Chapter 12
--Oh! fit Vandevelle, il s'est marié avec Céliane, naturellement! Tous les deux avaient trop bien mérité cette punition du ciel pour qu'elle leur fût épargnée. Margueritte, chassé du logement garni qu'il habitait, avait trouvé un asile à Versailles chez sa mère, pauvre vieille femme qui l'aime encore comme lorsqu'il avait quatre ans, et qui volontiers le bercerait sur ses genoux! Il y avait apporté son buste en marbre de Céliane et l'armoire qui lui servait de support, seul reste qu'il eût conservé de ses splendeurs, et il végétait dans un abrutissement sauvage, semant autour de lui des bouts de cigarettes que sa mère balayait avec une patience ineffable. En allant acheter de l'eau-de-vie dans un de ces mauvais lieux du plus bas étage, où le passant peut varier ses plaisirs comme sur les bateaux de fleurs de la Chine, et qui peuplent la rue de Marly, il y trouva Céliane en robe d'indienne, attablée entre des soldats, Céliane, vieille à trente-trois ans, presque chauve, défigurée par la petite vérole, enrouée et sale, et les joues peintes avec du rouge à deux sous. Mais lui, il la vit telle qu'elle était naguère au bal de la Verrerie, alors qu'il lui disait comme Faust à Marguerite: Ma belle demoiselle! et que flottait, confuse encore dans son cerveau, la cruelle enfant Hélène, rassemblant ses bijoux barbares pour s'enfuir avec le fils d'Ethra, le long des fleuves bordés de lauriers-roses! Cette fois-là, comme les autres, il la prit par la main et l'emmena. Ils se sont mariés un mois plus tard, et depuis lors Margueritte ne va plus chez les marchands de vin pour y boire l'eau-de-vie au goût de poivre; il la boit chez lui, comme vous l'avez vu, dans l'armoire. Céliane, qui le méprise et le hait de tout l'amour qu'il a toujours eu pour elle, le brutalise avec d'horribles façons de mégère, tandis qu'au contraire sa mère le choie comme un bambino et l'endort le soir en lui chantant des chansons de nourrice. Mais, par un singulier caprice de sa folie, il se figure que c'est Céliane qui lui dit des choses douces et sa mère qui le maltraite; quand sa mère lui adresse un de ces mots affectueux qui guérissent les plus cuisantes blessures, il lui lance en dessous un regard de haine, et, sous les injures de Céliane, il s'arrête extasié, comme s'il entendait la harpe d'un ange! Enfin, il croit reconnaître la voix de Céliane dans cette voix qui chante des chansons de nourrice pour l'endormir! Toutefois il se livre contre sa méchante femme à une vengeance à la fois terrible et bien involontaire. Comme, en entrant dans le cabaret où il l'a retrouvée, il a entendu les soldats attablés avec elle la nommer Aglaé, ce nom lui est resté dans la mémoire, et chaque fois que Céliane lui jette les épithètes de crétin ou de misérable, il la remercie avec un charmant sourire, mais toujours en l'appelant: Chère Aglaé! Ainsi, dans son innocente manie, il lui rappelle à chaque instant le bourbier d'où il l'a tirée, car la vérité sort de la bouche des enfants!
--Allons! dis-je avec mélancolie, en voilà un qui a fini sa tâche! S'il doit peindre encore, ce sera «dans les cieux,» comme le poëte Ronsard.
--Qui sait? me répondit Vandevelle d'un air de mystère. Si je vous ai prié de venir, si je vous ai fait ce récit aujourd'hui, c'est qu'il y a un grand événement. Voyez cette lettre à aspect bizarre, écrite sur du papier d'office, qui m'est arrivée par la poste; elle est de Margueritte lui-même! Tenez, regardez-la; ne sent-on pas toute la peine qu'il a eue à l'écrire? Et comme il est facile de deviner les repos qu'il a pris pour aller à l'armoire! Voyez, au bout de tous les cinq ou six mots, l'encre devient pâle, l'écriture faiblit; puis elle reprend, hardie et pleine de sûreté. Cette lettre, où il y a en tout dix-huit lignes, est d'un bout à l'autre transcrite avec deux écritures absolument différentes l'une de l'autre, si bien que, pour en donner une idée juste si on la reproduisait par la typographie, il faudrait composer en romain les mots tracés avec une ferme volonté, et en italique ceux qui ont été tremblés par une main défaillante.
Vandevelle me tendit la lettre, et je lus les lignes suivantes, où se mêlaient si étroitement, hélas! la raison et la folie:
«Monsieur VANDEVELLE, 15, rue des _Saints-Pères, Paris_.
«Monsieur, vous avez eu pour moi tant de _bontés, que j'ose_ m'adresser à votre coeur généreux. Ceci est la prière _d'un mourant_; _vous l'exaucerez_, j'en suis certain, car aucune des souffrances de _l'artiste ne vous_ est inconnue, et vous devinerez ce que j'ai _subi de luttes_ intérieures avant de vous demander la seule chose qui puisse _me donner ici-bas_ une heure d'apaisement. Il me faut deux mille _francs, et je_ vous supplie de me les apporter; mais _s'il est vrai que_ vous ayez trouvé à mes tableaux un mérite au-dessus _du vulgaire_, vous ne perdrez pas complètement cet argent. Il y a encore un _peintre en moi_, _quoique_ tout le monde l'ignore; vous aurez donc un _tableau_. _Il représente_, sous sa figure de déesse, ma bien-aimée Aglaé, _dont j'ai peint_ l'apothéose en plein ciel, où les génies l'adorent _dans un jardin_ de délices fleuri et rayonnant, parmi le choeur émerveillé des étoiles. J'ai voulu assurer une immortalité glorieuse à celle qui _a été mon ange_ sur cette terre de misère. _J'espère, Monsieur_, que cette vision, réalisée dans un _moment d'inspiration_ fortifiante, ne vous déplaira pas, et _que la possession_ de la seule toile où j'ai pu faire vivre mon âme compensera un peu le grand sacrifice que _je vous demande_. C'est le voeu ardent et _réellement sincère_ de
«Votre très-_humble_, _très-reconnaissant_ et très-dévoué serviteur,
«Pierre MARGUERITTE.»
--Et, dis-je à Vandevelle, vous croyez au tableau?
--Ma foi, fit-il, je ne sais que croire; mais en tout cas, s'il existe, je ne le perdrai pas par avarice et faute de m'être exposé à sacrifier deux mille francs. Par malheur, sa description naïve donne l'idée d'un décor du spectacle de Séraphin, et, en supposant que tout ceci ne soit pas rêverie pure, j'ai bien peur que le pauvre Margueritte n'ait peint qu'une enseigne pour les baraque de la foire. Enfin, je jouerai sur cette carte! D'ailleurs, les deux mille francs dussent-ils lui être offerts comme un présent, je les porterai encore au pauvre Margueritte. Je veux qu'il meure en paix et qu'il puisse satisfaire son dernier désir. Si les pauvres gens qui périssent dans un naufrage n'étaient pas séparés du monde vivant par l'immensité des mers, qui de nous leur refuserait quelque chose? Eh bien, ce malheureux artiste est cela, un naufragé aux doigts crispés sur une planche qui sombre et que le gouffre engloutit. Partons pour Versailles.
Comme nous traversions le corridor noir qui conduit à la chambre de Margueritte, nous entendîmes une voix perçante et enrouée, rendue tremblante par la colère. C'était Céliane qui injuriait son mari, comme de coutume; mais elle se tut en entendant frapper à la porte. Nous entrâmes, et tout de suite je vis cette affreuse créature, ô misère! ajustée comme une baladine de tréteaux, avec des loques et des bijoux de cuivre, lissant de la main ses rares cheveux, roux sous la pommade, et nous regardant avec son oeil stupide et féroce. A côté d'elle, sur la table, il y avait des oripeaux dorés qu'elle ravaudait, et sur lesquels elle cousait des paillettes, bleues de vert-de-gris. Comme l'autre fois, des casseroles, des plats non lavés étaient épars; mais la mère, pâle, triste, très-digne sous ses cheveux blancs, surveillait, assise près de la cheminée, une marmite pleine d'eau, évidemment destinée à réparer ce désordre, et, tout en se livrant aux travaux du ménage, elle contemplait son fils avec des regards fous d'amour; il n'était pas difficile de voir qu'elle avait aussi sa démence. Margueritte venait de refermer son armoire; il marchait, et essuyait de sa main maigre ses lèvres pendantes, où perlaient encore des gouttes d'eau-de-vie.
