Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico
Chapter 23
--Nous n'aurons pas les mêmes regrets en face de la mort, continua Pardaillan de sa voix implacablement calme. Le seul regret que j'éprouverai sera de ne pouvoir, avant de m'en aller, dire deux mots à Mme Fausta. C'est une satisfaction que j'aurais voulu me donner, je l'avoue. Mais bah! on ne fait pas toujours comme on veut. Je partirai donc sans regret, avec la satisfaction de me dire que j'ai accompli, avant, jusqu'au bout, la mission que je m'étais donnée: arracher au roi Philippe ce document qui lui livrait la France, mon pays. Vous, monsieur, êtes-vous sûr qu'il en soit de même pour vous?
--Que voulez-vous dire? haleta d'Espinosa, qui se redressa comme s'il avait été piqué par un fer rouge.
--Ceci que je vous ai entendu dire à vous-même: le grand inquisiteur ne saurait mourir avant d'avoir mené à bien la tâche qu'il s'est imposée pour le plus grand profit de notre sainte mère l'Eglise.
--Démon! rugit d'Espinosa, douloureusement atteint dans ce qui lui tenait le plus au coeur.
--Vous voyez donc bien, continua Pardaillan, implacable, que nous ne sommes nullement logés à la même enseigne. Je m'en irai sans regret. Vous, monsieur, vous mourrez désespéré de laisser votre oeuvre inachevée. Ceci dit, monsieur, j'attendrai que vous reveniez vous-même sur ce sujet. Quant à moi, je suis résolu à ne plus vous en parler. Quand vous serez décidé, vous me le direz. Bonsoir!
Et Pardaillan, sans plus s'occuper de d'Espinosa, s'accota contre le mur, s'arrangea le mieux qu'il put avec son manteau et parut s'endormir.
D'Espinosa le considéra longuement, sans faire un mouvement. La pensée de sauter sur lui à l'improviste, de lui arracher la dague, de le poignarder avec et de s'enfuir ensuite l'obsédait. Mais il se dit qu'un homme comme Pardaillan ne se laissait pas surprendre aussi aisément.
Il renonça donc à cette idée, qu'il reconnaissait impraticable. Mais en écartant cette idée il lui en vint une autre. Pourquoi ne profiterait-il pas du sommeil apparent ou réel de Pardaillan pour ouvrir la porte secrète et d'un bond se mettre hors de toute atteinte? En y réfléchissant bien, ceci lui parut peut-être réalisable. C'était une chance à courir. Que risquait-il? Rien. S'il réussissait, c'était sa délivrance et la mort certaine de Pardaillan.
Que fallait-il pour cela? Ramper un instant dans une direction opposée précisément à celle où se trouvait Pardaillan.
Ayant décidé de tenter l'aventure, avec des précautions infinies, il se mit en marche. Il avait avancé de quelques pieds et commençait à espérer qu'il pourrait mener à bien sa tentative, lorsque Pardaillan, sans bouger de sa place, lui dit tranquillement:
--Je sais maintenant dans quelle direction il me faudra chercher la sortie... quand vous aurez cessé de vivre. Mais, monsieur, votre compagnie m'est si précieuse que je ne saurais m'en passer. Veuillez donc venir vous asseoir ici près de moi.
Et sur un ton rude:
--Et n'oubliez pas, monsieur, qu'au moindre mouvement suspect de votre part, je serai obligé, à mon grand regret, de vous plonger ce fer dans la gorge. Nous sortirons d'ici ensemble, et je vous ferai grâce de la vie, ou nous y resterons ensemble jusqu'à votre mort!
D'Espinosa se mordit les lèvres jusqu'au sang. Une fois de plus, il venait de se laisser duper par ce terrible jouteur. Sans dire un mot, sans essayer une résistance qu'il savait inutile, il vint s'asseoir près de Pardaillan, ainsi que celui-ci l'avait ordonné, et muet, farouche, il se plongea dans ses pensées.
La situation était terrible. Mourir pour lui n'était rien, et il était résolu à accepter la mort plutôt que délivrer Pardaillan. Mais ce qui lui broyait le coeur, c'était la pensée de laisser son oeuvre inachevée.
