Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico
Chapter 2
Et, comme le pied se retirait lentement, semblant vouloir lui rationner son humble bonheur, il allongea la tête, le suivit des lèvres, se courbant davantage, jusqu'à poser sa face sur le bois du tabouret.
C'est là sans doute que voulait l'amener le petit pied, car il cessa de se dérober. Alors, avec un sourire triomphant, avec un soupir de joie satisfaite, elle leva son autre pied et le lui posa sur la tête, d'un air dominateur qui semblait dire:
«Tu seras toujours ainsi sous mes pieds, puisque tu n'es bon qu'à cela. Je te dominerai toujours, toujours! car tu es ma chose, à moi!
Alors, toute rouge--de plaisir? de honte? de regret? qui peut savoir!--sans trop savoir ce qu'elle disait:
--Tu vois bien que je n'étais pas fâchée, dit-elle.
Et, comme elle lui souriait doucement en disant cela, il s'enhardit un peu, se courba encore un coup, posa une dernière fois ses lèvres sur le bout du pied, qui se cachait timidement, et se releva enfin en disant très convaincu, avec un air de gratitude profonde:
--Tu es bonne! Tiens, bonne comme la Vierge.
Elle rougit davantage encore. Non, elle n'était pas bonne. Elle avait été mauvaise et méchante. Au lieu de la remercier il devait la battre, elle l'avait bien mérité. En se morigénant ainsi elle-même, elle voulut tenter un dernier effort, et, à brûle-pourpoint:
--Est-ce vrai que tu as voulu poignarder le Français?
A son tour, il rougit, comme si cette question eût été un reproche sanglant. Il baissa la tête et fit signe oui, d'un air honteux.
--Pourquoi? fit-elle avidement.
Elle espérait qu'il allait répondre enfin:
«Parce que je t'aime et que je suis jaloux!»
Hélas! encore un coup, le pauvre Chico laissa passer l'occasion. Il bredouilla:
--Je ne sais pas!
C'était fini. Il n'y avait plus rien à faire, rien à espérer. Elle se mit à trépigner, et, rouge, de colère cette fois, elle cria:
--Encore! je ne sais pas! je ne sais pas! Tu m'agaces! Tiens, va-t'en! va-t'en!
Il courba l'échiné et se retira humblement.
Or, s'il fût revenu à l'improviste, il eût pu voir deux larmes, deux perles brillantes, couler lentement sur les joues rosés de sa madone prostrée dans son fauteuil.
Mais le Chico n'aurait jamais eu l'audace de reparaître devant elle quand elle le chassait brutalement. Il s'en allait, la mort dans l'âme, attendant que la tempête fût apaisée.
II
FAUSTA ET LE TORERO
Pendant que Pardaillan prenait un repos bien gagné, le Torero s'était rendu auprès de sa fiancée, la jolie Giralda.
Don César ne cessait d'interroger la jeune fille sur ce que lui avait dit cette mystérieuse princesse, au sujet de sa naissance et de sa famille, qu'elle prétendait connaître. Malheureusement, la Giralda avait dit tout ce qu'elle savait et le Torero, frémissant d'impatience, attendait que la matinée fût assez avancée pour se présenter devant cette princesse inconnue, car il avait décidé d'aller trouver Fausta.
Vers neuf heures du matin, à bout de patience, le jeune homme ceignit son épée, recommanda à la Giralda de ne pas bouger de l'hôtellerie où elle était en sûreté, sous la garde de Pardaillan, et il sortit.
Il descendit l'escalier intérieur, en chêne sculpté, dont les marches, cirées à outrance, étaient reluisantes et glissantes comme le parquet d'une salle d'honneur du palais, et pénétra dans la cuisine.
Un cabinet semblable à peu près au bureau d'un hôtel moderne avait été ménagé là, dans lequel se tenait habituellement la petite Juana.
Le Torero pénétra dans ce retrait et, s'inclinant gracieusement devant la jeune fille:
--Senorita, dit-il, je sais que vous êtes aussi bonne que jolie, c'est pourquoi j'ose vous prier de veiller sur ma fiancée pendant quelques instants. Voulez-vous me permettre de faire en sorte que nul ne soupçonne sa présence chez vous?
