Chapter 13
--Nous aimons, ô Médéric, cette prison étincelante de laquelle nous passerons sur tes lèvres ou sur le cou de tes jeunes amantes. Nous aurions pu verser notre onde dans les vertes prairies, parmi les myosotis célestes, et nous reposer après dans le lit de la Loire immense, qu'ombragent les grands peupliers. Nous aurions pu avoir pour prison de beaux tuyaux de plomb solidement soudés et réparés, chaque année, par les soins du conseil municipal de la ville de Paris, et nous aurions versé nos pleurs à travers de belles urnes, tenues par une déesse égyptienne et surmontées d'un distique latin de Santeuil. Mais nous préférons pour palais et pour cachot tes carafes de Venise, à travers lesquelles nous voyons rayonner ton jeune sourire!
Et dans la vaste coupe autour de laquelle court dans le cristal une orgie sanglante, chef-d'oeuvre de Lahoche, la bacchante disait tout émue:
--C'est pour toi que j'ai suivi sur les monts et les coteaux de la fertile Bourgogne, le beau Lyoeus au visage de femme. J'ai déchiré de mes mains aiguës les grappes aux poitrines rebondies, pour te faire boire leur sang qui te rendra pareil aux dieux. Vierge vaincue, je t'offre, ô mon amant, mes lèvres plus chaudes que le soleil et plus embaumées que le miel de l'Hymète!
Et sur les plats, les rideaux, les paravents, les soucoupes et les éventails, tout le peuple des Chinois peints, disait à Médéric:
--C'est pour toi que nous avons quitté le pays du grand Yao et du grand Yu, le céleste empire où sur les fleuves indigo, les barques d'or, pareilles à des coquilles d'oeuf, voguent au milieu des soleils d'artifices et de monstres écarlates et verts en papier huilé. Pour toi, nous avons quitté le fleuve Choo-keang qui roule ses vagues célestes sous des voûtes de tamarins échevelés, et les forêts de sycomores où fleurissent à l'ombre, l'haïtang, le jasmin et le pégé-long, aux fleurs écarlates! Nous t'aimons, ô Médéric, parce que tu ne vas voir jouer aucune féerie chinoise, et que tu n'achètes pas de thé à la Porte Chinoise!
Et au bruit perçant du tam-tam, une jeune Chinoise, peinte à la gouache sur du papier brun, disait à Médéric:
--Vois mes yeux pareils à des oiseaux, ma bouche qui a l'air d'un gros bouton de rose, et mes ongles plus lumineux que les étoiles, plus doux que les plumes du paon!
Mais au moment où la jeune Kia allait oublier, en pinçant du lutchun à treize cordes, que la pudeur est la première vertu des femmes chinoises, le coucou de Nuremberg se mit à sonner huit heures du soir avec un effroyable carillon de sonneries et de sonnettes. Et aussitôt seize portes, comme à toutes les heures, s'ouvrirent dans le coucou prodigieux, et par ces portes s'élancèrent les oiseaux de bois, blancs et rouges, qui chantent mieux que les rossignols, les petits soldats qui montent la garde, les chemins de fer avec les wagons en mouvement, la petite sainte qui joue de la viole, et l'empereur Frédéric Barberousse.
Et quand tout ce monde-là eut défilé bien en ordre et gentiment sa petite parade, une porte plus grande que les autres s'ouvrit violemment, et par cette porte sortit, comme d'habitude, le bon Suisse, qui est le roi du coucou de Médéric.
Le bon Suisse du coucou de Médéric a de petits yeux gris, un nez écarlate, des joues écarlates, un chapeau très-bas de forme, un habit bleu boutonné, un gilet vert-bouteille, et des mains de fantaisie. Ses souliers sont vernis, son habit bleu est verni, son chapeau est verni, son nez écarlate et ses joues écarlates sont vernis. Le bon Suisse est parfaitement verni et brille comme une paire de bottes neuves.
Il s'avança gravement avec la petite planche qui lui sert de socle, et dit à Médéric en ôtant son chapeau:
--Bonjour, monsieur. Je vous salue, monsieur. Vous voyez, monsieur, que j'arrive fort exactement à l'heure juste, et que mon coucou est en règle. Les Suisses, monsieur, sont d'honnêtes gens, économes, mais serviables. Vous êtes un jeune homme rangé, qui restez chez vous au lieu d'aller voir jouer _Les trois Maupin_ de M. Scribe. Je vous en félicite, monsieur. Je vous salue, monsieur. Bonsoir, monsieur.