Par un incroyable et fabuleux renversement des rôles, lui, le chef suprême, dans ce couvent où tout était à lui: choses et gens, où tout lui obéissait au geste, il était le prisonnier de cet aventurier qu'il croyait tenir dans sa main puissante, et qui maintenant pouvait d'un geste détruire, avec sa vie, tout ce qu'il représentait de puissance, de richesse, d'autorité, d'ambition.
Oui, ceci était lamentable et grotesque. Quel effarement dans le monde religieux lorsqu'on apprendrait que Inigo d'Espinosa, cardinal-archevêque de Tolède, grand inquisiteur, avait mystérieusement disparu au moment où, un nouveau pape devant être élu, tous les yeux étaient tournés vers lui, attendant qu'il désignât le successeur de Sixte-Quint. Quelle stupeur lorsque l'on saurait que cette disparition coïncidait avec une visite faite à un prisonnier, dans un des cachots de ce couvent San Pablo où tout lui appartenait!
Telles étaient les pensées que ressassait d'Espinosa dans son coin.
Pardaillan ne paraissait pas s'occuper de lui. Mais d'Espinosa savait qu'il ne le perdait pas de vue et qu'au moindre mouvement il le verrait se dresser devant lui.
Il n'avait d'ailleurs aucune velléité de résistance. Il commençait à apprécier son adversaire à sa juste valeur et sentait confusément que le mieux qu'il eût à faire était de s'abandonner à sa générosité; il en tirerait certes plus d'avantages qu'à tenter de se soustraire par la force ou par la ruse.
Après s'être dit qu'il consentait à la mort pourvu que Pardaillan mourût avec lui, il avait fait le compte de ce que lui coûterait cette satisfaction, et en ressassant les pensées que nous avons essayé de traduire plus haut, il avait trouvé que, tout compte fait, la mort de Pardaillan lui coûterait cher. C'était un petit pas vers la capitulation.
Il n'était pas éloigné de partager l'avis de Fausta, qui prétendait que Pardaillan était invulnérable. Il se disait que cet être exceptionnel était de force à attendre patiemment qu'il fût mort de faim, lui Espinosa, ainsi qu'il l'en avait menacé, après quoi il chercherait et trouverait la porte secrète.
Il avait commis l'impardonnable faute de limiter ses recherches. Certes, la découverte du ressort caché n'était pas besogne facile. Elle n'était cependant pas impossible. Pour un observateur sagace comme cet aventurier, cette besogne se simplifiait beaucoup.
Évidemment, la porte ouverte, il fallait sortir. Mais maintenant il croyait Pardaillan capable de renverser tous les obstacles. Il le voyait libre et joyeux, chevauchant avec insouciance vers la France, rapportant à Henri de Navarre ce précieux parchemin qu'il avait conquis de haute lutte.
Non, cent fois non! Mieux valait le prendre lui-même par la main et le conduire hors de cette tombe, mieux valait au besoin lui donner une escorte pour le conduire hors du royaume, et s'il l'exigeait, pour sa sécurité, l'accompagner lui-même, mais rester vivant et continuer l'oeuvre entreprise. Sa résolution prise, il ne différa pas un instant la mise à exécution et, s'adressant à Pardaillan:
--Monsieur, dit-il, j'ai réfléchi longuement, et s'il vous convient d'accepter certaines conditions, je suis tout prêt à vous tirer d'ici.
--Un instant, monsieur, fit Pardaillan sans montrer ni joie ni surprise, je ne suis pas pressé, nous pouvons causer un peu, que diable! Moi aussi, j'ai mes petites conditions à poser. Nous allons donc, s'il vous plaît, les discuter, avant les vôtres... que je devine, au surplus.
--Voyons vos conditions?
--Ma mission, dit paisiblement Pardaillan, étant accomplie, je quitterai l'Espagne... aussitôt que j'aurai terminé certaines petites affaires que j'ai à régler. Vous voyez, monsieur, que je souscris une des deux conditions que vous vouliez m'imposer.