Avec son plus gracieux sourire, Juana répondit:
--Seigneur César, vous pouvez aller tranquille. Je vais monter à l'instant chercher votre fiancée, et, tant que durera votre absence, je la garderai près de moi, dans ce réduit où nul ne pénètre sans ma permission.
--Mille grâces, senorita! Je n'attendais pas moins de votre bon coeur. Vous voudrez bien aviser M. le chevalier de Pardaillan. à son réveil, que j'ai dû m'absenter pour une affaire qui ne souffre aucun retard. J'espère être de retour d'ici à une heure ou deux au plus.
--Le sire de Pardaillan sera prévenu.
Une fois dehors, le Torero se dirigea à grands pas vers la maison des Cyprès, où il espérait trouver la princesse. A défaut, il pensait que quelque serviteur le renseignerait et lui indiquerait où il pourrait la trouver ailleurs.
Ce dimanche matin, on devait, comme tous les dimanches, griller quelques hérétiques. Comme le roi honorait de sa présence sa bonne ville de Séville, l'Inquisition avait donné à cette sinistre cérémonie une ampleur inaccoutumée, tant par le nombre des victimes--sept: autant de condamnés qu'il y avait de jours dans la semaine--que par le faste du cérémonial.
Aussi, le Torero croisait-il une foule de gens endimanchés qui, tous, se hâtaient vers la place San Francisco, théâtre ordinaire de toutes les réjouissances publiques. Nous disons réjouissances, et c'est à dessein. En effet, non seulement les autodafés constituaient à peu près les seules réjouissances offertes au peuple, mais encore on était arrivé à le persuader qu'en assistant à ces sauvages hécatombes humaines, en se réjouissant de la mort des malheureuses victimes, il travaillait à son salut.
Parmi la foule de gens pressés d'aller occuper les meilleures places, il s'en trouvait qui, reconnaissant don César, le désignaient à leurs voisins en murmurant sur un mode admiratif:
«El Torero! El Torero!»
Quelques-uns le saluaient avec déférence. Il rendait les saluts et les sourires d'un air distrait et continuait hâtivement sa route.
Enfin, il pénétra dans la maison des Cyprès, franchit le perron et se trouva dans ce vestibule qu'il avait à peine regardé la nuit même, alors qu'il était à la recherche de la Giralda et de Pardaillan.
Comme il n'avait pas les préoccupations de la veille, il fut ébloui par les splendeurs entassées dans cette pièce. Mais il se garda bien de rien laisser paraître de ces impressions, car quatre grands escogriffes de laquais, chamarrés d'or sur toutes les coutures, se tenaient raides comme des statues et le dévisageaient d'un air à la fois respectueux et arrogant.
Toutefois, sans se laisser intimider par la valetaille, il commanda, sur un ton qui n'admettait pas de résistance, au premier venu de ces escogriffes, d'aller demander à sa maîtresse si elle consentait à recevoir don César, gentilhomme castillan.
Sans hésiter, le laquais répondit avec déférence:
--Sa Seigneurie l'illustre princesse Fausta, ma maîtresse, n'est pas en ce moment à sa maison de campagne.
--Bon! pensa le Torero, cette illustre princesse s'appelle Fausta. C'est toujours un renseignement.
Et, tout haut:
--J'ai besoin de voir la princesse Fausta pour une affaire du plus haut intérêt et qui ne souffre aucun retard. Veuillez me dire où je pourrai la rencontrer.
Le laquais réfléchit une seconde et:
--Si le seigneur don César veut bien me suivre, j'aurai l'honneur de le conduire auprès de M. l'Intendant qui pourra peut-être le renseigner.
Le Torero, à la suite du laquais, traversa une enfilade de pièces meublées avec un luxe inouï, dont il n'avait jamais eu l'idée. Au premier étage, il fut introduit dans une chambre confortablement meublée. C'était la chambre de M. l'Intendant à qui le laquais expliqua ce que désirait le visiteur.
M. l'Intendant était un vieux bonhomme tout courbé, d'une politesse obséquieuse.
--Le laquais qui vous a conduit à moi, dit cet important personnage, me dit que vous vous appelez don César. Je pense que ceci n'est que votre prénom... Excusez-moi, monsieur, avant de vous conduire près de mon illustre maîtresse, j'ai besoin de savoir au moins votre nom... Vous comprendrez cela, je l'espère.
