par un sang jeune et riche, ses yeux vert de mer étincelaient sous leurs sourcils bruns, et sa bouche écarlate et savoureuse montrait à demi des dents de lys. Sur une espèce d'estrade, au-dessus de laquelle s'étendait un dais de trône en tapisserie, surmonté de panaches datant du règne de Louis XIV, assise dans un siége d'ivoire, elle travaillait à une tapisserie avec de la laine pourpre, et ses pieds chaussés de soie foulaient une riche draperie de satin à fleurs d'argent, jetée sur les marches. Elle était vêtue d'une robe à manches demi-flottantes et ajustées au poignet, faite d'une étoffe antique, et, comme l'arcade de ses paupières, ses mains idéales, blondes, transparentes, expliquaient la statuaire des âges fabuleux.

Au moment où cette éclatante figure l'éblouit, madame de Klérian ne pensa plus au motif qui l'avait amenée, ni à Flavien, ni à elle-même. Il lui sembla que le monde mystique imaginé par les poëtes s'animait sous ses yeux. Vénus encore frémissante du baiser des flots, Diane enivrée de la senteur des forêts, les Grâces tressant des fleurs, et les Muses dansant pieds nus sur la neige rose des cimes apparurent dans son esprit, soudainement inondé d'une sérénité inouïe. Comme si, remontant les âges, elle eût pu tout à coup se sentir vivre dans la Grèce héroïque, il lui semblait qu'elle venait d'entrer dans quelque temple de la Vénus guerrière, et qu'au bruit de la foudre tonnant dans un ciel pur, l'Immortelle s'était substituée à un vain simulacre et fixait sur elle ses prunelles immobiles. Ou, n'avait-elle pas devant les yeux la belliqueuse amante de Thésée, miraculeusement sortie de son tombeau en forme de losange, et cherchant à côté d'elle son baudrier magique et son glaive teint de sang? Puis, quand elle regardait les bronzes, les émaux, les miroirs de Venise, les chandeliers touffus aux grandes corolles de lys, tout ce luxe du XVIe siècle qui entourait magnifiquement la femme aux longs cils et à la crinière d'or, elle en faisait quelque nymphe thessalienne évoquée par la sorcellerie pour servir de modèle à Benvenuto, et elle aurait cru que le cruel statuaire allait paraître, soulevant une portière de soie, et tenant à la main son marteau qui ressuscite les effrayantes splendeurs des Olympes.

Enfin, toute cette magie se dissipa. Paule de Klérian comprit qu'elle avait devant les yeux une femme d'une beauté surhumaine, mais enfin une femme. Malgré le feu qui brûlait son visage et la sueur qui perlait sur son front, elle trouva la force de parler.

--Madame, dit-elle en s'inclinant légèrement, je croyais trouver ici M. de Lizoles?

Mais à peine eut-elle laissé échapper ces mots, comme si son coeur eût été de cristal, elle le sentit pénétré par le clair regard de l'inconnue, et elle eut la révélation positive que tout mensonge devait s'émousser contre sa clairvoyance terrible, comme les flèches d'acier sur une statue de diamant.

D'un geste rhythmé comme une musique, Céline Zorès montra un siége à madame de Klérian; ses lèvres s'ouvrirent, et avant qu'elle eût articulé une syllabe, Paule sentit qu'elle allait entendre une harmonieuse voix aux notes d'or.

--Madame, dit Céline Zorès, je suis heureuse que vous soyez venue, car on assure que la jalousie est un mal cruel, et ce mal, je puis vous en guérir. Vous pouvez sans crainte aimer Flavien.

Madame de Klérian éprouva une angoisse inouïe en entendant cette fille de rien qui lui parlait comme peut parler une reine, et en s'avouant tout bas qu'elle se soumettait malgré elle à un ascendant inexplicable. Ses jolies lèvres se froncèrent; la révolte éclata dans ses yeux charmants.

--Pourtant, répondit-elle avec impatience, vous êtes sa maîtresse.

--Madame, reprit Céline Zorès, je vous répète que vous ne devez pas être jalouse.