Si maître de lui qu'il fût, d'Espinosa ne put réprimer un geste de surprise. Pardaillan eut un léger sourire et continua avec cet air glacial qui dénotait une inébranlable résolution:
--Pareillement, je souscris à votre seconde condition et je vous engage ma parole d'honneur que nul ne saura que j'ai tenu le grand inquisiteur d'Espagne à ma merci et que je lui ai fait grâce de la vie.
Pour le coup d'Espinosa fut assommé par cette pénétration qui tenait du prodige et il le laissa voir.
--Quoi! balbutia-t-il, vous avez deviné!
Encore une fois, Pardaillan eut un sourire énigmatique et reprit:
--Je ne vois pas que vous ayez d'autres conditions à me poser. Si je me suis trompé, dites-le.
--Vous ne vous êtes pas trompé, fit d'Espinosa qui s'était ressaisi.
--Et maintenant voici mes petites conditions à moi. Premièrement, je ne serai pas inquiété pendant le court séjour que j'ai à faire ici et je quitterai le royaume avec tous les honneurs dus au représentant de Sa Majesté le roi de France.
--Accordé! fit d'Espinosa sans hésiter.
--Secondement, nul ne pourra être inquiété du fait d'avoir montré quelque sympathie à l'adversaire que j'ai été pour vous.
--Accordé, accordé!
--Troisièmement enfin, il ne sera rien entrepris contre le fils de don Carlos, connu sous le nom de don César el Torero.
--Vous savez?...
--Je sais cela... et bien d'autres choses, dit froidement Pardaillan. Il ne sera rien entrepris contre don César et sa fiancée, connue sous le nom de la Giralda.
Il pourra, avec sa fiancée, quitter librement l'Espagne sous la sauvegarde de l'ambassadeur de France. Et comme il ne serait pas digne que le petit-fils d'un monarque puissant vécût pauvre et misérable à l'étranger, il lui sera remis une somme--que je laisse à votre générosité le soin de fixer--et avec laquelle il pourra s'établir en France et y faire honorable figure. En échange de quoi j'engage ma parole que le prince ne tentera jamais de rentrer en Espagne et ignorera, du moins de mon fait, le secret de sa naissance.
A cette proposition, évidemment inattendue, d'Espinosa réfléchit un instant, et, fixant son oeil clair sur l'oeil loyal de Pardaillan, il dit:
--Vous vous portez garant que le prince n'entreprendra rien contre le trône, qu'il ne tentera pas de rentrer dans le royaume?
--J'ai engagé ma parole, fit Pardaillan glacial. Cela suffit, je pense.
--Cela suffit, en effet, dit vivement d'Espinosa. Peut-être avez-vous trouvé la meilleure solution de cette grave affaire.
--En tout cas, dit gravement Pardaillan, ce que je vous propose est humain... je ne saurais en dire autant de ce que vous vouliez faire.
--Eh bien, ceci est accordé comme le reste.
--En ce cas, dit Pardaillan en se levant, il ne nous reste plus qu'à quitter au plus tôt ce lieu. L'air qu'on y respire n'est pas précisément agréable.
--D'Espinosa se leva à son tour, et au moment d'ouvrir la porte secrète:
--Quelles garanties exigez-vous de la loyale exécution du pacte qui nous unit? dit-il.
Pardaillan le regarda un instant droit dans les yeux et s'inclinant avec une certaine déférence.
--Votre parole, monseigneur, dit-il très simplement, votre parole de gentilhomme.
Pour la première fois de sa vie, peut-être, d'Espinosa se sentit violemment ému. Qu'un tel homme, après tout ce qu'il avait tenté contre lui, lui donnât une telle marque d'estime et de confiance, cela l'étonnait prodigieusement et bouleversait toutes ses idées.
D'Espinosa, sous le coup de l'émotion, soutint le regard de Pardaillan avec une loyauté égale à celle de son ancien ennemi et, aussi simplement que lui, il dit gravement:
--Sire de Pardaillan, vous avez ma parole de gentilhomme.