Toutes les portes du coucou claquèrent en se refermant les unes après les autres, et la porte du bon Suisse se referma avec un cri sec.
CHAPITRE III
Où Médéric regrette ses chandeliers, ses poteries, mademoiselle Ninette, mademoiselle Louisa, et une femme du monde qui désire garder l'anonyme.
Médéric, qui pensait encore aux _Trois Maupin_ de M. Scribe, s'écria soudain:
A propos, j'oubliais que M. de Bourjoly des Aubiers, mon futur beau-père, et mademoiselle Edwige de Bourjoly des Aubiers, ma future épouse, m'attendent ce soir, et que je dois signer chez eux mon contrat de mariage.
C'est cela, je me rappelle on ne peut mieux à présent. Je suis rentré chez moi cette après-dînée pour brûler la petite malle en cuir doré, cerclée de fer, qui contient les lettres et les gages d'amour de mes maîtresses! O jours trop vite envolés!
Eh bien! puisque tu m'aimes, ô salamandre, nymphe des feux et des flammes, déchire avec tes dents aiguës toutes ces choses de mes vingt ans: cheveux noirs, cheveux blonds comme le miel, et rubans feuille de rose! Et cette guipure, et ce haillon de soie couleur du ciel, et ces frêles tablettes, et ce bijou d'argent ciselé par l'ongle des fées, ô salamandre!
Et vous, ô torchères d'or, étoiles de ma maison, vous ne danserez plus pour moi vos danses! et toi, pendule de madame de Pompadour, ce n'est plus pour charmer mon oreille que ta petite enchanteresse agacera du pied la cloche amoureuse.
Mademoiselle Edwige achètera une pendule de Denière et des _bronzes d'art_.
Et vous, ô naïades familières, ondes caressantes et fraîches, naïades aux yeux d'azur moiré, vous pouvez aller faire l'amour sous les saules échevelés ou dans le vaste réservoir de la rue de l'Estrapade, orné de dauphins de fonte imitant le bronze!
Mademoiselle Edwige fera mettre à la cuisine ma belle fontaine de grès brun, découpée et fouillée comme l'Alhambra, et à l'office mes carafes de Venise.
Et toi, ô coupe altérée, sur laquelle les Ménades vêtues de fourrures ruisselantes ont écrit leur ode avec le sang des treilles!
Mademoiselle Edwige te rangera sur le plus haut rayon d'une armoire et elle achètera des verres de trois francs. Et non-seulement elle achètera des verres de trois francs, mais encore elle achètera des _porcelaines élégantes_ et des _étoffes de bon goût_.
Ainsi, vous pouvez, ô gais Chinois couverts de grelots et de haillons d'or, paons écarlates et poissons de topaze aux ailes transparentes, vous pouvez regagner le fleuve Choo-keang, et la montagne du Ho-nan, et les forêts d'ébéniers où fleurit l'yo-kiank-hoa, _la fleur qui s'ouvre et embaume la nuit!_
Et toi, coucou de Nuremberg, avec tes charmantes fleurs grossières et ton peuple de bois peint de couleurs variées, mademoiselle Edwige te mettra dans la chambre de mon domestique! et tu seras réduit à honorer ce laquais de ton petit speech, bon Suisse si bien verni, qui me souhaitais le bonjour avec tant de politesse!
Donc, brûle et dévore, ô flamme azurée, tout ce qui fut mon coeur et ma vie, et même ce qui fut mon rêve pendant ces années joyeuses! Mets mon âme entre tes tisons et piétine dessus, danseuse folle!
Tu travailles pour mademoiselle Edwige jusqu'à ce que mademoiselle Edwige te chasse; car elle te chassera, ô salamandre! et elle dira que tu es une flamme libertine.
Mademoiselle Edwige fera établir ici un calorifère.
Devenez cendre et fumée, doux souvenirs!
Ce bouquet de violettes desséché, c'est à toi, Ninette! Pauvre ange! tu n'avais pas encore quinze ans! Te souviens-tu du petit jardin sur la fenêtre et de nos serments dans le mois des lilas, et du vent qui dénouait tes cheveux pendant que tu becquetais ta colombe! Pauvre Ninette! nous avons bien pleuré le jour où elle est morte, cette blanche tourterelle!
