Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico
Chapter 3
Et, sous ses dehors apitoyés, elle l'étudiait avec la froide et curieuse attention du praticien se livrant à quelque expérience.
L'effet, du reste, fut foudroyant, dépassant au-delà tout ce qu'elle avait imaginé.
Le Torero se dressa d'un bond et, livide, il gronda d'une voix qui n'avait plus rien d'humain:
--Vous avez dit?...
Très ferme, elle répéta sur un ton énergique:
--Votre père!...
Le Torero la fixait avec des yeux qui n'avaient plus rien de vivant, des yeux qui semblaient implorer grâce.
--Mon père!... On m'avait dit pourtant...
--Quoi donc?
Et, de ses yeux, en apparence très doux, elle le fouillait avec une curiosité aiguë. Savait-il? Ne savait-il pas?
--On m'avait dit qu'il était mort, voici vingt ans et plus...
--Votre père est vivant! dit-elle avec une énergie croissante.
--Mort sous les coups du bourreau, acheva le Torero.
Elle haussa les épaules.
--Histoire inventée à plaisir, dit-elle. Ne fallait-il pas éloigner de vous tout soupçon de la vérité!
Et, en disant ces mots, elle le fouillait de plus en plus. Non! décidément, il ne savait rien, car il reprit en se frappant le front:
--C'est vrai! Niais que je suis! Comment n'ai-je pas songé à cela?... Alors, c'est vrai? dit-il d'une voix implorante, il vit?... Mon père vit?... Mon père!...
Et il répétait doucement ce nom, comme s'il eût éprouvé un soulagement ineffable à le prononcer.
Tout autre que Fausta eût été attendri, eût eu pitié de lui. Mais Fausta ne voyait que le but à atteindre.
Froidement, implacable sous ses airs doucereux, elle reprit:
--Votre père est vivant, bien vivant... malheureusement pour vous. C'est lui qui vous poursuit de sa haine implacable, lui qui a juré votre mort... et qui vous tuera, n'en doutez pas, si vous ne vous défendez énergiquement.
Ces mots rappelèrent le jeune homme au sens de la réalité, momentanément oubliée. Mais, que son père voulût sa mort, cela lui paraissait impossible, contre nature. Instinctivement, il cherchait dans son esprit une excuse à cette monstruosité. Et, tout à coup, il se mit à rire franchement et s'écria joyeusement:
--J'y suis!... Mordieu! madame, l'horrible peur que vous m'avez faite! Est-ce qu'un père peut chercher à meurtrir son enfant, la chair de sa chair? Eh! non, c'est impossible! Mon père ignore qui je suis. Dites-moi son nom, madame, j'irai le trouver, et je vous jure Dieu que nous nous entendrons.
Lentement, comme pour bien faire pénétrer en son esprit chaque parole, elle dit:
--Votre père sait qui vous êtes... C'est pour cela qu'il veut vous supprimer.
Le Torero recula de deux pas et porta sa main crispée à sa poitrine, comme s'il eût voulu s'arracher le coeur.
--Impossible! bégaya-t-il.
--Cela est! dit Fausta rudement.
--Que maudite soit l'heure présente! tonna le Torero. Pour que mon père veuille ma mort, il faut donc que je sois quelque bâtard... Il faut donc que ma mère...
--Arrêtez! gronda Fausta en se redressant, frémissante. Vous blasphémez!... Sachez, malheureux, que votre mère fut toujours épouse chaste et irréprochable! Votre mère, que vous alliez maudire dans un moment d'égarement que je comprends, votre mère est morte martyre... et son bourreau, son assassin, pourrais-je dire, fut précisément celui qui vous repoussa, qui vous veut la malemort aujourd'hui qu'il vous sait vivant, après vous avoir cru mort durant de longues années. L'assassin de votre mère, c'est celui qui vous veut assassiner aussi: c'est votre père!
--Horreur! Mais si je ne suis pas un bâtard...
--Vous êtes un enfant légitime, interrompit Fausta avec force. Je vous en fournirai les preuves... quand l'heure sera venue.
Et, tranquillement, elle reprit place dans son fauteuil.
Lui, cependant, à moitié fou de douleur et de honte, clamait douloureusement:
--S'il en est ainsi, c'est donc que mon père est un monstre sanguinaire, un fou furieux!