Et aussitôt, pour témoigner que lui aussi il avait pleine confiance, il ouvrit la porte secrète sans chercher à cacher où se trouvait le ressort qui actionnait cette porte. Ce que voyant, Pardaillan eut un sourire indéfinissable.
Quelques instants plus tard, le grand inquisiteur et Pardaillan se trouvaient sur le seuil d'une maison de modeste apparence. Pour arriver là, il leur avait fallu ouvrir plusieurs portes secrètes. Et toujours d'Espinosa avait dévoilé sans hésiter le secret de ces ouvertures, alors qu'il lui eût été facile de le dissimuler.
Remontant à la lumière, ils avaient traversé des galeries, des cours, des jardins, de vastes pièces, croisant à tout instant des moines qui circulaient affairés.
Aucun de ces moines ne s'était permis le moindre geste de surprise à la vue du prisonnier, paraissant sain et vigoureux, et s'entretenant familièrement avec le grand inquisiteur. Et au sein de ce va-et-vient continuel, à d'Espinosa qui l'observait du coin de l'oeil, Pardaillan montra le même visage calme et confiant, la même liberté d'esprit. Seulement, dame! lorsqu'il se vit enfin dans la rue, le soupir qu'il poussa en dit long sur les transes qu'il venait d'endurer.
Au moment où Pardaillan allait le quitter, d'Espinosa demanda:
--Vous comptez continuer à loger à l'auberge de la Tour jusqu'à votre départ?
--Oui, monsieur.
--Bien, monsieur.
Il eut une imperceptible hésitation, et brusquement:
--J'ai cru comprendre que vous portiez un vif intérêt à cette jeune fille... la Giralda.
--C'est la fiancée de don César pour qui je me sens une vive affection, expliqua Pardaillan qui fixait d'Espinosa.
--Je sais, fit doucement celui-ci. C'est pourquoi je pense qu'il vous importe peut-être de savoir où la trouver.
--Il m'importe beaucoup, en effet. A moins, reprit-il en fixant davantage d'Espinosa, à moins qu'on ne l'ait arrêtée... avec le Torero, peut-être?
--Non, fit d'Espinosa avec une évidente sincérité. Le Torero n'a pas été arrêté. On le cache. J'ai tout lieu de croire que maintenant que vous voilà libre, ceux qui le séquestrent comprendront qu'ils n'ont plus rien à espérer puisque nous sommes d'accord et que vous emmenez le prince avec vous, en France. En conséquence, ils ne feront pas de difficulté à lui rendre la liberté. Si vous tenez à le délivrer, orientez vos recherches du côté de la maison des Cyprès.
--Fausta! s'exclama Pardaillan.
--Je ne l'ai pas nommée, sourit doucement d'Espinosa.
Et, sur un ton indifférent, il ajouta:
--Ce vous sera une occasion toute trouvée de lui dire ces deux mots que vous regrettiez si vivement de ne pouvoir lui dire avant votre départ pour l'éternel voyage. Mais je reviens à cette jeune fille. Elle, aussi, elle est séquestrée. Si vous voulez la retrouver, allez donc du côté de la porte de Bib-Alzar, passez le cimetière, faites une petite lieue, vous trouverez un château fort, le premier que vous rencontrerez. C'est une résidence d'été de notre sire le roi qu'on appelle le Bib-Alzar, à cause de sa proximité de la porte de ce nom. Soyez demain matin, avant onze heures, devant le pont-levis du château. Attendez là, vous ne tarderez pas à voir paraître celle que vous cherchez. Un dernier mot à ce sujet: il ne serait peut-être pas mauvais que vous fussiez accompagné de quelques solides lames, et souvenez-vous que passé onze heures vous arriverez trop tard.
Pardaillan avait écouté avec une attention soutenue. Quand le grand inquisiteur eut fini, il lui dit, avec une douceur qui contrastait étrangement avec le ton narquois qu'il avait eu jusque-là:
--Je vous remercie, monsieur... Voici qui rachète bien des choses.