Brûle, petit bouquet d'un sou, dont le parfum divin semblait l'âme de nos jeunes amours!
C'est à Louisa, ce diadème d'impératrice fait de strass et de chrysocale, et ce collier de verroterie bizarre que Titien eût voulu passer au cou de sa maîtresse. C'est à Louisa, la grande funambule aux cheveux noirs comme la nuit, qui faisait le combat au sabre, vêtue d'une cuirasse d'or et coiffée d'un casque ombragé de plumes!
Brûlez, diadème et collier de cette amazone superbe, qui est retournée un beau jour dans la patrie de Praxitèle et de Laïs!
O Julie, noble femme! Il est à vous, madame la duchesse, ce camée inestimable qu'a porté avant vous Julie, la fille de l'empereur Octave-Auguste, Julie, l'amante du poëte Ovide! Vous aviez, madame, une fleur-de-lys dans votre blason, et c'est vous qui m'avez ordonné de vivre et de mourir en chevalier. Soyez bénie!
Et toi, brûle aussi, parure sacrée qui as touché le sein de la plus belle princesse de Rome et le front de la plus belle dame de France!
CHAPITRE IV
Apothéose triomphante de Naïs, crêpe bleu, lycopode et feux de Bengale.
Mais que m'importent Ninette, Louisa et madame Julie? La voilà celle que j'ai vraiment aimée! Oui, c'est toi, Naïs, Naïs, doux nom virgilien! nom de poëme et d'églogue.
Oui, je te vois, Naïs bien aimée! mes vraies amours; c'est ton corps deviné par le seul Rubens, et cette tête enfantine, toute blonde, ces grands yeux étonnés, cette petite bouche écarlate, bouche de petite fille! Ses dents étaient blanches, blanches, mais pas d'une blancheur cruelle, comme celles d'Henriette. J'aimais surtout ses pieds et ses mains, si beaux, si purs, si bien proportionnés, mais qui avaient le bonheur de n'être pas tout petits; car c'est une terrible chose, les mains et les pieds de roman! Elle avait été au couvent, et lorsqu'elle chantait le _Stabat_ ou _Inviolata_, c'était à ravir le paradis et Racine lui-même. Elle sait aussi des chansons populaires, cette enfant née au village, et je jure que c'est la vraie poésie et la vraie musique! Que me parlez-vous de mademoiselle Alboni et de madame Lauters? Il fallait entendre Naïs chanter:
Mes souliers sont rouges, Ma mie, ma mignonne; Mes souliers sont rouges, Adieu mes amours! J'ai de beaux souliers, Que ma mie m'a donnés, etc.
Et ceci:
J'ai un' commission à faire, Je ne sais qui la fera. Si je l'dis à l'alouette, L'alouette le dira. La violette se double, double, La violette se doublera.
Doux Ronsard, toi le vrai lyrique, tu aurais bien aimé Naïs! Elle avait imaginé un mot charmant: _dormette_ (cela voulait dire un lit). Pour _dormir_, elle disait aussi: _Je vais faire ma dormette_ (alors cela voulait dire: mon somme.)
Mais c'est qu'elle en avait inventé une merveilleuse _dormette_! En passant devant chez le serrurier qui vend des jardinières, sur le boulevard des Italiens, elle avait admiré, en souriant comme une petite folle, les petits berceaux d'enfants en fer doré et en soie jaune safran ou rose clair. Et Naïs, cette splendide femme de Flandre, s'était fait faire pour dormette un grand berceau rose et or!
C'est à Naïs, ce petit calepin à couverture d'argent niellé, ces souliers de chambre en soie blanche capitonnée, cette tresse de cheveux cendrés et ce marabout rose, (doux souvenir!) et encore cette poupée habillée par Palmyre; car elle joue à la poupée, Naïs.
Naïs, petite Naïs, ma bien-aimée, toi pour qui j'eusse essayé de traduire _Le Cantique des Cantiques_!
Poussée par une déesse, sans doute, je t'ai toujours vue arriver chez moi et frapper: toc! toc! les jours où j'allais faire une bêtise, et toujours tu m'en as empêché.
Petite Naïs, pourquoi n'es-tu pas venue me voir ce matin?
CHAPITRE V ET DERNIER
Le roman finit au moment où M. Bouquet allait devenir intéressant.
--Toc! toc!
