Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico

Chapter 5

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--C'est que vous ne me connaissez pas, madame. Lorsque mon coeur s'est donné une fois, il ne se reprend plus.

Fausta haussa dédaigneusement les épaules.

--Le roi, dit-elle, oubliera les amours de l'aventurier. Il ne saurait en être autrement.

Et, sans lui laisser le temps de placer un mot, elle se leva et, plus doucement:

--Allez, prince, et revenez après-demain. Ne parlez pas, vous dis-je. J'attends votre retour avec confiance. Votre réponse ne peut pas ne pas être conforme à mes désirs. Allez.

Et, d'un geste doux et impérieux à la fois, elle le congédia sans qu'il eût pu dire ce qu'il avait à dire:

Le Torero parti, Fausta réfléchit longuement. Elle avait très bien compris ce qui s'était passé dans l'esprit du Torero. Elle avait vu dans son esprit que, si elle le laissait parler, il allait proclamer hautement son amour pour la petite bohémienne: mis en demeure de choisir entre l'amour et la couronne qu'elle lui faisait entrevoir, le prince, sans hésiter, eût refusé la couronne pour conserver son amour. Fausta avait senti cela, et c'est en pensant à cela qu'elle avait dit: «N'accomplissez pas l'irréparable.»

Elle restait à sa place, très soucieuse. L'entrevue n'avait pas tourné au gré de ses désirs. Le prince lui échappait. Tout n'était pas perdu cependant. Le seul obstacle venait de la Giralda: elle supprimerait l'obstacle. La Giralda morte, disparue, enlevée, elle ne doutait pas qu'il ne vînt à elle, soumis et obéissant.

Elle allongea la main et frappa sur un timbre. A son appel. Centurion, dégrimé, ayant repris sa personnalité, parut avec son sourire obséquieux.

Fausta eut un long entretien avec lui au cours duquel elle lui donna des instructions détaillées concernant la Giralda, ensuite de quoi le bravo s'éclipsa sans doute pour procéder à l'exécution immédiate des ordres reçus.

Fausta demeura encore une fois seule.

Elle alla droit à un cabinet de travail merveilleux, ouvrit un tiroir secret et en sortit un parchemin qu'elle considéra longuement avant de le cacher dans son sein, en murmurant:

«Je n'ai plus de raisons de garder ce parchemin. Le mieux est de le remettre à M. d'Espinosa. Je fais ainsi d'une pierre deux coups. D'abord, je me concilie l'amitié du grand inquisiteur et du roi. S'ils ont des soupçons au sujet de cette conspiration, je les endors. Je trouve sécurité et liberté d'action. Ensuite, tout ce que le roi Philippe entreprendra avec ce parchemin tournera au profit de son successeur.

Elle réfléchit une seconde, et:

«Pardaillan!... Que dira-t-il quand il saura que j'ai remis ce parchemin à M. d'Espinosa? Voilà sa mission manquée, lui qui a promis de rapporter ce parchemin à Henri de Navarre. Qui sait? Si d'Espinosa le manque, je me débarrasse peut-être en même temps de Pardaillan. Avec ses idées spéciales, il est capable de se croire Déshonoré.»

Et avec un sourire terrible:

«Lorsqu'un homme comme Pardaillan se croit déshonoré et qu'il ne peut laver son honneur dans le sang de son ennemi, il n'a qu'une ressource: le laver dans son propre sang. Pardaillan pourrait bien se tuer!... C'est à voir!...»

Elle demeura encore un moment rêveuse, et ce nom de Pardaillan appela dans son esprit celui de son fils, et elle songea:

«Myrthis! Où peut bien être Myrthis? Et mon fils, le fils de Pardaillan? Il serait temps pourtant de rechercher cet enfant.»

Elle réfléchit encore un moment et murmura:

«Oui, tout ceci sera liquidé rapidement, soit que je réussisse, soit que j'échoue. Il sera temps de rechercher mon fils.»

Ayant pris cette résolution, elle frappa de nouveau sur un timbre et jeta un ordre à la suivante, accourue.

Quelques instants plus tard, la litière de Fausta s'arrêtait devant le vestibule d'honneur du grand inquisiteur, logé au palais.

Fausta eut un long entretien avec d'Espinosa, à qui, en échange de certaines conditions qu'elle posa, elle remit spontanément la fameuse déclaration du feu roi Henri de Valois, proclamant Philippe II d'Espagne héritier de la couronne de France.

IV

ENTRETIEN DE PARDAILLAN ET DU TORERO

En quittant Fausta, le Torero s'était dirigé en hâte vers l'auberge de la Tour, où il avait laissé celle qu'il considérait comme sa fiancée confiée aux bons soins de la petite Juana.

Il allait d'un pas accéléré, sans se soucier des passants qu'il bousculait, pris soudain d'un sinistre pressentiment qui lui faisait redouter un malheur. Il lui semblait qu'un danger pressant planait sur la Giralda...

Chose étrange, maintenant qu'il n'était plus captivé par le charme de Fausta, il lui paraissait que toute cette histoire de sa naissance qu'elle lui avait contée n'était qu'un roman imaginé en vue d'il ne savait quelle mystérieuse intrigue.

«Quelle vraisemblance tout cela a-t-il? se disait-il en marchant. Rien ne concorde avec ce que je sais. Comment ai-je été assez sot pour me laisser abuser à ce point? Le brave homme qui m'a élevé et qui m'a donné maintes preuves de sa loyauté et de son dévouement m'a toujours assuré que mon père avait été mis à la torture sur l'ordre du roi et que, pour être bien assuré de la bonne exécution de cet ordre, il avait tenu à assister lui-même à l'épouvantable supplice. Le roi n'est pas, ne peut pas être mon père.»

Et avec une ironie féroce:

«Un roi, moi, le dompteur de taureaux! C'est une pitié seulement que j'aie pu m'arrêter un instant à pareille folie! Suis-je fait pour être roi! Ah! par le diable! serai-je plus heureux quand, pour la satisfaction d'une stupide vanité, j'aurai sacrifié ma liberté, mes amis, mon amour et lié mon sort à celui de Mme Fausta, qui fera de moi un instrument bon à tuer des milliers de mes semblables pour l'assouvissement de son ambition à elle! Sans compter que je me donnerai là un maître redoutable devant qui je devrai plier sans cesse. Au diable, la Fausta; au diable, la couronne et la royauté. Torero je suis. Torero je resterai, et vive l'amour de ma gracieuse et tant douce et tant jolie Giralda! Je demanderai à mon ami, M. de Pardaillan, de m'emmener avec lui dans son beau pays de France. Présenté par un gentilhomme de cette valeur, il faudra que je sois bien emprunté pour ne pas faire mon chemin, honnêtement, sans crime et sans félonie. Allons, c'est dit, si M. de Pardaillan veut bien de moi, je pars avec lui.»

En monologuant de la sorte, il était arrivé à l'hôtellerie, et ce fut avec une angoisse, qu'il ne parvint pas à surmonter, qu'il pénétra dans le cabinet de la mignonne Juana.

Il fut rassuré tout de suite. La Giralda était là, bien tranquille, riant et jasant avec la petite Juana. Presque du même âge toutes les deux, aussi jolies, de même condition, vives et rieuses, aussi franches, elles étaient devenues tout de suite une paire d'amies.

Pardaillan, assis devant une bouteille de bon vin de France, veillait avec son sourire narquois sur la fiancée de ce jeune prince pour qui il s'était pris d'une soudaine et vive sympathie.

Lorsque Pardaillan s'était réveillé, après avoir dormi une partie de la matinée, la vieille Barbara, sur l'ordre de Juana, lui avait fait part du désir exprimé par don César de le voir veiller sur la Giralda. Sans dire un mot, Pardaillan avait ceint gravement son épée--cette épée qu'il avait ramassée sur le champ de bataille, lors de sa lutte épique avec les estafiers de Fausta--et il était descendu, sans perdre un instant, se mettre à la disposition de la petite Juana.

Il s'était placé de façon à barrer la route à quiconque eût été assez téméraire pour pénétrer dans le cabinet sans l'assentiment de la maîtresse du lieu. Et, à le voir si calme, si confiant dans sa force, les deux jeunes filles s'étaient senties plus en sûreté que si elles avaient été sous la garde de toute une compagnie d'hommes d'armes du roi.

Le premier mot de Pardaillan fut pour dire:

--Et mon ami Chico? Je ne le vois pas. Où est-il donc?

Avec un sourire malicieux, Juana demanda sur un ton assez incrédule:

--Est-ce bien sérieusement, monsieur le chevalier, que vous donnez ce titre d'ami à un aussi piètre personnage que le Chico?

--Ma chère enfant, dit gravement Pardaillan, croyez bien que je ne plaisante jamais avec une chose respectable. Que le Chico soit un piètre personnage, comme vous dites, peu me chaut. Je n'ai pas, Dieu merci! l'habitude de subordonner mes sentiments à la condition sociale de ceux à qui ils s'adressent. Si je donne ce titre d'ami au Chico, c'est qu'effectivement il l'est. Et quand je vous aurai dit que je suis extrêmement réservé dans mes amitiés, ce sera une manière de vous dire que le Chico mérite tout à fait ce titre.

--Mais enfin qu'a-t-il donc fait de si beau qu'un homme tel que vous en parle de si élogieuse façon?

--Je vous l'ai dit: c'est un brave. Que si vous désirez en savoir plus long, je vous dirai un de ces jours ce qu'il a fait pour acquérir mon estime. Pour le moment, tenez pour très sérieux que je le considère réellement comme un ami et répondez, s'il vous plaît, à ma question: Comment se fait-il que je ne le voie pas? Je le croyais de vos bons amis à vous aussi, ma jolie Juana?

Il sembla à Juana qu'il y avait une intention de raillerie dans la façon dont le chevalier prononça ces dernières paroles. Mais, avec le seigneur français, il n'était jamais facile de se prononcer nettement. Il avait une si singulière manière de s'exprimer, il avait un sourire surtout si déconcertant qu'on ne savait jamais avec lui. Aussi ne s'arrêta-t-elle pas à ce soupçon, et avec une moue enfantine:

--Il m'agaçait, dit-elle, je l'ai chassé.

--Oh! oh! quel méfait a-t-il donc commis?

--Aucun, seigneur de Pardaillan, seulement... c'est un sot.

--Un sot!... le Chico! Voilà ce que vous ne me ferez pas croire. C'est un garçon très fin au contraire, très intelligent, et qui vous est, je crois, très attaché. J'espère que ce renvoi n'est pas définitif et que je le reverrai bientôt ici.

--Oh! fit en riant Juana, il saura bien revenir sans qu'on ait besoin de l'y convier. Jamais je n'ai vu drôle aussi éhonté, aussi dépourvu d'amour-propre.

--Avec vous, peut-être, dit Pardaillan, en riant franchement de l'air dépité avec lequel elle avait dit ces paroles. Il ne faudrait pas trop s'y fier toutefois, et je crois que, si tout autre que vous se permettait de lui manquer, le Chico ne se laisserait pas malmener aussi bénévolement que vous dites.

--Il est de fait qu'il a la tête assez près du bonnet et ce n'est pas à sa louange, convenez-en.

--Je ne trouve pas. En attendant, il me manque, à moi, le Chico. Quelle que soit sa faute, j'implore son pardon, ma jolie hôtesse.

Comme bien on pense, Juana aurait été bien en peine de refuser quoi que ce soit à Pardaillan. La grâce fut donc magnanimement accordée. Bien mieux, on courut à la recherche du Chico. Mais il demeura introuvable.

Pardaillan comprit que le nain avait dû se terrer dans son gîte mystérieux et il n'insista pas davantage.

Réduit à la seule conversation des deux jeunes filles, il commençait à trouver le temps quelque peu long lorsque le Torero vint le délivrer.

La Giralda se doutait bien que son fiancé avait dû se rendre chez cette princesse qui prétendait connaître sa famille et se disait en mesure de lui révéler le secret de sa naissance. Mais, comme don César était parti sans lui dire où il allait, elle crut devoir garder pour elle le peu qu'elle savait.

Cela, d'autant plus aisément que Pardaillan, avec sa discrétion outrée, s'abstint soigneusement de toute allusion à l'absence du Torero. Il pensait que, pour que don César fût résolu à s'absenter alors qu'il croyait sa fiancée en péril, c'est qu'il devait y avoir nécessité impérieuse. Le Torero lui avait fait demander de veiller sur sa fiancée: il veillait. Il se demandait bien, non sans inquiétude, où pouvait être allé le jeune homme, mais il gardait ses impressions pour lui.

Quoi qu'il en soit, l'arrivée du Torero lui fut très agréable.

Il l'accueillit donc avec ce bon sourire qu'il n'avait que pour ceux qu'il affectionnait.

De son côté, le Torero éprouvait l'impérieux besoin de se confier à un ami. Non pas qu'il hésitât sur la conduite à tenir, non pas qu'il eût des regrets de la détermination prise de refuser les offres de Fausta, mais parce qu'il lui semblait que, dans l'extraordinaire aventure qui lui arrivait, bien des points obscurs subsistaient, et il était persuadé qu'un esprit délié comme celui du chevalier saurait projeter la lumière sur ces obscurités.

Résolu à tout dire à son nouvel ami, après avoir remercié la petite Juana avec une effusion émue, après l'avoir assurée de son éternelle gratitude, il entraîna le chevalier dans une petite salle où il lui serait possible de s'entretenir librement avec lui et sans témoin, et en même temps de surveiller de près l'entrée du cabinet où il laissait la Giralda avec Juana. Une sorte d'instinct l'avertissait en effet que sa fiancée était menacée. Il n'aurait pu dire en quoi ni comment, mais il se tenait sur ses gardes.

Lorsqu'ils se trouvèrent seuls, attablés devant quelques flacons poudreux, le Torero dit:

--Vous savez, cher monsieur de Pardaillan, que la maison où nous nous sommes introduits cette nuit et où j'ai trouvé ma fiancée appartient à une princesse étrangère?

Pardaillan savait parfaitement à quoi s'en tenir. Néanmoins, il prit son air le plus ingénument étonné pour répondre:

--Non, ma foi! J'ignorais complètement ce détail.

--Cette princesse prétend connaître le secret de ma naissance. J'ai voulu en avoir le coeur net. Je suis allé la voir.

Pardaillan posa brusquement sur le bord de la table le verre qu'il allait porter à ses lèvres, et malgré lui s'écria:

--Vous avez vu Fausta?

--Je reviens de chez elle.

--Diable! grommela Pardaillan, voilà ce que je craignais.

--Vous la connaissez donc?

--Un peu, oui.

--Quelle femme est-ce?

--C'est une jeune femme... Au fait, quel âge a-t-elle? Vingt ans, peut-être, peut-être trente. On ne sait pas. Elle est jeune, elle est remarquablement belle, et... vous avez dû le remarquer, je présume...

Le Torero hocha doucement la tête.

--Elle est jeune, elle est fort belle, et je l'ai remarqué en effet. Je désire savoir quelle sorte de femme elle est.

--Mais... j'ai entendu dire qu'elle est colossalement riche, et généreuse en proportion de sa fortune. On la dit très puissante aussi. C'est elle qui a renversé le pauvre Valois. Elle fait trembler sur son trône le jouteur le plus terrible de cette époque, le pape Sixte-Quint. Et, ici même, je ne serais pas surpris qu'elle réussît à dominer votre roi, Philippe, un bien triste sire, soit dit sans vous fâcher, et M. d'Espinosa lui-même, qui me paraît autrement redoutable que son maître.

Le Torero écoutait avec une attention passionnée. Il sentait confusément que le chevalier en savait, sur le compte de cette princesse, beaucoup plus long qu'il ne voulait bien le dire. Mais c'était une nature très fine que celle du Torero, et, quoi qu'il ne connût le chevalier que depuis peu, il n'avait pas été long à remarquer que cet homme ne disait que ce qu'il jugeait bon de dévoiler.

--Vous ne comprenez pas, chevalier, dit-il. Je vous demande si on peut avoir confiance en elle.

--Ah! très bien! Que ne le disiez-vous tout de suite. Avoir confiance en Fausta! Cela dépend d'une foule de considérations qu'elle est seule à connaître, naturellement. Si elle vous promet, par exemple, de vous faire proprement daguer dans quelque guet-apens bien machiné--et elle a parfois la franchise de vous prévenir--vous pouvez vous en rapporter à elle. Si elle vous promet aide et assistance, il serait peut-être prudent de s'informer jusqu'à quel point aide et assistance lui seront profitables à elle-même. Il serait au moins imprudent de compter sur elle dès l'instant où vous ne lui serez plus utile. Si elle vous aime, tenez-vous sur vos gardes. Jamais vous n'aurez été aussi près de votre dernière heure. Si elle vous hait, fuyez ou c'en est fait de vous. Si vous lui rendez service, ne comptez pas sur sa reconnaissance.

--C'est qu'elle m'a révélé des choses extraordinaires. Et je ne serais pas fâché de savoir jusqu'à quel point je dois prêter créance à ses paroles.

--Fausta ne fait et ne dit jamais rien d'ordinaire. Elle ne ment jamais non plus. Elle dit toujours les choses telles qu'elle les voit à son point de vue... Ce n'est point sa faute si ce point de vue ne correspond pas toujours à la vérité exacte.

Le Torero comprit qu'il ne lui serait pas facile de se faire une opinion exacte tant qu'il s'obstinerait à procéder par questions directes. Il jugea que le mieux était de conter point par point les différentes parties de son entrevue.

--Mme Fausta, dit-il, m'a dit une chose inconcevable, incroyable. Tenez-vous bien, chevalier, vous allez être étonné. Elle prétend que je suis... fils de roi!

Pardaillan ne parut nullement étonné.

--Pourquoi pas, don César? J'ai toujours pensé que vous deviez être de très illustre famille. On sent qu'il y a de la race en vous, et, malgré la modestie de votre position, vous fleurez le grand seigneur d'une lieue.

--Grand seigneur, tant que vous voudrez, chevalier; mais de là à être de sang royal, et, qui mieux est, héritier d'un trône, le trône d'Espagne, avouez qu'il y a loin.

--Je ne dis pas non. Cela ne me paraît pas impossible pourtant, et j'avoue, quant à moi, que vous feriez figure de roi autrement noble et impressionnante que celle de ce vieux podagre qui règne sur les Espagnes.

--Vous ajouteriez foi à de pareilles billevesées?

--Pourquoi pas?

Et, avec une intonation étrange, le chevalier ajouta:

--N'avez-vous pas ajouté foi à ces billevesées, comme vous dites?

--Oui, dit franchement le Torero. J'avoue que j'ai eu un instant de sotte vanité et que je me suis cru fils de roi. Mais j'ai réfléchi depuis, et maintenant...

--Maintenant? fit Pardaillan, dont l'oeil pétilla.

--Je comprends l'absurdité d'une pareille assertion.

--Je confesse que je ne vois rien d'absurde là.

--Peut-être auriez-vous raison en ce qui concerne la prétention elle-même. Ce qui la rend absurde à mes yeux, ce sont les circonstances anormales qui l'accompagnent.

--Expliquez-vous.

--Voyons, est-il admissible que, fils légitime du roi et d'une mère irréprochable, j'aie été poursuivi par la haine aveugle de mon père? Qu'on en ait été réduit, pour sauver les jours menacés de l'enfant, à l'enlever, le cacher, l'élever--si on peut dire, car, en résumé, je me suis élevé tout seul--obscur, pauvre, déshérité?

--Cela peut paraître étrange. Mais, étant donné le caractère féroce, ombrageux à l'excès du roi Philippe, je ne vois, pour ma part, rien de tout à fait impossible à ce qui peut paraître un roman.

Le Torero secoua énergiquement la tête.

--Je ne vois pas comme vous, dit-il fermement. Les conditions dans lesquelles j'ai été élevé sont normales, naturelles, je dirai mieux, elles me paraissent obligatoires s'il s'agit--et je crois que c'est mon cas--d'une naissance clandestine, du produit d'une faute, pour tout dire. Ces mêmes conditions me paraissent tout à fait inadmissibles dans un cas normal et légitime... tel que la naissance de l'héritier légitime d'un trône.

Ayant dit ces mots avec une conviction évidemment sincère, le Torero demeura un moment rêveur.

Pardaillan, qui connaissait le secret de sa naissance, et qui continuait de l'observer avec une attention soutenue, songea en lui-même:

«Pas si mal raisonné que cela.»

Cependant le Torero reprenait:

--Et quand bien même je serais le fils du roi, quand bien même Mme Fausta étalerait à mes yeux les preuves les plus convaincantes, ces fameuses preuves qu'elle détient, paraît-il, eh bien, voulez-vous que je vous dise? Je refuserais de reconnaître le roi pour mon père, je m'efforcerais de refouler ma haine et je disparaîtrais, je fuirais l'Espagne, je resterais ce que je suis: obscur et sans nom.

--Ah bah! et pourquoi donc? fit Pardaillan, dont les yeux pétillaient.

--Voyons, chevalier, si le roi, mon père, me tendait les bras, s'il me reconnaissait, s'il s'efforçait de réparer le passé, ne serais-je pas en droit d'accepter la nouvelle situation qui me serait faite?

--Si votre père vous tendait les bras, dit gravement Pardaillan, votre devoir serait de le presser sur votre coeur et d'oublier le mal qu'il pourrait vous avoir fait.

--N'est-ce pas? fit joyeusement le Torero. C'est bien ce que je pensais. Mais ce n'est pas du tout cela que l'on m'offre.

--Diable! que vous offre-t-on?

--On m'offre des millions pour soulever les populations, on m'offre le concours de gens que je ne connais pas. On ne m'offre pas l'affection paternelle. En échange de ces millions et de ces concours, on me propose de me dresser contre mon prétendu père. Mon premier acte de fils sera un acte de rébellion envers mon père.

--C'est à la tête d'une armée que je prendrai contact avec ce père, et c'est les armes à la main que je lui adresserai mon premier mot. Et, quand je l'aurai humilié, bafoué, vaincu, je lui imposerai de me reconnaître officiellement pour son héritier. Voilà ce que l'on m'offre, ce que l'on me propose, chevalier.

--Et vous avez accepté?

--Chevalier, vous êtes l'homme que j'estime le plus au monde. Je vous considère comme un frère aîné que j'aime et que j'admire. Je ne veux avoir rien de caché pour vous. Or, vous qui m'avez témoigné estime et confiance, apprenez à me connaître et sachez que j'ai commis cette mauvaise action de songer à accepter.

--Bah! fit Pardaillan avec son sourire aigu, une couronne est bonne à prendre.

--Je vous comprends. Quoi qu'il en soit, on m'avait présenté les choses de telle manière, je crois. Dieu me pardonne, que la raison m'abandonnait: j'étais comme ivre, ivre d'orgueil, ivre d'ambition. J'étais sur le point d'accepter. Heureusement pour moi, la princesse à ce moment m'a fait une dernière proposition, ou, pour mieux dire, m'a posé une dernière condition.

--Voyons la condition, dit Pardaillan, qui se doutait bien de quoi il retournait.

--La princesse m'a offert de partager ma fortune, ma gloire, mes conquêtes en devenant ma femme.

--Hé! vous ne seriez pas si à plaindre, persifla Pardaillan. On vous offre la fortune, un trône, la gloire, des conquêtes prodigieuses, et, comme si cela ne suffisait pas, on y ajoute l'amour sous les traits de la femme la plus belle qui soit, et vous vous plaignez. J'espère bien que vous n'avez pas commis l'insigne folie de refuser des offres aussi merveilleuses.

--Ne raillez pas, chevalier, c'est cette dernière proposition qui m'a sauvé. J'ai songé à ma petite Giralda qui m'a aimé de tout son coeur alors que je n'étais qu'un pauvre aventurier. J'ai compris qu'on la menaçait, oh! d'une manière détournée. J'ai compris qu'en tout cas elle serait la première victime de ma lâcheté, et que, pour me hausser à ce trône, avec lequel on me fascinait, il me faudrait monter sur le cadavre de l'innocente amoureuse sacrifiée. Et j'ai été, je vous jure, bien honteux.

«Amour, amour, songea Pardaillan, qu'on aille, après celle-là, nier ta puissance!»

Et tout haut, d'un air railleur:

--Allons, bon! Vous avez fait la folie de refuser.

--Je n'ai pas eu le temps de refuser.

--Tout n'est pas perdu alors, dit Pardaillan, de plus en plus railleur.

--La princesse ne m'a pas laissé parler. Elle a exigé que ma réponse fût renvoyée à après-demain.

--Pourquoi ce délai? fit Pardaillan en dressant l'oreille.

--Elle prétend que demain se passeront des événements qui influeront sur ma décision.

--Ah! quels événements?

--La princesse a formellement refusé de s'expliquer sur ce point.

On remarquera que le Torero passait sous silence tout ce qui concernait l'attentat prémédité sur sa personne, que lui avait annoncé Fausta. Celle-ci avait parlé d'une armée mise sur pied, d'émeute, de bataille, et sur ce point le Torero pensait fermement qu'elle avait considérablement exagéré. Il croyait donc à une vulgaire tentative d'assassinat, et eût rougi de paraître implorer un secours pour si peu. Il devait amèrement se reprocher plus tard ce faux point d'honneur.