Très froid, le jeune homme répondit:
--Je m'appelle don César, tout court. On m'appelle aussi le Torero.
--Pardonnez-moi, monseigneur, je ne pouvais pas deviner... Je suis au désespoir de ma maladresse; j'espère que monseigneur aura la bonté de me la pardonner... La princesse est menacée dans ce pays, et je dois veiller sur sa vie... Si monseigneur veut bien me suivre, j'aurai l'insigne honneur de conduire monseigneur auprès de la princesse qui attend la visite de monseigneur avec impatience, je puis le dire.
Devant ce respect outré, sous cette avalanche de monseigneurs, le Torero demeura muet de stupeur. Il jeta les yeux autour de lui pour voir si ce discours ne s'adressait pas à un autre. Il se vit seul avec M. l'Intendant. Et il dit doucement, comme s'il avait craint de l'exciter en le contrariant:
--Vous vous trompez, sans doute. Je vous l'ai dit: je m'appelle don César, tout court, et je n'ai aucun droit à ce titre de monseigneur que vous me prodiguez si abondamment.
Mais le vieil intendant secoua la tête et, se frottant les mains à s'en écorcher les paumes:
--Du tout! du tout! dit-il. C'est le titre auquel vous avez droit... en attendant mieux.
Le Torero pâlit et, d'une voix étranglée par l'émotion:
--En attendant mieux?... Que voulez-vous donc dire?
--Rien que ce que j'ai dit, monseigneur. La princesse vous expliquera elle-même.
--En ce cas, conduisez-moi auprès d'elle!
--Tout de suite, monseigneur, tout de suite! Acquiesça l'intendant qui se hâta de prendre son chapeau, son manteau et se précipita à la suite du Torero.
Hors la maison, l'intendant précéda don César et, trottinant à pas rapides et menus, il le conduisit en ville, sur la place San Francisco, déjà encombrée d'une foule bruyante, avide d'assister au spectacle promis.
Si le pavé de la place était envahi par une masse compacte de populaire, les tribunes, les balcons, les fenêtres qui entouraient la place n'étaient pas moins garnis. Mais là, c'était la foule élégante des seigneurs et des nobles dames.
Tous et toutes, nobles et manants, attendaient avec la même impatience sauvage.
Au centre de la place se dressait le bûcher, immense piédestal de fascines et de bois sec sur lequel devaient prendre place sept condamnés.
Face au bûcher, se dressait l'autel construit sur la place même, paré de riches dentelles, tendu de fine lingerie, d'une blancheur immaculée, enguirlandé, fleuri, illuminé comme pour une grande fête: et c'était en effet jour de grande fête.
Du haut de la grosse tour du couvent de San Francisco proche, sans discontinuer, le glas tombait, lent, lugubre, sinistre, affolant. Il annonçait que la fête était commencée, c'est-à-dire que les condamnés, les juges, les moines, les confréries, la cour, le roi, tout ce qui constituait le cortège, sortaient de la cathédrale pour traverser processionnellement les principales voies de la ville, toutes aussi encombrées de curieux, avant d'aboutir à la place où les victimes, du haut de leur bûcher, devaient assister à la célébration de la messe, avant que les bourreaux ne missent le feu aux fascines.
La haine, la fureur, l'impatience, la joie, une joie hideuse, tels étaient les sentiments qui éclataient sur toutes les faces convulsées. Pas un mot de pitié, pas une protestation.
Derrière l'intendant de Fausta qui, au milieu de cette foule compacte, se traçait un chemin avec une vigueur surprenante chez un bonhomme qui paraissait aussi cassé, le Torero parvint jusqu'au perron d'une des plus somptueuses maisons en façade sur la place.
Contrairement à toutes les autres habitations, cette maison n'avait pas un seul spectateur à ses nombreuses fenêtres, pas plus qu'à ses balcons.
Guidé par l'intendant, après avoir traversé un certain nombre de pièces, meublées et ornées avec plus de magnificence encore que les salles de la maison des Cyprès, don César fut introduit dans un petit cabinet, désert pour le moment.
L'intendant le pria d'attendre là un instant, le temps d'aller aviser sa maîtresse.
