Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico

Chapter 6

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Pardaillan de son côté cherchait à démêler la vérité dans les réticences du jeune homme. Il n'eut pas de peine à la découvrir, puisqu'il avait entendu Fausta adjurer les conjurés de se rendre à la corrida pour y sauver le prince menacé de mort. Il conclut en lui-même:

«Allons, il est brave vraiment. Il sait qu'il sera assailli, et il ne me dit rien. Heureusement, je sais, moi, et je serai là, moi aussi.»

Et tout haut, il dit:

--Je disais bien, tout n'est pas perdu. Après-demain vous pourrez dire à la princesse que vous acceptez d'être son heureux époux.

--Ni après-demain ni jamais, dit énergiquement le Torero. J'espère bien ne jamais la revoir. Du moins ne ferai-je rien pour la rencontrer. Ma conviction est absolue: je ne suis pas le fils du roi, je n'ai aucun droit au trône qu'on veut me faire voler. Et, quand bien même je serais fils du roi, quand bien même j'aurais droit à ce trône, ma résolution est irrévocablement prise: Torero je suis, Torero je resterai. Pour accepter, je vous l'ai dit, il faudrait que le roi consentît à me reconnaître spontanément. Je suis bien tranquille sur ce point. Et, quant à l'alliance de Mme Fausta, j'ai l'amour de ma Giralda, et il me suffit.

Les yeux de Pardaillan pétillaient de joie. Il le sentait bien sincère, bien déterminé. Néanmoins, il tenta une dernière épreuve.

--Bah! fit-il, vous réfléchirez. Une couronne est une couronne. Je ne connais pas de mortel assez grand, assez désintéressé pour refuser la suprême puissance.

--Bon! dit le Torero en souriant. Je serai donc cet oiseau rare. N'ajoutez pas un mot, vous n'arriveriez pas à me faire changer d'idée. Laissez-moi plutôt vous demander un service.

--Dix services, cent services, dit le chevalier très ému.

--Merci, dit simplement le Torero: j'escomptais un peu cette réponse, je l'avoue. Voici donc: j'ai des raisons de croire que l'air de mon pays ne nous vaut rien, à moi et à la Giralda.

--C'est aussi mon avis, dit gravement Pardaillan.

--Je voulais donc vous demander s'il ne vous ennuierait pas trop de nous emmener avec vous dans votre beau pays de France?

--Morbleu! c'est là ce que vous appelez demander un service! Mais, cornes du diable! c'est vous qui me rendez service en consentant à tenir compagnie à un vieux routier tel que moi!

--Alors, c'est dit? Quand les affaires que vous avez à traiter ici seront terminées, je pars avec vous. Il me semble que dans votre pays je pourrais me faire ma place au soleil, sans déroger à l'honneur.

--Et, soyez tranquille, vous vous la ferez grande et belle, ou j'y perdrai mon nom.

--Autre chose, dit le Torero avec une émotion contenue: s'il m'arrivait malheur...

--Ah! fit Pardaillan hérissé.

--Il faut tout prévoir. Je vous confie la Giralda. Aimez-la, protégez-la. Ne la laissez pas ici... on la tuerait. Voulez-vous me promettre cela?

--Je vous le promets, dit simplement Pardaillan. Votre fiancée sera ma soeur, et malheur à qui oserait lui manquer.

--Me voici tout à fait rassuré, chevalier. Je sais ce que vaut votre parole.

--Eh bien, éclata Pardaillan, voulez-vous que je vous dise? Vous avez bien fait de repousser les offres de Fausta. Si vous avez éprouvé un déchirement à renoncer à la couronne qu'on vous offrait, soyez consolé, car vous n'êtes pas plus fils du roi Philippe que moi.

--Ah! je le savais bien! s'écria triomphalement le Torero. Mais, vous-même, comment savez-vous?

--Je sais bien des choses que je vous expliquerai plus tard, je vous en donne ma parole. Pour le moment, contentez-vous de ceci: Vous n'êtes pas le fils du roi, vous n'aviez aucun droit à la couronne offerte.

Et avec une gravité qui impressionna le Torero:

--Mais vous n'avez pas le droit de haïr le roi Philippe. Il vous faut renoncer à certains projets de vengeance dont vous m'avez entretenu. Ce serait un crime, vous m'entendez, un crime!