D'Espinosa eut un geste détaché, et, avec un mince sourire, il dit:
--A propos, monsieur, remontez donc cette ruelle. Vous aboutirez à la place San Francisco, c'est votre chemin. Mais sur la place, détournez-vous un instant de votre chemin. Allez donc devant l'entrée du couvent San Pablo... vous y trouverez quelqu'un qui, j'imagine, sera bien content de vous revoir, attendu que tous les jours il vient là passer de longues heures... je ne sais trop pourquoi.
Et sur ces mots, il fit un geste d'adieu, rentra dans la maison et poussa la porte derrière lui.
XIX
LIBRE!
Tant qu'il s'était trouvé avec d'Espinosa, Pardaillan était resté impassible.
Mais lorsqu'il se vit dans la ruelle déserte, sous les rayons obliques d'un soleil brûlant--il était environ cinq heures de l'après-midi--il aspira l'air chaud avec délice, et en s'éloignant à grandes enjambées dans la direction que lui avait indiquée d'Espinosa, il laissait éclater sa joie intérieurement.
Et levant la tête, contemplant avec des yeux émerveillés l'air éclatant d'un ciel sans nuages:
«Mort-dieu! il fait bon respirer un air autre que l'air fétide d'un cachot: il fait bon contempler cette voûte azurée et non une voûte de pierres noires, humides et froides. Et toi, rutilant soleil!... Salut!... soleil, soutien et réconfort des vieux routiers tels que moi!»
Puis changeant d'idée, avec un sourire terrible:
«Ah! Fausta! je crois que l'heure est enfin venue de régler nos comptes!»
En songeant de la sorte, il était arrivé sur la place San Francisco.
«Allons chercher ce pauvre Chico, fit-il avec un sourire attendri. Pauvre bougre! c'est qu'il a tenu parole... il n'a pas quitté la porte de ma prison. Et s'il n'a rien fait pour moi, ce n'est pas la bonne volonté qui lui a manqué... Ah! petit Chico! si tu savais comme ton humble dévouement me réchauffe le coeur!...»
Il était maintenant dans la rue San-Pablo--du nom du couvent--et il approchait de la porte de cette extraordinaire prison où il venait de passer quinze jours qui eussent anéanti tout autre que lui. Il cherchait des yeux le Chico et ne parvenait pas à le découvrir. Il commençait à se demander si d'Espinosa ne s'était pas trompée ou si, entre-temps, le nain ne s'était pas éloigné, lorsqu'il entendit une voix, qu'il reconnut aussitôt, lui dire mystérieusement:
--Suivez-moi!
Il se faisait un plaisir malicieux de surprendre le nain: ce fut lui qui fut surpris. Il se retourna et aperçut le Chico qui, d'un air indifférent, s'éloignait vivement de la porte du couvent. Il le suivit cependant sans rien dire, en se demandant quels motifs il pouvait bien avoir d'agir de la sorte.
Le nain, sans se retourner, d'un pas vif et léger, contourna le mur du couvent et s'engagea dans un dédale de ruelles étroites et caillouteuses. Là, il s'arrêta enfin, et saisissant la main de Pardaillan étonné, il la porta à ses lèvres en s'écriant avec un accent de conviction touchant dans sa naïveté:
--Ah! je savais bien, moi, que vous seriez plus fort qu'eux tous! Je savais bien que vous vous en iriez quand vous voudriez! Vite, maintenant, ne perdons pas de temps! Suivez-moi!
Pardaillan, doucement ému, le considérait avec un inexprimable attendrissement.
--Où diable veux-tu donc me conduire? dit-il doucement.
Le Chico se mit à rire:
--Je veux vous cacher, tiens! Je vous réponds qu'ils ne vous trouveront pas là où je vous conduirai.
--Me cacher!... Pour quoi faire?
--Pour qu'ils ne vous reprennent pas, tiens!
A son tour, Pardaillan se mit à rire de bon coeur.
--Je n'ai pas besoin de me cacher, fit-il. Sois tranquille, ils ne me reprendront pas.
Le Chico n'insista pas; il ne posa aucune question, il ne témoigna ni surprise ni inquiétude.