(Mais je me suis trompé en écrivant le titre du chapitre précédent. C'est ici la vraie apothéose des Funambules, avec l'air rose! Il marche vivant dans son rêve étoilé.)
--Toc! toc!
C'est elle, Naïs, la petite Naïs avec sa robe de soie blanche et son cachemire collé à son beau corps! Naïs avec sa tête d'enfant noyée de tresses blondes!
--Mon cher seigneur, dit-elle en entrant, j'ai senti, où j'étais, que vous alliez faire une bêtise! Dites, mon âme?
--Mademoiselle, répond Médéric, asseyez-vous et buvez ce vin parfumé comme vos lèvres. Je vous jure que je vous aime comme jamais Juliette n'a aimé Roméo. Et voici votre _dormette_, qui étale sur sa couchette d'ébène des blancheurs de neige et d'ivoire!
Et Médéric fut si joyeux qu'il se récita tout d'une haleine _Le Triomphe de Pétrarque_, cette ode qui ressemble à un vase de diamants empli jusqu'aux bords de pleurs limpides.
Et il jeta par la fenêtre un exemplaire de _L'Ombre d'Éric_.
Au dehors, la nuit était sereine. Et cependant, ta poitrine, ô Naïs, brillait plus blanche que ce clair de lune!
Et ses lèvres! ô Sappho et Phryné, mes amantes idéales, qu'eussiez-vous dit en les voyant fleurir comme les lauriers-roses sur les bords argentés de vos fleuves!
Cependant, plus prompt que la mort envoyée par l'Objibewas, habile à lancer les traits;
Plus rapide que _Le Véloce_, qui brûlait plus de treize cents francs de charbon par jour pour porter Alexandre Dumas et sa compagnie;
M. Bouquet, l'estimable concierge de Médéric, courait à toutes jambes vers le numéro 1 de la rue du Havre, porteur d'une lettre ainsi conçue:
_A M. de Bourgjoly des Aubiers._
Monsieur,
Mon médecin et ami, le docteur Crestié, m'a, sur mes instances, laissé voir la triste vérité dans toute son horreur. Je suis poitrinaire, monsieur, et je ne verrai pas la nature renaître au printemps prochain.
Il ne me reste plus qu'à pleurer l'honneur de votre alliance et mademoiselle des Aubiers, cet ange pour lequel j'irai prier les anges du ciel.
Je mourrai, en me disant, monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
MÉDÉRIC.
Telle est, racontée avec soin par un narrateur impartial, l'histoire exacte des noces de Médéric.
Et, disons-le en terminant, notre assembleur de syllabes a su trouver résolûment le vrai bonheur. Combien de mortels, au contraire, cherchent dans des sentiers où n'a jamais passé le vent de son aile, ce chatoyant phénix dont les yeux sont des diamants noirs! C'est là une vérité qui vous sera démontrée victorieusement, si vous consentez à laisser vivre encore un peu la sultane Schéhérazade, et si vous voulez bien ne pas trop fermer les yeux ou détourner la tête jusqu'à la fin de cette petite heure, pendant laquelle défileront devant votre fauteuil _Un Valet comme on n'en voit pas_, _La Vie et la Mort de Minette_, _Le Conte pour faire peur_, _Sylvanie_ et _Le Festin des Titans_. La soirée sera terminée par _L'Illustre Théâtre_, épilogue curieux et surprenant, dans lequel toute notre troupe comique paraîtra avec des costumes entièrement neufs. Vous y reverrez surtout avec plaisir Arlequin, l'excellent compère, que nous avons recueilli pieusement, depuis le jour où messieurs les Comédiens français l'ont mis à la porte de chez Marivaux, comme rappelant trop exactement par son costume les arcs-en-ciel, les aurores boréales, les boutiques de joaillerie, les sonnets de Desportes, les paysages radieux et les bouquets de fleurs.
UN VALET COMME ON N'EN VOIT PAS
C'était au petit lever d'un des princes de la critique, entre dix et onze heures du matin. On causait. Tout à coup, un nouveau personnage, célèbre à plus d'un titre parmi les artistes, entra bruyamment, donna au feuilletoniste une vigoureuse poignée de main, et se laissa tomber dans une moelleuse bergère, en murmurant son fameux _ouf!_ plus connu à Paris que le _mon dieur-je!_ d'un bouffon célèbre.
--Louis, s'écria le critique, du rhum, des cigares!
