Chapter 8
»O fureur! ô délire! vengeance de l'amour acharné sur sa proie hideuse! Ces conversations, je ne pourrais pas les raconter, et cependant elles me poursuivent, elles se cousent à mes rêves, elles se substituent aux phrases que je veux prononcer, elles m'obsèdent, comme, parfois, tel vers d'une chanson imbécile que, malgré soi, on répète mentalement pendant des jours entiers. Je les ai oubliées et elles me dévorent, elles m'assassinent en évoquant dans mon âme une impression durable, pareille à celle qu'on éprouve dans un souterrain obscur et fétide, où brillent les toiles d'araignée et les yeux des crapauds, et où on sent vaguement courir les reptiles glacés. Non-seulement le Raphaël, heureusement resté dans la coulisse, mais Hébé non plus ne me semblait pas réelle; à chaque instant je croyais que j'allais la voir se disloquer en morceaux ou s'évanouir en fumée, et que, le noir enchantement disparu, le calme renaîtrait à la fois dans mon esprit et dans le ciel. Mais non, tout cela est arrivé; Hébé Caristi a vécu, car je l'ai vue mourir.
»Parfois elle arrivait, vêtue de vert pomme ou de lilas tendre; elle essayait un sourire à la Pompadour; sa perruque était frisée en nuage; elle rayonnait de joie.--Ah! ma chère, disait-elle, je m'étais trompée, il m'aime, il m'est fidèle. Si vous saviez comme je suis heureuse, il m'a apporté un bouquet ravissant! Et cette Florentine que je croyais sa maîtresse; ah! comme j'avais tort de me monter la tête! Une amie de sa soeur tout simplement. Mais comme vous prenez peu de part à ma joie! Ah! Martirio, vous êtes froide; véritablement, vous n'avez pas de coeur.
»Ainsi le visage et les ajustements d'Hébé étaient le thermomètre de sa félicité affreuse, et disaient exactement en quels termes elle était avec son Raphaël. Par cette avidité inexplicable qui nous pousse vers les choses perverses, j'avais parfois une poignante curiosité de voir cet être sans nom dont le sobriquet déshonore à jamais le souvenir du plus beau des hommes. Et pourtant je sentais que s'il se fût trouvé derrière moi sur la plate-forme des tours Notre-Dame, j'aurais sauté en bas pour ne pas le regarder! Heureusement, mon inquiétude n'a jamais été assouvie, et je n'ai pas eu à mesurer la dose d'horreur qu'il nous est possible de subir. J'ai lu _L'Enfer_ d'un poëte romantique, avec ses ingénieux appareils de tenailles, de scies, d'hommes en fer rouge, et de chaudières à cuire la chair humaine. C'est un beau livre, mais il est incomplet; l'auteur, qui a tant d'imagination pour les supplices, a oublié d'inventer dans son Tartare un supplice pour Raphaël!
»Sans doute ce parfait Dorante défila bien vite le chapelet de ses roueries, car avec une fatale rapidité la toilette d'Hébé Caristi se mit à pousser au noir; le noir l'envahit et la domina, et quel noir! Coup sur coup et comme par magie, disparurent le velours, la soie, les robes à jolis bouquets roses, les bijoux à devises, le tour bien frisé, les petits cachemires. Pâle, verte, défaite, oubliant de mettre du rouge, la vieille funambule, noyée de larmes, abrutie par le chagrin, se montra avec des hardes misérables. Ce fut sa période de folie où, comme l'Ophélia de Shakspeare, on l'entendait murmurer des chansons interrompues et dire des lambeaux de phrases poétiques, parfumées de romarin et de violettes! Ce malheureux spectre était voué par le destin à toutes les parodies et à toutes les profanations. Comme les victimes poursuivies par les dieux sauvages de Léda et de Pasiphaë et marquées pour les embrassements d'un monstre, elle se tordait au fond de son néant, condamnée à la douleur risible, à une torture ridicule, à des tourments dont la vue produisait un effet grotesque. Certes, celle-là a reculé les limites du malheur humain!
»Alors, dans ces moments affreux où elle vit s'enfuir sa dernière et stupide espérance, Hébé Caristi se cramponnait encore à moi, et m'adressait des supplications insensées.--Oh dites, dites-le-moi, Martirio, s'écriait-elle, croyez-vous qu'il existe vraiment des philtres pour se faire aimer et pour retenir un amant infidèle? On m'avait parlé d'une sorcière et de coeurs sanglants, mais ce n'est pas vrai, n'est-ce pas? D'ailleurs j'ai essayé, cela ne m'a pas réussi. Mais enfin, il doit y avoir quelque chose! C'est impossible qu'il n'y ait pas un moyen. Se consumer d'amour et n'être pas aimée, c'est un trop grand supplice. Martirio, Martirio, dites-moi un moyen pour qu'il m'aime encore!
»Ainsi parlait Hébé dans ses délires. Et, bien entendu, je me taisais. Que répondre à ces cris de démence? Alors, son vieux visage, déjà plus plissé qu'il n'est possible de le supposer, se plissait encore sous les éclairs d'une furieuse ironie.--Ah! oui, disait-elle avec l'expression du dédain et de la haine, j'oubliais que vous ne connaissez rien de tout cela! Moi aussi, quand j'étais jeune, ai-je été assez fière et heureuse, et orgueilleuse, de ne rien sentir s'agiter dans mes veines; mais la vieillesse viendra, soyez tranquille!--Et moi, pendant qu'elle me faisait cette prophétie sinistre, je voyais passer devant mes yeux une foule de pâles figures portant le stigmate du Vice; et, le regard fixe, je contemplais les uns après les autres ces hideux visages, que mon imagination prêtait tour à tour au fabuleux Raphaël.
»Bientôt la vieille funambule porta tout à fait la livrée de la misère. Les dernières robes, les dernières chaussures avaient été dévorées; et, chose horrible à raconter, Hébé, pour se vêtir, tirait de ses cartons, enfouis sous la poussière d'un demi-siècle, des robes du premier empire taillées en tuniques, des fourreaux de satin bleu ciel, attachés sous la gorge avec des ceintures en cheveux et des chapeaux en auvents de maisons, auxquels nous ne croirions pas si les gravures de modes n'étaient restées pour nous attester leur existence. Elle se traînait, attifée avec d'anciens déjeuners-de-soleil dont le soleil avait déjeuné sous les yeux de Murat et du maréchal Lannes, le lendemain de la bataille d'Iéna! Ses yeux ahuris étaient tout à fait sanglants; une toux sèche la minait; elle était devenue poitrinaire à un âge où la maladie elle-même nous dédaigne, et se mourait comme une héroïne de roman. Vouée, comme le modèle de Marguerite Gautier, aux camellias blancs et aux poses penchées, elle aussi parlait fiévreusement de l'avenir et souriait avec mélancolie à la chute des feuilles. Mais, à ce moment-là, elle ne fut plus ridicule; bien plutôt, elle parut terrible, comme toutes les personnes transfigurées par une passion violente, car elle mettait à trouver de l'argent la rage frénétique du lion affamé de proie dans les gorges de l'Atlas. Elle sentait que ses dernières minutes d'illusion étaient à ce prix, et elle défendait sa vie avec des rugissements. Alors l'ancienne directrice des _Exploits-Militaires_ se réveillait; il fallait l'entendre discuter les questions de salaire avec M. Dejean; elle était adroite, violente, éloquente, dissimulée, impérieuse, insinuante, inépuisable; elle parlait deux heures sans fatigue apparente, en se tamponnant les lèvres avec son mouchoir inondé de sang.
»Mais elle devint trop malade pour continuer ses représentations, et elle dépensa toute son énergie à emprunter de l'argent parmi nous, exécutant sur des natures brutales des miracles inénarrables de séduction. Depuis les cent francs jusqu'aux sommes les plus minimes, elle épuisa tout; rien ne lassait sa patience, elle buvait la honte comme un cher calice. A la fin on la fuyait, on se sauvait quand on la voyait venir, et quand sa victime s'échappait ainsi, elle s'arrêtait immobile, lançant au ciel une dernière imprécation, regardant si la nue allait se déchirer ou la terre s'ouvrir pour lui jeter un dernier secours!
»Moi-même, j'avais fait pour elle le possible et l'impossible; acharnée à combler le gouffre ouvert sous ses pas, je m'étais endettée gravement, et j'avais vu arriver ce moment suprême où il faut devenir insensible, quoi qu'il nous en coûte. Hébé arriva chez moi, et entra malgré ma femme de chambre. Elle n'osa rien me demander, mais ses yeux semblaient vouloir décrocher les tentures. Elle s'agitait machinalement, en répétant: C'est fini, je n'ai plus rien, je n'ai plus rien; Raphaël va me quitter! Comme je détournais la tête, péniblement affectée, j'aperçus du coin de l'oeil la lueur d'un éclair rougeâtre. Hébé s'était jetée sur une broche de rubis, posée sur le coin de la cheminée, et l'avait cachée sous son châle. Si rapide qu'eut été mon regard, il s'était croisé avec celui d'Hébé; elle vit que je la voyais; elle resta calme, mais comme foudroyée. Moi, pour retourner la tête vers elle et pour parler, je crus qu'il me faudrait mille ans, et il me sembla que j'avais à faire un effort plus pénible que pour soulever un monde. J'aurais voulu que cette seconde d'anxiété fût éternelle. Enfin, je pus rompre le silence, et je murmurai: Si cette bagatelle vous plaît, Hébé, je suis trop heureuse de vous l'offrir.--Eh bien, dit-elle, je la prends!
»Ses yeux s'étaient levés avec l'expression d'une suprême détresse. Farouche, elle montrait qu'elle avait tout offert en holocauste! Pourtant, en me voyant verser une larme, elle fut attendrie; avant de sortir elle prit ma main et la baisa en sanglotant. Moi, j'étais persécutée par l'idée de Raphaël, et je me disais: En ce moment-ci, que peut-il faire? Et j'entendais encore dans mon escalier la toux déchirante d'Hébé Caristi.
»Huit jours après, je la revis dans le cabinet de M. Dejean, qui lui avait vainement défendu sa porte. Elle voulait absolument donner une dernière représentation pour laquelle elle demandait cinq cents francs; et, la voyant mourante, le directeur refusait, par humanité. Mais elle emporta d'assaut ce marché épouvantable, et le jour fut choisi. L'annonce de cette dernière apparition de la vieille funambule avait attiré beaucoup de monde au Cirque; Paris, qui sait tout, savait son histoire, et on était curieux de savoir jusqu'où va l'héroïsme désespéré. Quand je vis Hébé coiffée du casque d'or, cuirassée d'écailles, toute ruisselante d'émail, d'argent et d'écarlate, fagotée dans son cher costume de Pallas, elle me parut rajeunie de dix ans: son visage était éclairé, elle songeait au billet de cinq cents francs qu'elle sentirait frissonner dans sa main en descendant de la corde roide!
»Mais sa fatigue était excessive; elle toussait, crachait le sang; elle s'évanouit trois fois pendant le quart d'heure qui précéda son apparition. Ces évanouissements n'avaient rien de pareil à tous ceux que j'ai vus. Habituellement, lorsqu'une personne tombe en syncope, on sent que sa vie est suspendue, mais seulement pour un temps; chez Hébé, c'était une véritable mort, complète, absolue. On eût dit qu'elle était depuis bien des années un cadavre auquel les enchantements d'un magicien avaient prêté les apparences de la vie, et que, le sortilége fini, elle redevenait la proie légitime du trépas. Son coeur ne battait plus d'une manière appréciable; son haleine ne ternissait pas le miroir collé sur ses lèvres; elle était blanche, glacée et rigide.
--»Madame, lui dit le médecin du théâtre, lorsqu'elle revint à elle pour la dernière fois, vous ne pouvez monter sur la corde aujourd'hui, et surtout, moi, je ne dois pas le permettre. Comprenez que je ne puis assumer cette grave responsabilité.
»La vieille Hébé fit un bond sauvage, comme si elle eût été mordue par une tarentule.
--»Malheureux, s'écria-t-elle, c'est toi qui veux ma mort! Puis, avec un sourire funèbre: Allons, mon petit docteur, vous êtes trop gentil pour vouloir contrarier une dame!
»Enfin, tout à fait hors d'elle, elle tira de sa poche un petit poignard et reprit avec égarement: Je vous jure, par les os de ma mère, que, si vous empêchez ma représentation, je me tue avec ceci.
»Le médecin du Cirque est un homme fort, qui a vu des drames comme ceux-là, et bien d'autres encore, depuis trente ans qu'il met du baume sur les âcres morsures faites par les passions parisiennes. Aussi ne fut-il pas ébranlé par le petit couteau de la funambule. Malheureusement, il fut requis en toute hâte pour donner ses soins à un personnage illustre qui, dans la salle même, venait d'être frappé d'un coup de sang. Hébé profita de cette diversion pour gagner le cirque, et elle monta, chancelante, l'échelle qui la conduisit sur sa corde roide, à trente pieds de tout secours humain.
»Aux premiers pas qu'elle fit sur la corde, ce fut un grand cri d'admiration; car, sur son théâtre idéal, cette déesse de la mimique retrouva sa souplesse, son ardeur inouïe, son agilité de panthère, sa puissance extraordinaire à faire d'elle-même une représentation et un symbole multiples. Oui, au bruit des clairons, au chant orgueilleux des fanfares, cette femme, cette Pallas, cette guerrière à l'aigrette rougissante, c'est l'armée française elle-même, oubliant ses souffrances de six mois et s'avançant vers les âpres ivresses de la conquête. Tantôt elle est le général qui contient l'ardeur de ses troupes, et alors son oeil est dominateur, sa bouche immobile et sévère; puis elle est le soldat heureux de jouer sa vie; puis le jeune tambour qui bat la charge et à qui la première bataille apparaît comme dans les roses vives d'une aurore! Ainsi on suivait sur le visage d'Hébé Caristi les péripéties de la tragédie militaire; tout à coup la funambule s'arrête, roide, tout d'une pièce, comme figée ou changée en statue de sel. Par un geste désespéré, elle leva à la fois au ciel ses deux bras, et en même temps le sang envahit son visage; du fond même de l'amphithéâtre, on put la voir devenir toute rouge.
»Un soupir immense sortit de six mille poitrines; tout le monde ferma les yeux: pour tout le monde, elle avait dû être précipitée de la hauteur effroyable où la maintenait la Volonté, tomber sur le sable de l'arène et s'y briser. Mais après ce mouvement d'épouvante, quand les regards se levèrent de nouveau, on revit la saltimbanque vivante et debout: par un effort surhumain, dont elle-même n'eut pas conscience, elle avait pu garder l'équilibre au moment où la vie l'abandonnait, miracle plus prodigieux que tous les tours de force avec lesquels elle avait émerveillé les empereurs, au temps de sa fougueuse jeunesse. Oui, elle se tenait debout, mais comme un soldat frappé au coeur et qui marche encore quelques pas sous le vertige même de la mort. Enfin, ses membres se détendirent, ses reins plièrent, elle tomba en arrière, mais sur la corde, où elle se coucha avec grâce encore, en s'y cramponnant d'une main, comme lorsqu'elle jouait la scène épisodique du trompette blessé. Mais ses forces étaient tout à fait épuisées; pour retourner jusqu'à l'échelle, il lui fallut ramper, se traîner sur les genoux, marcher à quatre pattes sur cette corde que, tout à l'heure elle avait foulée d'un pied insolemment dédaigneux et superbe.
»Pour les spectateurs, ce dernier effort fut mille fois plus poignant que la minute même où on l'avait crue morte, car maintenant elle ressemblait à un oiseau qui balaye la terre de son ventre souillé et de ses ailes fracassées. Elle arriva, mais n'ayant plus figure humaine, sentant le froid dans ses os et enveloppée dans un noir linceul d'horreur.
A peine fut-elle descendue de l'échelle, on s'empressa pour la soigner, pour la consoler, pour s'informer des indicibles terreurs qu'elle avait dû subir. Il s'agissait bien de cela! Hébé Caristi était déjà à la caisse et réclamait ses cinq cents francs, comme une tigresse du désert réclame ses petits, avec des regards qui auraient fondu les lingots de la Banque de France.
