Chapter 11
--Margueritte, me dit-il, avait dix-huit ans à l'époque où je le vis pour la première fois, c'est-à-dire en 1838. A ce moment-là, vous aurez peine à le croire, il était beau comme un prince de contes de fées. Je le vois encore, svelte, imberbe, blanc et rose comme une femme avec une forêt de cheveux châtains. Quoique peu parleur, nous le trouvions extrêmement spirituel, d'un esprit fait surtout de divination, car il nous étonnait tout à coup par des aperçus nouveaux et infinis sur des choses abstraites, qu'il n'avait pas étudiées et dont il ne devait avoir aucune notion. En ce qui concerne le côté pittoresque, son ingéniosité était plus inouïe encore et vous n'auriez pas trouvé un autre homme comme lui pour vous décrire pierre par pierre, après avoir bu quelques verres de punch, Babylone ou Palmyre, ou toute autre cité détruite depuis des milliers d'années. En temps ordinaire, et non animé par la conversation, il se montrait ignorant comme un danseur, et indifférent sur les affaires du temps au point de ne pas connaître le nom d'un seul des souverains de l'Europe. Mais le caractère distinctif de sa personnalité était surtout une paresse à toute épreuve et poussée jusqu'au paradoxe. Pauvre comme Job, il ne se serait pas baissé pour ramasser un billet de mille francs, et il n'aurait pas fait cinquante lieues en chemin de fer pour aller chercher une fortune. Il était peintre, ou passait pour un peintre, uniquement parce qu'il avait adopté le mot de «peintre» comme représentatif de la profession qu'il était censé exercer, car il ne peignait et même ne faisait absolument rien sur la terre, où il aurait semblé jouer un rôle tout à fait analogue à celui du lys de l'Écriture, si le délabrement excessif de sa toilette n'eût repoussé toute comparaison entre lui et la fleur plus splendidement vêtue que le roi Salomon. Il habitait, rue de Tournon, une grande chambre donnant sur des jardins; mais on aurait vainement cherché dans ce galetas une chaise ou un chevalet ou une carafe. Un matelas posé à même sur le carreau, et sur lequel une couverture en lambeaux et des draps sales formaient un hideux fouillis, plus une masse de bouquins et quelques gravures souillées et déchirées, le tout épars sur le carreau, tel était son mobilier. Quelquefois, cinq ou six fois par an peut-être, Pierre Margueritte ébauchait à la sanguine une tête de femme très-purement dessinée, ou, sur quelque planche volée au hasard, brossait un tableau de fleurs, ne représentant aucunement des fleurs, mais offrant au regard des harmonies de couleurs très-amusantes, quelque chose comme une palette arrangée à souhait pour le plaisir des yeux. Ces travaux, il les faisait dans son lit, couché, puis il les jetait en quelque coin et ne tentait en aucun cas de les vendre, car il recevait d'un sien oncle une pension de cinquante francs par mois, pension qui suffisait amplement à ses besoins, puisqu'il n'avait aucune espèce de besoins. La suite dans les idées ne se révélait chez lui que par la ténacité vraiment digne d'éloges avec laquelle il fumait la cigarette, ne se lassant jamais de rouler une pincée de tabac dans ces petits morceaux de papier, d'allumer la cigarette, de la jeter à peine entamée et d'en faire une autre. On aurait dit qu'il était condamné à accomplir ce travail comme Sisyphe à rouler son rocher au haut de la montagne, et Ixion à tourner sur la roue ailée où il est retenu par des noeuds de serpents. En fait de littérature, il connaissait, par les traductions courantes, la Bible et les poëtes grecs et latins, mais il faisait sa seule lecture des romans de M. Paul de Kock, qui, selon lui, est, de tous les écrivains, celui dont les ouvrages sont le plus faciles à lire. Il fuyait l'amour, comme exigeant des démarches trop multipliées. Souvent, après avoir courtisé, au bal ou au concert de la Chartreuse, quelque fillette en bonnet de linge et l'avoir invitée à dîner, il s'excusait sous quelque prétexte et vidait sa bourse dans le tablier de son infante, pour se dispenser de l'accompagner chez le traiteur. En un mot, il jouait ici-bas les inutilités avec une conscience rare, quand se produisit le tout petit événement qui devait être le seul événement de sa vie.