--Je le comprends, fit la belle Paule, en qui se réveilla tout l'orgueil de la race. Jalouse de quoi? d'un amour que vous accordez à tous ceux qui ont modelé ou peint vos images? de cette beauté qui n'a plus de secrets pour personne?

--Regardez-moi, dit Céline avec une douceur ineffable. (Et, rejetant derrière elle des flots d'étoffes, elle se leva triomphante et comme épouvantée elle-même des perfections qu'elle montrait au jour.) Regardez-moi et regardez-vous. Votre beauté ne perd rien auprès de ma beauté, hélas! divine; car partout dans ce sourire, dans ces plis où niche la grâce, se révèlent les sentiments humains. Mais moi, ne remarquez-vous pas que l'idée même de l'amour jure avec mon visage implacable; où l'amour pourrait-il se prendre dans cette perfection désespérée?

Certes, si j'avais été assez heureuse pour connaître ses délicieuses faiblesses, je pourrais l'avouer la tête haute, car la honte suppose une sorte de déchéance, et comment pourrais-je déchoir? Hélène enlevée à l'âge de treize ans par le vainqueur des Pallantides, ou Vénus aimant Adonis au fond des bois, vivent-elles dans notre mémoire comme des femmes méprisées et humiliées? La parfaite beauté n'est-elle pas comme la neige, comme les étoiles, comme la clarté des sources que rien ne peut souiller et ternir? Mais, hélas! jamais une lèvre embrasée n'a effleuré mon front; jamais la main d'un homme n'a touché mes doigts d'ivoire. Dans ma poitrine habite un coeur calme et héroïque dont rien ne trouble la pureté et que ne font pas battre les désirs terrestres.

--Mais, dit madame de Klérian effrayée, quelle est votre vie? Pourtant, vous avez aimé?

--Mille fois! mille fois! s'écria Céline Zorès avec enthousiasme. J'ai aimé d'abord tous ceux qui m'ont donné la vie quand ce corps sommeillait encore dans l'infini, Hésiode, Cléomène, Euphranor, Albert Durer qui a gravé ma puissante mélancolie, Michel-Ange pour qui j'ai été la Nuit immense et farouche, Rubens qui m'a enivrée de lumière pourprée et transparente, Henri Heine qui m'a vue en Hérodiade capricieuse, portant sur un plat d'or, au milieu des chemins, la tête pâle de saint Jean-Baptiste! J'ai aimé, j'aime encore tous ceux en qui je devine une parcelle de génie; car savez-vous quelle est ma seule, mon ardente passion? J'ai le désir effréné d'échapper à la mort, et l'Art seul peut m'accorder cette joie, car la nature succomberait à vouloir reproduire mes traits immortels. Peintres, graveurs, poëtes, les artistes en qui s'agite une étincelle du feu sacré m'ont tous trouvée sur leur chemin; j'ai été leur conscience, leur inspiration visible, la génératrice de leurs idées confuses. A celui-ci, j'ai révélé Ophélie et Juliette éplorée dans son tombeau; à celui-là, Marguerite aimante et simple dont il emporte dans la mort la chaste figure. C'est moi que tous les poëtes ont célébrée et qui ai fait renaître la lyre dans un âge où son nom même était oublié; c'est moi que les nouveaux cygnes ont appelée Véronique, Elvire, Deidamia et Cécile! C'est moi dont les traits gravés dans l'or respirent sur les médailles de ce temps; c'est moi, que les sculpteurs ont couronnée de raisins sur les onyx et les agates qui passeront aux époques futures.

J'ai soulagé bien des misères, soutenu bien des défaillances, relevé bien des courages abattus, mais je ne donnais rien; je faisais un marché d'usurier; je vendais à mes amants un peu de gloire; et, en revanche, ils m'ont assuré l'espace, l'infini, les siècles sans nombre. Quand je vois s'achever un tableau ou un poëme, je tressaille comme une mère qui baise au front son nouveau-né: toutes ces oeuvres portent au front mon effigie! Comme dans un miroir, j'y regarde l'ombre soyeuse de mes grands cils et les flammes vives de ma chevelure.

Telle est ma vie: enfant encore, la fortune m'est venue d'elle-même, et s'est donnée à moi sans que j'aie dû lui faire aucun sacrifice, car le génie, la beauté et la richesse sont des forces qui se cherchent sans cesse et qui tendent à se confondre pour réaliser la vérité absolue! Je n'aurais eu qu'à me montrer pour avoir un trône, mais il me faut plus que cela, je veux l'avenir! Maintenant, madame, voulez-vous savoir ce que je venais faire chez Flavien de Lizoles! Cet enfant, trop affolé de caprice et de fantaisie, avait perdu le sens du beau qui est en lui. Il s'éblouit des guirlandes qui tombent toutes fleuries de sa palette; je suis venue pour lui faire revoir la muse ensevelie dans son âme, et que n'apercevaient plus ses yeux aveuglés. Mais il a retrouvé son génie et sa force; je pars d'ici pour longtemps, sans doute pour toujours; vous pouvez aimer Flavien!

Paule de Klérian sortit émue et pensive de cette entrevue, mais elle l'oublia bien vite. Cette radieuse fille d'Ève a mieux que l'avenir des marbres inertes et des toiles périssables; elle a la vie! et ces petites dents sans tache, qui mordent si bien dans la pomme du bien et du mal. Rien ne troubla ses amours avec Flavien, qui serait devenu un grand peintre s'il se laissait moins ravir par ses pivoines et par ses roses trémières, les plus belles qui soient jamais écloses sous une brosse ivre de rose. Elle lui a donné quatre années de paradis parfait, ce qui peut passer pour le bonheur sur la terre. Au bout de cette félicité incommensurable, il s'ennuyait comme on s'ennuie dans tous les Édens; et, par un soir étoilé, assis avec Paule devant une fenêtre du château de Klérian, il regardait tristement la noire silhouette de Blois et les flots de la Loire étincelants d'astres.

Une figure lumineuse vint s'accouder sur le bord de la croisée. C'était Céline Zorès, dont les cheveux rouges brillaient comme un soleil au milieu de la nuit, positivement voilée. Elle regarda fixement le peintre, et, étendant son bras de statue, elle lui dit de sa voix mélodieuse et pénétrante:

--Allons travailler!

Flavien se leva, et la suivit silencieusement.

***

Ici finit ce douzain des _Parisiennes de Paris_, que les dilettanti de la musique parlée ont déjà lu avec quelque sympathie sur des feuilles volantes que le vent emporte. Sans doute j'aurais pu donner des soeurs à ce troupeau de folles amoureuses; mais, chère madame Philomène, quelle que soit l'indulgence des amis inconnus qui me suivent, je ne veux pas abuser de ces peintures, un peu violentes à cause de la réalité crue de leurs modèles. Si mes _Parisiennes_ ont plu au lecteur, il les retrouvera dans quelque autre livre, toujours vouées à la poudre de riz, aux Euménides et aux passions impossibles, comme il sied aux filles de Gavarni et de Monna Belcolor. En attendant, nous allons vous dire le conte de l'_Armoire_, et vous raconter les célèbres noces du poëte Médéric, dans lesquelles il ne fut pas mangé, comme aux noces de Gamache, un bouvillon farci avec des cochons de lait, et vous saurez enfin par quel heureux concours de circonstances ce brillant mariage ne produisit pas d'autres enfants que des recueils de poésies lyriques imprimés sur papier vergé, avec des vignettes, des culs-de-lampe et des lettres majuscules dessinés par Thérond, d'après les plus beaux décors de l'Antiquité et de la Renaissance.

L'ARMOIRE.

AU DOCTEUR GÉRARD PIOGEY

Ce conte est dédié comme le très-faible témoignage d'une reconnaissance infinie par son ami,

Th. de B.