--Vous l'avez dit, fit froidement Fausta.
--Et ma mère?... ma pauvre mère? sanglota le Torero.
--Votre mère fut une sainte.
--Ma mère! répéta le Torero, avec une douceur infinie.
--On venge les morts, avant de les pleurer! insinua insidieusement Fausta.
Le Torero se redressa, étincelant, et, d'une voix furieuse:
--Vengeance! oh! oui! vengeance! Mais devrai-je donc frapper mon père pour venger ma mère?... C'est impossible!
Fausta eut un sourire sinistre qu'il ne vit pas. Elle était patiente, Fausta; c'était ce qui la faisait si forte et si redoutable. Elle n'insista pas. Elle venait de semer la graine de mort, il fallait la laisser germer.
--Avant de venger votre mère, il faut vous défendre vous-même. N'oubliez pas que vous êtes menacé.
--Mon père est donc un bien puissant personnage?
--Puissant au-dessus de tout.
Dans l'état d'esprit où il se trouvait, le Torero n'attacha qu'une médiocre importance à ces paroles.
--Madame, dit-il en regardant Fausta en face, j'ignore à quel mobile vous obéissez en me disant les choses terribles que vous venez de me dévoiler.
--Je vous l'ai dit, monsieur, j'ai obéi d'abord à un simple sentiment d'humanité. Depuis que je vous ai vu, je n'ai pas de raison de vous cacher que vous m'avez été sympathique. C'est à cette sympathie, désintéressée, croyez-le, que vous devez le vif intérêt que je vous porte et que vous méritez.
--Je ne doute pas de la pureté de vos intentions, à Dieu ne plaise! madame. Mais, ce que vous venez de me révéler est si extraordinaire, si incroyable que...
--Je vous comprends, monsieur, et je vous approuve, dit vivement Fausta. Je n'ai rien avancé que je ne sois en état de prouver d'irréfutable manière.
--Et vous me fournirez ces preuves? Vous me nommerez mon... père?
--Oui!
--Quand, madame?
--Je ne puis dire encore... Dans un instant peut-être. Peut-être dans quelques jours seulement...
--Bien, madame, je prends acte de votre promesse, et, quoi qu'il advienne, soyez assurée de ma reconnaissance, ma vie vous appartient...
--Il s'agit d'abord de la préserver, votre vie!
--C'est ce que je m'efforcerai de faire, madame. Et tenez pour certain qu'on ne me réduira pas aisément, si puissant qu'on soit.
--Je le crois aussi, dit Fausta d'un air entendu.
--Mais, reprit le Torero, pour me défendre, il est certaines choses que j'ai besoin de savoir ou de comprendre. Me permettez-vous de vous poser quelques questions?
--Faites, monsieur, et, si je le puis, j'y répondrai en toute sincérité.
--Eh bien, donc, madame... comment, en quoi la Giralda pourrait-elle être la cause de ma mort?
A ce moment, les clameurs, les hurlements, les chants sacrés, éclatèrent avec plus de force sur la place. Évidemment, le cortège venait de déboucher sur le lieu du supplice et la foule manifestait ses sentiments par les mêmes vivats et les mêmes cris de mort.
Sans répondre à la question du Torero, Fausta se leva et s'approcha de son pas majestueux, du balcon. Elle jeta un coup d'oeil sur la place et vit qu'elle ne s'était pas trompée. Elle se retourna vers le Torero, qui la regardait faire non sans surprise, et, très calme:
--Approchez, monsieur, venez voir, dit-elle.
De plus en plus étonné, don César secoua la tête, et, doucement:
--Excusez-moi, madame, dit-il, j'ai horreur de ces sortes de spectacles. Ils me révoltent.
--Croyez-vous donc, monsieur, dit paisiblement Fausta, qu'ils ne me répugnent pas, à moi?
Le Torero comprit qu'elle devait avoir un intérêt puissant à le faire assister à cette scène. Malgré sa répugnance, il se leva et la rejoignit.
Le cortège funèbre faisait lentement le tour de la place.
En tête, caracolait une compagnie de «carabins», l'arquebuse posée sur la cuisse. Derrière les cavaliers venait une deuxième compagnie de gens d'armes, à pied. Cavaliers et fantassins étaient chargés de refouler le populaire et de frayer un passage à la procession.