Dans le couloir où il s'engagea, le vieil intendant tout cassé redressa soudain sa taille, et, d'un pas alerte et vif, il monta au premier étage et pénétra dans un salon, dont le balcon large et spacieux étalait sur la place le ventre rebondi de sa balustrade en fer forgé.
Assise dans un large fauteuil de velours, dans un costume d'une grande simplicité, blanc, depuis les pieds nonchalamment posés sur un coussin de soie rouge merveilleusement brodé jusqu'à la collerette très simple, sans un bijou, sans un ornement, Fausta attendait dans une pose méditative.
Le singulier intendant, qui venait de retrouver si soudainement la vigueur d'un homme dans la force de l'âge, s'inclina profondément devant elle et attendit.
--Eh bien, maître Centurion? interrogea Fausta.
Centurion, puisque c'était lui qui, adroitement grimé, venait de jouer le rôle d'intendant. Centurion répondit respectueusement:
--Eh bien, il est venu, madame.
--Vous l'avez amené?
--Il attend votre bon plaisir en bas.
Fausta répéta le même signe de tête et parut réfléchir un moment.
--Il ne vous a pas reconnu? fit-elle avec une certaine curiosité.
--S'il m'avait reconnu, je n'aurais pas l'honneur de l'introduire auprès de vous.
Fausta eut un mince sourire.
--Je sais qu'il ne vous affectionne pas précisément, dit-elle.
--Dites qu'il me veut la malemort, madame, et vous serez dans le vrai. Cela ne laisse pas que de m'inquiéter beaucoup. Car enfin, si vos projets aboutissent et qu'il continue à me détester, c'en est fait de la situation que vous avez daigné me faire entrevoir.
--Rassurez-vous, maître. Continuez à me servir fidèlement sans vous inquiéter du reste. Le moment venu, je ferai votre paix avec lui. Je réponds que le roi oubliera les injures faites à l'amoureux sans nom et sans fortune. Introduisez-le...
Centurion s'inclina et sortit immédiatement.
Quelques instants plus tard, il introduisait le Torero auprès de Fausta et, après avoir refermé la porte sur lui, il se retirait discrètement.
En voyant Fausta, don César fut ébloui. Jamais beauté aussi accomplie n'était apparue à ses yeux ravis. Avec une grâce juvénile, il s'inclina profondément devant elle, autant pour dissimuler son trouble que par respect.
Fausta remarqua l'effet qu'elle produisait sur le jeune homme. Elle esquissa un sourire. Cet effet, elle avait cherché à le produire, elle l'espérait. Il se réalisait au-delà de ses désirs. Elle avait lieu d'être satisfaite.
D'un oeil exercé, elle étudiait le jeune prince qui attendait dans une attitude pleine de dignité, ni trop humble ni trop fière. Cette attitude, pleine de tact, la mâle beauté du jeune homme, son élégance sobre, dédaigneuse de toute recherche outrée, le sourire un peu mélancolique, l'oeil droit, très doux, la loyauté qui éclatait sur tous ses traits, le front large qui dénotait une intelligence remarquable, enfin la force physique que révélaient des membres admirablement proportionnés dans une taille moyenne, Fausta vit tout cela dans un coup d'oeil, et, si l'impression qu'elle venait de produire était tout à son avantage, l'impression qu'il lui produisait, à elle, pour être prudemment dissimulée, ne fut pas moins favorable.
De cet examen très rapide, qu'il soutint avec une aisance remarquable, sans paraître le soupçonner, le Torero se tira tout à son avantage. Chez Fausta, la femme et l'artiste se déclarèrent également satisfaites.
Tout le plan de Fausta dépendait de la décision qu'allait prendre le Torero. Cette décision elle-même dépendait de l'effet qu'elle produirait sur lui.
Qu'il se dérobât, qu'il refusât de renoncer à son amour pour la Giralda, et ses plans se trouvaient singulièrement compromis.
L'oeuvre n'était pas irréalisable pourtant, du moins elle l'espérait. Et, quant à sa difficulté même, pour une nature combative comme la sienne, c'était un stimulant.
Quant à la Giralda, qui pouvait être sa pierre d'achoppement, on a déjà vu qu'elle avait pris une décision à son égard. C'était très simple, la Giralda disparaîtrait. Si puissant que fût l'amour du Torero, il ne tiendrait pas devant l'irréparable, c'est-à-dire la mort de la femme aimée. Il était jeune, ce Torero, il se consolerait vite. Et, d'ailleurs, pour activer sa guérison, elle avait une couronne à lui donner.