--Pardon, monsieur Vandevelle, dit Céliane, de vous recevoir dans une chambre si mal rangée.
--C'est à nous, madame, de nous excuser, fit Vandevelle.
--Mais, continua la cruelle mégère, que voulez-vous que nous fassions avec ce crétin, avec ce méchant homme qui nous fait tourner les sangs! Ah! monsieur, si vous pouviez obtenir qu'on nous le mette aux Incurables! A quoi est-ce bon, un ivrogne pareil? A se faire du mal et à en faire aux autres. Ah! fichue galère!
La vieille femme adressait à Céliane des gestes suppliants.
--Chère, chère Aglaé! s'écria gracieusement Margueritte en s'approchant subitement de Vandevelle. Puis, lui tournant le dos par un mouvement exécuté avec beaucoup de prestesse, il tendit derrière lui sa main ouverte. Vandevelle y mit les deux billets de mille francs, que le fou escamota avec une adresse inouïe. Feignant alors de voir, sur le collet d'habit de Vandevelle, une peluche qu'il voulait enlever, il se baissa vers lui et lui jeta tout bas dans l'oreille ces mots étranges:
--Chez le chaudronnier! chez le chaudronnier!
Il paraissait déjà arrivé au dernier degré de l'ivresse. Il alla à son armoire et but deux verres d'eau-de-vie, puis il revint vers nous, la taille droite et l'oeil presque brillant.
--Ah! nous dit-il, on est bien heureux d'être... d'être... d'être... (Il alla à l'armoire et but.) aimé comme je le suis, parce que, voyez-vous, il y a des... il y a des... (Il alla à l'armoire.) artistes... qui ne sont pas... heureux en... (Il alla à l'armoire.) ménage, et alors... (Puis, tout bas à Vandevelle.) Chez le chaudronnier! chez le chaudronnier!
--Pierre, mon bon fils, dit la mère éperdue, prends garde, ne t'anime pas ainsi, par pitié!
Margueritte lui jeta un regard de haine.
--Le scélérat! s'écria Céliane, il ne mourra donc jamais!
Et toujours elle rapetassait ses oripeaux dorés.
--Ma vie! mon âme! chère, chère Aglaé! murmura tendrement Margueritte.
Puis il retourna à l'armoire, et il parlait tout en buvant, ne s'interrompant plus de parler et de boire, tout en tournant la tête de tous côtés, comme un homme effaré.
--Il y a des artistes à qui leurs femmes mangent... mangent... mangent... (Il but.) le coeur! Mais elle, mon Aglaé, ma chère... Aglaé... c'est le trésor... le trésor... (Il buvait.) de ma vie! Sa beauté m'empêche de voir... de voir... (Il buvait encore.) le spectacle affreux... affreux... affreux.
Margueritte tomba ivre-mort. Cependant, il rouvrit encore les yeux, fit signe à Vandevelle de s'approcher, et lui dit d'une voix gutturale comme un râle de mort:
--Chez le chaudronnier! chez le chaudronnier!
Nous voulions porter quelque secours à Margueritte, que sa femme laissait là par terre avec une indifférence sereine, ravaudant toujours; mais la vieille mère courut à lui; elle le prit dans ses bras comme un petit enfant, couvrit son front de baisers, et d'une voix extasiée:
--Laissez-le, dit-elle; il est soûl!
Il est soûl! Elle nous dit ces mots abominables du ton dont une jeune mère, le modèle de la Vierge à la Chaise, aurait dit: Il dort! en parlant d'un ange enfant à la joue rose, couronné de ses boucles d'or; et certes, cette tendre folie de la mère au coeur saignant était bien le dernier mot de l'épouvante humaine! Céliane nous fit une belle révérence prétentieuse, comme si elle eût été encore au foyer de l'École Lyrique, dans son resplendissant costume de Dorimène.
J'avais hâte de fuir de cette maison de suppliciés. Je pris Vandevelle par le bras, et je l'entraînai d'un pas rapide.
