Les parisiennes de Paris

Chapter 5

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»M... perdit tout à fait la tête, et cette fois, ce fut le millier de baisers dont parle Catulle! Enfin, Berthe tourna lentement la tête.--Tiens, c'est toi, M..., dit-elle, je croyais que tu ne jouais pas aujourd'hui? Comme j'entrais aussi à ce moment-là, M... sortit presque fou.--Eh quoi! dis-je à Berthe, tu ne savais pas qui c'était?--Oh! répondit-elle en souriant, sa main avait touché la mienne, et je savais tout ce qu'il fallait savoir! Je me suis souvent demandé si dans un siècle païen Berthe n'aurait pas été la Sagesse elle-même? Elle ne l'est pas à coup sûr dans un âge de rédemption où nous ne pouvons pas lever les yeux au-dessus de notre fourmilière fangeuse, sans voir de grandes croix d'or se découper sur l'opale des nuées et sur l'azur du ciel.»

Tout le monde admira beaucoup cette dernière restriction de madame Philomène, et la reine fit signe à madame Fiammette que c'était à son tour de parler.

--«Mesdames, dit Fiammette...»

VII

GALATÉE IDIOTE

--IRMA CARON--

Un matin que le dieu assembleur de nuages, Jupiter lui-même, était allé courir les amourettes, qui sait? peut-être sous son habit de cygne, ou bien déguisé en pluie d'or et en ouragan de banknotes, les autres dieux eurent la fantaisie d'entrer dans l'atelier où le fils de Saturne passe ses jours à modeler des figures d'hommes et de femmes, sans le secours d'aucun rapin, ni modèle, ni praticien quelconque. Comme chez tous les artistes, la porte fermait assez mal, et, quoiqu'ils n'eussent pas la clef, les olympiens n'éprouvèrent que très-peu de difficulté à pénétrer chez le maître.

Une fois introduits dans le sanctuaire, ils se mirent à regarder avec curiosité les ébauches, les figures inachevées qu'on avait couvertes de grands linges mouillés pour empêcher la terre de se durcir, et celles que le marbre dompté et révolté emprisonnait encore à demi. Apollon, Mercure et le jeune Bacchus regardaient surtout avec curiosité les images féminines, tandis que Diane et Vénus elle-même devenaient rêveuses devant le torse nu d'un berger adolescent. Les déesses couraient comme des folles sur les échafaudages, et jouaient avec les ébauchoirs. Vous voyez d'ici l'espièglerie que devaient amener ces enfantillages.

On résolut de mettre à profit l'absence du terrible Zeus pour sculpter sans lui, avec sa propre argile et ses propres outils, une femme parfaitement belle.

Comme toutes les fois qu'on joue la comédie en société ou qu'on fait de l'art entre amateurs, on chargea du gros de l'ouvrage le seul artiste qui fût présent, Vulcain. C'est lui qui modela en terre la nouvelle Galatée, et quel chef-d'oeuvre! Traits enfantins et superbes, ardente et riche crinière, bras dignes de l'arc, corps d'amazone victorieuse, pieds aux ongles purs, aux doigts écartés; Coysevox lui-même n'aurait pas fait mieux.

Puis Vénus dénoua sa ceinture et toucha le sein de Galatée, et elle lui donna ainsi le charme irrésistible.

Les autres dieux firent aussi leurs présents.

Bacchus, pareil aux femmes, accorda à Galatée le pouvoir d'affoler et d'enivrer les enfants et les vieillards.

Apollon la doua de la symétrie; il lui donna le nombre et le rhythme harmonieux des mouvements.

Mars, l'ardeur héroïque; Junon, la fierté; Pallas, les colères vengeresses; Cérès, la couleur blonde; Mercure, l'habileté en affaires, l'art d'élever des amants et de s'en faire trois cent mille livres de revenu; Diane, cet air de virginité sans lequel une femme n'est pas adorable.

Le cruel Amour donna à ses dents la blancheur et la force des dents de tigresse, à ses ongles la rage meurtrière de ceux des bêtes fauves.

La Nuit et les Parques lui firent des sourcils noirs et de grands cils noirs.

Ainsi l'ouvrage était bon. Et toutefois, avant de l'exécuter en marbre, il fallait compléter le modèle et lui mettre les deux petites choses qui lui manquaient, l'intelligence et l'âme. Mais l'atelier était si mal en ordre! On eut beau fouiller les bahuts et retourner les coffres, impossible de trouver les intelligences et les âmes, et de deviner où Jupiter avait pu les ranger.

--Pour ce qui est de l'âme, dit Amour, j'en ai bien une sur moi, assez médiocre, à la vérité, comme toutes celles que je donne, et je puis bien en faire cadeau à Galatée; quant à l'intelligence, cherchez!

Mais on n'eut pas le temps de chercher. On entendit Jupiter qui fredonnait sa chanson de Vert-Galant et de Diable-à-Quatre en montant l'escalier; ce fut un sauve-qui-peut général.

Galatée resta belle, harmonieuse, habile, virginale, charmeresse et féroce, mais idiote.

Telle est, en réalité, l'origine de mademoiselle Juliette Caron, la même qui, devant nous tous, est devenue si célèbre comme danseuse d'abord, puis comme comédienne à l'Opéra et au théâtre des Variétés, sous le nom d'IRMA CARON, qu'elle a adopté; la même aussi qui doit se marier la semaine prochaine avec un écrivain célèbre, s'il faut en croire les journaux habituellement mal informés.

Phénomène véritablement inouï, dont l'absence se fait cruellement sentir dans la ménagerie rassemblée à grands frais par Daumier, cette jeune artiste unit dans des proportions fabuleuses la rouerie la plus machiavélique à une stupidité qui dépasse tous les délires les plus passionnés de la bêtise extravagante. Pour faire entrevoir son immense astuce, je raconterai tout à l'heure brièvement l'histoire de sa vie, mais quelques-uns de ses mots, devenus célèbres, suffiront à donner une idée de ce qu'elle est comme jeune demoiselle idiote.

C'est à elle que va comme un gant la comparaison homérique: Elle s'avance, pareille à une oie grasse! La lumière étonne ses beaux yeux, l'air étonne ses lèvres suaves, la brise étonne ses cheveux, et ce qu'elle porte surtout avec étonnement ce sont les trésors de son riche corsage! Un homme maigre qui sentirait tout à coup pousser et poindre sur sa poitrine ces monts de neige animés et de marbre vivant ne les porterait pas, à coup sûr, d'une manière plus gauche et plus embarrassée. Les seuls cas où Galatée ne puisse pas s'étonner, ce sont ceux où il faudrait pour cela assembler deux idées. Alors elle est comme une pierre, ou comme _est au Festin de Pierre_ la statue dont parle Boileau! A ce sujet, on cite au théâtre des anecdotes dont le seul récit encourage tous les étrangers à prendre les Français pour des menteurs. Une fois, pendant une répétition, un rideau de fond se détacha des cintres et tomba avec un bruit effroyable; une autre fois, six fusils chargés pour une répétition générale devant l'inspecteur des théâtres, partirent par accident. On sait ce que sont ces violentes surprises, qui arrachent un mouvement d'effroi aussitôt réprimé à l'homme le plus brave et le plus sûr de lui-même.

Irma seule ne bougea pas, ne tressaillit pas, ne se retourna pas. Il lui avait été absolument impossible d'associer l'idée de bruit à l'idée de danger, semblable en cela au bouillant Ajax! Pour elle, comme pour toutes les moissonneuses de bluets qui sont entrées demoiselles de comptoir dans le magasin de Thalie, le jour arriva, il arrive toujours! où elle laissa effeuiller la blanche couronne qui lui tombait jusque sur les yeux, par les mains d'un jeune premier scrupuleusement ganté de gants à quatre francs cinquante centimes. Eh bien, le lendemain du soir où cet artiste dramatique avait marché vivant dans son rêve étoilé, il pouvait raconter à ses amis la plus étrange histoire. Au moment où mademoiselle Caron avait donné sa réplique dans cette éternelle et touchante comédie de l'_Oaristis_; au moment où Diane avait fui courroucée, tandis que les ailes sans tache tombaient en poussière et où le berger avait pu s'écrier, ivre de son idylle: «Te voilà femme maintenant, et chère à Aphrodite!» à cet instant suprême que l'on se rappelle, dit un poëte, même après que l'on a oublié le nom de son pays et le nom de sa mère, Irma n'avait pas sourcillé; le plus insaisissable éclair d'émotion n'avait pas traversé son visage; elle avait gardé la sérénité impossible de ces nymphes de pierre qui, depuis trois cents ans, renversent leurs urnes inépuisables dans les bassins murmurants des fontaines.

Voici quelques-uns de ses mots: il y en aurait mille.

Mademoiselle O... disait au foyer à mademoiselle Caron, en lui parlant d'un homme à bonnes fortunes déjà mûr, et plus connu comme vaudevilliste que comme employé au ministère des finances:

--Oh! ma chère, prends garde à V.... il est bien ennuyeux, va! c'est un homme qui est pendu toute la journée _après_ une femme!

--Allons donc! répondit Irma, il ne peut pas, puisqu'il a un bureau!

Irma se figure l'univers comme une ligne droite, partant de Paris pour aboutir à un point, qui, pour elle, reste dans le vague. Comme un des rois de la fashion venait lui faire sa visite d'adieu:

--Vous partez, dit-elle, est-ce que vous allez loin?

--Non, fit le dandy, à vingt lieues seulement.

--A vingt lieues? alors vous devriez bien vous charger d'une lettre pour V..., il y est. (A vingt lieues!)

Après celle-là, faut-il tirer l'échelle? Non.

Visiblement troublée depuis longtemps par quelque chose qui lui était inconnu, Irma se décida enfin à éclaircir ses doutes en s'adressant à mademoiselle O...

--Quel est donc, lui dit-elle, ce martyr dont le visage a une expression si divine, et qu'on voit chez tous les marchands d'images, les mains clouées sur une croix?

A cette question prodigieuse, mademoiselle O..., épouvantée, effarée, atterrée, faillit tomber à la renverse.

--Voyons, demanda-t-elle à Irma en la regardant entre les deux yeux et sans pouvoir dissimuler sa stupeur, est-ce que tu n'as pas fait ta première communion?

--Eh bien! qu'est-ce que tu as à présent, s'écria mademoiselle Caron en se mettant à pleurer; si, je l'ai faite; mais il y a si longtemps! je ne me rappelle pas ce qu'on m'a dit!

A cela ajoutez une seule touche. Ainsi que je l'ai constaté plus haut, Galatée, qui de son vrai nom se nommait Juliette Caron, a volontairement, spontanément, sans que rien l'y forçât, changé ce nom en celui d'Irma Caron. Se complaît-elle dans l'admiration du jeu de mots abominable et ingénu que forme cet assemblage de syllabes, ou n'en a-t-elle pas eu conscience? A cela, on peut faire la réponse du sergent Pilou: Ce sera éternellement un secret entre Dieu et elle!

Maintenant, qui étonnerai-je (pas Balzac assurément, s'il était vivant!) en disant qu'avec cet esprit-là mademoiselle Irma Caron, qui n'a pas vingt-trois ans, a déjà gagné trente bonnes ou mauvaises mille livres de rente? Notez d'abord qu'elle possède une des plus jolies tantes d'actrices qui aient jamais prononcé _armoire_ et _castrole_! Une tante si élégiaque et si cruellement blanchie à la poudre de fleur de riz et qu'un fantaisiste croyait devoir attribuer à sa monomanie le prix élevé auquel se vend le riz au lait au café du théâtre des Variétés. Pendant toutes les années passées à l'Opéra, cette tante de génie eut l'art de revendre successivement à vingt financiers (à celui-ci pour une rente, à celui-là pour une maison de campagne, toujours données d'avance!) cette dernière larme furtive et ce dernier geste désespéré de l'innocence que l'on ne peut cependant livrer qu'une fois. Mais elle, très-forte, ne livrait rien! Elle se bornait à dire: C'est impossible, ma nièce est trop désespérée!--Eh bien! répondait Plutus ou Midas, je veux parler moi-même à Irma.

Oui, mais comment s'expliquer avec une idiote? et on gardait la maison de campagne.

Il fallut cependant qu'Irma quittât l'Opéra, un cadre excellent pour elle! Mais un soir qu'elle dansait pour la quarantième fois dans _Robert-le-Diable_, quelqu'un lui demanda:

--Dans quoi jouez-vous ce soir?

--Je ne sais pas, dit Irma, je joue les nonnes!

Le mot fut rapporté à M. Duponchel et le fit souvenir que, depuis ce temps, Macaron, comme on l'appelait au petit quadrille, n'avait pas dansé une fois en mesure, et Macaron fut remerciée.

C'est alors qu'Irma se montra digne de sa tante, et, si elle continuait à ne rien comprendre, prouva du moins un instinct miraculeux de la manière dont nous entendons les arts en France. Elle fut reçue au Conservatoire en récitant le rôle d'Agnès; elle y obtint un accessit, puis un second prix, toujours avec le rôle d'Agnès; elle fut engagée à l'Odéon, puis à Rouen, toujours avec le rôle d'Agnès, puis enfin, il y a quatre ans, aux Variétés, sur la foi des souvenirs qu'elle a laissés dans le rôle d'Agnès.

A Rouen, elle a joué à elle seule (pas sur la scène) une longue et admirable comédie qui la fait deviner tout entière. Deux hommes, très-spirituels tous les deux, s'étaient associés pour diriger le théâtre. Aimée officiellement du plus âgé, elle se laissait aimer en cachette par l'autre. Pendant trois années elle a dirigé le théâtre sous leurs noms; ni l'un ni l'autre ne se douta jamais de son influence, tant ils la voyaient stupide! Mais inspirant, sans avoir l'air d'y toucher, toutes les résolutions, la prudence la mieux éveillée échouait contre les regards de ses yeux de faïence, et elle multipliait les traits de génie avec autant de prodigalité que les coq-à-l'âne. Comment les deux directeurs ne se sont-ils pas aperçus qu'elle les jouait tous deux? Et lorsqu'ils s'abordaient, chacun voulant obtenir de son associé une augmentation ou un bénéfice pour l'adorée, comment n'ont-ils pas éclairci le quiproquo? Et plus tard, comment Irma Caron a-t-elle dompté les auteurs dramatiques, la presse, tout le monstre parisien?

C'est qu'elle possède cette force supérieure à la vapeur, à l'électricité et au génie qui les emploie, cette force faute de laquelle les poëtes vont mourir à l'hôpital ou à la porte de l'hôpital: la douce, l'immaculée, l'immuable, la triomphante et sereine Bêtise.

VIII

LA FEMME DE TREIZE ANS

--EMMELINE--

Peut-être faudrait-il montrer une femme après cette comédienne; mais les procédés littéraires, j'entends les plus ingénieux et les plus délicats, sont devenus si grossiers à force d'avoir été employés, qu'il vaut mieux les oublier franchement et marcher tout droit devant soi.

Je suis à l'Opéra; j'y reste. Si vous avez traversé les coulisses de l'Opéra pendant l'hiver de 1853, vous devez vous rappeler la furie d'enthousiasme avec laquelle on y admirait alors la beauté d'une jeune fille de treize ans, la petite Mignon, de son vrai nom Emmeline Bazin, fille de madame Bazin, marchande à la toilette dans la rue de Provence. A la classe, au théâtre, chez les directeurs, c'était un engouement passionné pour cette tête virginale et mourante, si raphaélesque sous sa chaude pâleur et sous ses cheveux noirs, plus fins qu'abondants. Les yeux ardents sous des cils démesurés, des lèvres si douces et si tristes, ces petites mains longues et déjà blanches et par-dessus tout l'expression résignée et poétique des traits qui donnait un charme douloureux à tant de grâces enfantines, prenaient et subjuguaient les âmes. Camille Roqueplan a peint d'après Emmeline une tête qui reste un de ses chefs-d'oeuvre, et que M. Aguado vient de reproduire tout dernièrement par la photographie. Ce portrait, type de la beauté angélique, semble celui d'une jeune martyre, destinée à être égorgée sous ses roses blanches avant même d'avoir mouillé ses lèvres au bord de la coupe, et explique la séduction irrésistible exercée par Emmeline sur un monde où il se remue pourtant sans relâche tant d'or et tant d'idées, et qui ne perd pas les minutes à s'attendrir.

On l'adorait d'autant plus que c'était une véritable enfant, si émue et émerveillée pour un hochet ou pour un bout de ruban, pour quelques bonbons que lui donnaient ces charmantes femmes, mademoiselle Louise Marquet ou mademoiselle Mathilde Marquet, ou mademoiselle Legrain, ou mademoiselle Nathan, ou mademoiselle Crétin, qui ressemble au portrait de la Joconde! Madame Cerrito et cette illustre Alboni, qui est bonne par-dessus le marché, mangeaient de baisers la petite Mignon, et, pendant la représentation, lorsqu'elle pouvait entrer pour quelques instants dans une des «loges sur le théâtre,» dans celle de M. Barbier ou dans celle d'Arthur Kalbrenner, on la fêtait comme une petite princesse. Et elle remerciait si gentiment, si naïvement! Mademoiselle Alboni lui disait un jour: Petite Mignon, aimerais-tu à être la fille d'une reine?--Si je n'avais pas ma mère, répondit Emmeline. Oh! oui, sans doute, oui, madame, car je me sens bien heureuse quand vous m'embrassez! (O divine inspiration des enfances rayonnantes!) Mais c'est ici qu'il faut placer l'historiette du peintre Abel Servais, mort d'une maladie de langueur à Nice, _Nizza Maritta_, le 20 mai dernier, à cette époque de l'année où le poëte s'écrie: «_Voici le temps de respirer les roses!_» Je copie ici, pour expliquer la situation, un fragment d'une lettre écrite par Abel.

_A Monsieur Edmond Richard, à Rome._

«.... Inutile donc de te raconter par quelle série de circonstances très-naturelles les grands portraits de Vestris et de mademoiselle Guimard, exécutés pour le ministère, m'ont valu mes entrées dans les coulisses de l'Opéra. Ce que je veux te dire, c'est que, moi aussi, je vais escalader le ciel de mon rêve! Enfin, Edmond, moi qui ne pouvais comprendre l'Amour que serré dans mes bras et endormi sur ma poitrine; moi qui voulais sentir battre le coeur de mes idoles et qui meurtrissais ma chair contre la pierre et le bronze de ces statues, je l'ai trouvée, Béatrix et Laure, cette conscience visible de mon génie, cette âme de ma pensée que tu me souhaitais et qui m'inspirera mille chefs-d'oeuvre! Je t'ai dit qu'elle est descendue du ciel hier même et qu'elle a treize ans: qu'importe? car je me brûlerais la cervelle avant de lui laisser deviner cet amour; elle sera toujours pour moi le céleste démon couronné d'étoiles qui éveille les lyres en marchant sur les nuées frémissantes; divinité vers qui je tendrai mes mains silencieuses! Devine, car je ne suis pas poëte! Depuis que j'ai vu Emmeline, je comprends tout, je sais tout, mes yeux plongent à nu dans l'infini, je n'ai qu'à laisser courir sur la toile mes mains impatientes et à retrouver dans mon souvenir son regard, qui me dit: Travaille! et ses mains dans lesquelles, visibles pour moi seul, ondoient les palmes verdoyantes...»

Comme je n'écris pas un roman, veuillez accepter sans explication que l'atelier d'Abel Servais est précisément contigu au très-riche appartement occupé par mademoiselle Euphrasie Godevin, de l'Opéra, au haut d'une maison-hôtel de la rue Boursault, élevée seulement de trois étages. Vous pensez bien qu'ayant là, à la portée de main, les _Oeuvres complètes de M. Scribe_ (édition Furne, avec les gravures d'après les deux Johannot), il me serait facile d'y trouver un _truc_ pour rendre vraisemblable cette circonstance vraie. Mais alors, à quoi cela servirait-il de ne pas aller à la comédie et de rester chez soi, chaussé de bonnes pantoufles, en s'occupant à lire _Atta Troll?_ Quoi qu'il en soit, le facétieux caricaturiste Cardonnet, si franchement exécré par M. Philippon, à cause de son manque d'exactitude, avait occupé, avant Servais, l'atelier de la rue Boursault, et, par suite de la gaminerie inhérente à son caractère, avait cru devoir percer dans son mur force trous de vrille, pour épier l'existence très-tourmentée d'Euphrasie Godevin. Cette circonstance, connue d'Abel, lui avait été jusqu'alors on ne peut plus indifférente; mais devinez avec quelle ardeur il vint coller, tantôt ses yeux, tantôt son oreille aux trous de vrille, quand il eut reconnu à travers la cloison, chez Euphrasie, la voix mélodieuse d'Emmeline Bazin. Aussi ne perdit-il ni un mot ni un geste de la scène qui se passa entre cette idéale enfant et mademoiselle Godevin, ce qui explique son trépas élégiaque! Il mourut, comme tant de rêveurs, faute d'avoir médité le mot du financier Ouvrard: que le premier devoir d'un homme est d'être complétement et régulièrement rasé tous les matins avant sept heures.

Ivre de douleur, déchevelée, noyée de larmes, ses habits détachés et arrachés, poussant des cris et des sanglots, Euphrasie Godevin, ivre d'une abominable douleur, frappe sa tête contre les murailles.

Entre la petite Mignon qui a forcé la consigne.

Mignon? non pas; celle-là n'est pas la petite Mignon, celle-là n'est pas Emmeline! Elle est pâle encore, mais de la pâleur sinistre et effrontée de l'orgie; dans ses yeux c'étaient des rayons, à présent ce sont des charbons ardents et des flammes sous les cils d'un noir funèbre. Le geste impudent et hardi, le sourire cynique; c'est encore la jeune fille de treize ans, mais qui a vécu treize ans dans l'Enfer en scandalisant l'Enfer.

Euphrasie se lève en sursaut.

--Pardon, murmure-t-elle d'une voix étouffée, je ne puis pas vous voir, je ne puis voir personne; et d'un geste violent elle veut renvoyer Emmeline.

--Allons, dit celle-ci, laissons là le _mélo_, ou nous ne finirons jamais! Tu as toujours pris la vie au tragique; tu ne peux pas te figurer que c'est une comédie, comme _Mercadet_ et _Les Fourberies de Scapin_: mais, parlons bien! Ton Agénor s'est trompé de nom en signant une lettre de change, et il a oublié de payer la lettre de change, et tu as peur qu'il n'aille là-bas; il n'ira pas, voilà son papier!

--Hein! fit Euphrasie stupéfaite jusqu'à l'épouvante, on vous l'a donné? vous me le rendez!

Et elle couvrait de baisers et de larmes les mains de la petite Mignon.

Emmeline regarda mademoiselle Godevin avec une insolente et profonde pitié.

--Ah! murmura-t-elle, cette fille-là ne comprendra jamais. Mais voyons, cherche-moi d'abord de l'eau-de-vie et une robe de chambre, et un cigare, et des pantoufles! et puis causons.

Et lorsque Euphrasie eut obéi, Emmeline reprit:

--Écoute-moi, grande sotte, et ne réponds rien, tu dirais des choses inutiles! On ne m'a pas donné ça, parce qu'on ne donne rien, mais je l'ai acheté, parce que j'achète tout ce que je veux! Maintenant, je ne viens pas te le rendre, je viens te le vendre; je ne t'aime pas, moi, je n'aime personne.

--Mais, balbutia Euphrasie, je n'ai plus rien, il m'a tout pris!

--Enfin! dit Emmeline avec un profond soupir, décidément elle est bête! Innocente que tu es (et elle s'enveloppait d'une fumée épaisse!), il paraît que tu as quelque chose encore, puisque je viens t'offrir de la marchandise, et tu sais une chose, c'est que je ne fais pas partie de la _société du doigt dans l'oeil_.

--Eh bien, parle, je ferai tout ce que tu voudras!

--Parbleu! je l'espère bien; mais je t'en supplie, tâche de comprendre. Vois-tu, je sais tout, j'ai le flair de l'instinct et le génie de toutes les affaires; je compte comme Rothschild, j'ai de la glace dans les veines, et je me soucie des hommes et des femmes autant que de ça! Par malheur, je vais sur mes quatorze ans (on n'est pas parfaite!) et ma mère m'ennuie; ma mère, vois-tu, a une maladie, son garde municipal qu'elle veut épouser; seulement, voilà ce que je n'aime pas, elle veut l'épouser avec les immenses capitaux que j'ai déjà réunis. Eh oui! ne t'étonne pas, tu penses bien que si je fais l'enfant avec tous ces _birbes_, ça ne peut pas être pour le roi de Prusse!

--Mais, objecta Euphrasie Godevin un peu rassurée et revenue à son caractère, tu en as encore pour huit ans à être mineure: comment faire pour t'affranchir de ta mère, car le Code est formel?

--Voilà, dit Emmeline, j'ai joué le grand jeu, j'ai intéressé à moi madame de Therme, une des plus grandes dames de France, que j'ai rencontrée chez son confesseur. Je me suis jetée à ses pieds, et je l'ai suppliée de me faire entrer dans une maison religieuse, en lui disant que ma mère voulait me vendre. Il a été question d'assembler un conseil de famille et d'enlever ma tutelle à madame Bazin; mais j'ai un moyen de tout arrêter, si ma mère veut être raisonnable et se contenter de se marier avec une honnête aisance.

--Seulement, fit Euphrasie, il te faut un dépositaire!