Fausta ne connaissait qu'un seul être au monde capable de rester froid devant d'aussi puissantes tentations: Pardaillan.
Mais Pardaillan n'avait pas son pareil.
Oui, l'oeuvre de séduction serait difficile, mais non pas impossible.
Elle mit donc en oeuvre toutes les ressources de son esprit subtil, elle fit appel à toute sa puissance de séduction, et, de cette voix harmonieuse, enveloppante comme une caresse, elle demanda:
--C'est bien vous, monsieur, qu'on appelle don César?
Le Torero s'inclina en signe d'assentiment.
--Vous aussi qu'on appelle El Torero?
--Moi-même, madame.
--Vous ne connaissez pas votre véritable nom. Vous ignorez tout de votre naissance et de votre famille. Vous supposez être venu au monde, voici environ vingt-deux ans, à Madrid. C'est bien cela?
--Tout à fait, madame.
--Excusez-moi, monsieur, si j'ai insisté sur ces menus détails. Je tenais à éviter une erreur de personne, qui pourrait avoir des conséquences très graves. Veuillez vous asseoir.
De la main, elle désignait un siège placé près de son fauteuil, et un gracieux sourire ponctuait le geste.
Le Torero obéit et elle admira la parfaite aisance de ses gestes, la souplesse de ses attitudes, et, à part soi, elle murmura:
«Oui, c'est bien du sang royal qui coule dans ses veines!...De cet aventurier, élevé à la diable, je ferai un monarque superbe et magnifique.»
A ce moment, des clameurs furieuses éclataient sur la place. Le cortège des condamnés approchait du lieu du supplice, et la foule manifestait ses sentiments par des hurlements féroces:
«A mort!... Mort aux hérétiques!...»
Suivis de ces autres cris:
«Le roi!... le roi!... Vive le roi!...»
Au-dessus des clameurs et des vivats, les couvrant parfois complètement, le _Miserere_, entonné à pleine voix par des milliers de moines, de pénitents, de frères de cent confréries diverses, se faisait entendre, encore lointain, se rapprochant insensiblement, lugubre et terrible en même temps.
Et, dominant le tout, le glas continuait de laisser tomber, lente, funèbre, sinistre, sa note mugissante.
Cependant, dominant la gêne que lui causaient ces rumeurs, mettant tous ses efforts à surmonter le trouble étrange que la beauté de Fausta avait déchaîné en lui et qu'il sentait augmenter, le Torero dit doucement:
--Vous avez bien voulu témoigner quelque intérêt à une personne qui m'est chère. Permettez-moi, madame, avant toute chose, de vous en exprimer ma gratitude.
Et il était en effet très ému, le pauvre amoureux de la Giralda. Jamais créature humaine ne lui avait produit un effet comparable à celui que lui produisait Fausta.
Jamais personne ne lui en avait imposé autant.
Fausta lisait clairement dans son esprit, et elle se montrait intérieurement de plus en plus satisfaite. Allons, allons, la constance en amour, chez l'homme, était décidément une bien fragile chose. Cette petite bohémienne, à qui elle avait fait l'honneur d'accorder quelque importance, comptait décidément bien peu. La victoire lui paraissait maintenant certaine, et, si une chose l'étonnait, c'était d'en avoir douté un instant.
Mais l'allusion du Torero à la Giralda lui déplut. Elle mit quelque froideur dans la manière dont elle répondit:
--Je ne me suis intéressée qu'à vous, sans vous connaître. Ce que j'ai fait, je l'ai fait pour vous, uniquement pour vous. En conséquence, vous n'avez pas à me remercier pour des tiers qui n'existent pas pour moi.
A son tour, le Torero fut choqué du suprême dédain avec lequel elle parlait de celle qu'il adorait.
Dès l'instant où cette princesse Fausta paraissait vouloir s'attaquer à l'objet de son amour, il retrouva une partie de son sang-froid, et ce fut d'une voix plus ferme qu'il dit:
--Cependant, ce tiers qui n'existe pas pour vous, madame, m'a assuré que vous aviez été pleine de bonté et d'attentions à son égard.
--Bontés, attentions--s'il y en a eu réellement--dit Fausta d'un ton radouci et avec un sourire, je vous répète que tout cela s'adressait à vous seul.
--Pourquoi, madame? fit ingénument le Torero, puisque vous ne me connaissiez pas.
Fausta laissa tomber sur lui un regard profond, empreint d'une douceur enveloppante:
--Une nature chevaleresque comme celle que je devine en vous comprendra aisément le mobile auquel j'ai obéi. Si vous appreniez, monsieur, qu'on prémédite d'assassiner lâchement une inoffensive créature, qui vous est inconnue, que feriez-vous?
--Par Dieu! madame, dit fougueusement le Torero, j'aviserais cette créature d'avoir à se tenir sur ses gardes, et, au besoin, je lui prêterais l'appui de mon bras.
--Eh bien, monsieur, c'est là tout le secret de l'intérêt que je vous ai porté, sans vous connaître. J'ai appris qu'on voulait vous assassiner et j'ai cherché à vous sauver. La jeune fille dont vous parliez, il y a un instant, devant être, inconsciemment, je me hâte de le dire, l'instrument de votre mort, j'ai fait en sorte que vous ne puissiez l'approcher. Quand j'ai cru le danger passé, je vous ai facilité de mon mieux les voies, et je vous ai fait conduire jusqu'à elle. Tout cela, monsieur, je l'ai fait par humanité, comme vous l'auriez fait, comme aurait fait toute personne de coeur. Je ne pensais pas vous connaître jamais. Et, à vrai dire, je n'y tenais pas, sans quoi je vous eusse attendu chez moi, cette nuit. Certaines actions perdent tout mérite si l'on paraît rechercher un remerciement ou une louange. J'ignorais alors bien des choses, vous concernant, que j'ai apprises depuis, et qui m'ont fait désirer vivement vous connaître. Aujourd'hui que je vous ai vu, je me félicite du peu que j'ai fait pour vous et je vous prie de me considérer comme une amie dévouée, prête à tout entreprendre pour vous sauver.
Toute la fin de cette tirade avait été débitée avec une émotion communicative qui fit une impression profonde sur le Torero. Profondément ému à son tour, il s'inclina gravement et, avec un accent de gratitude très sincère:
--Vraiment, madame, vous me comblez, et je ne sais comment vous remercier. Mais, franchement, ne vous inquiétez-vous pas un peu à la légère? Suis-je donc si menacé?
Très gravement, avec un accent qui fit passer un frisson sur la nuque du Torero, elle dit:
--Plus que vous ne l'imaginez. Je ne dirai pas que vos jours sont comptés; je vous dis: vous n'avez que quelques heures à vivre... si vous vous complaisez dans cette insouciante confiance.
Si brave qu'il fût, le Torero pâlit légèrement.
--Est-ce à ce point? fit-il.
Toujours très grave, elle fit oui de la tête et reprit:
--Je n'ai qu'un regret: celui de vous avoir rapproché de cette jeune fille. Si j'avais su ce que je sais maintenant, jamais, par mon fait du moins, vous ne l'eussiez retrouvée.
Un vague soupçon germa dans l'esprit du Torero. A son tour, il devint froid, tout son calme soudain reconquis.
--Pourquoi, madame? fit-il avec une imperceptible pointe d'ironie.
--Parce que, dit Fausta, toujours grave et avec un accent de conviction impressionnant, parce que cette jeune fille causera votre mort.
Le Torero la fixa un instant. Elle soutint son regard avec un calme imperturbable.
Le commencement de soupçon imprécis qui l'avait effleuré se fondit instantanément sous le feu de ce regard. De nouveau, il fut repris par ce trouble étrange qui l'avait agité et qu'il croyait avoir maîtrisé.
--Mais, enfin, madame, fit-il en passant à un autre ordre d'idées, qui est donc cet ennemi mortellement acharné après moi? Le savez-vous?
--Je le sais.
--Son nom?
--Son nom, je vous le dirai plus tard. Cependant, il est nécessaire que vous sachiez qui vous poursuit de sa haine, ne fût-ce que pour défendre vos jours menacés. Je vous dirai donc que cet ennemi, c'est...
Elle s'arrêta, comme si elle eût hésité à porter un coup qu'elle pressentait très rude.
--C'est?...
--Votre père! lâcha brusquement Fausta.