--Ah! dit le nouveau-venu en admirant la noble candeur et l'impassibilité sérieuse avec laquelle Louis disposait sur un guéridon les jolis verres de Bohême, cet homme est heureux! Quel directeur-général d'une compagnie de chemin de fer, quel ténor, quel prélat du _Lutrin_ oserait se dire plus heureux que Louis? Comme vous, il a vu familièrement dans ce petit salon mademoiselle Rachel, M. le comte Demidoff, M. Ballard du Vaudeville, et toutes les célébrités contemporaines! Comme vous, il marche sur des tapis de la Savonnerie et prend son café dans une tasse de Saxe! Il a été de moitié dans tous vos bonheurs et dans toutes vos joies. De votre vie il n'ignore qu'une chose, et quelle chose! Il ne sait pas ce que c'est que de _faire de la copie_, l'heureux homme.
Ce fruit merveilleux de la gloire qui flotte devant vous comme le repas de Tantale, ce rocher du feuilleton que vous roulez incessamment comme Sisyphe, cette nue éclatante qui s'appelle la popularité, et que vous étreignez comme Ixion entre vos bras avides, il ne les connaît pas, si bien que ce fortuné gaillard passe comme vous depuis vingt ans à travers tous ces amours, toutes ces fêtes, tous ces événements gais ou tristes, toutes ces pantomimes et ces belles comédies racontées chaque matin, et qu'il n'a pas corrigé une seule épreuve! Il ignore ce que c'est que le _cicéro_ et le _petit-romain_; et le plus bel Horace de Baskerville ne vaut pour lui que cinquante centimes, comme pour l'épicier du coin! Que ne suis-je domestique!
--Tiens, s'écria un des assistants, vous avez dit cela comme: _Que ne suis-je la fougère?_
--Ah! messieurs, dit un peintre célèbre, ne rions pas. Après l'état de jolie femme, l'état de valet est bien le plus heureux que je sache. Vous savez que Gavarni a écrit si spirituellement: _Quand on a dit qu'on a une femme, ça veut dire qu'une femme vous a!_ C'est bien plutôt votre domestique qui vous a. Je vous jure ma parole d'honneur que le mien est parvenu, par ses intrigues, à me faire faire le portrait de sa maîtresse!
--Et le mien! dit un jeune maestro, auteur d'une symphonie à succès, le mien joue de la clarinette chez moi, malgré moi, et je le souffre!
--Vous voulez dire que vous en souffrez, dit le peintre.
--Pourquoi le souffrez-vous? hasarda timidement un petit astre encore non découvert, ce qu'on pourrait appeler un poëte lyrique de première année.
--Il le _fââllait_! reprit le musicien en parodiant le grand Bilboquet.
Et la conversation continua sur ce ton, chacun se renvoyant _le mot_, si bien comparé par Balzac à la balle élastique des écoliers.
--Le mien, dit quelqu'un, apporte chez moi des opéras comiques!
--Comiques! C'est inouï! Vous cire-t-il vos bottes?
--Quelquefois.
--Enfin! pourvu qu'il ne vous fasse pas cirer les siennes!
--Cela s'est vu. Un de nos plus grands poëtes a écrit des feuilletons tout exprès pour raconter à l'Europe les étourderies de son nègre. Voilà un garçon qui savait se faire cirer ses bottes par son maître! Quand les théâtres envoyaient des loges, ce charmant jeune homme, qu'on appelait Abdallah, faisait son choix dans le paquet de billets, et allait voir, en partie fine, un vaudeville selon son coeur.
--Faisait-il le feuilleton, au moins?
--Allons donc! Pour qui le prenez-vous? Par exemple, quand son maître l'envoyait toucher de l'argent dans quelque boutique, il s'acquittait scrupuleusement de la commission.
--Bah! il rapportait l'argent?
--Au contraire. C'était lui qu'on rapportait, au bout de trois jours, et avec un mémoire de deux cents francs. Comme je viens de vous le dire, il touchait très-bien l'argent; mais il avait l'habitude de le boire après.
--Et il buvait deux cents francs comme cela?
--Non, il consommait le reste en carreaux. Son maître l'adorait.
--Je comprends ça. Après tout, un valet comme Abdallah, bon teint, c'est la poule aux oeufs d'or, une source éternelle de copie.
--Mon Dieu, c'est selon la manière de voir. Il y a des maîtresses qui rapportent ça et qui coûtent moins cher.
--Oui, mais ça compromet.
