Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico
Chapter 4
--Le roi, malheureusement, n'a jamais eu, pour personne, un sentiment de tendresse. Le roi, c'est l'orgueil, c'est l'égoïsme, c'est la sécheresse de coeur, c'est la cruauté en personne. Malheur à qui lui résiste ou lui déplaît. Cependant, en ce qui concerne la reine, il avait un semblant d'excuse.
--Ah! fit vivement le Torero. Peut-être fut-elle légère, inconséquente, oh! innocemment, sans le vouloir?
--Non, la reine n'eut rien à se reprocher. Si j'ai parlé d'un semblant d'excuse, c'est qu'il s'agit d'une aberration commune à bien des hommes: la jalousie.
--Jaloux!... Sans motif?
--Sans motif, dit Fausta avec force. Et qui pis est, sans amour.
--Comment peut-on être jaloux de qui l'on n'aime pas?
Fausta sourit.
--Le roi n'est pas fait comme le commun des mortels, dit-elle.
--Se peut-il que la jalousie, sans amour, aille jusqu'au crime? Ce que vous appelez jalousie, d'autres pourraient, plus justement peut-être, l'appeler férocité.
Fausta sourit encore d'un sourire énigmatique qui ne disait ni oui ni non.
--C'est toute une histoire mystérieuse et lamentable qu'il me faut vous conter, dit-elle, après un léger silence. Vous en avez entendu parler vaguement, sans doute. Nul ne sait la vérité exacte, et nul, s'il savait, n'oserait parler. Il s'agit du premier fils du roi, votre frère, de celui qui serait l'héritier du trône à votre place, s'il n'était pas mort à la fleur de l'âge.
--L'infant Carlos! s'exclama le Torero.
--Lui-même, dit Fausta. Écoutez donc.
Alors, cette terrible histoire de son vrai père, Fausta se mit à la lui raconter, en l'arrangeant à sa manière, en brouillant la vérité avec le mensonge, de telle sorte qu'il eût fallu la connaître à fond pour s'y reconnaître.
Elle la raconta avec une minutie de détails, avec des précisions qui ne pouvaient ne pas frapper vivement l'esprit de celui à qui elle s'adressait, et ceci d'autant plus que certains de ces détails correspondaient à certains souvenirs d'enfance du Torero, expliquaient lumineusement certains faits qui lui avaient paru jusque-là incompréhensibles, corroboraient certaines paroles surprises par lui.
Et, toujours, tout au long de cette histoire, elle faisait ressortir avec un relief saisissant le rôle odieux du roi, du père, de l'époux, cela sans insister, en ayant l'air de l'excuser et de le défendre. En même temps, la figure de la reine se détachait, douce, victime résignée jusqu'à la mort d'un implacable bourreau.
Quand le récit fut terminé, il était convaincu de la légitimité de sa naissance, il était convaincu de l'innocence de sa mère, il était convaincu de son long martyre. En même temps, il sentait gronder en lui une haine furieuse contre le bourreau qui, après avoir assassiné lentement la mère, voulait à tout prix supprimer l'enfant devenu un homme. Et il se sentait animé d'un désir ardent de vengeance.
Quand elle eut donc terminé son récit, Fausta vit le jeune homme dans l'état d'exaspération où elle le voulait; elle attaqua résolument, selon sa coutume:
--Vous m'avez demandé, monseigneur, pourquoi je m'étais intéressée à vous sans vous connaître. Et je vous ai dit que j'avais répondu à un sentiment d'humanité fort compréhensible. J'ai ajouté que, depuis que je vous avais vu, ce sentiment avait fait place à une sympathie qui s'accroît de plus en plus, au fur et à mesure que je vous pénètre davantage. Chez moi, mon prince, la sympathie n'est jamais inactive. Je vous ai offert mon amitié, je vous l'offre encore.
--Madame, vous me voyez confus et ému à tel point que je ne trouve pas de paroles pour vous exprimer ma gratitude.
--Attendez, prince, avant d'accepter ou de refuser...
--Madame, interrompit vivement le Torero, qui s'exaltait sans s'en apercevoir, comment pouvez-vous me croire assez insensé, assez ingrat, pour refuser l'offre généreuse d'une amitié qui me serait précieuse au-dessus de tout?
Elle secoua la tête avec un sourire empreint d'une douce mélancolie.
--Défions-nous des mouvements spontanés, prince.
Et, avec une émotion intense qui fit frissonner délicieusement le jeune homme enivré:
--S'il nous était permis de suivre les impulsions de notre coeur, si je pouvais, moi qui vous parle, accomplir sans désemparer ce que le mien me dicte tout bas, vous seriez, prince, un des monarques les plus puissants de la terre, car je devine en vous les qualités rares qui font les grands rois.
Très ému par ces paroles prononcées avec un accent de conviction ardente, plus ému encore par ce qu'elles laissaient deviner de sous-entendu flatteur, le Torero s'écria:
--Dirigez-moi, madame. Parlez, ordonnez, je m'abandonne entièrement à vous.
L'oeil de Fausta eut une fugitive lueur. Elle eut un geste comme pour signifier qu'elle acceptait de le diriger et qu'il pouvait s'en rapporter à elle. Et, très calme, très douée:
--Avant de dire oui ou non, je dois établir en quelques mots nos positions respectives. Je dois vous dire qui je suis, ce que je peux, et ce que vaut cette amitié que je vous offre. Je dois aussi vous rappeler ce que vous êtes, j'entends au regard de tous ceux qui vous connaissent, ce que vous pouvez faire, et où vous allez.
--Je vous écoute, madame, fit avec déférence le Torero. Il me semble que la vie me paraîtrait terne, insupportable, si vous ne deviez plus l'éclairer de votre radieuse présence.
Ceci était dit avec cette galanterie outrée particulière à l'époque en général, et plus spécialement au tempérament, extrême en tout, de l'Espagnol. Néanmoins, Fausta crut démêler un accent de sincérité indéniable dans la manière dont furent prononcées ces paroles.
Elle reprit avec force:
--Vous êtes pauvre, sans nom, isolé, incapable d'entreprendre quoi que ce soit de grand, malgré votre popularité, parce que votre obscurité et surtout votre naissance douteuse viendraient se briser contre des préjugés de caste, plus puissants dans ce pays que partout ailleurs. Si vous avez du génie, vous êtes condamné quand même à végéter, obscur et inconnu: votre naissance vous interdit d'aspirer aux honneurs, aux emplois publics. Ce que je vous dis là est-il vrai?
--Très vrai, madame. Mais je ne désire ni la gloire ni les honneurs. Mon obscurité ne me pèse pas, et, quant à la pauvreté, elle m'est légère. Au reste, vous savez peut-être que, si je voulais accepter tous les dons que les nobles amateurs de corridas jettent dans l'arène à mon intention, je pourrais être riche.
--Je sais, dit gravement Fausta. On dit de vous: brave comme le Torero. On dit aussi: généreux comme le Torero. Cependant, maintenant que vous savez que vous êtes issu de sang royal, vous ne pouvez continuer l'humble et obscure existence qui fut la vôtre jusqu'à ce jour.
--Pourquoi, madame? fit naïvement le Torero. Cette existence a son charme, et je ne vois pas pourquoi je la changerais.
Fausta eut un imperceptible froncement de sourcils. Ces paroles dénotaient un manque d'ambition qui contrariait ses projets.
--Vous oubliez, dit-elle simplement, qu'il ne vous est pas permis de vivre, même obscur, pauvre, ignoré, dénué de biens et d'ambition. Vous oubliez que demain, quand vous paraîtrez dans l'arène, vous serez misérablement assassiné, et que rien, rien ne pourra vous sauver... si je vous abandonne.
Le Torero eut un sourire de défi.
--Je vous entends, traduisit Fausta, vous voulez dire que vous ne vous laisserez pas égorger comme mouton à l'abattoir.
--C'est bien cela, madame.
--Vous oubliez encore que celui qui veut votre mort détient la puissance suprême, vous oubliez que, celui-là, c'est le roi. Pensez-vous qu'il s'arrêtera à des demi-mesures et se contentera de lâcher sur vous quelques misérables coupe-jarrets? Vous souriez encore et je vous comprends. Vous vous dites que vous trouverez quelques hardis compagnons qui n'hésiteront pas à tirer l'épée pour votre défense. Insensé que vous êtes! Sachez donc, puisqu'il faut tout vous dire, que demain une armée sera sur pied à votre intention. Demain des milliers d'hommes d'armes, avec arquebuses et canons, tiendront la ville sous la menace. On espère, on compte qu'un incident surgira qui permettra de charger la canaille. Vous serez frappé le premier et votre mort paraîtra accidentelle, Je vous dis que vous êtes condamné irrémédiablement.
Ces paroles, prononcées avec une violence croissante, firent impression sur le Torero. Néanmoins il ne se rendit pas sur-le-champ.
--Pour quel crime me condamnerait-on? fit-il.
Fausta étendit la main vers le balcon, et désignant le bûcher que les lourds rideaux dérobaient à leur vue:
--Le même crime de ce malheureux que vous avez entendu clamer son innocence.
Si brave que fût le Torero, il sentit la terreur se glisser sournoisement en lui et c'était ce que voulait Fausta.
--Eh bien, soit, fit-il après une légère hésitation, je fuirai. Je quitterai l'Espagne.
Fausta sourit.
--Essayez de franchir une des portes de la ville, dit-elle.
--J'ai des amis, je puis m'assurer les services de quelques braves résolus à tout, pourvu qu'on y mette le prix. Je passerai de force.
--Il vous faudra donc, dit tranquillement Fausta, engager une armée entière, car vous vous heurterez, vous, à une armée, à dix armées s'il le faut.
Le Torero la considéra un instant. Il vit qu'elle ne plaisantait pas, qu'elle était sincèrement convaincue que le roi ne reculerait devant rien pour le faire disparaître. A son tour, il eut la perception très nette que sa vie, comme elle le disait, ne tenait qu'à un fil. En même temps, il comprit que la lutte était impossible. Machinalement, il demanda:
--Que faire alors?
Cette question, Fausta l'attendait. Elle avait tout dit pour la lui arracher.
Très calme, elle reprit:
--Avant de vous répondre, laissez-moi vous poser une question: Voulez-vous vivre?
--Si je le veux! Mordieu! madame, j'ai vingt ans! A cet âge, on trouve la vie assez bonne pour y tenir!
--Etes-vous résolu à vous défendre?
--N'en doutez pas, madame.
--Encore faudrait-il savoir jusqu'à quel point?
--Par tous les moyens, madame.
--S'il en est ainsi, si vous m'écoutez, peut-être réussirai-je à vous sauver.
--Mais vous ne vous sauverez qu'en frappant votre ennemi avant qu'il ne vous ait mis à mal.
Ceci fut dit avec ce calme glacial que prenait Fausta en certaines circonstances. Il semblait qu'elle avait dit la chose la plus simple, la plus naturelle du monde. Malgré ce calme effroyable, elle appréhendait vivement l'effet de ses paroles, et ce n'était pas sans anxiété qu'elle observait le jeune homme.
Le Torero, à cette proposition inattendue, s'était dressé brusquement, et, livide, tremblant, il s'exclamait:
--Tuer le roi!... tuer mon père!... Vous n'y pensez pas, madame... Vous voulez m'éprouver sans doute?
--Je croyais, dit Fausta avec un léger dédain, que vous étiez un homme. Je me suis trompée. N'en parlons plus. Pourtant, moi qui ne suis qu'une femme, je ne laisserais pas la mort de ma mère sans vengeance.
--Ma mère! dit le Torero d'un air égaré.
--Oui, votre mère! Morte assassinée par celui qui vous assassinera, puisque vous tremblez a la seule pensée de frapper.
--Ma mère! répéta le Tçrero en crispant les poings avec fureur. Mais le tuer, lui, mon père!... C'est impossible! J'aime mieux qu'il me tue moi-même.
Fausta comprit qu'insister davantage risquait de lui faire perdre le terrain gagné dans cet esprit. Avec une souplesse admirable, elle changea de tactique, et avec un haussement d'épaules:
--Éh! fit-elle avec une certaine impatience, qui vous parle de tuer?
--Cependant, vous avez dit...
--J'ai dit: il faut frapper. Je n'ai pas dit, je n'ai pas voulu dire: il faut tuer.
Le Torero eut un soupir de soulagement d'une éloquence muette. Ses traits convulsés se rassérénèrent, et, pour cacher son désarroi, il s'excusa en disant:
--Pardonnez ma nervosité, madame.
--Elle me paraît naturelle, dit gravement Fausta, Je vais parler clairement. Ce que le roi craint par-dessus tout, c'est que l'on apprenne que vous êtes son fils légitime et l'héritier de sa couronne. Il eût pu employer la procédure usuelle. Cela lui eût simplifié la besogne en lui permettant de vous frapper plus sûrement peut-être. Mais, si secret que soit un jugement, si dociles que soient des magistrats, qui peut jurer qu'une indiscrétion ne sera pas commise?
--Cependant, vous disiez tout à l'heure que j'étais menacé d'une arrestation suivie d'une condamnation à mort, naturellement.
--Oui. Mais le roi ne se résoudra à cette extrémité que lorsqu'il lui sera dûment démontré qu'il ne peut vous atteindre autrement. Vous pouvez plus que vous ne pensez. D'abord exploiter cette terreur du roi au sujet de la divulgation de votre naissance.
--Comment? Excusez-moi, madame, je ne comprends pas grand-chose à toutes ces complications. La pensée que je suis réduit à comploter bassement contre mon propre père, cette pensée m'est aussi douloureuse qu'odieuse, et j'avoue qu'elle m'enlève toute ma lucidité.
--Je comprends vos scrupules et je les approuve.
Encore ne faudrait-il pas les pousser à l'extrême. Hélas! je conçois que votre coeur soit déchiré, mais, si douloureux pour vous, si pénible pour moi que cela soit, je dois insister. Il y va de votre salut. Je vous dis donc: Ne vous obstinez pas à voir le père dans la personne du roi. Le père n'existe pas. L'ennemi seul reste: c'est lui seul que vous devez voir, c'est lui seul que vous devez combattre.
Le Torero demeura un moment songeur et, redressant le front, il dit douloureusement:
--Je sens que ce que vous dites est juste. Cependant j'ai peine à l'accepter.
Fausta se fit glaciale.
--Entendez-vous par là, dit-elle, que vous renoncez à vous défendre et que vous consentez à tendre bénévolement le cou pour mieux recevoir la mort?
Le Torero réfléchit un long moment pendant lequel Fausta l'examina avec une anxiété qu'elle ne pouvait surmonter. Enfin il se décida.
--Vous avez cent fois raison, madame, dit-il, d'une voix sourde. J'ai droit à la vie, comme tout le monde. Je me défendrai donc coûte que coûte.
Fausta le vit bien décidé cette fois. Elle se hâta de reprendre:
--Prenez les devants. Le roi craint qu'un fâcheux hasard ne fasse connaître votre naissance. Proclamez-la vous-même, hautement. Je vous remettrai les preuves irréfutables de cette naissance. Ces preuves, étalez-les au grand jour. Il faut que, dans quelques jours, tout le royaume sache que vous êtes l'héritier légitime de la couronne. Il faut que l'on connaisse l'odieuse conduite du roi envers votre sainte mère et envers vous. Quand on saura tout cela, il s'élèvera un tel cri de réprobation unanime contre votre bourreau qu'il tremblera sur son trône. Voilà comment vous pouvez le frapper, rudement, croyez-le.
--C'est vrai, madame. Aussi ferai-je comme vous dites. Mais laissez-moi vous dire que vous vous trompez quand vous dites que je vous ai crue capable de me conseiller un assassinat. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir qu'un front aussi pur que le vôtre ne peut receler que des pensées nobles et pures.
Fausta daigna sourire.
--Vous pensez donc, madame, que j'échapperai à la haine mortelle du roi en proclamant moi-même ma naissance?
--Sans doute. Le roi n'osera plus vous faire assassiner. La vérité étant connue de tous, votre meurtrier serait incontinent désigné par tous. Si puissant, si orgueilleux qu'il soit, le roi reculera devant un tel défi jeté à la fureur de tout un peuple. Il lui restera la ressource de vous traduire devant un tribunal. Là, vous réclamerez hardiment la reconnaissance publique de tous vos droits. Et, soyez tranquille, les preuves que vous fournirez seront telles que le roi devra s'incliner. Vous serez proclamé, c'est votre droit, héritier de la couronne. Vous n'aurez qu'à attendre qu'il plaise à Dieu de rappeler à son divin tribunal le meurtrier de votre mère pour régner à votre tour.
--Est-ce possible? balbutia le Torero ébloui.
--Cela sera, dit Fausta avec une conviction impressionnante. Cela sera beaucoup plus tôt que vous ne croyez. Le roi est vieux, usé, malade. Ses jours sont comptés.
--Eh bien, madame, dit généreusement le Torero, si extraordinaire que cela vous puisse paraître, je lui souhaite de me faire attendre longtemps.
Fausta eut un mince sourire. Allons, décidément, elle l'avait tout doucement amené à accepter ses idées. Il restait maintenant à lui faire abandonner la Giralda.
Sans qu'elle eût pu dire pourquoi, Fausta sentait que ce serait là le plus dur de sa tâche. Mais elle avait mené à bien des intrigues autrement scabreuses. L'avoir amené à trouver tout naturel de monter sur un trône, c'était énorme. Quant au reste, la mort à bref délai de Philippe II, elle en faisait son affaire. Qu'il le voulût ou non, une fois pris dans l'engrenage, il serait bien forcé d'aller jusqu'au bout. Et, quant à la petite bohémienne, s'il se montrait irréductible sur ce point, elle aurait tôt fait de s'en débarrasser.
--Ainsi, dit le Torero qui paraissait plongé dans un rêve éblouissant, ainsi je vous devrai une couronne! Comment pourrai-je m'acquitter envers vous?
--Nous parlerons de cela tout à l'heure, dit Fausta d'un air détaché. Pour le moment il faut mettre sur pied tous les aboutissants de cette entreprise. Vous pensez bien que cela n'ira pas sans quelques difficultés.
--Je m'en doute bien un peu, dit le Torero en souriant.
--D'abord la journée de demain. Je vous l'ai dit: une armée entière tiendra la ville sous la menace. Il faut qu'il y ait bagarre, émeute, tel est le plan du roi, conseillé par M. d'Espinosa. Dans la lutte, vous seriez tué: simple accident. Vous ne serez pas tué. J'en fais mon affaire, mes précautions sont prises. A l'armée du roi, j'oppose une armée à moi, que j'ai levée de mes deniers.
--Vous avez fait cela? fit le Torero, émerveillé.
--Je l'ai fait.
--Mais pourquoi?
--Je vous le dirai tout à l'heure, dit froidement Fausta. A cette armée de gentilshommes, de soldats aguerris, qui est à moi, qui a pour mission de veiller uniquement sur votre précieuse personne, se joindra le populaire qui vous admire et vous aime. Par mes soins, l'or est répandu à pleines mains dans le but de raviver l'enthousiasme. Comme une traînée de poudre, le bruit se répandra que le Torero est menacé. De toutes parts les défenseurs surgiront. Ce n'est pas tout. En même temps le bruit se répandra que le Torero n'est autre que l'infant Carlos--c'est sous ce nom que vous régnerez--disparu dès sa naissance, poursuivi sa vie durant par la haine implacable autant qu'injuste de son père. L'infant Carlos sera acclamé de tous.
--Je vous admire, madame, dit sincèrement le Torero.
Sans relever ces mots, Fausta reprit:
--Donc vous êtes sauf. Au milieu d'une armée qui vous acclame, je défie le roi de venir vous prendre. Demain, vous serez encore le Torero; après-demain, vous serez l'infant Carlos. La ville tout entière est à vous. Vingt mille hommes d'armes, à vous, tiennent en respect les troupes royales. Si vous le voulez, avant la fin de la semaine, le roi est pris, détrôné, enfermé dans un couvent, et vous montez sur le trône à sa place.
Et, comme le Torero ébauchait un geste de protestation, elle ajouta vivement:
--Mais vous êtes généreux. Vous n'abuserez pas de votre victoire. Vous allez trouver le roi, vous traitez avec lui d'égal à égal. Et il s'estime trop heureux, devant la rapidité foudroyante du mouvement, de vous reconnaître publiquement pour l'héritier de sa couronne. Et vous, en fils soumis et respectueux, vous lui laissez la vie et le pouvoir. Vous attendez votre heure, qui ne saurait tarder.
--Je rêve!... balbutia le Torero.
--Votre heure sonne. Vous voici roi de toutes les Espagnes, roi du Portugal, prince souverain des Pays-Bas, empereur des Indes. Je vous donne mes États d'Italie avec ce que vous aurez en propre par héritage, cela vous donne la moitié de l'Italie. Vous prenez le reste.
--Oh!
--Alors vous vous tournez vers la France. C'est le rêve de votre père, cela. Vous l'envahissez par les Pyrénées et par les Alpes. En même temps vos armées descendent des Flandres. Une campagne rapidement menée vous livre la France, qui n'acceptera jamais un roi huguenot. Alors vous remontez au nord et à l'est, vous envahissez l'Allemagne comme vous avez envahi la France, et vous reconstituez un empire plus grand que ne fut celui de Charlemagne. Vous êtes le maître du monde. Voilà ce que vous pouvez faire, soutenu par la main que je vous offre. Acceptez-vous?
Fausta s'était enflammée peu à peu à l'évocation de ses rêves gigantesques. Sa parole chaude, ardente, son air illuminé transportèrent littéralement le Torero, qui, ne sachant s'il était éveillé ou s'il rêvait, s'écria:
--Il faudrait être frappé de folie pour ne pas accepter. Mais vous, madame, vous qui jetez avec une aussi prodigieuse désinvolture des millions dans cette entreprise, vous qui parlez de me donner vos États, vous enfin qui m'éblouissez par l'évocation d'une prestigieuse puissance, que me demandez-vous? Quelle sera votre part?
Fausta prit un temps. Puis fixant ses yeux droit dans les yeux du Torero, lentement, en égrenant chaque syllabe:
--Je partagerai votre gloire, votre fortune, votre puissance.
Et le fixant toujours d'un regard aigu:
--Il reste à régler la façon dont se fera le partage.
Le Torero eut un geste de superbe insouciance qu'elle admira en connaisseur.
--Il est nécessaire que vous sachiez, dit-elle doucement.
Très galamment, il répondit:
--Ce que vous ferez sera bien fait.
--Ce partage se fera de la manière la plus simple et la plus naturelle.
Elle le laissa en suspens un inappréciable instant et brusquement elle porta le coup:
--Je serai votre épouse!
Le Torero bondit. Il s'attendait à tout, hormis à une prétention semblable, formulée d'une manière si anormale, qui n'était pas sans le choquer quelque peu. Il tombait de très haut. Fini le rêve prestigieux; il se trouvait face à face avec la réalité brutale. Il lui semblait que ce n'était pas la même femme qu'il avait devant lui. Sous le coup, de l'emballement, cette incomparable beauté avait excité en lui le désir. Maintenant il la voyait tout autrement. Pour tout dire: elle lui faisait peur.
Dans sa stupeur, il ne put que bégayer:
--M'épouser! Vous! madame! vous!
Fausta comprit que c'était l'instant critique. Elle se redressa de toute sa hauteur. Elle prit cet air de souveraine qui la faisait irrésistible, et adoucissant l'éclat de son regard:
--Regardez-moi, dit-elle. Ne suis-je pas assez jeune, assez belle? Ne ferai-je pas une souveraine digne en tous points du puissant monarque que vous allez être?
--Je vois, dit don César, qui recouvrait toute sa lucidité, je vois que vous êtes, en effet, la jeunesse même, et quant à la beauté, jamais, je le crois sincèrement, nulle beauté n'égala la vôtre. Mais...
--Mais?... Dites toute votre pensée...
--Éh bien, oui, je dirai toute ma pensée. Je vous dirai en toute sincérité que je me crois tout à fait indigne du très grand honneur que vous me voulez faire. Vous êtes trop souveraine et pas assez... femme.
Fausta eut un sourire quelque peu dédaigneux.
--Si je suis trop souveraine, selon vous, vous ne l'êtes pas assez de votre côté. Vous n'êtes plus un homme: vous êtes un roi. Il faut vous habituer à voir et à penser en roi. Auriez-vous commis cette erreur extravagante de penser qu'il pouvait être question d'amour entre nous? Je ne veux pas le croire. Je suis et je dois rester souveraine avant d'être femme, de même que l'homme doit s'effacer en vous devant le souverain.
Le Torero hocha la tête d'un air peu convaincu:
--Ces sentiments vous sont naturels à vous qui êtes née souveraine et avez vécu en souveraine. Mais moi, madame, je suis un simple mortel, et, si mon coeur parle, j'écoute ce qu'il me dit.
Audacieusement, elle dit:
--Et votre coeur est pris.
Très simplement, en la regardant en face sans provocation, mais avec fermeté, il répondit en s'inclinant très bas:
--Oui, madame.
-Je le savais, monsieur. Cela ne m'a pas retenue un seul instant. L'offre de ma main que je vous ai faite, je la maintiens.