--Ainsi, lui dis-je, ce malheureux meurt en vous volant, et il ne lui aura manqué aucune honte, aucune misère. Non-seulement le tableau promis n'existe pas et n'existera jamais, à coup sûr, mais aussi je n'ai pas revu cette toile couverte de barbouillages, triste monument de folie! qui avait attristé nos yeux la première fois que nous sommes venus visiter Margueritte. Le chevalet même a disparu; je suppose qu'on en aura fait du feu, et c'était bien le seul parti à prendre. D'ailleurs, ne dois-je pas vous féliciter pour vos deux mille francs perdus? Jugez de ce que ç'aurait été si, par-dessus le marché, vous aviez été condamné à accrocher sur vos murs la composition insensée qu'aurait pu rêver le cerveau de ce spectre! Pensez-vous qu'elle aurait été assez ridicule, cette apothéose de la farouche Aglaé parmi des pivoines et des anges de romance?
--Je pense, dit Vandevelle, dont la réflexion m'ouvrit les yeux, je pense qu'il faut trouver le chaudronnier.
Nous le trouvâmes en effet, en nous renseignant dans la première boutique venue. C'était un chaudronnier en chambre, nommé Mestrezat, qui habitait un galetas situé précisément au-dessus de celui où vivait la famille de M. Margueritte. En nous voyant, il devina qui nous étions, et comprit tout de suite ce dont il s'agissait.
--Monsieur Vandevelle, sans doute? demanda-t-il en regardant mon compagnon.
--En effet, monsieur.
--Monsieur, reprit-il, mon voisin, le pauvre M. Margueritte, croit être votre débiteur. Vous savez que cet excellent homme a le cerveau affaibli. J'ignore donc si cette dette est réelle ou si elle n'existe que dans son imagination. Quoi qu'il en soit, il a entrepris de faire un tableau pour s'acquitter envers vous; mais comme la vue de cet ouvrage commencé a mis dans une grande colère sa femme ou sa mère, je n'ai pas bien compris de laquelle il s'agit, M. Margueritte a profité d'une heure où il était seul à la maison pour apporter chez moi sa toile, son chevalet et ses brosses, et en même temps il m'a prié de lui acheter quelques couleurs. Depuis ce moment-là, chaque fois qu'il a pu s'échapper, il est venu travailler ici. Aujourd'hui, son ouvrage est terminé. Peut-être, monsieur, préférez-vous qu'il ne vaut pas votre argent. Moi, je ne puis juger cela qu'avec mon ignorance, il me semble que c'est vrai comme la vérité.
Le chaudronnier passa dans une pièce voisine, et revint apportant le chevalet sur lequel était posée une grande toile. O surprise de voir un pareil chef-d'oeuvre! Ce tableau, oeuvre d'une vengeance involontaire et d'une haine inconsciente, c'était l'affreux intérieur de Margueritte, avec les plats non lavés, avec les casseroles sales, avec les oripeaux, les jupes d'acier, les bottines et les corsets avachis épars sur les meubles. Un seul personnage était là, Céliane ou plutôt Aglaé, cruelle, hideuse, cynique, chauve sous ses cheveux pommadés, levant amoureusement ses yeux sans cils et sans sourcils, gravée de la petite vérole sous son rouge, et ravaudant une étoffe rose ornée de paillettes vert-de-grisées, sur laquelle se détachait le bord noir de ses ongles. Dans un coin, on voyait le flacon d'eau-de-vie et le verre encore doré par le liquide, sur un rayon de la sinistre armoire, que couronnait le buste de Céliane. O mystères de la démence! ce chef-d'oeuvre, ce drame poignant, ce cri d'une âme ulcérée, Margueritte l'avait trouvé malgré lui, sans le savoir; et tandis qu'il clouait son ennemie au pilori éternel, il avait cru la peindre en déesse triomphante, traînant sa robe de neige sur les bleus escaliers de saphir, blonde couronnée d'or échevelé, effarée au milieu des roses célestes, et ravissant vers les zones supérieures les anges entraînés dans le rhythme fulgurant de sa lyre et les choeurs éblouis et bondissants des froides étoiles!
Deux jours plus tard, une lettre de M. Mestrezat nous pressait, Vandevelle et moi, de nous rendre sans retard à Versailles. Margueritte était à sa dernière heure. Malgré toute la diligence possible, nous arrivâmes trop tard pour qu'il pût nous parler; mais de sa main livide, et levant vers nous un oeil éteint, il fit signe qu'il nous reconnaissait, et montra le chevet de son lit avec insistance; puis il expira. Sous son chevet, il y avait une clef, la clef de l'armoire, et, sous une enveloppe sans cachet, un papier plié en quatre, dont Vandevelle fit immédiatement la lecture à haute voix. Voici ce qu'il contenait:
«Ceci est mon testament.