Il y avait alors dans la rue de la Verrerie (je ne sais s'il existe encore), un petit bal presque exclusivement fréquenté par les jeunes filles juives qui servent de modèles aux peintres et aux statuaires. Margueritte y rencontra une enfant de treize à quatorze ans, belle, vous la voyez! me dit Vandevelle, en me montrant la tête peinte que j'ai essayé de décrire au commencement de ce récit. Céliane Vion était une de ces créatures nées enchanteresses qui persuadent sans ouvrir la bouche, et qu'en les regardant on croit spirituelles. Elle n'a peut-être pas prononcé en sa vie quatre paroles qui eussent le sens commun, et dire qu'elle a été adorée, ce ne serait rien dire, elle a été admirée par les plus grands génies de ce temps. Quand elle murmurait: «Bonjour, Monsieur,» ou «Voulez-vous me couper du pain?» on était tenté de s'écrier: «Quel mot ravissant!» mais c'étaient ses cils, sa lèvre éclairée de rose, c'était la ligne ondoyante de son corps qui ravissaient les âmes. Margueritte et Céliane Vion s'aimèrent à première vue, comme des héros de Shakspeare, ce qui est bien permis à l'âge qu'ils avaient. Lui si paresseux, elle si peu éloquente, je suis sûr qu'ils n'avaient pas échangé vingt mots, lorsqu'on les vit s'en aller ensemble bras dessus bras dessous, mais ils ressemblaient à s'y méprendre à ce joli couple d'amants que la bonne fée bénit sur l'autel de vif-argent et de paillon rouge, à la fin des apothéoses. On aurait cru voir deux sylphes des premiers jours de printemps, quelque Titania enfant avec son page, et, en effet, c'était alors le commencement d'avril, et les feuilles des marronniers du Luxembourg commençaient à s'ouvrir. Margueritte ne raisonna pas plus son amour pour Céliane qu'il n'avait raisonné son goût pour la cigarette, la première fois qu'il avait fumé; le charme l'avait saisi, et il fut évident qu'il y en avait pour sa vie. Pendant quelques jours, la chambrette de la rue de Tournon fut délicieuse à voir; Céliane y avait apporté tout un jardin acheté sur le Quai aux fleurs; Margueritte passait les heures à faire des croquis d'après elle, tandis que la fillette, folle de parure, rapetassait avec amour des oripeaux dorés, des rubans, des bijoux de strass et des perles à la douzaine. Les amis, assis sur le matelas de Margueritte, ne se lassaient pas de regarder ce nid d'amants épris; mais, un beau matin, le peintre ferma sa porte en annonçant qu'il voulait travailler. Vous pensez si un pareil mot dans sa bouche dut étonner ceux qui le connaissaient; mais cet étonnement ne fut rien auprès de celui qui nous attendait six semaines plus tard, quand Margueritte pria ses amis de revenir le voir! Comme par un coup de baguette, le galetas poudreux avait été transformé en un atelier magnifique et sévère, tendu de vieilles tapisseries héroïques, meublé avec des bahuts du meilleur temps de la Renaissance, et décoré de belles armes orientales. Les sièges en cuir de Cordoue, les miroirs de Venise, le vin dans les carafes de Bohême, les assiettes de faïence sur le dressoir, le grand lustre de cuivre, les chandeliers à sept branches, les fleurs de pourpre dans les vases craquelés complétaient les harmonies d'un luxe sérieux; enfin là où l'on avait si longtemps marché sur des bouquins blancs de poussière, les pieds foulaient un épais tapis, moelleux comme un lit de mousse. Vêtue d'une robe de brocard sur laquelle tombait une lourde chaîne d'or, Céliane avait l'air d'une jeune patricienne de Venise. Et sur un beau chevalet de chêne, au milieu de l'atelier, il y avait... devinez quoi? Le tableau d'_Hélène enfant!_ improvisé dans cet éclair de bonheur. Sous le puissant aiguillon de la passion, Margueritte avait trouvé à la fois du génie, de l'argent, l'âpre foi au travail qui déplace les montagnes. Dans une encoignure, l'armoire que vous avez vue à Versailles supportait comme aujourd'hui le buste de Céliane; pour elle, son amant avait deviné la statuaire comme la poésie, car il la chantait en des sonnets d'une superbe allure! Sur les tables on voyait des bois commencés pour les éditeurs; Margueritte avait entrepris des illustrations de La Fontaine et de Shakspeare, rien ne l'effrayait, il se serait chargé, si on avait voulu, de sertir les étoiles. A l'ouverture du salon de 1839, Margueritte, la veille obscur et inutile, était pour tout le monde un grand artiste; la presse l'avait salué comme un maître, la foule le portait aux nues, les commandes pleuvaient chez lui dru comme grêle, et il était insulté dans les petits journaux. Mais il ne jouit pas de ce triomphe, ou plutôt il n'en eut même pas conscience, car il avait en ce moment-là bien d'autres affaires en tête. Céliane lui jouait ce drame, si banal à Paris, qui, pourtant, se joue et se raconte encore, de la maîtresse adorée qui vous trompe avec tous les passants de la rue, et qui revient à la maison deux ou trois fois par semaine, pour s'écrier avec des pleurs de crocodile: «Pardonne-moi, c'est toi seul que j'aime!» Tandis qu'on parlait de lui dans tous les salons et que son nom défrayait les chroniques, l'amant de Céliane passait ses heures à interroger des commissionnaires, à se mettre en embuscade dans des allées de maisons suspectes et à suivre à pied des fiacres. Enfin, quand sa maîtresse eut disparu tout à fait, Margueritte, à bout de souffrances, tomba dans une indifférence complète; on le rencontrait avec une barbe longue, avec une chemise de quinze jours, roulant son éternelle cigarette. Son mobilier s'en était allé comme il était venu; quant au travail, il n'en voulait plus entendre parler. M. Silveira, qui avait acheté l'_Hélène enfant_, inventa des subterfuges impossibles pour forcer son peintre à reprendre les pinceaux; tout fier d'avoir conquis la première oeuvre du grand artiste, il convoitait déjà ses oeuvres futures, et ne craignait rien tant que de les voir s'en aller en fumée. On accabla Margueritte d'invitations, d'avances d'argent, on voulut le convertir à la vie de château, peines inutiles! M. Silveira proposa à l'artiste de lui faire obtenir un travail de décoration dans une église; il mit sur son chemin vingt femmes très-désirables; rien n'y fit, désormais la vie de Margueritte s'appelait Céliane. Cet homme, qui avait été grand une heure, marchait devant lui, échevelé, hébété, ne mangeant plus et se traînant de café en café pour y vider stupidement des carafons d'eau-de-vie. Comme tant d'autres, il demanda l'engourdissement à cette affreuse liqueur, et se laissa tout entier dévorer par elle. Mais, comme tous les malheureux qui se livrent à la sorcière blonde, il sentit bientôt son palais se blaser et ne le réveilla plus qu'en le déchirant avec des breuvages sans nom. L'eau-de-vie de l'estaminet et de la brasserie lui paraissait fade; il lui fallait cet alcool au goût de poivre que le marchand de vins débite dans des verres qui peuvent tomber du cinquième étage sans se casser. Parfois, attablé dans une brasserie devant un flacon d'eau-de-vie avec deux ou trois camarades, Margueritte, sous un prétexte, les quittait, laissant son verre à demi plein, et traversait la rue pour aller boire du trois-six sur le comptoir d'un liquoriste. A ces tristes excès il demandait, ai-je dit, l'engourdissement; oui, seulement cela, et non l'oubli; heureux s'il eût pu oublier Céliane; mais les femmes de cette trempe n'abandonnent jamais leur proie, et ces créatures aux appétits fauves ne manquent pas de revenir de loin en loin donner un coup de dent acérée dans la chair saignante. Ainsi faisait la juive, tombant du ciel pour un ou deux jours; alors c'était chez Margueritte une joie, une ivresse, un délire; il s'installait pour la vie, se remettait au travail, et nourrissait sa maîtresse de primeurs et de fruits réservés pour la table des rois. On voyait paraître chez les marchands quelque eau forte égratignée avec une pointe magistrale, on croyait le peintre ressuscité, puis toute cette fantasmagorie s'en allait en fumée, Céliane était partie, et, de nouveau, Margueritte se montrait dans les rues, ivre, pâle, muet, le visage enterré sous ses longs cheveux desséchés, se traînant de cabaret en cabaret, et roulant sa cigarette avec une dextérité qui vous donnait froid.
Il y avait cinq ans, cinq siècles, que l'_Hélène enfant_ avait fait dans le monde artistique l'effet d'un coup de tonnerre, quand Margueritte, vieux, abruti, usé, n'ayant plus rien du jeune homme que nous avions connu, et n'étant même plus son propre fantôme, apprit la mort de son père. Il héritait d'une vingtaine de mille francs. Nous crûmes naturellement qu'il boirait pour vingt mille francs de verres d'eau-de-vie, mais sa folie se manifesta par de nouveaux caprices. Il se fit habiller par un tailleur en renom, sortit dans un coupé de louage, et porta des gants gris perle du matin au soir. On le vit dans les réunions, dans les foyers de théâtre: sans doute, il était las de ses haillons, et, comme Mercure, voulait se débarbouiller avec de l'ambroisie. Un soir, des compagnons de flânerie l'avaient entraîné dans les coulisses de l'École Lyrique. Une femme vêtue de satins splendides, superbe sous la dentelle et sous la frisure d'or, passait devant lui. Il n'avait vu qu'une robe et le port d'une femme inconnue, mais son coeur battait à se briser, c'est que c'était Céliane! Elle se retourna et le vit, elle tomba dans ses bras en pleurant. Elle n'avait jamais aimé que lui, elle avait eu bien des regrets, bien des remords, bien des désespoirs, car elle avait bien deviné avec son instinct de femme la haute supériorité de Margueritte et sa bonté angélique, enfin tout le chapelet des calembredaines sublimes! Ce n'était plus la Céliane du bal de la Verrerie; toujours svelte, elle était devenue grande, imposante; ses traits, en conservant toute leur grâce, avaient pris un caractère de noblesse farouche: sa coiffure seule, crêpée et courte sur le devant, frisée sur les joues en longues boucles fauves, n'avait pas changé, non plus que sur sa lèvre sanglante le charme du délicieux éclair rose!
Elle jouait Dorimène du _Mariage forcé_ et jamais peut-être Molière n'a trouvé une incarnation si parfaite du type rêvé: «Il me tarde déjà que je n'aie des habits raisonnables pour quitter vite ces guenilles!» La représentation finie, Margueritte enleva, emporta Céliane sans lui laisser le temps de quitter son costume, et ne remarqua même pas qu'au départ elle causait à voix basse avec un jeune dandy, en l'enveloppant de ce regard qui sert à accompagner les mensonges. Le surlendemain il était à son chevalet, créant, tout armée, la Dorimène de Molière. La vieillesse, l'abattement, la fatigue avaient disparu, c'était le jeune artiste Margueritte rafraîchi dans les eaux de Jouvence que garde l'amour, et recommençant une vie glorieuse. Il donna à ses amis un beau dîner dans lequel il leur présenta Céliane comme la compagne de tout son avenir; là, il s'accusa, fit sa confession, demanda solennellement pardon pour les années gaspillées, et parla avec tant d'éloquence vraie qu'il arracha des larmes. Je compterais par trop sur votre naïveté, ajouta Vandevelle, si je me croyais obligé de vous dire que cette seconde liaison de Margueritte se gouverna et se termina absolument comme la première. Ces amours irrégulières se comportent avec une régularité parfaite, et rien n'est plus facile que de les réduire en équations algébriques. Une courtisane qui dévore un imbécile n'est pas plus injuste qu'un tigre avalant un mouton, et, qu'il le veuille ou non, chacun fait ici-bas son métier, car tout cela a été arrangé d'avance sur un scénario inflexible, tracé d'une main ferme. Céliane retourna à l'or, à la joie, au luxe, comme c'était son devoir, et, comme c'était son droit, Margueritte retourna à ses verres d'eau-de-vie versés sur le comptoir d'étain, sans cesser de rouler sa cigarette si bien roulée! Que les moutons aillent à l'abattoir, c'est la règle, et il n'y a rien à redire à cela, le point original, c'est que le même mouton y retourne trois fois de suite, et c'est ce que Margueritte ne manqua pas de faire scrupuleusement; aussi n'ai-je plus à vous raconter que le troisième acte de cette infernale comédie, c'est-à-dire le troisième tableau de Margueritte et ses troisièmes noces avec Céliane. Il y a maintenant douze années que s'est déroulé ce dernier épisode, dont certains incidents ont fait alors un assez grand bruit dans la _Gazette des Tribunaux_. Un matin, vers cinq ou six heures, Margueritte, devenu depuis longtemps un ivrogne honteux et solitaire, entend des cris épouvantables, partis d'un étage supérieur à celui qu'il habitait; c'était sur le boulevard Mont-Parnasse, si désert, comme vous le savez, et où rien ne trouble d'ordinaire le profond silence. Éveillé comme d'autres voisins par les funèbres clameurs, Margueritte monte l'escalier, on venait d'enfoncer la porte. Il entre et voici l'affreux spectacle qui frappe ses yeux. Dans un appartement d'un aspect bourgeoisement élégant, où l'on voyait épars sur le parquet des lettres déchirées et des joyaux mis en pièces, un jeune homme était couché, mort, sur le lit, envahi déjà par la blancheur de cire du cadavre. Au coeur, dans la plaie saignante, était fiché encore le couteau avec lequel il s'était frappé. Une mère à cheveux blancs, en deuil, accablait de ses malédictions une femme éplorée, agenouillée aux pieds du mort, Céliane! Margueritte resta là avec les autres voisins, il attendit l'arrivée des hommes de police, la fin des interrogatoires, et lorsqu'il fut dûment constaté que le jeune homme couché sur le lit sanglant était bien mort par un suicide, il prit Céliane par la main, et l'emmena. Jusqu'à présent elle n'avait eu que l'attrait du vice et de la haine, elle avait à présent celui du meurtre; et voilà, mon ami, pourquoi vous avez trouvé peinte avec une réalité si poignante la tête de saint Jean-Baptiste que porte sur son bassin d'or la fille d'Hérodiade. Ce tableau, qui fut payé par M. Silveira dix mille francs, vaporisés en quinze jours par le modèle, obtint au salon un si prodigieux succès qu'il fut question de décerner à l'artiste les distinctions les plus enviées; mais comme le flot du récit de Théramène, la commission des récompenses recula épouvantée en apprenant à quel homme elle avait affaire. Mais Margueritte ressemblait au héros du drame; ce qu'il lui fallait, ce n'était pas faveurs vaines! Tout entier à son rôle de Silvandre, il se débattait de plus belle dans le filet de Céliane. Il ne se lassait pas de regarder son sourire couleur de rose; plus que jamais il la crut pure, dévouée, enfant, angélique, amoureuse; plus que jamais il recommença à se blottir dans les allées, à payer des commissionnaires et à suivre des fiacres! Personne cette fois ne prêta la moindre attention au dénoûment de ce long dépit amoureux: le sentiment parisien était fixé! Sans rien demander, on sut bien que tout était fini, quand on revit Margueritte roulant sa cigarette chez les marchands de vin; non pas que l'on pût reconnaître son visage, car, tourné vers le comptoir d'étain, il apparaissait toujours de dos, mais on le devinait à son échine courbée et à ses cheveux jaunes!
--Ah! m'écriai-je, le malheureux!
--Et maintenant, dit Vandevelle, vous connaissez la simple histoire de Margueritte et de ses trois tableaux. Qu'a été ce pauvre homme, aujourd'hui tombé en ruine? Un grand peintre ou un amoureux imbécile? Les trois toiles sont d'incontestables chefs-d'oeuvre, mais le véritable artiste existe-t-il sans la fécondité, qui seule fait de lui un créateur? La nature, cette grande créatrice, s'arrête-t-elle jamais? Une qualité a-t-elle été véritablement possédée, si elle peut s'endormir en de si longues léthargies? Pour moi la question est résolue, malheureusement. N'eût-on jamais vu aucun tableau de Rubens, en en voyant un on devine qu'il en existe mille autres du même maître, et que celui-là a été tiré du néant par une main féconde!
--Oui, repris-je, votre artiste est un monstre adorable, mais enfin un monstre! L'artiste peut aimer, mais à la condition d'adorer dans sa maîtresse la beauté, et non la chair! Et quand même, au lieu d'être une courtisane haineuse, comme Céliane, l'idole serait une femme divine, il ne faut pas qu'elle devienne pour l'artiste l'incarnation palpable de son génie et la puissance créatrice elle-même, car alors vous vous exposez à voir votre génie voler des couverts d'argent et assassiner des fils de famille! La seule et vraie Béatrix du poëte, c'est cette Vénus idéale, immatérielle et vierge, dont le pied se salirait en marchant sur les blanches nuées, et dont la forme surhumaine vivra encore dans les âmes, même après que se seront évanouis les marbres suprêmes dans lesquels la Grèce en a délicatement fixé les lignes toutes spirituelles. Excepté celle-là, toutes nos compagnes ne seront jamais que des concubines, quand même nous les aurions épousées devant les vingt maires des vingt arrondissements de Paris! Mais à propos, il me manque un post-scriptum, car, pour compléter ces équipées, il me semble que votre Margueritte a fini par un mariage, comme les bons vaudevilles?