--Chevalier, dit le Torero aussi ému que Pardaillan, si tout autre que vous me disait ce que vous me dites, je demanderais des preuves. A vous, je dis ceci: Dès l'instant où vous affirmez que mon projet serait criminel, j'y renonce.

--Et vous verrez que vous aurez lieu de vous en féliciter. Vous viendrez en France, pays où l'on respire la joie et la santé; vous y épouserez votre adorable Giralda, vous y vivrez heureux et... vous aurez beaucoup d'enfants.

Et Pardaillan éclata de son bon rire sonore.

Le Torero, entraîné, lui répondit en riant aussi.

--Je le crois, parce que vous le dites et aussi pour une autre raison. Je crois à ce que vous dites parce que je sens, je devine que vous portez bonheur à vos amis.

Pardaillan le considéra un moment d'un air rêveur.

--C'est curieux, dit-il, il y a environ deux ans, et la chose m'est restée gravée là--il mit son doigt sur son front--une femme qu'on appelait la bohémienne Saïzuma, et qui en réalité portait un nom illustre qu'elle avait oublié elle-même, une série de malheurs terrifiants ayant troublé sa raison, Saïzuma donc m'a dit la même chose, à peu près dans les mêmes termes. Seulement elle ajouta que je portais le malheur en moi, ce qui n'était pas précisément pour m'être agréable.

Et il se replongea dans une rêverie douloureuse, à en juger par l'expression de sa figure. Sans doute, il évoquait un passé, proche encore, passé de luttes épiques, de deuils et de malheurs.

Le Torero, le voyant devenu soudain si triste, se reprocha d'avoir, sans le savoir, éveillé en lui de pénibles souvenirs, et pour le tirer de sa rêverie il lui dit:

--Savez-vous ce qui m'a fort diverti dans mon aventure avec Mme Fausta? Figurez-vous, chevalier, que je me suis trouvé en présence d'un certain intendant de la princesse, lequel intendant me donnait du «monseigneur» à tout propos et même hors de tout propos. Parlez-moi de Mme Fausta pour donner aux mots leur véritable signification. Elle aussi m'a appelé monseigneur, et ce mot, qui me faisait sourire prononcé par l'intendant, placé dans la bouche de Fausta prenait une ampleur que je n'aurais jamais soupçonnée. Elle serait arrivée à me persuader que j'étais un grand personnage.

--Oui, elle possède au plus haut point l'art des nuances. Mais ne riez pas trop toutefois. Vous avez, de par votre naissance, droit à ce titre.

--Comment, vous aussi, chevalier, vous allez me donner du monseigneur? fit en riant le Torero.

--Je le devrais, dit sérieusement le chevalier. Si je ne le fais pas, c'est uniquement parce que je ne veux pas attirer sur vous l'attention d'ennemis tout-puissants.

--Vous aussi, chevalier, vous croyez mon existence menacée?

--Je crois que vous ne serez réellement en sûreté que lorsque vous aurez quitté à tout jamais le royaume d'Espagne. C'est pourquoi la proposition que vous m'avez faite de m'accompagner en France m'a comblé de joie.

Le Torero fixa Pardaillan et, d'un accent ému:

--Ces ennemis qui veulent ma mort, je les dois à ma naissance mystérieuse. Vous, Pardaillan, vous connaissez ce secret. Ce secret n'est-il donc un secret que pour moi? Ne me heurterai-je pas toujours et partout à des gens qui savent et qui semblent s'être fait une loi de se taire?

Vivement ému, Pardaillan dit avec douceur:

--Très peu de gens savent, au contraire. C'est par suite d'un hasard fortuit que j'ai connu la vérité.

--Ne me la ferez-vous pas connaître?

Pardaillan eut une seconde d'hésitation, et:

--Oui, dit-il, vous laisser dans cette incertitude serait vraiment trop pénible. Je vous dirai donc tout.

--Quand? fit vivement le Torero.

--Quand nous serons en France.

Le Torero hocha douloureusement la tête.

--Je retiens votre promesse, dit-il.

Il n'insista pas, et le chevalier demanda d'un air détaché:

--Vous prendrez part à la course de demain?

--Sans doute.

--Vous êtes absolument décidé?

--Le moyen de faire autrement? Le roi m'a fait donner l'ordre d'y paraître. On ne se dérobe pas à un ordre du roi. Puis il est une autre considération qui me met dans l'obligation d'obéir. Je ne suis pas riche, vous le savez... d'autres aussi le savent. La mode s'est instituée de jeter des dons dans l'arène quand j'y parais. Ce sont ces dons volontaires qui me permettent de vivre. Et, bien que je sois le seul pour qui le témoignage des spectateurs se traduise par des espèces monnayées, je n'en suis pas humilié. Le roi d'ailleurs prêche d'exemple. A tout prendre, c'est un hommage comme un autre.

--Bien, bien, j'irai donc voir de près ce que c'est qu'une course de taureaux.

Les deux amis passèrent le reste de la journée à causer et ne sortirent pas de l'hôtellerie. Le soir venu, ils s'en furent se coucher de bonne heure, tous deux sentant qu'ils auraient besoin de toutes leurs forces le lendemain.

V

DANS L'ARÈNE

A l'époque où se déroulent les événements que nous avons entrepris de narrer, _alancear en coso_, c'est-à-dire jouter de la lance en champ clos, était une mode qui faisait fureur. Les tournois à la française étaient complètement délaissés et, du grand seigneur au modeste gentilhomme, chacun tenait à honneur de descendre dans l'arène combattre le taureau. Car il va sans dire que cette mode n'était suivie que par la noblesse. Le peuple ne prenait pas part à la course et se contentait d'y assister en spectateur.

Le sire qui descendait dans l'arène--roi, prince ou simple gentilhomme--tenait l'emploi du grand premier rôle: le matador. En même temps, il était aussi le picador, puisque, comme ce dernier il était monté, bardé de fer et armé de la lance. Aucun règlement ne venait l'entraver et, pourvu qu'il sauvât sa peau, tous les moyens lui étaient bons.

Les autres rôles étaient tenus par les gens de la suite du combattant: gentilshommes, pages, écuyers et valets, plus ou moins nombreux suivant l'état de fortune du maître; ils avaient pour mission de l'aider, de détourner de lui l'attention du taureau, de le défendre en un mot. Le plus souvent le taureau portait entre les cornes un flot de rubans ou un bouquet. Le torero improvisé pouvait cueillir du bout de la lance ou de l'épée ce trophée. Très rares étaient les braves qui se risquaient à ce jeu terriblement dangereux.

Dans la nuit du dimanche au lundi, la place San Francisco, lieu ordinaire des réjouissances publiques, avait été livrée à de nombreuses équipes d'ouvriers chargés de l'aménager selon sa nouvelle destination.

La piste, le toril, les gradins destinés aux seigneurs invités par le roi, tout cela fut construit en quelques heures, de façon toute rudimentaire.

C'est ainsi que les principaux matériaux utilisés pour la construction de l'arène consistaient surtout en charrettes, tonneaux, tréteaux, caisses, le tout habilement déguisé et assujetti par des planches.

La corrida étant royale, on ne pouvait y assister que sur l'invitation du roi. Nous avons dit que des gradins avaient été construits à cet effet. En dehors de ces gradins, les fenêtres et les balcons des maisons bordant la place étaient réservés à de grands seigneurs. Le roi lui-même prenait place au balcon du palais. Ce balcon, très vaste, était agrandi pour la circonstance, orné de tentures et de fleurs, et prenait toutes les apparences d'une tribune. Les principaux dignitaires de la cour se massaient derrière le roi.

Le populaire s'entassait sur la place même, en des espaces limités par des cordes et gardés par des hommes d'armes.

Le seigneur qui prenait part à la course faisait généralement dresser sa tente richement pavoisée et ornée de ses armoiries. C'est là que, aidé de ses serviteurs, il s'armait de toutes pièces, là qu'il se retirait après la joute, s'il s'en tirait indemne, ou qu'on le transportait s'il était blessé. C'était, si l'on veut, sa loge d'artiste. Un espace était réservé à son cheval; un autre pour sa suite lorsqu'elle était nombreuse.

Pour ne pas déroger à l'usage, le Torero s'était rendu de bonne heure sur les lieux, afin de surveiller lui-même son installation très modeste--nous savons qu'il n'était pas riche. Une toute petite tente sans oriflammes, sans ornements d'aucune sorte lui suffisait.

En effet, à l'encontre des autres toreros qui, armés de pied en cap, étaient montés sur des chevaux solides et fougueux, revêtus de caparaçons de combat, don César se présentait à pied. Il dédaignait l'armure pesante et massive et revêtait un costume de cour d'une élégance sobre et discrète qui faisait valoir sa taille moyenne, mais admirablement proportionnée. Le seul luxe de ce costume résidait dans la qualité des étoffes choisies parmi les plus fines et les plus riches.

Ses seules armes consistaient en sa cape de satin qu'il enroulait autour de son bras et dont il se servait pour amuser et tromper la bête en fureur, et une petite épée de parade en acier forgé, qui était une merveille de flexibilité et de résistance. L'épée ne devait lui servir qu'en cas de péril extrême. Jamais, jusqu'à ce jour, il ne s'en était servi autrement que pour enlever de la pointe, avec une dextérité merveilleuse, le flot de rubans dont la possession faisait de lui le vainqueur de la brute. Le Torero consentait bien à braver le taureau, à l'agacer jusqu'à la fureur, mais se refusait énergiquement à le frapper.

Sa suite se composait généralement de deux compagnons qui le secondaient de leur mieux, mais à qui don César ne laissait pas souvent l'occasion d'intervenir. Toutes les ruses, toutes les feintes de l'animal ne le prenaient jamais au dépourvu, et l'on eût pu croire qu'il les devinait. En cas de péril, les deux compagnons s'efforçaient de détourner l'attention du taureau.

En arrivant sur l'emplacement qui lui était réservé, le Torero reconnut avec ennui les armes de don Iago de Almaran sur la tente à côté de laquelle il lui fallait faire dresser la sienne. Le Torero savait parfaitement que Barba Roja, pris d'un amour de brute pour la Giralda, avait cherché à différentes reprises à s'emparer de la jeune fille. Il savait que Centurion agissait pour le compte du dogue du roi, et que, fort de sa faveur, il se croyait tout permis. On conçoit que ce voisinage, peut-être intentionnel, ne pouvait lui être agréable.

Avant de se rendre sur la place San Francisco, il y avait eu une grande discussion entre la Giralda et don César. Sous l'empire de pressentiments sinistres, celui-ci suppliait sa fiancée de s'abstenir de paraître à la course et de rester prudemment cachée à l'auberge de la Tour, d'autant plus que la jeune fille ne pourrait assister au spectacle que perdue dans la foule.

Mais la Giralda voulait être là. Elle savait bien que le jeu auquel allait se livrer son fiancé pouvait lui être fatal. Elle n'eût rien fait ou rien dit pour le dissuader de s'exposer, mais rien au monde n'eût pu l'empêcher de se rendre sur les lieux où son amant risquait d'être tué.

La mort dans l'âme, le Torero dut se résigner à autoriser ce qu'il lui était impossible d'empêcher. Et la Giralda, parée de ses plus beaux atours, était partie avec le Torero pour se mêler au populaire.

Naturellement, elle aurait préféré aller s'asseoir sur les gradins tendus de velours qu'elle apercevait là-bas. Mais il eût fallu être invitée par le roi, et, pour être invitée, il eût fallu qu'elle fût de noblesse. Elle n'était qu'une humble bohémienne, elle le savait, et, sans amertume, sans regrets et sans envie, elle se contentait du sort qui était le sien.

Au reste elle avait eu de la chance. La Giralda était aussi connue, aussi aimée que le Torero lui-même. Or, parmi la foule où elle se glissait à la suite du Torero, on la reconnaissait, on murmurait son nom, et, avec cette galanterie outrée, particulière aux Espagnols, avec force oeillades et madrigaux, les hommes s'effaçaient, lui faisaient place.

C'est ainsi qu'elle était parvenue au premier rang. Et, chose bizarre, le hasard voulut qu'elle se trouvât seule à l'endroit où elle aboutit. Autour d'elle, elle n'avait que des hommes qui se montraient galants, empressés, mais respectueux.

Jusqu'aux deux soldats de garde à cet endroit qui lui témoignèrent leur admiration en l'autorisant, au risque de se faire mettre au cachot, à passer de l'autre côté de la corde, où elle serait seule, ayant de l'air et de l'espace devant elle, délivrée de l'atroce torture de se sentir pressée, de toutes parts, à en étouffer.

Un escabeau, apporté là par elle ne savait qui, poussé de main en main jusqu'à elle, lui fut offert galamment et la voilà assise en deçà de l'enceinte réservée au populaire.

En sorte que, seule, en avant de la corde, assise sur son escabeau, avec les deux soldats, raides comme à la parade, placés à sa droite et à sa gauche, avec ce groupe compact de cavaliers placés derrière elle, elle apparaissait, dans sa jeunesse radieuse, dans son éclatante beauté, sous la lumière éblouissante d'un soleil à son zénith, comme la reine de la fête, avec ses deux gardes et sa cour d'adorateurs.

Peut-être se fût-elle inquiétée du soin avec lequel tous, galants cavaliers qui l'avaient, pour ainsi dire, poussée jusqu'à cette place d'honneur, peut-être eût-elle éprouvé quelque appréhension à la vue de ces mines patibulaires.

Peut-être, si elle avait regardé plus attentivement les malgré la chaleur torride, se drapaient soigneusement dans de grandes capes, déteintes par les pluies et le soleil. Et, si elle avait pu voir le bas de ces capes relevé par des rapières démesurément longues, les ceintures garnies de dagues de toutes les dimensions, son étonnement et son inquiétude se fussent indubitablement changés en effroi.

Mais la Giralda, toute à son bonheur de se voir si merveilleusement placée, ne remarqua rien.

Pardaillan était parti de l'hôtellerie vers les deux heures. La course devant commencer à trois heures, il avait une heure devant lui pour franchir une distance qu'il eût pu facilement parcourir en un quart d'heure.

Derrière lui marchait un moine qui ne paraissait pas se soucier du gentilhomme qui le précédait, trop occupé qu'il était à égrener un énorme chapelet qu'il avait à la main. Seulement, de distance en distance, principalement au croisement de deux rues, le moine faisait un signe imperceptible, tantôt à quelque mendiant, tantôt à un soldat, tantôt à un religieux, et le mendiant, le soldat ou le religieux, après avoir répondu par un autre signe, s'élançait aussitôt vers une destination inconnue.

Pardaillan allait le nez au vent, sans se presser. Il avait le temps, que diable! N'était-il pas invité directement par le roi en personne? Il ferait beau voir qu'on ne trouvât pas une place convenable pour le représentant de Sa Majesté le roi de France!

Quand à se dire qu'après son algarade de l'avant-veille, où il avait si fort malmené, dans l'antichambre du roi, le seigneur Barba Roja, sous les yeux mêmes de Sa Majesté à qui, pour comble, il avait parlé de façon plutôt cavalière; quant à se dire qu'il serait peut-être prudent à lui de ne pas se montrer à de puissants personnages qui, sûrement, devaient lui vouloir la malemort, Pardaillan n'y pensa pas.

Pas davantage il ne pensa à Mme Fausta, qui, certainement, devait être furieuse d'avoir vu s'écrouler le joli projet qu'elle avait formé de le faire mourir de faim et de soif, plus furieuse encore de l'avoir vu assommer à coups de banquette les estafiers qu'elle avait lâchés sur lui, et de le voir se retirer, libre, sans une écorchure, désinvolte et narquois. Sans compter le menu fretin tel que le senor de Almaran, dit Barba Roja, et son lieutenant, le familier Centurion, sans compter Bussi-Leclerc, et Chalabre, et Montsery, et Sainte-Maline, et ce cardinal Montalte, digne neveu de M. Peretti.

Pardaillan oubliait ce superbe duc de Ponte-Maggiore qu'il avait quelque peu froissé à Paris. Il est juste de dire qu'il ignorait complètement l'arrivée à Séville du duc, son duel avec Montalte, et que tous deux, le duc et le cardinal, réconciliés dans leur haine commune de Pardaillan, attendaient impatiemment d'être remis de leurs blessures qui, pour le moment, les tenaient cloués, pestant et sacrant, sur les lits que le grand inquisiteur avait mis à leur disposition.

Pardaillan ne se dit qu'une chose: c'est que le fils de don Carlos, pour lequel il s'était pris d'affection, aurait sans doute besoin de l'appui de son bras.

Il allait donc sans se presser, ayant le temps. Mais, tout en avançant d'un pas nonchalant, sous le soleil qui dardait âprement, il avait l'oeil aux aguets et la main sur la garde de l'épée.

De temps en temps il se retournait d'un air indifférent. Mais le moine qui le suivait toujours, pas à pas, avait l'air si confit en dévotion qu'il ne lui vint pas à l'esprit que ce pouvait être un espion qui le serrait de près.

Il n'était pas depuis plus de cinq minutes dans la rue qu'il se mit à renifler comme un chien de chasse qui flaire une piste.

«Oh! oh! songea-t-il, je sens la bataille!»

Du coup le moine suiveur fut complètement dédaigné. Le souvenir des décisions prises par Fausta, dans la réunion nocturne qu'il avait surprise, lui revint à la mémoire.

«Diable! fit-il, devenu soudain sérieux, je pensais qu'il s'agissait d'un simple coup de main. Je m'aperçois que la chose est autrement grave que je n'imaginais.»

D'un geste que la force de l'habitude avait rendu tout machinal, il assujettit son ceinturon et s'assura que l'épée jouait aisément dans le fourreau. Mais alors il s'arrêta net au milieu de la rue.

«Tiens! fit-il avec stupeur, qu'est-ce que cela?»

Cela, c'était sa rapière.

On se souvient qu'il avait perdu son épée en sautant dans la chambre au parquet truqué. On se souvient qu'en assommant les hommes de Centurion, lâchés sur lui par Fausta, il avait ramassé la rapière échappée des mains d'un éclopé et l'avait emportée.

Chaque fois qu'un homme d'action, comme Pardaillan, mettait l'épée à la main, il confiait littéralement son existence à la solidité de sa lame. L'adresse et la force se trouvaient annihilées si le fer venait à se briser. Les règles du combat étant loin d'être aussi sévères que celles d'à présent, un homme désarmé était un homme mort, car son adversaire pouvait le frapper sans pitié, sans qu'il y eût forfaiture. On conçoit dès lors l'importance capitale qu'il y avait à ne se servir que d'armes éprouvées et le soin avec lequel ces armes étaient vérifiées et entretenues par leur propriétaire.

Pardaillan, exposé plus que quiconque, apportait un soin méticuleux à l'entretien des siennes. De retour à l'auberge il avait mis de côté l'épée conquise, réservant à plus tard d'éprouver l'arme. Il avait incontinent choisi dans sa collection une autre rapière pour remplacer celle perdue.

Or, Pardaillan venait de s'apercevoir là, dans la rue, que la rapière qu'il avait au côté était précisément celle qu'il avait ramassée la veille et mise de côté.

«C'est étrange, murmurait-il à part lui. Je suis pourtant sûr de l'avoir prise à son clou. Comment ai-je pu être distrait à ce point?»

Sans se soucier des passants, assez rares du reste, il tira l'épée du fourreau, fit ployer la lame, la tourna, la retourna en tous sens, et finalement la prit par la garde et la fit siffler dans l'air.

«Ah! par exemple! fit-il, de plus en plus ébahi, je jurerais que ce n'est pas là l'épée que j'ai ramassée chez Mme Fausta. Celle-ci me paraît plus légère.»

Il réfléchit un moment, cherchant à se souvenir:

«Non, je ne vois pas. Personne n'a pénétré dans ma chambre. Et pourtant... c'est inimaginable!...»

Un moment il eut l'idée de retourner à l'auberge changer son arme. Une sorte de fausse honte le retint. Il se livra à un nouvel examen de la rapière. Elle lui parut parfaite. Solide, flexible résistante, bien en main quant à la garde, très longue, comme il les préférait, il ne découvrit aucun défaut, aucune tare; ne vit rien de suspect.

Il la remit au fourreau et reprit sa route en haussant les épaules et en bougonnant:

«Ma parole, avec toutes leurs histoires d'inquisition, de traîtres, d'espions et d'assassins, ils finiront par faire de moi un maître poltron. La rapière est bonne, gardons-la, mordieu! et ne perdons pas notre temps à l'aller changer, alors qu'il se passe des choses vraiment curieuses autour de moi.»