»Je nomme mon exécuteur testamentaire M. Mestrezat, chaudronnier, chez qui j'ai trouvé la bonté indulgente et la charité que le peuple conserve, comme le véritable héritage de Jésus.
»Je nomme ma chère mère, dame Marthe-Marie Margueritte, née Duménis, ma légataire universelle, et je lui donne et lègue expressément, pour en jouir et disposer à son gré, la rente de six cents francs que j'ai récemment héritée de mon cousin par alliance, M. Jacques Renevey. Reconnaissant que le peu d'objets trouvés en ma possession au jour de mon décès lui appartiendront légitimement, comme une faible compensation des sacrifices inouïs qu'elle a faits pour loger et héberger chez elle, pendant trois années, moi et ma femme, mais sachant quelle est son inaltérable affection pour moi, je la supplie néanmoins de disposer desdits objets en faveur des personnes dont les noms sont énoncés ci-dessous. Je supplie aussi ma chère et excellente mère de me pardonner toutes les peines que je lui ai causées en cette vie, et de me bénir à cette heure où je vais prier pour elle dans une vie inconnue.»
Céliane eut un imperceptible haussement d'épaules. La mère, immobile à force de douleur, trouva une énergie nouvelle; chancelante, elle s'avança jusqu'au lit funèbre et couvrit de mille baisers la tête adorée de son fils mort. Vandevelle reprit:
«Ma chère mère voudra donc bien, pour l'amour de moi, délivrer en mon nom et le jour même de mon décès:
»1° A M. Eugène Vandevelle, propriétaire, demeurant à Paris, rue des Saints-Pères, n° 15, en lui faisant l'abandon des droits de gravure et de reproduction y attachés, celui de mes tableaux qui est actuellement entre les mains de M. Mestrezat.»
Céliane nous dévora d'un regard fauve, et de son poing fermé frappa sur la table avec colère. Vandevelle continua:
«2° A M. José Silveira, propriétaire, demeurant à Versailles, rue de la Paroisse, n° 3, pour sa galerie, le buste de femme en marbre qui sera trouvé chez moi, et l'armoire qui lui sert de support.
»3° A mademoiselle Céliane Vion, ma femme...»
En entendant ces mots, je regardai l'armoire fermée, et la clef dans la main de Vandevelle, et, par une pensée soudaine, je devinai ce qu'était devenu l'argent emprunté par Margueritte mourant. Je compris, oh! je compris bien tout de suite que, par un pieux effort d'amour, il avait voulu donner une dernière fois à Céliane la seule chose qu'elle aime, des joyaux!
«3° A mademoiselle Céliane Vion, ma femme, ce que contiendra ladite armoire au jour de mon décès.»
Vandevelle remit la clef à la mère en pleurs, qui la tendit à Céliane. Celle-ci se précipita vers l'armoire, sa proie, et l'ouvrit convulsivement. Ce qu'il y avait dans l'armoire, c'étaient bien des joyaux, en effet! Le flacon où Margueritte puisa la vie et la mort avait disparu, et à la même place il y avait un écrin de velours bleu tendre. Céliane l'ouvrit, y plongea ses mains frémissantes, et fit déborder à l'entour une magnifique parure de topazes, si semblables pour la couleur à l'eau-de-vie dorée de flammes qui avait été là si longtemps! On eût dit que l'eau-de-vie elle-même était devenue ces pierreries, qui, flamboyantes, sinistres, pleines de reflets sanglants, enflammées et menaçantes, ruisselaient de l'armoire.
LES NOCES DE MÉDÉRIC
CHAPITRE PREMIER
Où l'auteur, éminemment coloriste, prouve qu'il n'appartient pas à l'École du bon sens, et insinue qu'il possède un dictionnaire des rimes françaises.
Au dehors, la nuit était sereine. Et cependant ton âme, ô Médéric, était plus calme et plus sereine que cette blanche nuit d'hiver où le clair de lune et les rayons des étoiles faisaient danser leurs clairs esprits sur la terre gelée.