En vérité, plus je la regardais, moins je pouvais détacher mes regards de cette tête charmante, et je ne saurais dire à quel point elle éveillait en moi des idées de calme profond, de volupté douloureuse, de repos mystérieux dans un lieu embelli par les recherches du luxe et de l'élégance. Non-seulement elle avait la beauté, mais elle avait aussi ce charme saisissant et incisif de l'étrangeté qui nous emporte dans des abîmes de rêverie. Autour du front bas et large, puissamment modelé, une chevelure démesurée, d'une finesse arachnéenne, crêpée et courte sur le devant comme dans les figures du XVIIIe siècle, enveloppait ce visage d'une nuée fauve; les yeux, trop grands, couleur d'or bruni, encadrés par de larges sourcils rigoureusement droits et par une large frange de cils noirs, montraient dans leur pupille enflammée tout un ciel d'étoiles et d'étincelles magiques; le nez droit, étroit, mais avec des narines ouvertes et baignées de lumière rose, accusait le plus pur type hébraïque, et légèrement inclinait vers l'aquilin sans rien perdre de sa grâce régulière. Les lèvres, coupées à l'autrichienne, d'une finesse inouïe aux extrémités, mais charnues, gonflées, écarlates de sang jeune; savoureuses comme un fruit vivant, suscitaient dans l'esprit des poëmes de joie et comme une folie d'admiration sensuelle. La petite oreille, à peine entrevue sous le flot touffu de la chevelure, mais digne du plus beau buste grec, les rondeurs du menton coupé par une fossette pleine d'ombre, celles des joues où la pourpre du sang inondait de toute part les blancheurs argentées de la chair, accusaient une jeunesse enfantine et contrastaient de la manière la plus admirable avec le col, droit, large, d'une solidité héroïque, sur lequel posait la tête divine. Certes, s'il eût été possible de regretter quelque chose en face d'une peinture parfaite, on n'aurait pas pardonné au cadre implacable qui coupait brusquement là l'ineffable récit d'une telle enfance, mais cette tête seule était pour le regard une pâture inépuisable; et d'ailleurs, qui n'eût deviné, en la voyant, le corps virginal de la petite nymphe, dansant sans doute au clair de lune dans les forêts sacrées, au son du luth, sur le gazon semé de pervenches et de violettes? Comment ce rêve avait-il été fixé sur la toile? c'est ce que je me demandais avec une véritable anxiété; on l'eût dit dessiné, non pas avec des couleurs, mais réellement avec de l'imagination et avec de la lumière, car, sur cette toile enchantée, rien n'accusait le travail successif et la grossièreté des moyens matériels, mais il semblait que la pensée avait pu directement se traduire là par sa seule force expansive, et ce que je contemplais était bien, en effet, une impression et une vision. Vandevelle, chatouillé dans son plus cher orgueil, jouissait de mon admiration avec la complaisance d'un propriétaire de tableaux qui voit ses trésors enviés par un passant; il se réjouissait béatement que la tête d'enfant du maître inconnu fût sa propriété et non pas la mienne, et il n'était pas difficile de deviner qu'il se proposait de savourer plusieurs fois un plaisir analogue en me montrant les richesses entassées dans son cabinet. Mais son attente fut cruellement déçue, car je repoussai énergiquement la première proposition qu'il me fit de passer à l'examen de nouveaux chefs-d'oeuvre.

--Non, lui dis-je, les maîtres recueillis dans votre galerie en penseront ce qu'ils voudront; mais, sans les avoir vues, je déclare d'avance que cette tête est supérieure à leurs oeuvres les plus accomplies; et d'ailleurs, je ne saurais rien leur apporter aujourd'hui qu'une indifférence parfaite. Supposez que je viens de lire le _Cantique des cantiques_, et que vous venez m'offrir la lecture d'un autre poème, de quelque livre inconnu, pour lequel j'irais sottement échanger cette vision d'ailes frissonnantes, de tours d'ivoire, de roses fleuries, de grands lys au bord des eaux vives, de formes amoureuses, de parfums parmi les meubles de cèdre et les étoffes ornées de broderies!

--Pourtant, ajouta Vandevelle un peu piqué, sans vous parler de mon Rembrandt, de mon Hobbéma et d'une tête bien authentique de Raphaël, n'ai-je pas ici un Murillo que tous les musées de l'Europe ont voulu m'enlever, et qui mettrait bien vite à néant votre tranquillité parfaite?

--Laissez-moi, répondis-je exaspéré, Murillo n'existe pas!

--A la bonne heure, fit Vandevelle en souriant et en dépouillant tout à fait le visage gourmé de collectionneur de tableaux pour reprendre sa vraie physionomie d'homme d'esprit. Puisqu'il en est ainsi, parlons donc de ma tête d'enfant et d'elle seule; restons en plein _Cantique des cantiques_, puisqu'il ne vous reste pas d'yeux et d'oreilles pour autre chose.

--Oh! m'écriai-je, le peintre avait vingt ans, est-il besoin de le demander? Voilà de ces éclairs de génie comme on en a dans la première jeunesse, alors que nous portons encore dans nos prunelles le rayonnement des paradis parcourus pendant les existences antérieures. Il était amoureux, il était aimé, le grand cri des poëtes emportait son âme dans les étoiles, l'admiration des maîtres le transportait d'une fureur impatiente. A ce moment-là, pas une larme humaine qu'il ne voulût enchâsser comme une perle dans les ciselures les plus précieuses, pas une rose nouvellement fleurie qui ne lui arrachât des pleurs d'attendrissement! Hélas! aujourd'hui, j'en suis sûr, il est ventru, chauve, membre de l'Institut, revenu de toutes les illusions, et il peint des batailles de Malakoff grandes comme un salon de quarante couverts!

--Non, me dit Vandevelle, son histoire est aussi commune que celle-là, aussi peu extraordinaire, et cependant elle mérite d'être racontée, car il n'est jamais sans intérêt de savoir par quels chemins un artiste a passé pour arriver à ces souveraines exaltations ou à ces chutes profondes qui sont au bout des plus belles vies. Ce récit pourrait tenir en trois mots, il ne contient que des incidents vulgaires, mais il montre une fois de plus ce qu'il y a d'infirmité dans les génies incomplets, où la faculté créatrice ne règne pas absolument comme une reine tyrannique!

--Je vois, répondis-je, où vous voulez en venir. La muse est justement la plus jalouse, la plus exclusive, la plus intolérante des maîtresses, elle ne veut pas des coeurs qui ne lui appartiennent pas tout entiers; n'est-ce pas là ce qui fait sa grandeur? Le don de concevoir et de traduire le beau est incompatible avec toute passion humaine, car toute chose humaine est imparfaite, et les objets de nos désirs nous attirent par leurs imperfections même; c'est pourquoi notre âme perd dans ces vains attachements le pouvoir de s'élever jusqu'à la beauté immortelle, qui ne souffre aucun contact avec la chair! Je suppose que votre artiste aura aimé une femme plus qu'il ne convient aux amants de celle qui est la source de tout rhythme et de toute grâce! Mais faites-moi vite ce triste récit; j'ai hâte de savoir comment celui qui s'élevait à l'azur d'un vol si furieux a pu voir fondre si vite la cire de ses pauvres ailes.

--Nul mieux que moi ne peut vous renseigner à ce sujet, mais je désire qu'auparavant vous ayez vu les autres ouvrages du même peintre.

--Ah! dis-je avec étonnement, il existe des tableaux de lui! Mais alors il est impossible qu'il ne soit pas célèbre!

--Il existe de lui trois tableaux, qui sont tous les trois réunis à Versailles dans la collection de M. Silveira, un de mes bons amis et de plus mon rival le plus acharné, comme vous le savez peut-être. Ce n'est pas ma faute s'il les possède, mais il n'a voulu entendre à aucun arrangement! La tête que vous avez tant et si justement admirée n'est qu'une étude faite pour le premier de ces tableaux.

Comme Vandevelle l'avait bien pensé, je me sentis un violent désir de voir sans aucun retard la galerie de M. Silveira. Mon ami, cédant à mes sollicitations, consentit sans peine à m'accompagner sur-le-champ; mais, comme il avait en même temps à s'acquitter à Versailles d'un devoir pressant, il fut convenu que je l'assisterais tout d'abord dans sa première visite. Il s'agissait précisément d'aller porter quelques secours à un autre artiste tombé dans la plus affreuse misère; et malgré toute la complaisance qu'il voulait mettre à satisfaire ma curiosité, Vandevelle exigea que l'accomplissement de cette bonne oeuvre passât avant toute chose, car il craignait d'arriver trop tard, comme on a coutume de faire quand on va secourir un artiste qui meurt de faim.