Les parisiennes de Paris

Chapter 10

Chapter 103,479 wordsPublic domain

Oserai-je dire qu'en entrant dans la triste maison de la rue de Marly où demeurait le protégé de Vandevelle, je sentais presque un sentiment de haine contre le pauvre misérable à qui nous portions peut-être son dernier morceau de pain, tant j'étais avide du spectacle promis, et tant je m'irritais contre tout retard qui me séparait de ce plaisir souhaité avec une impatience folle. Par bonheur, ce mauvais sentiment ne dura pas, car au moment même où, après avoir traversé une allée noire et fétide, nous montions l'escalier de pierre en nous appuyant à la corde graisseuse qui servait de rampe, un pressentiment impérieux m'avertit que l'homme chez lequel nous montions était précisément le peintre de la tête ineffable possédée par Vandevelle. Je compris tout à coup que mon ami avait mis une puérile vanité de conteur à ménager ses effets dans un certain ordre, et qu'il avait voulu me montrer l'artiste avant les tableaux, afin de pouvoir me dire en terminant: «Eh bien! l'auriez-vous cru, cet artiste inspiré, ce grand créateur est précisément le pauvre homme que vous avez vu dans un état si digne de pitié.» En un mot, Vandevelle avait résolu de m'étonner, oubliant en cela mon aversion décidée pour les surprises, que je hais de toute mon admiration pour les chefs-d'oeuvre des maîtres, où ces moyens misérables sont toujours dédaignés. Vandevelle frappa à une porte isolée dans un long corridor poudreux, et l'homme lui-même, un grand spectre usé par je ne sais quels excès, enseveli dans une longue redingote brune en lambeaux, vint nous ouvrir avec tous les signes d'un grand embarras et d'une terreur enfantine.

--Ah! monsieur, c'est vous, monsieur... donnez-vous donc la peine...

Il balbutiait ces paroles d'une voix hésitante, marchant au hasard et comme un homme égaré dans le grand taudis encombré d'objets grossiers de ménage, de plats où se voyaient des restes de nourriture, et surtout d'étoffes flétries, d'oripeaux crasseux à apparence théâtrale, et de toutes sortes d'objets à l'usage d'une femme, têtes de poupées, carcasses de chapeaux, aciers de jupes, bottines déchirées et poudreuses. Son oeil bleu était tout à fait mort et atone, et il cherchait ses mots avec un effort inouï. Enfin arrivé à ceux-là: donnez-vous donc la peine... il renonça à une lutte évidemment trop pénible, et, prenant tout à coup son parti, il s'élança avec une agilité de clown vers un des coins de la grande chambre.

Ce coin seul pouvait donner à penser que l'habitant de ce bouge était un artiste. Un beau panneau de vieux chêne à moulures antiques, très-étroit et très-haut, était posé en encoignure de façon à supprimer l'angle de la chambre, et formait ainsi une armoire, sur laquelle je vis un buste de femme en marbre blanc, rappelant par son élégance riche et poétique les meilleures sculptures de Coysevox. La demi-obscurité de la chambre, où le jour pénétrait par une seule fenêtre étroite et très-haute, à petits carreaux de couleur verte, ne me permettait pas de distinguer sur ce buste les traits du visage, mais d'ailleurs je n'avais besoin d'aucun examen pour être certain que cette tête sculptée et la tête peinte du cabinet de Vandevelle représentaient une seule et même personne.

Notre hôte ouvrit l'armoire, saisit un flacon curieusement gravé, à moitié plein d'eau-de-vie, et prenant en même temps un verre à pied placé à côté du flacon, il versa un verre d'eau-de-vie et l'avala d'un trait. Aussitôt, il referma l'armoire, dans laquelle il n'y avait pas autre chose que ce flacon et ce verre, et nous le vîmes se redresser, son oeil était brillant, son geste hardi. Il revint vers nous d'un pas ferme, et, cette fois, presque avec les façons d'un homme du monde.

--... De vous asseoir, dit-il, achevant sa phrase commencée, et il approcha des siéges, non sans une certaine grâce sénile, et en même temps avec une assurance que je n'avais pas soupçonnée en lui, tant elle contrastait vivement avec sa première attitude d'enfant troublé et pris en faute.

--Ah! monsieur Vandevelle, continua-t-il, que c'est aimable à vous d'être venu visiter si loin un pauvre solitaire! Dans une misère pareille à celle qui m'accable, on conserve si peu d'amis! mais ils nous deviennent alors doublement précieux. Madame Margueritte, ma pauvre Aglaé, sera bien... sera bien... sera bien...

Encore une fois, M. Margueritte s'arrêta éperdu, affolé, cherchant en vain le mot qui le fuyait. Évidemment le petit discours qu'il venait de prononcer avait épuisé toutes ses forces. Sa prunelle était devenue morne, sans couleur: il s'affaissait sur lui-même et tendait les mains comme un enfant qui redoute une correction. Il regarda autour de lui et fit un effort désespéré pour trouver encore un mot, une parole, pour se souvenir, mais il fit en vain appel à sa mémoire. Alors il retourna à l'armoire, but coup sur coup deux verres d'eau-de-vie et, comme la première fois, parut subitement ranimé.

--... Fâchée de ne pas s'être trouvée ici, dit-il en s'inclinant, dès qu'il put revenir vers nous, car l'eau-de-vie lui rendait le fil de sa pensée! Elle sait, monsieur, ajouta-t-il, que vous êtes notre sauveur. Obliger n'est rien, mais obliger d'une manière si délicate! Ma mère aussi, croyez-le bien, la pauvre vieille madame Margueritte, sera certainement désolée... désolée... désolée... (Il alla à l'armoire et but encore) de n'avoir pu vous offrir ses respects. Elles sont toutes les deux en voyage pour une petite affaire de succession. Un parent éloigné qui nous laisse un souvenir; mais presque rien. Oh! leur absence ne sera pas longue! Je les attends... je les attends... je les attends...

Et notre homme était déjà loin, et de nouveau je voyais briller dans l'armoire sinistrement vide le flacon d'eau-de-vie et le verre.

C'était quelque chose de poignant au delà de toute mesure que cette conversation banale échangée entre mon ami et M. Margueritte, conversation coupée à chaque instant par les allées et venues de ce malheureux, qui d'une façon automatique, avec la régularité d'une marionnette d'horloge, allait chercher à la fatale armoire une énergie factice de quelques secondes. Un chevalet était près de moi, supportant une toile couverte de barbouillages confus et insensés; en y jetant les yeux, je fus bien vite convaincu décidément que nous avions affaire à la plus navrante des folies; mais qu'y avait-il besoin de cette preuve? Vandevelle, profitant d'un moment de lucidité donné à Margueritte par l'alcool, m'avait présenté comme un amateur d'art qui serait heureux d'acheter un tableau. Le fou me parla de peinture, quelquefois avec une véritable éloquence, mais bientôt je sus quelle était sa préoccupation constante, car à propos des choses les plus divergentes, et sans aucune transition, il faisait sans cesse allusion à une femme que son interlocuteur était censé connaître, à sa femme sans doute, sans doute à la femme représentée par le buste de l'armoire et par le tableau de Vandevelle! Alors c'étaient les paroles de Roméo dans cette bouche édentée, sur ces lèvres blanches et pendantes où il n'y avait plus rien de la vie. De rares cheveux blonds complétement desséchés et coupés çà et là par un gros cheveu blanc comme la neige, se dressaient épars et confus sur le crâne aux tons d'ivoire; Margueritte avait perdu presque entièrement les sourcils et les cils, ses paupières tombaient tout à fait sur ses yeux, et son nez gonflé, toute sa face noyée dans une bouffissure pâle et malsaine, accusait les ravages simultanés de l'ivrognerie et de la démence. Et pourtant, quelle poésie encore, lorsqu'il parlait de son amour! En l'écoutant on rêvait de ces princesses des contes, accueillies dans un palais enchanté où quelque génie épris d'une mortelle emprisonne sa bien-aimée dans un paradis de délices. On le devinait, il aurait voulu, comme ces magiciens, mêler pour l'adorée les merveilles de l'art, les ciselures, les métaux, les étoffes, les parfums aux magnificences de la nature domptée, éternellement fleurie, offrant pour en faire un décor ses oiseaux, ses blanches étoiles, ses forêts de roses sous les rayons de lune. Et elle, sa divinité, à travers les discours du pauvre fou, elle apparaissait aussi comme ces reines de l'Ode aux éclatantes chevelures, aux colliers de perles, qui marchent sur les tapis d'or et sur le coeur des poëtes, les Béatrix, les Cassandre, les Elvire qui pour toute l'éternité se détachent sur un fond d'immuable azur.

Ainsi perdu dans une adoration extasiée, n'écoutant nos paroles que pour les rapporter à son idée fixe, il se berçait lui-même dans son rêve; mais à chaque instant, à toutes les minutes, redevenu automate et marionnette, il allait à l'armoire, et, maintenant sans interrompre ses divagations, car il s'était enfin familiarisé avec nous, régulièrement, froidement, mécaniquement, sans repos, sans trêve, il avalait le breuvage brûlant, et chaque fois il refermait l'armoire et il revenait vers nous ressuscité pour une minute, comme s'il eût bu en effet la flamme même de la vie. En bas de l'armoire, posée sur le parquet, il y avait une dame-jeanne noire et luisante que je n'avais pas vue d'abord; quand le flacon d'eau-de-vie était vide, Margueritte le remplissait avec la dame-jeanne, regardant sournoisement à droite et à gauche, comme pour s'assurer qu'il n'était pas épié, car il s'imaginait dans sa folie que nous ne pouvions rien saisir de tout ce manége. Mais comme il allait remplir le flacon pour la seconde fois, il leva et agita en vain l'énorme bouteille, elle était parfaitement vide, pas une goutte de liquide ne tomba de son goulot desséché. Alors le visage de Margueritte prit l'expression d'une stupéfaction désespérée; il eut le regard fixe, comme ces naufragés perdu sur un frêle radeau, qui interrogent l'immensité des mers, les profondeurs de l'eau et du ciel, et se demandent avec épouvante si le salut pourra sortir pour eux de ces vastes abîmes. Vanvedelle s'approcha de lui et lui glissa quelque chose dans la main; aussitôt sans le remercier, sans le regarder, Margueritte cacha la dame-jeanne sous sa longue redingote brune et sortit précipitamment avec la légèreté d'un fantôme, sans refermer la porte de sa chambre. Nous avions eu à peine le temps d'échanger quelques mots, Vanvedelle et moi, que déjà le fou était de retour, planté devant l'armoire, et que soulevant comme une plume la bouteille aux larges flancs, il remplissait le flacon avec une rare dextérité et sans répandre une seule goutte d'eau-de-vie. Il avait remis la dame-jeanne à sa place, il avait rempli son verre, et déjà il le portait à ses lèvres, quand ses yeux rencontrèrent directement les miens. Alors son bras s'abaissa et je le vis humble et troublé comme lorsqu'il était venu nous ouvrir sa porte à notre arrivée. Il se mit à balbutier, puis il chercha à la hâte sur un meuble encombré d'objets en désordre un verre qu'il lava avec soin et qu'il se mit à essuyer à tour de bras avec un chiffon tout déchiré, mais fort propre. Il sembla faire un très-pénible effort en versant un peu d'eau-de-vie dans ce verre, qu'il me présenta ensuite avec un empressement presque suppliant, comme s'il eût eu quelque chose à se faire pardonner.

--Monsieur, me dit-il, si j'osais me permettre... Monsieur (son geste devenait de plus en plus humble), celle-là est très-bonne... je vous assure, elle n'est vraiment pas mauvaise... pas du tout mauvaise...

Vanvedelle me faisait signe d'accepter, je pris le verre, et dès que je l'eus porté à mes lèvres, il me fut impossible de retenir une grimace significative. Jamais plus effroyable breuvage n'avait brûlé un palais humain, et ce fut pour moi un problème insoluble de me figurer où la police laissait fabriquer le poison innommé qui faisait vivre le pauvre Margueritte. Quant à lui, il était déjà à l'armoire, et il lappait son verre d'eau-de-vie avec une joie extatique, comme si cet odieux mélange eût été la pure ambroisie du ciel.

Sans lui donner le temps de revenir vers nous, Vandevelle, qui semblait exercer une sorte d'autorité sur Margueritte, alla à lui et lui posa sa main sur le bras pour le forcer à écouter.

--Eh bien, M. Margueritte, lui dit-il d'une voix ferme, est-ce que vous ne voulez plus faire de peinture? Vous savez que vous m'avez promis un tableau, et voilà mon ami M. X... qui serait aussi très-heureux de vous en acheter un.

--Ah! oui, fit Margueritte s'animant, un tableau, certainement, je veux faire un tableau, mais voyez-vous, c'est si difficile! On le porte dans sa pensée... les ombres se dissipent... il est là devant vos yeux... et puis vous prenez les pinceaux, ça n'est plus ça... (Il alla à l'armoire et but.) Et puis, voyez-vous..., vous les adorez... elles vous trompent! Un tableau, c'est un effort... un effort... d'amour. Nous n'avons pas... les mots, comme un poëte. Il faut trouver sur la palette... des tons... qui arrachent les larmes... qui exaltent, comme un cri de guerre! (Il alla à l'armoire et but deux verres.) Trompé, ce n'est rien, c'est-à-dire... ah! c'est horrible, mais ce n'est rien. L'enfer... c'est quand elle n'est pas là... alors le tableau... la pensée... vous déborde... vous tue à force d'amour!...

Il était retourné à l'armoire, et il vit mes yeux fixés sur les siens avec une expression de douloureuse pitié. Aussitôt il baissa la tête sans me quitter du regard, il se mit à agiter sa main, cherchant machinalement le verre dans lequel il m'avait une première fois offert de l'eau-de-vie.

--Monsieur, balbutiait-il, si j'osais vous offrir... vraiment elle est bonne... pas du tout mauvaise... on me la donne de confiance... pas du tout mauvaise... et s'adressant à Vandevelle: N'est-ce pas qu'elle est jolie... comme les anges! C'est ce rose de sa lèvre qui vous... qui vous persuade... en voyant ce rose... Monsieur, on comprend bien... qu'elle a raison... qu'elle est bonne... vraiment, fit-il en me tendant le verre, pas mauvaise... je vous assure... pas du tout mauvaise!

Vandevelle m'avait fait un signe; nous sortîmes sans dire adieu au pauvre fou, pour ne pas l'arracher à son rêve. Quand nous nous trouvâmes dans la rue, mon ami, très-curieux de savoir quelle impression j'en avais ressentie, se mit à me parler du singulier spectacle auquel nous venions d'assister, mais il m'était impossible de rien écouter patiemment ou plutôt de rien comprendre. Toujours j'avais devant les yeux ce spectre allant de la cheminée à l'armoire, buvant, revenant, avec la régularité automatique des personnages de bois que mettaient en mouvement les anciennes horloges d'Allemagne. Je marchais, poursuivi par ce cauchemar, qui ne me semblait plus avoir jamais eu rien de réel, mais qui avait pris possession de moi avec une tyrannie étrange; si bien que _je le regardais_ encore, lorsque nous arrivâmes chez M. Silveira.

Le célèbre collectionneur était absent, mais les honneurs de sa galerie nous furent faits par son fils, charmant jeune homme de vingt ans qui semble avoir dérobé une beauté presque surhumaine aux chefs-d'oeuvre parmi lesquels il a été élevé et qui deviendra certainement un peintre, car il a su se nourrir de la moelle des lions, et vivre en communion de tous les instants avec Rembrandt, Léonard de Vinci et Rubens lui-même, sans laisser altérer jamais par la lèpre de l'imitation son originalité native. Rodrigue Silveira comprit tout de suite et à demi-mot que je désirais voir uniquement les trois tableaux annoncés par Vandevelle, et ces trois tableaux, _Hélène_, _Dorimène_, _la Fille d'Hérodiade_, il me les laissa examiner comme je le voulus et autant que je le voulus, admirable condescendance de la part d'un homme qui avait le droit de me faire subir tant de notices! Inutile de dire que du premier coup d'oeil j'avais reconnu dans les trois tableaux la tête si ardemment admirée chez Vandevelle, l'adorable tête d'enfant, mais trois fois embellie, transfigurée par la passion intérieure, et portant avec une joie sérieuse la fulgurante immortalité du chef-d'oeuvre qui vivra autant que la race des hommes.

Hélène! Hélène! la Vénus terrestre sans cesse rajeunie dans un flot d'éternité! la fiancée inviolée de toutes les nobles âmes, l'amante de Faustus bien avant cette vulgaire Gretchen qui ne sut que mourir! Hélène, la vivante divinité attendue par ce grand Ange de la Renaissance, qu'Albert Durer condamne, elle absente, aux affres du découragement et au supplice de l'immobilité farouche! Hélène! Hélène! elle vivait là, sur cette toile éclairée par la lumière du génie, mais jeune, mais vierge, échevelée, sauvage, enfant comme Juliette, telle que le géant Amour la regardait lui-même avec épouvante, lorsqu'elle allait fuir le palais de son père avec Thésée, le tueur de brigands, fière d'appuyer sa tête sur la large poitrine du héros et de baiser ses mains sanglantes. Attentive à chaque bruit, craignant d'être surprise, mais décidée à fuir, le front baigné dans le matin rose, elle dit à sa maison un dédaigneux adieu, et rassemble à la hâte des bijoux barbares. Certes, ce n'est pas là une figure grecque, copiée sur les bas-reliefs du Parthénon, et cependant c'est Hélène, et non une autre, car, quelle autre que celle-ci, éclatante comme le soleil et terrible comme une armée rangée en bataille, appelle d'une lèvre avide, attend comme une chose due, aspire d'une haleine embaumée de myrrhe les adorations de toutes les générations d'hommes? Oh! sa lèvre qui est pareille à un ruban d'écarlate! sa tête couronnée d'un or très-pur! quand nos lois, nos histoires, quand les vains monuments de notre poésie s'en seront allés à l'oubli et à la poussière, quand notre civilisation aura fait place à d'autres, des savants encore, dans des villes dont nul aujourd'hui ne peut deviner le nom, cacheront leur tête dans leurs mains brûlantes, dévorés d'amour pour la gloire impérissable d'Hélène! Et cette amante de tous les siècles, cette reine que rien ne détrône, brillante de jeunesse, entourée de fleuves de sang, je la voyais sous mes yeux, vivante, évoquée par la toute-puissance d'un magicien qui, d'un vol effréné, a plongé dans le gouffre du temps pour en rapporter cette proie adorable! Je la voyais, et près d'elle, également jeunes, belles et féroces, Dorimène et la fille d'Hérodiade. Dorimène la plus cruelle des créatures impitoyables enfantées par le doux Molière; Dorimène, vêtue de satin fleuri, de pourpre et de métaux, étalant ses perles, ses dentelles, ses rubans d'or, portant sa tête comme une fleur, et laissant tomber ces paroles, dont l'écho ne s'arrêtera plus jamais tant que durera l'épouvantable représentation de la comédie humaine. «Adieu; il me tarde déjà que je n'aie des habits raisonnables pour quitter vite ces guenilles. Je m'en vais de ce pas achever d'acheter toutes les choses qu'il me faut, et je vous envoierai les marchands.» Mais celle-ci, la plus chérie de toutes, celle dont le grand Heine fut le dernier amoureux, suivant sa chasse par les nuits d'étoiles, et, le jour, s'asseyant sur la pierre de son tombeau; celle-ci, la fille d'Hérodiade, que pare la grâce ingénue du meurtre, vivante figure de l'Asie sanglante et voluptueuse, noyée dans les parfums, celle-ci n'est-elle pas vêtue d'étoffes plus riches que ses deux compagnes, n'a-t-elle pas des yeux plus fauves et des cils plus soyeux, ne porte-t-elle pas au cou des perles plus rares? Celle-ci, le génie du peintre l'a créée tout entière, car l'évangile de saint Marc ne contient pas à propos d'elle un seul mot de description. «Car la fille d'Hérodiade y étant entrée et ayant dansé devant Hérode...» Et c'est tout. Ainsi le peintre l'a devinée, l'a faite de rien? Oh! non, je me trompe, déjà elle vivait dans toutes les âmes avec tous les enchantements de la forme divine, et pour cela, pour être vue plus brillante que l'Orient, plus jeune que l'Aurore, plus femme que ne fut Ève dans le jardin des parfums, il lui a suffi d'avoir tenu dans ses mains une tête coupée, car il est si vrai que nous ne pouvons rien aimer, sinon les petites mains teintes de notre sang! Mais cet amour de parure, de musique, de danse effrénée, cette joie sereine et tranquille du meurtre accompli, comme il les avait compris à travers le poëme non écrit, l'artiste qui avait tiré ces trois femmes de son coeur déchiré! Quel harem fait pour y rêver mille ans, la muraille où sourient ces trois femmes qui sont la même, avec leur nuage de cheveux crêpés sur le front, leur lèvre écarlate et leur prunelle d'or pleine d'étincelles! Jamais, dans le plus complet délire causé par l'ivresse du vin, je n'ai aussi absolument oublié des circonstances insignifiantes de ma vie que je n'oubliai ce jour-là tout ce qui a pu se passer depuis le moment où je contemplai, fou d'amour, éperdu de douleur, ces trois tableaux dans la galerie de M. Silveira. Comment j'en sortis, comment je quittait mon ami, comment je revins à Paris, c'est ce qu'il me serait impossible de dire, quand même on me donnerait trois éternités pour me le rappeler; car les heures passées devant ces figures suaves ne m'apparaissent plus que comme une sensation poignante, mortelle, infinie, dans laquelle l'idée de temps et de durée n'entre pour rien. Il me serait même bien difficile de déterminer le temps qui s'écoula entre ce moment unique dans ma vie et celui où Vanvedelle, m'ayant un jour mandé par une lettre pressante, me raconta enfin, tout en déjeunant, l'histoire du pauvre Margueritte, que je revoyais toujours ouvrant d'un geste effaré, pour y puiser la mort, la sinistre armoire, la porte de chêne sculpté que surmonte un buste de femme dans la manière de Coysevox, la porte de la sinistre armoire.