Derrière les soldats venait une longue théorie de pénitents noirs, la cagoule rabattue, un cierge à la main.
En tête des pénitents, un colosse, la tête couverte de la cagoule, comme tous les autres, portait péniblement une immense croix de métal.
Tous ces pénitents tonitruaient lamentablement le _De Profundis_.
Après cette interminable théorie de pénitents, venaient les gardes de l'Inquisition: gardes à cheval, gardes à pied, et, immédiatement après, le tribunal de l'Inquisition, grand inquisiteur en tête.
Derrière le tribunal, sous un dais rutilant, un évêque, en habits sacerdotaux, portant à bras tendus le saint sacrement, et, derrière, les sept condamnés, en chemise, pieds nus, la tête découverte, un cierge énorme à la main.
Derrière la foule des prêtres et des moines, une triple rangée d'arquebusiers, à pied, et seul, la tête découverte, sombre, traînant la jambe, sinistre dans son somptueux costume noir, le roi, Philippe II.
A sa droite, un pas en arrière, son fils: l'infant Philippe, héritier du trône. Et puis la foule des courtisans, seigneurs, grandes dames, dignitaires, touà en habits de cérémonie.
Voilà ce que vit le Torero.
Le cortège s'arrêta devant l'autel de la place.
Un juge lut à haute voix la sentence de mort aux condamnés.
Un prêtre s'approcha de chaque condamné et lui donna un coup sur la poitrine, ce qui voulait dire qu'il était expulsé de la communauté des vivants.
Ceci, au milieu des cris, des menaces, des injures de la foule en délire.
Alors, l'évêque monta à l'autel. En même temps, les condamnés étaient hissés sur le bûcher, attachés au poteau. Et la messe commença.
Lorsque l'évêque prononça les dernières paroles de l'évangile, la fumée commença de s'élever en tourbillonnant, et, en même temps que la fumée, les hurlements éclatèrent:
«Mort aux hérétiques! Mort aux hérétiques!»
Alors, du haut du bûcher, une voix protesta.
C'était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, beau, noble, riche, ayant occupé une charge importante à la cour. Le Torero, qui le connaissait de vue, le reconnut aussitôt.
Et le condamné clamait:
--Je ne suis pas un hérétique! Je crois en Dieu! Que mon sang retombe sur ceux qui m'ont condamné! J'en appelle à...
On ne put en entendre davantage. Des milliers de moines hurlèrent furieusement le _Miserere_ et couvrirent sa voix.
En même temps, les flammes commencèrent à s'élever, vinrent doucement lécher les pieds nus des condamnés, comme pour goûter à la proie qui leur était offerte. Et, l'ayant trouvée à leur goût, elle s'élevèrent davantage encore, enlacèrent les victimes, les étreignirent, les happèrent.
--Horrible! horrible! murmura le Torero en portant sa main devant ses yeux. Quel crime a donc commis ce malheureux?
--Il a commis le crime que tu rêves de commettre!... le crime pour lequel tu seras condamné comme lui, exécuté comme lui... si je n'arrive à te persuader.
--Quel crime? répéta machinalement le Torero.
--Il a entretenu des relations avec une hérétique qu'il a épousée.
--Oh! je comprends!... la Giralda! la bohémienne!...
Mais la Giralda est catholique!
--Elle est bohémienne, dit rudement Fausta, elle est hérétique...
--Elle a été baptisée, se débattit le Torero.
--Qu'elle montre son acte de baptême... elle ne le pourra. Et, le pût-elle, elle a vécu en hérétique, cela suffit, te dis-je, et, toi qui rêves d'unir ton sort au sien, tu seras traité comme celui-ci.
--Quel est donc l'infâme qui impose de telles lois?
--Ton père.
--Mon père! encore! Mais qui est donc ce tigre altéré de sang que la nature maudite me donna pour père?
Comme il disait ces mots, il se fit un grand tapage au balcon d'un des somptueux palais bordant la place. Ce balcon, comme celui de Fausta, était resté, jusque-là, inoccupé. Et voilà que les larges portes-fenêtres, donnant accès au balcon, venaient de s'ouvrir toutes grandes, et une foule de seigneurs, de noble dames, de prêtres et de moines se montraient par les baies.
Un fauteuil unique fut traîné sur le balcon et un personnage, devant qui tous les autres s'effaçaient, parut sur le balcon, s'assit paisiblement, tandis que tous les assistants, restés à l'intérieur, se groupaient derrière le fauteuil. Et le personnage, le menton dans la paume de la main, le coude sur le bras du fauteuil, laissa errer distraitement sur le bûcher embrasé et sur la foule hurlante un regard froid et acéré.
En réponse au cri de révolte et de fureur du Torero, Fausta s'approcha de lui jusqu'à le toucher, et, la face étincelante, le dominant du regard, impérieuse et fatale, elle lui jeta en plein visage, d'une voix tonnante:
--Ton père!... Tu veux savoir qui est ton père?...
Le Torero eut l'intuition rapide d'une révélation formidable, et, affolé, il bégaya:
--Oh!... Qu'allez-vous m'apprendre?
Fausta se pencha davantage encore sur lui, le saisit au poignet et répéta:
--Tu veux connaître ton père?... Eh bien, regarde!... le voici!...
Et son index tendu désignait le personnage qui, froidement, d'un air ennuyé, regardait se consumer les corps des sept suppliciés.
Le Torero fit deux pas en arrière, et, les yeux hagards, cria d'une voix où il y avait plus de douleur certes que d'horreur:
--Le roi!...
III
LE FILS DU ROI
Un long moment, Fausta considéra silencieusement, avec une sombre satisfaction, le jeune homme qui paraissait accablé de douleur.
Elle avait mené toute cette partie de son entretien avec une habileté infernale.
Sérieusement documentée, elle savait que le roi Philippe, qui n'inspirait que la terreur à la majorité de ses sujets, était abhorré par une minorité composée d'une élite dans laquelle tous les éléments de la société fraternisaient, momentanément unis dans la haine et l'horreur que leur inspirait le sombre despote.
Grands seigneurs aux idées libérales, artistes, savants, soldats, bourgeois, aventuriers, gens du peuple, on trouvait de tout dans cette minorité. Le mécontentement était assez général, assez profond pour qu'un mouvement occulte fût tenté par quelques-uns, ambitieux ou illuminés, dont le désintéressement ne pouvait être suspecté. Nous avons vu Fausta présider et diriger à son gré une réunion de ces révoltés. Qu'un mouvement sérieux vînt à se dessiner, et une foule d'inconnus ou d'hésitants se joindraient a ceux qui auraient donné le branle.
Fausta savait tout cela.
Elle savait encore que le Torero était au nombre de ceux pour qui le nom du roi était synonyme de meurtre, de fureur sanglante, et à qui il n'inspirait que haine et horreur. De plus, chez le Torero, la haine du tyran se doublait d'une haine personnelle pour celui qu'il accusait d'avoir assassiné son père.
La haine du Torero pour le roi Philippe existait de longue date, farouche et tenace, et Fausta le savait. Si le Torero ne s'était pas affilié à ceux qui cherchaient, dans l'ombre, à frapper, ou tout au moins à renverser le despote, ce n'était pas par prudence ou par dédain. Sa haine était personnelle, et il était résolu à l'assouvir personnellement.
Tels étaient les sentiments de don César à l'égard du roi Philippe au moment où Fausta s'était dressée devant lui pour lui crier: «C'est ton père!»
On comprend que le coup avait pu l'accabler.
Ce n'est pas tout: depuis qu'il avait l'âge de raisonner, don César, trompé par des récits--probablement intéressés--où la fiction côtoyait dangereusement la vérité, don César s'était complu à dresser, dans son coeur, un autel à la vénération paternelle. Ce père, qu'il n'avait jamais connu, il le voyait grand, noble, généreux, il le parait des qualités les plus sublimes, il lui apparaissait tel qu'un dieu.
Ceci, c'était le plus affreux. Tellement affreux que cela ne lui paraissait pas croyable.
Il se disait:
«J'ai mal entendu... je suis fou. Le roi n'est pas mon père... il ne peut pas être mon père puisque... je sens que je le hais toujours!... Non, non, mon père est mort!...»
Mais Fausta avait été trop énergiquement affirmative. Il n'y avait pas à douter: c'était bien cela, le roi était bien son père. Alors, il se raccrochait désespérément à son idéal renversé, il cherchait des excuses à cet homme qu'on lui désignait pour son père. Il se disait que, sans doute, il l'avait mal jugé, et il fouillait furieusement les actes connus du roi pour y découvrir quelque chose, susceptible de le grandir à ses yeux.
Et, désespéré, s'accablant d'injures et d'anathèmes, il constatait qu'il ne trouvait rien. Et, dans une révolte de tout son être, il se disait:
«C'est mon père, pourtant! C'est mon père! Est-il possible qu'un fils haïsse son père? N'est-ce pas plutôt moi qui suis un monstre dénaturé?»
Alors, sa pensée bifurqua: il pensa à sa mère.
On ne lui en avait parlé que fort peu. Pour cette raison, ou pour toute autre que nous ignorons, sa mère n'avait jamais occupé dans son coeur la place qu'y avait eue son père. Pourquoi? Qui peut savoir? Certes, il avait pensé à elle souvent, chaque jour. Mais la première place avait toujours été pour son père. Et voici que, par un de ces revirements qu'il ne cherchait pas à s'expliquer, tout d'un coup, la mère détrônait le père et prenait sa place.
Et ceci, c'était le chef-d'oeuvre de Fausta, qui avait savamment soufflé la haine dans son coeur, la haine contre son père, et qui, soudain, pour excuser cette haine monstrueuse, pour la justifier, pour la rendre plus profonde, plus tenace, pour la sanctifier, en quelque sorte, avait fait intervenir sa mère.
Maintenant, le Torero, ballotté, déchiré entre ces sentiments divers, n'était plus qu'une loque humaine dont elle pourrait disposer à sa guise.
Le plus fort était fait, le reste ne serait qu'un jeu. Le Torero, le fils du roi, était à elle, elle n'avait qu'à tendre la main pour le prendre. Elle serait reine, impératrice, elle dominerait le monde par lui--car il ne serait jamais qu'un instrument entre ses mains.
Et, en attendant, il fallait le lâcher sur celui qu'elle lui avait dit être son père. Il fallait lui faire admettre l'idée d'un meurtre, régicide doublé de parricide, en le parant des apparences d'une légitime défense.
Et, comme le jeune prince demeurait toujours muet, les yeux exorbités obstinément fixés sur le roi, doucement, de ses propres mains, Fausta poussa les battants de la fenêtre, laissa retomber les lourds rideaux, dérobant à ses yeux une vue qui lui était si pénible.
En effet, dès qu'il ne vit plus le roi, don César poussa un long soupir de soulagement et parut sortir d'un rêve angoissant comme un cauchemar.
Fausta, voyant qu'il s'était ressaisi et qu'il était maintenant à même de continuer l'entretien, dit doucement d'une voix grave où perçait une sourde émotion:
--Excusez-moi, monseigneur, de vous avoir si brutalement dévoilé la vérité. Les circonstances ont été plus fortes que ma volonté et m'ont emportée malgré moi.
Le Torero fut secoué d'un frisson qui le parcourut de la nuque aux talons. Ce titre de «monseigneur» avait pris dans la bouche de Fausta une ampleur insoupçonnée.
En même temps, chose curieuse, ce titre lui causa une impression pénible qu'il traduisit en répétant avec amertume et en secouant la tête:
--Monseigneur!...
--C'est le titre qui vous revient de droit, dit gravement Fausta, en attendant mieux.
Que signifiait ce: en attendant mieux? L'intendant de la princesse avait, presque textuellement, prononcé les mêmes paroles. Que lui voulait-on, décidément? Il résolut de le savoir au plus tôt, et, comme Fausta lui indiquait son siège en disant: «Daignez vous asseoir», le Torero s'assit, bien résolu à tirer au clair tout ce qui lui paraissait obscur dans l'extraordinaire aventure qui lui arrivait.
--Ainsi, madame, dit-il d'une voix très calme en apparence, vous prétendez que je suis fils légitime du roi Philippe?
Fausta le fouilla d'un regard pénétrant, et ne put s'empêcher de rendre intérieurement hommage à la force d'âme de ce jeune homme.