Car il était dans sa chambre, le beau, le blond, le spirituel, l'heureux Médéric! Dans sa bonne chambre de la place de l'Odéon, n° 4, à l'entresol, chambre souriante, bien close, bien chaude, calfeutrée par les étoffes de soie et les étoffes de laine, par la toile et le velours, et par les bourrelets innombrables.
Il était commodément assis dans un bon fauteuil, l'honnête Médéric; il était assis devant son feu, un grand feu, et ne faisait absolument rien. Je me trompe, il fumait une cigarette. O cigarette, cigarette, petite courtisane au panache bleu, follement campée dans ta robe de papel de hilo, je ferai certainement un poëme sur toi la prochaine fois que je retrouverai mon dictionnaire des rimes. Ce sera un poëme en strophes de six vers, comme _La Malédiction de Vénus_, et je le ferai imprimer sur papier à cigarettes, de sorte qu'on dira à l'avenir: voulez-vous fumer un sixain?
Il y avait un si grand feu que tout flamboyait et craquait dans la chambre: statuettes, cristaux et porcelaines de Chine! Pour Médéric, pareil à un monsieur qui a sa loge à l'Opéra, il écoutait nonchalamment les harmonies domestiques, sans se donner la peine d'applaudir aux beaux endroits.
Et d'abord, dans la flamme du foyer, au milieu des turquoises et des émeraudes et des floraisons flamboyantes de roses bleues et aurore, chantait et dansait, au bruit du triangle et des castagnettes, la folle salamandre, vêtue de toiles d'or et d'argent, et de papier métallique avec toutes sortes d'oripeaux et de paillettes! Et ses joyaux de Venise, ses colliers de verre, ses voiles de crêpe rose et bleu semés d'étoiles de fer-blanc, tourbillonnaient dans les éblouissants arcs-en-ciel des joyeux tisons.
--Je t'aime, disait-elle à Médéric, moi qui suis gaie comme l'oiseau, folle comme les comètes, éblouissante comme la prose de l'ami Théo, et qui rossignole comme une suite de triolets galamment troussés par un grand enfileur de perles! Je t'aime parce que tu es un honnête garçon et que tu aimes mieux me voir danser pour toi seul que d'aller applaudir cette bégueule de Rosati, en compagnie de quinze cents imbéciles. Va, mon cher trésor, je te ferai des feux d'artifice comme Ruggieri n'en a pas rêvé, des aurores boréales inconnues de Séraphitus-Séraphita, et des féeries comme tu n'en as jamais vu aux Funambules, même le jour où Joséphine, serinée par moi, jouait _La Fille du feu_, avec trente-deux mille escarboucles, sans compter ses yeux!
Et les torchères allumées, flammes fantasques, embarrassées et tortillées entre elles comme de jeunes Lesbiennes, disaient à Médéric:
--Nous sommes les astres et les étoiles de ta maison, et c'est pour toi que nous dansons nos folles sarabandes! Nous avons des robes orange, nous, et nous sommes rouges comme des cerises! Nous ne sommes pas comme nos maigres soeurs du ciel, qui se mettent du blanc pour plaire aux poëtes romantiques! Nous t'aimons parce que tu es un jeune homme sage et que tu ne vas pas à Feydeau, quoique tu demeures à côté d'un architecte qui y va tous les soirs!
CHAPITRE II
Où l'auteur, qui a lu les romans de Méry, et qui tient à étaler son érudition, met en scène des Chinois et un Suisse qui étonneront M. Stanislas Julien et feu M. Toppfer.
Et dans la pendule rocaille, retraite charmante où plus d'une fois s'était égarée la rêverie de madame de Pompadour, l'heure disait à Médéric:
--Je suis née au temps des belles amours et des beaux jardins, à cette époque fleurie où les parterres étalés sur des robes de soie ressemblaient aux jardins en fleur! Je t'aime et je t'envoie mille baisers de ma bouche en coeur, car je suis toujours jeune et charmante, bien que j'aie vu cet âge d'or où les femmes laissaient leur gorge à nu et mettaient des guirlandes sur leur tête poudrée à blanc, pour signifier la neige des coeurs et l'incarnat des roses mystiques! Je t'aime, et c'est pour toi que je frappe mon harmonica de cuivre doré, sur lequel je fais sans fin courir mon pied sonore!
Et nues dans les carafes de Venise, les naïades disaient ensemble: