Chapter 6
--Oui, ma biche. Tu y viens donc? Je vous apporte la fortune, mais n'espérez pas m'égorger; vous aurez un quart dans les bénéfices, pas un liard de plus, car je garde votre _fafiot_, et je le rangerai dans un endroit où personne ne le retrouvera, pas toi plutôt que les autres. Il y a bien le cas où tu me le prendrais de force à présent, mais (dit-elle en tirant de sa poche un poignard long et aigu), il y a aussi ça.
--Ah! ma chère, répondit Euphrasie avec un soupir d'envie, tu es joliment forte!
--Oui, dit Emmeline. J'aurai deux cent mille francs sur l'affaire des terrains du clos Saint-Lazare, puis il y a les rentes, deux cents actions dans l'affaire des fiacres, dès qu'elle se fera, et c'est à moi spécialement qu'a été donné le privilége du petit théâtre à bâtir rue de Rivoli; seulement il me faut un prête-nom, c'est Agénor qui le sera, et c'est lui aussi qui réalisera en argent les malles de bijoux que j'ai enfouies. Il sera riche et toi aussi, et moi aussi, moi surtout! Mon plan est bien simple; Gérard sort aujourd'hui de Saint-Cyr. Dans sept ans, il sera décoré et capitaine; grâce au million que je lui apporterai il obtiendra de reprendre le titre et le nom de sa mère, nous nous marierons, et tout sera dit. Car lorsqu'on n'est pas honnête fille, il faut se faire honnête femme ou on ne mérite aucune pitié, car on est une bête!
--Et quand veux-tu t'entendre avec Agénor?
--Je vous donnerai un rendez-vous, et je viendrai avec mon notaire! Je verrai Gérard chez toi tous les huit jours; de plus tu loueras sous ton nom dans le faubourg Saint-Germain une chambre dont tu me remettras la clef et où personne n'entrera jamais, pas même toi! car on a beau être forte, il faut prévoir tout, même les caprices!
--Mais, dit Euphrasie...
Sa voix s'éteignit; les deux femmes échangèrent quelques mots absolument à voix basse, quoiqu'elles crussent être toutes seules, et toutes deux rougirent.
Comme je l'ai dit en commençant, Albert Servais, qui avait tout entendu, est mort, mais il n'est pas devenu fou, ce qui témoigne d'une grande énergie. Aussi c'était un coloriste, nourri de Shakspeare. Le soir même du jour où avait eu lieu cette conversation trop parisienne, la petite Mignon, sur la scène de l'Opéra, était accoudée sur un pan de décor, dans une pose délicieusement naïve et enfantine.
--Vous avez du chagrin, mon enfant, lui dit un ministre.
--Oui, monsieur; ce soir, en venant au théâtre, il fait une si belle nuit! j'ai vu le ciel bleu plein d'étoiles, j'ai pensé que ma mère qui m'aime tant ira peut-être là avant moi, et depuis ce moment-là... je pleure!
IX
LA JEUNE FILLE HONNÊTE
--CLAIRE--
--Comment! elle aussi, cette figure angélique et suave qu'il faut peindre, non pas au milieu d'un paysage gai ou mélancolique, mais se détachant sur le bleu pur et appuyée sur un grand lis; elle aussi, le sourire de la Saint-Valentin, la goutte de sang d'où naît la rose rouge aimée par le rossignol du poëte, le souffle qui fait vibrer la harpe de sainte Cécile, vous la rangez parmi les femmes extraordinaires, amazones et bacchantes furieuses, qui ne peuvent exister qu'à Paris et pour Paris, entre la Femme de treize ans et Galatée Idiote!--O critique! n'ajoute pas un mot, je m'explique tout de suite, sans prendre le temps de rallumer ma cigarette ni d'envoyer ma constante pensée à celle qui est blonde comme l'Amour même, à celle dont la chevelure est dorée comme l'or de la lyre! Certes, je le sais aussi bien que toi et mieux que toi, il y a partout, dans ces modestes petites villes, cachées derrière une rivière d'argent et un rideau de peupliers, des jeunes filles qui sont honnêtes, et qui, dans leurs rêves, sous les rideaux blancs de leur couche enfantine, peuvent parler à la vierge Marie et lui laisser voir leur âme toute nue. Celles-là, je les ai suivies du regard sur ce mail encadré par les coteaux voisins, sur lequel plane, depuis le temps du roi Charles VII, une poétique et tranquille tristesse. Je les ai adorées avec leur robe d'organdi et leur joli mantelet, un peu taillé à la mode de l'année dernière; je les ai épiées dans ce coin de jardin mal ratissé où roucoulent deux colombes blanches penchées vers l'eau couverte de verdure, près des mûres et des groseilliers! Mais quoi! Paris seul, qui a tout enfanté, produit dans sa perfection grandiose ce type abstrait qui domine les civilisations et les littératures, LA JEUNE FILLE HONNÊTE, ce phénix idéal, ce diamant éclatant de lumière, cet être moitié ange et déesse, Séraphitus-Séraphita, debout sur une montagne de glace incendiée par le soleil, au sommet de laquelle n'atteignent pas nos faibles regards. Une tache plus petite cent fois que la prunelle d'un insecte invisible, et ce Koh-innor n'est plus qu'un caillou grossier; un rayon de moins sur la tête de ce séraphin héroïque, il ne sera plus digne de s'avancer en souriant sur les neiges éternelles. O toi dont ma pauvre plume n'ose plus écrire le nom sur les pages de ce petit livre, permets-moi du moins de t'emprunter encore une fois ce titre, pareil au cachet apposé sur un coffret précieux, que tu donnais à tes pensées ciselées dans l'or pur!
AXIOME
Une jeune fille qui, de près ou de loin, fût-ce même par une haute fenêtre, fût-ce en passant une minute dans une rue, a entrevu le spectre de la Misère;
Celle qui a été saluée par un pauvre sans pouvoir lui faire l'aumône _elle-même_;
Celle qui a lu un roman de Walter Scott, ou un volume des poésies d'Alfred de Musset, ou qui a aperçu la couverture d'un livre de Paul de Kock (même de loin et sans avoir eu aucune perception des caractères qui y étaient imprimés);
Celle devant qui on a nommé le théâtre du Palais-Royal;
Celle devant qui deux personnes se sont tutoyées, fût-ce son père et sa mère, ou son frère et sa soeur;
Celle devant qui un homme s'est montré tenant un cigare, même non allumé, fût-ce au bord de l'Océan;
Celle qui a assisté à une soirée où des musiciens jouaient du flageolet ou du cornet à piston;
Celle qui a brodé, pour une loterie, des pantoufles ou tout autre objet à l'usage d'un homme;
Celle qui connaît, même de nom, le cold-cream, la poudre de fleur de riz à l'iris, la poudre rose à polir les ongles, et les peignes d'écaille blonde;
Celle qui porte des robes de soie et des brodequins d'étoffe ailleurs que chez elle, et des mouchoirs bordés d'une dentelle ou d'une broderie plus large que le fond qu'elles entourent;
Celle qui a parlé à un orfèvre ou à un lapidaire;
Celle qui a prononcé dans le salon de sa mère une phrase aux périodes harmonieuses, ayant un commencement, un milieu et une fin;
Enfin, celle qui sait «comment viennent les roses;»
Peut être parfaitement honnête et parfaitement jeune, mais ce n'est pas elle qui est _La Jeune Fille Honnête_.
_La Jeune Fille Honnête_ sera belle sans doute et parfaitement belle, mais elle n'aura jamais une de ces beautés provoquantes et exceptionnelles qui ont été données à des courtisanes et à des femmes de théâtre, comme engins à piper les coeurs. Il est expressément défendu à la Nature tout autant qu'à la modiste de lui imposer des parures propres à scandaliser les âmes naïves.
Ainsi _La Jeune Fille Honnête_ aura les cheveux bruns ou d'un blond foncé; les splendides tons roux dont Titien ensoleille ses crinières, le noir violet, le blond doré et sidéral de l'Ingénue de théâtre, n'ont pas le droit de décorer son front, car toutes ces insolentes richesses appartiennent aux désoeuvrées qui suivent le régiment du capitaine Amour. Surtout, elle ne sera pas ornée par cet assemblage irritant qui invite aux voluptés mortelles: des cheveux blonds avec des sourcils noirs et des cils noirs.
Elle n'aura pas des yeux _voyants_, pas plus qu'une robe _voyante!_ Ses prunelles ne seront ni bleu céleste, ni vert de mer; pas de fibrilles d'or non plus, ni de petites pierreries chatoyantes dans ses prunelles profondes et calmes.
Elle ne sera ni grande, ni petite, ni d'une taille moyenne, mais presque grande. Car, si une taille moyenne est essentiellement bourgeoise, d'un autre côté la petite taille semble destinée aux personnes qui veulent jouer l'emploi de mademoiselle Scriwaneck, ou à ces femmes à qui les démons inspirent la détestable idée d'imiter et de parodier en leurs mièvreries le langage ingénu des petits enfants. Et les jeunes filles grandes, aux bras superbes, ne font-elles pas songer à ces amazones qui poussent leurs quadriges impétueux sur le sable de M. Arnault aîné?
Elle n'aura ni les pâleurs funéraires des dames que l'on peut caractériser par l'apposition d'un nom de fleurs, soucis ou pensées; ni ce teint blanc et rougissant dont la vue trouble le sang dans nos veines, ni cette peau _dorée comme la jeune vigne_ que chante le poëte de Rosina, et qui s'harmonise forcément avec _la lèvre à la turque_. L'embonpoint et les lis des Autrichiennes du XVIIe siècle, la régularité de traits des figures des bas-reliefs d'Égine lui sont interdits comme indiquant des tendances païennes et sensuelles; la maigreur, comme horrible. Tony Johannot a quelquefois dessiné et peint sa robe dans des eaux-fortes et dans des aquarelles; il aurait aussi dessiné sa tête douce et gaie, bienveillante et fière, si ce charmant génie avait pu faire un pas de plus vers l'Idéal.
_La Jeune Fille Honnête_ ne peut demeurer qu'au faubourg Saint-Germain, et dans un appartement donnant sur des jardins. Ai-je besoin de dire que ses parents ne doivent exercer aucune profession qui tienne à l'Industrie: que ne défloreraient pas les haleines du Monstre et les grincements de ses roues?
Elle ne sait pas peindre de fleurs ni de paysages, et il faut qu'elle réalise ce difficile problème: savoir très-bien toucher du piano et ne pas être forte sur le piano. Sans doute, elle n'a pas regardé une romance moderne! mais est-ce assez! Non, le concierge même de la maison ne doit pas fredonner les chansons de Pierre Dupont et surtout celles de M. Nadaud, en se promenant de long en large sur les pavés blancs de la cour, où l'herbe pousse!
Ce n'est rien pour elle non plus que la devise de l'hermine: plutôt mourir! Car, non-seulement il faut qu'elle ne soit jamais souillée, mais aussi que ni les hommes, ni la Nature, ni le Hasard même n'aient voulu tenter de souiller l'air qui frémit autour d'elle. O coiffures bouffantes, anglaises et sévignés, accroche-coeurs, larges tresses relevées en ferronnières, c'est vous que nous pouvons livrer à la brise imprudente et folâtre, et qu'elle fasse de vous ce qu'elle voudra! Mais ces bandeaux lisses, et non lissés, le vent même les respectera, car si une mèche s'en séparait, si un caillou imprudent faisait aux bottines de cette jeune fille une visible déchirure, si une goutte d'eau de pluie tombait sur son gant, elle ne serait plus _La Jeune Fille Honnête_. Tout doit s'entendre et conspirer pour ne pas froisser tant de puretés délicates; mais elle, cet ange qui sera une femme, s'il doit pleuvoir demain, il ne faut pas qu'elle sorte aujourd'hui, même en voiture, dans la voiture de sa mère.
Vous me pardonnerez si vous voulez, mains rouges et jupes trop courtes, ceintures bleues! chapeaux de province, fleuris comme les jardins de Babylone, bouches en coeur qui vous ouvrez pour chanter _Les Oiseaux du fou_ et _Les Oiseaux de Notre-Dame_, vous aussi vous êtes des signes évidents de virginité: ce n'est pas vous que je célèbre! Elles s'en souvient, cette rue de Lille, quelle fête c'était pour son ciel, et quelle joie, lorsque au premier rayon de soleil mademoiselle Claire de T... paraissait avec sa mère! Alors les dalles du trottoir et des pavés se séchaient et blanchissaient soudain à mesure qu'elles allaient être touchées par ses petits pieds, et devenaient pareilles à des tapis de mosaïque, et les nuages, tout à coup chassés, laissaient bleu l'immense azur. Elle ne s'appelle ni Sédille ni Palmyre, elle s'appelle Décence et elle s'appelle Grâce, la couturière qui avait taillé et cousu ces robes de cachemire, ces mantelets qui valaient cent francs ou cent mille francs. Elles allaient à la messe aux Missions-Étrangères, mais non point les jours où l'on y exécutait cette musique où Gounod laissait gronder les orages de son âme, hésitante entre la nature et Dieu. Mademoiselle Claire n'a jamais entendu l'orgue; elle tenait à la main un livre! beau comme elle: Thouvenin, conseillé par Nodier, n'aurait pas pu en faire un pareil. En donnant une pièce de monnaie à un pauvre, elle lui parlait, et, à ce son de voix, le pauvre, comme transfiguré, croyait emporter chez lui tous les millions des Rothschild!
Il y a six ans, elle avait dix-huit ans alors, mademoiselle de T... faillit mourir d'une maladie de langueur. Après avoir longtemps ignoré la vérité, M. de T..., dont les yeux s'ouvrirent enfin, se repentit de l'imprudence qu'il avait commise en accueillant chez lui un secrétaire jeune et beau, un exilé italien, le comte Angelo C... Quoique absolument pauvre, le comte C... était de la meilleure noblesse de Florence. Lorsque M. de T... vit que sa fille avait déjà les pâleurs du tombeau, il la supplia en pleurant d'avouer sa fatale passion; mais Claire fut muette, même avec sa mère, même avec son directeur, et voulut se confesser à un autre prêtre. Dieu la sauva pourtant.
Deux ans après, M. de T..., complétement ruiné, alla refaire sa fortune en Australie. Sous son toit, jusque-là honoré, la gêne fut telle qu'un vieillard osa faire pressentir je ne sais quelles infâmes pensées. Enfin, un jour, Claire comprit que bientôt peut-être IL Y AURAIT UNE REPRISE au mouchoir de batiste avec lequel madame de T... essuyait ses larmes. Pour la première fois de sa vie elle sortit seule, et rentra frappée à mort, serrant convulsivement dans sa main un petit portefeuille tout gonflé. Elle eut avec sa mère un entretien mystérieux. Quand M. de T... et le comte Angelo furent revenus, riches tous deux, et que Claire continua, comme par le passé, à refuser de devenir comtesse C..., on ne put leur arracher un mot, ni à l'une ni à l'autre. Mais le ciel fit à Claire cette grâce spéciale: elle succomba, non pas à l'anévrisme qui allait la tuer, mais à une fluxion de poitrine qu'elle avait gagnée pour s'être promenée au jardin un soir que ses dents claquaient de fièvre; car cette chaste victime ne pouvait pas mourir d'une maladie romantique.
X
L'ACTRICE EN MÉNAGE
--LUCIE CHARDIN--
Hier soir, il y avait, dans un des moins mauvais salons de la Chaussée-d'Antin, une de nos perles parisiennes les plus exquises, madame Lucie Chardin. Cette jeune femme, qui est veuve pour la seconde fois avant d'avoir atteint sa trentième année, semble un portrait de M. Ingres, animé par quelque magie; rien ne saurait dire la pureté délicate de son regard, ni la pâleur et la transparence nacrée de son visage, extasié comme celui d'une sainte du XIIe siècle.
Avant d'épouser le banquier Chardin, qui est mort l'année dernière, victime d'un accident de chemin de fer, elle avait été la femme d'un poëte, de ce pauvre Henri Decan, si prématurément enlevé à sa jeune gloire. Henri avait été entraîné à aimer Lucie Dutour, par l'admiration qu'imposaient une rare beauté, toute mystique, et un talent prodigieux à son aurore: car, à peine âgée de dix-huit ans, la jeune fille, célèbre alors au théâtre, était déjà l'amie et le conseil de Marie Dorval.
Hier, comme il ne restait plus que les personnes intimes, un de nos dessinateurs en vogue, Émile Labbé, parlait des jeunes morts que nous portons ensevelis dans nos coeurs. Il nommait, avant tous les autres, le cher et regretté Henri, et nous, entraînés par sa parole si vive et si séduisante, nous nous imaginions revoir au milieu de nous l'enfant inspiré, redisant encore ses beaux vers. Nous nous rappelions son geste, son accent tranquille, sa voix attendrie, et nous nous laissions emporter à ces souvenirs, oubliant l'absence!
--«Vous vous en souvenez, continuait Émile, quelle âme sans tache et sans voiles! Et comme il était parfaitement beau! c'était le profil de Byron sans l'ironie arrière de Manfred, c'était le front de Goethe ombragé par l'épaisse chevelure d'un pâtre de l'Attique. Et quel ami, si bon, si simple, si brave!
--»Oui, murmura madame Lucie Chardin, on m'a dit bien souvent tout cela!»
A ces étranges paroles, dites par celle qui a été la femme de Henri, tous les yeux se tournèrent vers elle: on voulait se bien convaincre que ces mots inexplicables étaient en effet prononcés dans un rêve. Madame Chardin remarqua la surprise générale et rougit: elle se prit à sourire tristement, et une larme furtive glissa sur sa joue. Puis, tendant la main à Émile Labbé:
--«Je vous parais folle, dit-elle; mais c'est là ma plaie et mon désespoir, j'ai vécu quatre années aux côtés de Henri, et je ne l'ai jamais vu!»
Pour le coup, l'étonnement était à son comble.
--«Ah! reprit madame Chardin, nous avions cru que l'amour était possible entre deux forçats qui traînent chacun un boulet et une chaîne! Il y a un ménage, un foyer, une vie intérieure pour l'homme de peine qui graisse la roue des wagons, et pour sa femme, la marchande de pommes qui porte son éventaire attaché à son corps et souffle dans ses doigts rouges crevassés par la bise. Rentrés dans leur bouge le soir, après leur journée faite, ils peuvent embrasser leur enfant et manger ensemble leur pauvre repas: mais il n'y a ni maison ni famille pour l'homme ou la femme qui appartient à l'un de ces monstres faits de roues d'engrenage, le Journal ou le Théâtre!
»Le jour où Henri m'a dit ces mots divins: Je vous aime! c'était sur la scène de la porte Saint-Martin, entre deux portants! et moi, dont le coeur battait à briser ma poitrine, au lieu de répondre, fût-ce par mon silence, j'ai _fait mon entrée_, et il a fallu que je récite au public une tirade de M. d'Ennery!
»Le jour de notre mariage, on donnait la première représentation d'un drame en sept actes, dans lequel j'avais un rôle de _deux cent cinquante_, et Henri _faisait son feuilleton_.
»Après la pièce, quand, brisée de fatigue et d'émotion, j'aurais eu tant besoin d'entendre une chère voix me disant: C'est bien! et de serrer une main amie, j'ai trouvé pour toute société, dans ma loge, une femme de chambre idiote, qui m'a persécutée de ses querelles avec les habilleuses et de la perte d'un jupon tuyauté.
»Enfin, mes cheveux peignés et cet affreux rouge essuyé, je gourmandai la lenteur des chevaux qui me ramenaient vers Henri; j'avais encore dans la tête toutes les crécelles, les voix des régisseurs, des comédiens, le sifflement des poulies, la chanson de bois des marionnettes, je me disais: Je vais entendre une parole humaine! Il me consolera, lui, et je me cacherai dans ses bras.
»Je trouvai Henri entouré de lexiques, de volumes ouverts: il noircissait ces grands feuillets que j'ai tant revus depuis, et à mesure qu'il entassait ces affreuses feuilles volantes, ses yeux se cernaient davantage, sa pâleur devenait plus verte, et cette toux désespérée, que j'ai entendue pendant quatre années, retentissait plus cruellement jusqu'au fond de mon âme.
»Henri m'avait à peine vue entrer: il leva sur moi un oeil mourant et prononça pour la première fois ces paroles qui depuis m'ont toujours frappée au coeur comme un coup de couteau: _Je fais de la copie!_ Je voulus l'encourager et veiller avec lui, mais je me sentais brisée par la fatigue du théâtre; je me déshabillai toute somnolente, comme un spectre, et je dormis dans la fièvre, voyant sans cesse l'essaim ironique des songes tourbillonner devant la clarté rougeâtre de la lampe.
»Chaque fois que je m'éveillais en sursaut, il m'apparaissait, lui, toujours plus pâle, toujours entassant les feuillets de _copie_, et sa toux cruelle troublait seule un silence de mort.
»Telle a été ma nuit de noces, et telle a été notre vie de quatre années! Il _faisait de la copie_, moi, j'apprenais des rôles tout bas; ou bien je cousais des oripeaux et des paillettes, et il corrigeait des épreuves! Vous connaissez ces ignobles papiers maculés, sur lesquels on écrit en marge mille signes différents, qui veulent tous dire: Je suis esclave! je suis esclave! je suis esclave!
»Et puis, j'allais répéter! Vous connaissez la _Répétition!_ Un cauchemar qui, depuis deux heures après minuit, vous tire les pieds et les cheveux, et vous répète, et vous crie, et vous siffle et vous chante à l'oreille: Il faut qu'à dix heures du matin, coiffée, habillée et emboîtée dans un corset de fer, tu sois rendue à un théâtre enveloppé de poussière et de nuit, pour y ânonner une prose incompréhensible, copiée par un souffleur qui ne sait pas l'orthographe!
»Quand je venais de répéter la pièce de M. d'Ennery, Henri partait pour aller faire répéter une pièce de lui; quand il rentrait, je sortais pour aller chez le costumier; à quatre heures, quand je dînais, il allait à l'imprimerie!
»L'imprimerie, encore un enfer. Certes, il y a quelque chose de vertigineux dans l'aspect d'un théâtre; ces machines, ces poulies, ces câbles étonnent et épouvantent, et l'envers de la féerie est mille fois plus effrayant que la féerie vue de la salle. Mais qu'est-ce auprès d'une imprimerie? En voyant les longues chaînes de fer qui pendent, les larges pierres qui semblent faites pour y coucher des cadavres, et ces casses où les doigts fébriles cherchent des signes cabalistiques; en regardant surtout marcher ces immenses cylindres au mouvement furieux, on comprend que, dans ces antres de magie, il se mange des coeurs et des âmes.
»Je n'ai vu qu'une seule fois une imprimerie, mais, ce jour-là, j'ai senti que nous étions condamnés! Et nous l'étions en effet, condamnés à ces roues, à ces poulies, à ces cylindres, à cette encre infecte, condamnés à l'insomnie, au labeur stérile, aux raccords, aux régisseurs, aux mises en scène, aux trappes de féerie, aux gloires de toiles peintes, à tout ce qui est le carton de la vie et de la gloire! nous qui aimions tant la sainte poésie, la douce musique, et les gazons et les fontaines, et l'amour qui fait tout comprendre!
»Quelquefois, nous nous rencontrions une minute lui et moi, nous nous serrions la main, et nous disions ensemble: Oh! si nous étions libres! Nous avons toujours rêvé de voler une journée et d'aller la passer ensemble à Fontenay; mais Henri est mort auparavant.
»Je jouais quand la toux l'a cloué sur son lit de douleur; je jouais lorsqu'il crachait son sang; si je n'ai pas joué le jour où il est mort, c'est que j'ai quitté pour jamais le théâtre: j'ai mieux aimé devenir la femme d'un autre, oui, me vendre à un banquier, que de mentir encore sous les haillons roses, qui me semblent toujours mouillés de larmes et tachés de sang!»
Croyez que l'on s'est tu un grand moment après ces paroles, et que l'on avait froid. O mille et mille fois heureuse la demoiselle au coeur simple, dont les formes robustes s'épanouissent librement, comme celles de Violante! Ses parents l'ont élevée pour faire bouillir l'étuvée dans le chaudron de cuivre jaune sous lequel flambe un feu clair, et pour laver le linge dans sa rivière natale. Elle conservera sa candeur et son embonpoint, et elle ne connaîtra jamais les mots: imprimerie, copie, répétition, épreuves, raccords, imprimés en rouge dans le vocabulaire du diable!
XI
LA VIEILLE FUNAMBULE
--HÉBÉ CARISTI--