--Mais, lui dit le caissier, M. Raphaël est venu les toucher tout à l'heure, avec un mot de vous; il avait même votre reçu, que j'ai enregistré, comme vous voyez.
--Ah! cria seulement la vieille funambule. Bien que cette syllabe eût pu être prise par le caissier comme exprimant une approbation, l'enfer sait ce qu'elle contenait de suprême misère et de rage épouvantée.
Hébé sortit. Une heure après, comme je me disposais à me mettre à table, on introduisit près de moi une mégère affublée de haillons sordides. C'était la portière de la maison où demeurait Hébé Caristi. Elle m'apprit que cette malheureuse femme allait mourir et demandait à me voir encore une fois.
Arrivée à une masure infecte de la rue de Venise, je montai, sur les indications du vieux savetier ivre qui gardait cet antre. Quand je fus au haut de l'escalier de pierre, taillé à vis, quand j'eus lâché la corde graisseuse qui servait de rampe, j'entrai dans une petite antichambre sans meubles. Ce cabinet, tendu d'un papier en lambeaux, précédait le galetas où expirait la funambule.
Là, involontairement je m'arrêtai, car j'entendis une discussion ardente dans laquelle se mêlaient deux voix. L'une était douce et hypocrite, l'autre violente, énergique, impérieuse, quoique brisée par la souffrance. Celle-là était celle d'Hébé. Longtemps j'écoutai, me croyant sérieusement la proie d'un cauchemar; je n'avais plus le sentiment de ma propre vie.
--Écoutez, fit la voix douce, voici les quatre billets de cent francs, et, réellement, c'est mon dernier mot. Voulez-vous signer?
J'entendis le bruit de la plume sur le papier; je devinai le geste avec lequel Hébé mettait ses griffes sur les billets de banque.
--Maintenant, cria-t-elle, va-t-en, bourreau! Et je vis passer devant moi un jeune homme presque chauve, au front pensif et dévasté.
Je venais d'assister à la dernière torture d'Hébé Caristi, au marché par lequel elle vendait son cadavre à un jeune chirurgien déjà célèbre, dont l'âme est avide et implacable comme la Science.
Je tournai la clef et j'entrai. Je m'assis près du lit de sangle où agonisait celle qui avait senti ondoyer sur ses épaules le cachemire de la princesse Borghèse.
--Vous avez entendu? murmura-t-elle faiblement.
Et, comme je lui répondais oui, en détournant les yeux:--N'est-ce pas, reprit-elle, que ce n'est pas un sacrilège? N'est-ce pas que je ne suis pas coupable? D'ailleurs, il me l'a dit lui-même: tout est permis dans l'intérêt de la science! Mais, Martirio, écoutez, moi, je n'ai besoin de rien ni à présent, ni (ajouta-t-elle en ricanant) après ma mort. Un jour, je vous ai follement menacée d'une vieillesse pareille à la mienne. Depuis une heure je prie Dieu d'écarter de vous ce calice, et je vous bénis; voulez-vous me pardonner?
Je baisai pieusement le front de la pauvre victime qui avait eu le bonheur de souffrir de telles expiations, et je sortis pour me mettre en quête des secours spirituels et matériels que réclamaient ses derniers moments. La nuit alors était presque venue. Sur l'escalier, j'entendis à quelques marches au-dessous de moi une voix éraillée qui fredonnait la dernière chanson de Nadaud, avec d'ignobles fioritures.
Je fermai les yeux, mais trop tard; aux dernières lueurs du crépuscule, j'avais entrevu un béret de velours bleu, une cravate rouge, une face pâle comme le masque de Boswell. Cette vision, c'était Raphaël, sans doute. Je me collai au mur pour le laisser passer, retenant mon souffle, et je ne rouvris pas les yeux avant que je n'eusse entendu se refermer la porte d'Hébé Caristi.
Une demi-heure ne s'était pas écoulée quand je revins de nouveau. Le prêtre et le médecin montèrent, et je les attendis en bas, dans la voiture. Au bout de quelques minutes, le médecin redescendit seul. Hébé Caristi était morte. Le docteur Crestié est pour moi un vieil ami; je le chargeai de prendre toutes les dispositions nécessaires et de rompre, si cela était encore possible, l'odieux marché signé au bord d'une fosse ouverte; mais je n'eus pas la force de rentrer dans la chambre où s'était accompli ce pacte de sang. Bien des fois depuis, j'ai reconnu en rêve le pâle visage que j'avais entrevu ce jour-là dans l'escalier de la rue de Venise, et voilà pourquoi je suis invulnérable; car, si quelque danger trop attrayant me sollicite, je songe toujours à cette ignoble figure sous laquelle m'est apparu le démon infâme de la Perversité.»
Quand Martirio eut ainsi raconté l'histoire de celle qui a été, en même temps que madame Saqui, la déesse de la corde raide, nous demeurâmes plongés dans une sorte de stupeur. Rosier surtout paraissait très-bouleversé.
--Ma foi, dit-il à Martirio, je comprends que ce drame du ruisseau vous ait vivement impressionnée; car, enfin, nous savons que vous avez reçu le don exceptionnel de ne pas souiller vos petits pieds en traversant la fange du théâtre! Eh bien! si absurde que fût la prédiction d'Hébé Caristi, ce rapport entre sa jeunesse et la vôtre devait vous donner à réfléchir.
--Oui, répondit en rêvant Martirio. Mais je suis Espagnole et j'ai du sang noble dans les veines...... Moi, je me tuerais.
XII
LA DIVINE COURTISANE
--CÉLINE ZORÈS--
Madame la vicomtesse Paule de Klérian est une de ces petites femmes que les peintres du siècle dernier avaient raison de représenter en amazones cuirassées ou en Dianes chasseresses, et qui sont braves en amour comme elle le seraient à la guerre, s'il survenait une nouvelle Fronde. Sa jolie tête, qui rappelle les fillettes de Greuze, charme par un mélange de décision et de naïveté. Le regard de ses grands yeux bleus a des étonnements ingénus, mais son sourire voluptueux pétille d'esprit, et son petit nez aux narines roses est bien de ceux qui changent les lois des royaumes. Elle appartient à la grande race de ces victorieuses qui reprendraient leur amant dans les bras d'une reine, et qui l'iraient chercher dans les enfers.
Gracieusement accoudée sur le rebord de sa loge, à l'Opéra, madame Paule de Klérian se réjouissait de se sentir admirée, lorsqu'un nom, prononcé assez haut pour qu'elle l'entendît, la força d'écouter la conversation échangée entre deux jeunes gens placés à l'amphithéàtre, sous sa loge même.
--Vous savez, disait le comte de Savalette à son jeune ami le marquis d'Auneuil, c'est une tête aux cheveux ébouriffés, noyée d'ombre, de lumière, et, au bas du tableau, il y a cette légende: _Edmond Richard, à son ami Flavien de Lizoles_.
--Oui, répondit M. de Savalette, merveilleux, mon cher, admirable. Cette tête est, pour moi, ce que Richard a le mieux réussi. Mais que ne trouve-t-on pas d'après un pareil modèle!
--Quel modèle? fit le marquis d'Auneuil.
--Mais, reprit le comte, c'est la tête de Céline Zorès!
--Ah! Je connais cette légende. Céline Zorès est une créature d'une beauté inouïe, qui pose quelquefois pour les grands peintres, mais à ses heures et seulement quand cela lui fait plaisir.
--Oui, et depuis un mois elle n'a pas quitté l'atelier d'où sortent les paysages, les tableaux de fleurs et les Vénus si agréablement maniérées, que signe Flavien de Lizoles.
--Alors, dit le marquis d'Auneuil, Flavien de Lizoles est un homme heureux. Je m'en étais toujours douté. Il faut qu'un artiste ait le coeur bien inondé de joie pour créer de si magnifiques pavots, de si triomphantes pivoines, et des roses trémières si contentes de vivre.
En entendant ces derniers mots, madame de Klérian frissonna comme si elle eût été mordue par une vipère, et se tourna vivement vers son oncle l'amiral, occupé à lire le cours de la Bourse.--Partons, lui dit-elle, je ne me sens pas bien.