--Tout compromet. C'est précisément pour ça qu'il faut avoir un valet qui vous empêche d'être compromis, et ça coûte cher, parce qu'il sait tous vos secrets. C'est une autre variété de nègre, l'ancien Frontin.
--Dans ce genre-là, dit le peintre, j'en ai connu autrefois un très-beau à Valentin, le caricaturiste du _Charivari_. On l'appelait M. Félix. Figurez-vous un beau garçon de cinq pieds trois pouces. Habits, cheveux à la dernière mode, bottes très-remarquables, tenue de dandy et les mains blanches. Eh bien, messieurs, il passait rue Le Peletier pour un sous-secrétaire d'ambassade, et il entretenait une marcheuse.
--Joli!
--Très-jolie. Par exemple, avec M. Félix, on n'entend jamais parler de créanciers, de parents, de maîtresses, ni de toutes ces espèces-là. Prix: dix mille francs par an!
--Ce n'est pas cher.
--Attendez donc. Dix mille francs par an, _qu'il faut payer_.
--Diable!
--M. Félix n'est pas breveté?
--Si, il a inventé une eau _Corinthienne_ qui fait pousser des cheveux.
--Où ça?
--Dans le prospectus. Il écrit très-bien.
--Messieurs, dit le musicien, voilà bien ce qui prouve la faiblesse de notre esprit. Nous voilà tous convaincus que l'état de valet est le meilleur de tous, et cependant nous n'en voudrions pas. Arrangez cela! D'ailleurs, qui servirions-nous? Nos laquais ne voudraient jamais se faire maîtres. Il n'y a que nous qui soyons assez bêtes pour cela.
--Amis, s'écria le critique qui n'avait rien dit encore, ne calomniez pas l'humanité tout entière. J'ai connu un homme d'esprit qui avait le courage de... votre opinion!
--Vraiment! fit l'ami pour lequel on avait apporté du rhum. Contez-nous cela, _vous qui contez si bien_!
Le critique s'arrangea et se pelotonna sur un divan, comme dut faire Énée avant de réciter six livres de _L'Enéide_ et parla ainsi:
--Mon ami s'appelait, par un caprice du sort, Louis Jodelet. Je l'ai beaucoup aimé. C'était un charmant garçon. J'avais fait sa connaissance chez une demoiselle allemande avec laquelle j'aimais beaucoup à causer, parce qu'elle ne savait pas le français.
--Est-ce que vous savez l'allemand?
--Non. Jodelet avait alors vingt-deux ou vingt-trois ans. C'était bien le plus singulier garçon qui eût jamais bayé aux grues de la place de l'Odéon au boulevart des Italiens! Rêveur et folâtre, enthousiaste et résigné, hérissé de systèmes et d'utopies, il mettait le paradoxe, non pas dans sa conversation, comme le vulgaire, mais, à la façon des grands hommes, dans sa vie. Négligent comme un bohémien et paresseux comme un poëte, tout à coup on le voyait se faire faire quatre habits complets et écrire des volumes de roman; et il laissait le tout dans ses tiroirs. Il faisait la cour aux femmes, tantôt avec la timidité de Chérubin, tantôt avec la hardiesse de don Juan, toujours avec la persistance de Lovelace; mais il oubliait ordinairement d'aller chez ses maîtresses le jour où elles se proposaient de n'avoir plus rien à lui refuser.
A toutes ces originalités, Louis en joignait une plus grande encore, sous forme d'opinion philosophique. Il était persuadé que _la responsabilité personnelle étant la source de tous les maux humains_, il n'y a ici-bas que deux bons états, l'état de femme et l'état de domestique. Ne pouvant absolument devenir femme, il poursuivait le rêve de se faire valet.
--Ah! mon cher Léon, me disait-il souvent, le bonheur est là. Quel jour endosserai-je enfin cette livrée, qui est la liberté, l'indépendance, l'oisiveté, la rêverie, l'oubli du bien et du mal!
J'étais tellement habitué à ces boutades, que je n'y faisais plus guère attention. Un matin, je vis Jodelet entrer chez moi transfiguré.
--Enfin, s'écria-t-il, j'en ai fini! J'ai eu le courage d'être heureux! Oui, mon cher, ma dernière pièce de cinq francs avait vécu, je suis allé dans un bureau de placement, et tu vois en moi le valet de chambre de M. Bischoffsheim, riche banquier, comme on dit au théâtre.