«Décidément, songea-t-elle, ce petit aventurier n'est pas le premier venu. Il a une dose d'orgueil vraiment royale. Tout autre à sa place, eût accepté la révélation que je lui ai faite en exultant. Celui-ci reste froid. Il ne se laisse pas éblouir, il discute, et, je crois. Dieu me pardonne! que son plus cher désir serait d'acquérir la preuve que je me suis trompée. Serait-il dénué d'ambition à ce point? Après avoir eu le malheur de me heurter a un Pardaillan, aurai-je cet autre malheur d'avoir mis la main sur un de ces désabusés, un de ces fous pour qui fortune, naissance, puissance, couronne même, ne sont que des mots vides de sens?»
En songeant ainsi, elle levait vers le ciel un regard chargé d'imprécations et de menaces, comme si elle eût sommé Dieu de lui venir en aide.
Et, à la question du Torero, qui ne la suspectait pas personnellement, elle répondit du tac au tac:
--Des documents, d'une authenticité indiscutable, que je possède, des témoins, dignes de foi, prétendent que vous êtes fils légitime du roi Philippe. Et c'est pourquoi je le dis. Mais je ne prétends rien, personnellement, croyez-le bien. Au surplus, je vous l'ai dit, un jour très prochain, je mettrai toutes ces preuves sous vos yeux.
Très doucement, le Torero dit:
--A Dieu ne plaise, madame, que je doute de vos paroles, ni que je suspecte vos intentions!
Et, avec un sourire amer:
--Je n'ai pas reçu l'éducation réservée aux fils de roi... futurs rois eux-mêmes. Tout infant que je suis--vous l'assurez--je n'ai pas été élevé sur les marches du trône. J'ai vécu dans les ganaderias, madame, au milieu des fauves que j'élève pour le plus grand plaisir des princes, mes frères. C'est mon métier, madame, à moi, un métier dont je vis, n'ayant ni douaire, ni titres, ni dotations. Je suis un gardeur de taureaux, madame. Excusez-moi donc si je parle le langage brutal d'un gardien de fauves, au lieu du langage fleuri de cour auquel vous êtes accoutumée sans doute, vous, princesse souveraine.
Fausta approuva gravement de la tête.
Le Torero, s'étant excusé à sa manière, reprit aussitôt:
--Ma mère, madame, comment s'appelait-elle?
--Vous êtes prince légitime, dit Fausta. Votre mère s'appelait Elisabeth de France, épouse légitime de Philippe, roi, reine d'Espagne, par conséquent.
Le Torero passa la main sur son front moite.
--Mais enfin, madame, dit-il d'une voix tremblante, puisque je suis fils légitime, pourquoi cet abandon? Pourquoi cette haine acharnée d'un père contre son enfant? Pourquoi cette haine contre l'épouse légitime, haine qui est allée jusqu'à l'assassinat?... Car, vous m'avez bien dit, n'est-ce pas, que ma mère était morte des mauvais traitements que lui infligeait son époux?
--Je l'ai dit et je le prouverai.
--Ma mère était donc coupable?
--Votre mère, je l'ai dit et je le répète, et je le prouverai, la reine, votre mère, votre auguste mère, était une sainte.
Évidemment, elle exagérait considérablement. Elisabeth de Valois, fille de Catherine de Médicis, façonnée au métier de reine par sa redoutable mère, pouvait avoir été tout ce qu'il lui aurait plu d'être, hormis une sainte.
Mais c'est au fils que parlait Fausta, et elle comptait sur sa piété filiale, d'autant plus ardente et aveugle qu'il n'avait jamais connu sa mère, pour lui faire accepter toutes les exagérations qu'il lui conviendrait d'imaginer.
Fausta avait besoin d'exaspérer autant qu'il serait en son pouvoir le sentiment filial en faveur de la mère.
Plus celle-ci apparaîtrait grande, noble, irréprochable aux yeux du fils, et plus, forcément, sa fureur contre l'époux, bourreau de sa mère, se déchaînerait violente, irrésistible.
Le Torero accueillit l'affirmation de Fausta avec une joie manifeste. Il eut un long soupir de soulagement et demanda:
--Puisque ma mère était irréprochable, pourquoi cet acharnement, pourquoi ce long martyre dont vous avez parlé? Le roi serait-il réellement le monstre altéré de sang que d'aucuns prétendent qu'il est?
Il oubliait que lui-même l'avait toujours considéré comme tel. Maintenant qu'il savait qu'il était son père, il cherchait instinctivement à le réhabiliter à ses propres yeux.
Ceci ne pouvait faire l'affaire de Fausta. Implacable, elle répondit: