Chapter 7
Celle-là a été la soeur des comètes et des étoiles; elle a fouetté de sa chevelure l'azur immense. Comme les dieux, elle s'est promenée dans l'éther, en déchirant les nuages avec son front olympien. Sa gloire a duré un quart de siècle, et pendant ce temps, suffisant pour faire et défaire tant de royaumes, de duchés et d'empires, elle a vu sous ses pieds le bandeau des rois et la neige des cimes, et elle a pu arrêter dans ses mains les oiseaux du ciel. Pendant de longs jours, cette funambule ivre d'orgueil a voltigé sur sa corde perdue dans l'empyrée, où les applaudissements confus des peuples montaient vers elle comme le murmure d'une mer domptée et frémissante. Hébé Caristi est morte récemment dans sa soixante-treizième année, car son acte de naissance porte la date fabuleuse du 22 juillet 1781. Elle est morte obscure, oubliée, ignorée; et rien ne montre mieux le néant de la célébrité artistique, briguée si chèrement.
Ce nom, qui aujourd'hui ne nous représente rien, a été acclamé jadis avec tous les transports de l'admiration furieuse, et celle qui le portait a été applaudie par les mains qui pétrissent la destinée des empires. Sans doute, les lois implacables qui nous attachent à la terre n'existaient pas pour cette buveuse d'espace et d'infini, soutenue sur des ailes invisibles. Sa sérénité et sa bravoure intrépide en faisaient une créature surhumaine. Rivale, et rivale heureuse de madame Saqui, cette poétique figure qui fut tout de suite reléguée par elle au second plan, Hébé Caristi avait à elle seule, sans maîtres, sans précédents, sans inspiration autre que celle de son esprit exalté, créé tout un art, inouï, singulier, et parfois grandiose, le _mimodrame funambulesque_, prodigieux effort d'organisation et d'intelligence que personne ne lui avait enseigné et qu'elle n'a pu enseigner à personne. Mais saurai-je faire comprendre au lecteur ce que fut ce genre de drame dans lequel l'abstraction était certainement plus quintessenciée que dans la tragédie de _Bérénice_ ou dans les symphonies les plus idéales?
La grande funambule qui, même aux jours épiques de notre histoire, put devenir une des illustrations parisiennes, était née en Servie, dans une peuplade de bohémiens, qui tous exerçaient la profession de saltimbanques et de jongleurs nomades. Avant d'avoir atteint sa dixième année, comme son père et sa mère étaient morts, elle prit le gouvernement de leur troupe ambulante, et tous ces gentilshommes de la belle étoile, subjugués par sa danse merveilleuse, lui obéissaient aveuglément. D'ailleurs une sorcière, très-redoutée à Belgrade, avait fait à Hébé Caristi une prédiction dont l'effet fut immense sur ses compagnons. Elle et tous les siens devaient accomplir des prodiges d'audace et faire une rapide fortune. Elle serait complimentée par le plus grand roi du monde et aiderait à célébrer ses victoires.--Enfin, continua la bohémienne, tu auras les yeux de charbon rouge et le coeur de glace, et aussi tout doit te réussir, mais seulement jusqu'au jour où tu auras marché dans le sang.
La petite danseuse comptait bien n'y marcher jamais, et elle se réjouit de la prophétie en toute assurance, aveuglée d'ailleurs sur l'avenir, comme tous les personnages marqués pour une destinée fatale. S'il y avait sur les grandes routes une seule goutte de sang, ses compagnons la portaient à l'envi dans leurs bras, et croyaient tromper ainsi la restriction qui faisait tache dans son riche horoscope. Au bout de quatre ans, la jeune fille avait si bien travaillé pour le troupeau confié à ses soins, que toute cette bohème, enrichie grâce à elle, put se montrer vêtue et équipée avec un grand luxe, quand Hébé Caristi parut à la foire de Beaucaire en 1795.
C'était la première fois depuis la Révolution qu'on revoyait cette fête fameuse où les marchands d'Astracan, de Bagdad et de Mossoul se trouvaient réunis avec les pêcheurs de perles de la côte de Coromandel et les marchands d'aulx de Marseille, et à laquelle les rues étroites et bordées de maisons à hauts pignons gothiques faisaient un cadre si approprié et si pittoresque. Hébé Caristi n'en fut pas la moindre merveille. Elle avait le teint olivâtre avec des yeux de jais, de longues paupières brunes et des sourcils sans courbure. Son nez mince, ses lèvres épaisses et vivement contournées, sa chevelure crépue, son cou long et droit, ses formes accusées déjà malgré une sveltesse inouïe, lui donnaient l'aspect de ces figures égyptiennes serrées clans un fourreau de mousseline quadrillée, qui tiennent à la main une fleur de lotus. Pour coiffure elle portait des colliers en verre de Venise mêlés dans un fouillis de nattes bizarrement agencées, et elle était vêtue d'une façon barbare avec des tissus de soie rayée aux couleurs vives.
Elle fit sur une corde tendue l'ascension du clocher, mais cela avec tant de courage et de grâce, que ses représentations excitèrent ensuite un véritable délire. La foire de Beaucaire n'était pas finie, que son nom était déjà populaire dans toute la France. En 1800, Hébé, qui allait avoir vingt ans, n'était pas une seule fois retournée à l'étranger, et elle avait acquis une somme assez forte pour pouvoir faire construire à ses frais au coin de la rue d'Angoulême un théâtre dont elle obtint le privilége, et qu'elle nomma le _Théâtre des Exploits militaires_.
En effet, on y donnait uniquement des mimodrames représentant les batailles et les récentes victoires de Bonaparte: Montenotte, Millesimo, Lodi, Castiglione, Arcole, Rivoli, les Pyramides, Marengo; le Premier Consul ne cessait pas de vaincre, et Hébé ne cessait pas d'écrire; mais ces pièces militaires, pareilles à celles qu'on a représentées partout, composaient la partie la moins intéressante de son spectacle. Sa gloire et son réel triomphe, ce fut la tragédie, qu'elle jouait à elle toute seule, sur la corde tendue!
Pendant tout le temps que durèrent nos conquêtes et que notre domination transforma l'univers, pas de réjouissances, pas de fêtes, pas de _Te Deum_ sans Hébé Caristi. Toujours, au bruit des canons et des fanfares, aux cris de joie d'un peuple idolâtre, aux lueurs des illuminations et des feux d'artifice, à cent pieds au-dessus de la Seine pavoisée et incendiée de mille feux, clans l'azur au milieu des étoiles frissonnantes, toujours passe, vêtue d'or et de pourpre, et dans ses mains agitant les drapeaux tricolores, cette déesse du ciel et des airs, qui semble l'âme de la ville elle-même célébrant les ivresses de la Force et de la Souveraineté.
Tout Paris est aux pieds d'Hébé Caristi; mais ne lui parlez pas d'adorations, ne lui parlez pas d'amours. Ses amours, ce sont ces luttes insensées et superbes avec l'infini et avec le vertige; c'est ce duel si éclatant avec la mort, pendant lequel elle regarde les yeux mêmes des astres et baise le front humide de la Nuit. Comme le lui disait la sorcière de Belgrade, Hébé porte sous son beau sein un coeur de glace. Ses passions, ses délires, ce sont les féeries au milieu desquelles elle proclame, à la hauteur où volent les aigles, le bulletin de nos dernières batailles. A la fête républicaine où la garde-consulaire, qui a marché depuis Marengo, arrive couverte de poussière et les vêtements en lambeaux, à la fête donnée pour célébrer la paix générale, à celle des drapeaux d'Austerlitz, je la revois jeune et svelte dans les flammes écarlates; au mariage de l'Empereur et à la naissance du Roi de Rome, c'est elle encore dont la silhouette aérienne domine les Champs-Élysées affolés de foule et de lumière.
Jugez si les merveilleux d'alors durent se désespérer pour l'invincible froideur de cette Galatée qui avait eu toutes les gloires! Oui, toutes les gloires, y compris celle d'avoir été comparée à un repas complet en une ingénieuse et interminable métaphore! Elle s'était montrée aux Jeux Gymniques dans un intermède de _La Reine de Persépolis_, et elle avait contre-balancé le succès inouï des _Ruines de Babylone_! Pendant huit jours, le Corneille de la Gaîté avait été jaloux des succès de la funambule. Le Colisée, le Vauxhall, la Redoute, les Soirées-Amusantes du boulevard, le spectacle de Pierre, le Cosmorama et le Panharmonico-Metallicon, tous les théâtres étaient abandonnés quand, radieuse en son fantasque habit de Persépolitaine, elle apparaissait sur la corde raide, insoucieuse de l'obstacle, émerveillée de sa propre grâce! Et, malgré sa sagesse, à cause même peut-être de cette inexplicable et farouche sagesse, que de luxe jeté aux pieds d'Hébé, que de faste à l'entour de son excentrique existence! A elle le cabriolet jaune potiron et le briska gris de lin! A elle les dentelles de madame Colliau, les porcelaines de Degotty et les nécessaires de Garnesson. C'est pour son boudoir de la rue du Mont-Blanc qu'un ébéniste, entêté de cette Pallas, inventa les meubles en olivier. Il fallait la voir dans ce petit Temple du Goût, où pénétrait à peine un voluptueux demi-jour! Les épaules couvertes d'un fichu-guimpe en tricot de Berlin, les cheveux accommodés par Palette, l'inventeur des _nattes embrouillées_, si justement surnommé le Lycophron des coiffeurs, elle recevait, couchée sur son lit de repos, auprès duquel se dressait une colonne tronquée. Survenait un jeune merveilleux en négligé paré: chapeau à la magicienne, chemise en oreilles de lièvre, cravate à l'artiste, pantalon à l'américaine, gilet à la matelote.
--Divine Hébé, s'écriait-il, vous faites sécher sur pied le cerf Coco de Franconi et tout le personnel du théâtre des Fabulistes!
Hébé souriante demandait ses essences de Riban, achetées au dépôt de la rue Helvétius, et elle jouait négligemment avec les bagues lithologiques de Mellerio, entassées sur son bonheur-du-jour. Puis elle sortait dans une calèche à parapluie de Pauly, pour aller essayer une redingote à l'Eugénie ou une toque à la Cortey!
C'était à ses pieds que les ducs de création nouvelle versaient les _trésors de la nature_ que le sieur Tripet débitait aux _amants de Flore_ dans ses serres de l'avenue de Neuilly! C'était pour ses joues basanées que mademoiselle Chaumeton pétrissait son rouge serkis, et que le perruquier Hippolyte accommoda avec quatre rangs de perles la fameuse coiffure à _l'Olympe_. La vogue du physionotrace fut couronnée, dès qu'il eut popularisé les traits étranges de l'acrobate en ses atours d'Athénienne, telle qu'on la vit un jour à Feydeau, dansant au bénéfice de madame veuve Dozainville! M. Meynier la prit pour modèle de la figure de la Volupté, dans son mémorable tableau de la _Sagesse préservant l'Adolescence des traits de l'Amour_! M. Mollevaut lui déclara sa flamme sous le voile heureux de la métamorphose d'une nymphe en sensitive. Le cavalier Antonio Buttura, du département de Trasimène, pensa l'immortaliser en vers _sciolti_!! Au café du Bosquet et à celui des Francs-Bourgeois, les couplétiers mirent son nom en logogriphes! Elle passa trois mois à Madrid, où elle eut la coquetterie de se laisser croire Française, et, à sa soirée d'adieu, le roi Joseph lui dit avec un sourire: «Hélas, madame, il y a encore des Pyrénées!» Je vous dis qu'elle a eu toutes les gloires!
Mais quoi! le madrigal, venu même de si haut, ne touchait guère celle qui, en étendant les mains, pouvait cueillir ses bouquets de roses à la porte du paradis! Quel encens eût satisfait celle qui s'envolait elle-même aux ravissements de son apothéose? On peut lire encore dans le _Mercure de France_ l'analyse enthousiaste d'un mimodrame dansé par Hébé au théâtre des Exploits-Militaires. C'est le fameux _Siége de Saragosse_, le chef-d'oeuvre de ce genre destiné à mourir avec celle qui en fut à la fois le poëte et l'interprète.
Son décor était encore moins réaliste que l'écriteau de Shakspeare, car il se composait d'une simple corde, où les spectateurs devaient voir tour à tour le camp de Suchet, la tente de Junot, les places publiques de Saragosse avec les potences élevées par Palafox et par ses moines fanatiques, le pont de la Huerba, la rue de Santa-Engracia, théâtre d'une horrible tuerie, et la porte de Portillo, par laquelle la garnison espagnole sortit en déposant ses armes. Quant à Hebé, costumée en Bellone à cuirasse d'écailles, elle représentait tour à tour tous les personnages: ici, le marquis de Lassan excitant les assiégés; là, le maréchal Lannes haranguant l'armée française; puis les femmes, les bourgeois, les capitaines, et cette mère héroïque et farouche qui combat sur le rempart en serrant sur son sein un enfant qu'elle protége de son glaive éperdu. Même elle était, lorsqu'il le fallait, les personnages d'abstraction pure: tantôt l'Épouvante et la Fureur, ou la Charge qui entraîne à l'assaut de la brèche les légions frémissantes. Sans paroles, sans rien autre chose que ses gestes et ses attitudes, elle exprimait la ville ravagée par l'épidémie, les cruautés de la populace frénétique, les assauts des couvents, la guerre des maisons, les combats, les escarmouches, les passages bruyants de l'artillerie, l'ivresse des dernières luttes avec leurs innombrables épisodes, puis la capitulation, le défilé triste et grandiose des ennemis vaincus, puis enfin, dans toute sa magnificence symbolique, la Victoire elle-même faisant éclater ses clairons sonores, et agitant sous les brises ses drapeaux conquis, embrasés de soleil! Si l'on pense que le visage, ce merveilleux clavier de la passion, ne comptait pas dans cette pantomime vue au théâtre à quinze pieds en l'air, et sur la place publique à cent pieds au-dessus des têtes de la foule, et que tout ce récit épique était imaginé, exprimé et compris au moyen de gestes, d'attitudes et de courses sur un fil, on comprendra l'admiration qu'il excitait. En vain madame Saqui voulut lutter en donnant son _Moine du mont Saint-Bernard_, mimodrame de corde où elle tentait de représenter l'élégie du voyageur perdu sous les avalanches, et son sauvetage par les bons religieux aidés de leurs chiens dévoués, la vogue était à Hébé Caristi, et lui resta.
Pas toujours, pourtant. Un tout jeune colonel de hussards, beau et fier comme un lion, avec sa tête d'enfant décorée par une large balafre reçue à Austerlitz, devint éperdument amoureux de la comédienne. Il offrit résolument le mariage, mais en vain. C'était une de ces passions ardentes qui tuent leur homme; celui-là se sentit perdu, et, comme rien n'avait pu toucher les rigueurs de sa maîtresse, il voulut en finir tout de suite, et se brûla la cervelle en plein théâtre des Exploits-Militaires. En retournant chez elle, Hébé mit ses deux pieds dans le sang dont le seuil du théâtre avait été inondé lorsqu'on emportait le corps de sa victime. Ce tragique événement causa une impression telle, que depuis ce jour, Hébé fut détestée et haïe autant qu'elle avait été adorée. Elle eut beau quitter la France, la malédiction du meurtre la poursuivit sans relâche. Sa brillante fortune s'était écroulée comme par magie; partout elle rencontrait la haine, le mépris et la misère: Paris, où tout souvenir s'efface si vite, l'avait complétement oubliée depuis plus de trente ans, lorsqu'une circonstance inattendue vint remettre en lumière non-seulement le nom, mais aussi la personne de cette funambule, dont la mort devait servir de dénoûment à une lamentable histoire.
Ce conte émouvant, et tiré des entrailles mêmes de la vie parisienne, je l'ai entendu faire à la fin d'un souper, par Martirio, une femme étrange, qui a voulu rester écuyère au Cirque après avoir signé ses belles compositions musicales. Il était d'ailleurs écouté religieusement, comme une page d'histoire mise en oeuvre sans charlatanisme. Très-sympathiquement belle avec ses yeux bruns, son visage doré et ses cheveux noirs ondés, si fins et si doux, auxquels de très-rares fils d'argent donnent un attrait mélancolique; sage d'ailleurs comme la déesse Vesta, dans un théâtre de chevaux et de clowns, l'Espagnole Martirio est une de ces figures attachantes et originales que Paris adore.
--«Vous vous rappelez, dit-elle, la singulière exhibition de madame Saqui, faite l'année dernière à l'Hippodrome. Le directeur du Cirque avait peur d'être distancé; il voulut trouver une _attraction_ encore plus grande, et il la trouva. M. Arnault avait évoqué madame Saqui et son _Ascension au mont Saint-Bernard_, M. Dejean ressuscita le _Siége de Saragosse_ avec Hébé Caristi, âgée de soixante-treize ans.
»L'annonce seule de son arrivée causa chez nous une profonde surprise, car nous l'avions crue morte depuis un siècle. Mais comment vous rendre l'impression abominable que je sentis lorsqu'elle parut? Je vis une Carabosse tout exiguë, tellement racornie et rapetissée par l'âge qu'on aurait voulu la remettre dans sa boîte! Sur sa peau parcheminée et recroquevillée, les rides formaient une série de dessins et de labyrinthes inextricables; ses yeux encore vifs, mais éraillés et dépourvus de cils, disparaissaient sous de rudes sourcils en forêt, qui repoussaient blancs sous leur teinture prétentieuse. Mais sa parure! Oh! qui dira l'effet de ses faux cheveux tellement noirs et lisses, et de ses fausses dents, blanches comme la neige! Et elle était vêtue à la dernière mode la plus agaçante. Sur une robe taffetas pompadour fond blanc à dessins de fleurs, de fruits et d'oiseaux, elle portait un mantelet de tulle quadrillé de velours, avec deux grands volants de Chantilly! Ses pieds déjetés étouffaient dans d'étroites bottines de soie noire, et ses vieilles mains dans des gants maïs d'une fraîcheur exquise. Son élégant chapeau en paille de riz était garni avec une touffe de camellias roses, et elle taquinait une ombrelle blanche recouverte de guipure. Il y avait dans tout son ajustement une intention évidente de plaire, qui donnait la chair de poule. Ne semblait-il pas voir quelque stryge partant pour Cythère, et embarquant sur la nef de Watteau une cargaison de crapauds et de vipères sifflantes!
»Cependant, quand la vieille funambule répéta devant nous, sur une corde posée à peu de distance du sol, son éternel _Siége de Saragosse_, le dégoût que nous avait inspiré sa coquetterie funèbre ne tarda pas à s'évanouir, car ce jour-là, comme le lendemain à la représentation, elle fut sublime; mais je ne devais pas tarder à retomber dans le détestable cauchemar. Il m'était réservé de voir dans toute son abjection un spectacle qui dépassa les épouvantes de _Macbeth_ où, du moins, les sorcières font tranquillement leur cuisine, et ne s'attifent pas avec des rubans couleur de rose. Mais voir une momie en délire respirant des parfums d'Ess-bouquet, tandis qu'on est suffoqué par l'odeur du bitume et du soufre et entendre les suppliciés hurler des marivaudages parmi les outils et les engins de torture du septième enfer! n'est-ce pas un luxe de monstruosité par trop impossible et capable d'apitoyer les pierres?
»Il y a au Cirque une belle fille nommée Emma Fleurdelix, qui, pendant un moment, a ravi les Parisiens du dimanche dans une scène intitulée _Jeanne d'Arc_, et jouée debout sur un cheval libre, une vraie composition d'écuyer du Cirque! Comme beaucoup de ses pareilles, Emma aime un sacripant, admirable jeune homme arrangé en Malek-Adel de pendule, qui la vole, qui la bat, et qui la trompe. Un jour, il avait dépassé ses espiègleries ordinaires; il était parti pour Londres, en compagnie de je ne sais quelle figurante. Or, le matin même, Emma n'avait pas trouvé ses diamants à leur place, et elle avait cru seulement à une étourderie de sa femme de chambre; elle comprit toute la vérité en recevant au Cirque même, comme elle s'habillait pour monter à cheval, un billet d'adieu tendrement hypocrite. En se voyant si audacieusement quittée et bafouée, elle ne put retenir une explosion de douleur; elle éclata en pleurs et en sanglots.
»Toute costumée déjà sous les haillons poétiques de la vierge de Vaucouleurs, mais déchevelée et meurtrie, car elle s'enfonçait les ongles dans la chair, elle poussait des cris de désolation, et cinq à six péronnelles, couvertes de satin et de cliquant, la consolaient en bavardant comme des pies, en lui frappant dans les mains et en lui faisant respirer des sels. Hébé Caristi entra dans la loge au milieu de ce beau désordre, et elle fut bien vite au courant de la situation.--Ah! pauvre fille, dit-elle de sa voix de marionnette, c'est votre amoureux qui nous cause tout ce chagrin-là! Allez, ça me connaît; le mien ne m'en fait pas d'autres. Si je vous le disais! Eh bien oui, mon Raphaël, à qui j'ai tout sacrifié, se moque de moi avec des laiderons. Va, ma pauvre chérie, continua-t-elle en soupirant, nous n'avons pas fini de souffrir.
»Certes, les danseuses qui étaient là furent étonnées, effrayées et ahuries en écoutant ces paroles mignardes prononcées par une ruine vivante qui offrait l'image même de la caducité. Mais sur Emma Fleurdelix, malade et énervée par ses gémissements, l'effet de cette fantasmagorie décupla de violence. Elle ouvrit démesurément les yeux, regarda Hébé Caristi, et se mit à rire; elle rit, elle rit démesurément, et toujours ce rire farouche, interminable, tyrannique, augmenta d'intensité; sa bouche écumait, ses yeux étaient blancs, ses membres tordus, et elle riait encore. La crise se termina par des spasmes cruels et par une longue attaque de nerfs, à la suite de laquelle Emma dut être reconduite chez elle et confiée aux soins d'un médecin.
»Pour moi qui avais évité la fin de cette scène, en entrant dans le cirque, car je faisais la haute école sur mon joli cheval arabe, je n'avais plus conscience de rien; je me croyais menée au sabbat par quelque Méphistophélès ironique, et je regardais stupidement l'écuyer au long fouet et à l'habit boutonné, en m'attendant à voir sortir de sa bouche une souris écarlate. Tout en faisant machinalement mes exercices, je regardais les becs de gaz avec l'idée qu'ils se métamorphoseraient en comètes sanglantes; les applaudissements qui retentissaient à mes oreilles me semblaient les mugissements d'un tonnerre infernal; je voyais les spectateurs avec des faces vertes. Raphaël! Raphaël! Raphaël! je répétais involontairement jusqu'à m'en rendre folle ce nom devenu pour moi plus extraordinaire que ceux de tous les monstres antédiluviens exterminés aux âges fabuleux par les oiseaux héroïques. O ciel! quel pouvait être ce Raphaël amoureux d'Hébé Caristi, et qui lui faisait souffrir les martyres de l'amour contrarié? En fermant les yeux, j'essayais de me le figurer, mais jamais je ne pouvais me le figurer avec une face humaine!
»Cependant, cette malheureuse vieille femme continua à nous étaler sa poignante folie. Tantôt elle venait avec des bouquets destinés à être offerts par elle au sortir de la répétition, ou elle nous consultait sur des cravates et sur des bijoux d'hommes; elle nous montrait des bagues plates avec le _Dieu vous garde_, ou des alliances récemment achetées au Palais-Royal et portant les deux noms d'Hébé et de Raphaël. Chaque fois que j'assistais à ces infernales facéties, j'éprouvais ce mal de coeur indicible qui vous saisit au bord d'un abîme profond de mille toises, lorsque le pied vous manque tout à coup et qu'on va rouler dans l'effroyable vide. J'évitais, je fuyais par tous les moyens les confidences de la vieille funambule. Mais comment les fuir; elle s'attachait à moi et elle parlait avec l'ingénuité d'un enfant, persuadée que pour tout le monde rien n'était plus intéressant que de lui entendre roucouler son _Oaristis_!