Pardaillan avait dit qu'il n'avait pas besoin de se cacher et qu'on ne le reprendrait pas. Cela lui suffisait. Et comme son petit coeur débordait de joie, il saisit une deuxième fois la main de Pardaillan, et il allait la porter à ses lèvres, lorsque celui-ci, se penchant, l'enleva dans ses bras, en disant:
--Que fais-tu, nigaud?... Embrasse-moi!...
Et il appliqua deux baisers sonores sur les joues fraîches et veloutées du petit hommes, qui rougit de plaisir et rendit l'étreinte de toute la force de ses petits bras.
En le reposant à terre, il dit, avec une brusquerie destinée à cacher son émotion.
--En route, maintenant! Et puisque tu veux absolument me conduire quelque part, conduis-moi vers certaine hôtellerie de la Tour, où nous serons tous deux, je le crois du moins, admirablement reçus par la plus jeune, la plus fraîche et la plus gente des hôtesses d'Espagne.
Quelques instants plus tard, ils faisaient leur entrée dans le patio de l'auberge de la Tour, à peu près désert en ce moment, et où Pardaillan commença de mener un tel tapage que ce qu'il avait voulu amener se produisit: c'est-à-dire que la petite Juana se montra pour voir qui était ce client qui faisait un tel vacarme.
Elle était bien changée, la mignonne Juana. Elle paraissait dolente, languissante, indifférente. On eût dit qu'elle relevait de maladie. Et pourtant malgré cet état inquiétant, malgré un air visiblement découragé et comme détaché de tout, Pardaillan, qui la détaillait d'un coup d'oeil prompt et sûr, remarqua qu'elle était restée aussi coquette, plus coquette que jamais, même.
En reconnaissant Pardaillan et le Chico, une lueur illumina ses yeux languissants, une bouffée de sang rosa ses joues si pâles, et, joignant ses petites mains amaigries, dans un cri qui ressemblait à un gémissement, elle fit:
--Sainte Marie!... Monsieur le chevalier!...
Et après ce petit cri d'oiseau blessé, elle chancela et serait tombée si, d'un bond, Pardaillan ne l'avait saisie dans ses bras. Et chose curieuse, qui accentua le sourire malicieux de Pardaillan, elle avait crié: «Monsieur le chevalier!» et c'est sur le Chico que ses yeux s'étaient portés, c'est en regardant le Chico qu'elle s'était évanouie.
Pardaillan l'enleva comme une plume et, la posant délicatement sur un siège, il lui tapota doucement les mains en disant:
--Là, là, doucement, ma mignonne... Ouvrez ces jolis yeux.
Et au Chico pétrifié, plus pâle, certes, que la gracieuse créature évanouie:
--Ce n'est rien, vois-tu. C'est la joie.
Et avec un redoublement de malice:
--Elle ne s'attendait pas à me revoir aussi brusquement, après ma soudaine disparition. Je n'aurais jamais cru que cette petite eût tant d'affection pour moi...
L'évanouissement ne fut pas long. Le petite Juana rouvrit presque aussitôt les yeux, et, se dégageant doucement, confuse et rougissante, elle dit avec un délicieux sourire:
--Ce n'est rien... C'est la joie...
Et par un hasard fortuit, sans aucun doute, il se trouva qu'en disant ces mots, ses yeux étaient braqués sur le Chico, son sourire s'adressait à lui.
--C'est bien ce que je disais à l'instant même: c'est la joie, fit Pardaillan, de son air le plus naïf.
Et aussitôt il ajouta:
--Or ça, ma mignonne, puisque vous revoilà solide et vaillante, sachez que j'enrage de faim et de soif et de sommeil... Sachez que voici quinze jours, que je n'ai ni mangé, ni bu, ni dormi.
--Quinze jours! s'écria Juana, terrifiée. Est-ce possible?
Le Chico crispa ses petits poings et, d'une voix sourde:
--Ils vous ont infligé le supplice de la faim? fit-il d'une voix qui tremblait. Oh! les misérables!...
--Oui, mordieu! Quinze jours! C'est vous dire, ma jolie Juana, que je vous recommande de soigner le repas que vous allez me faire servir et de soigner surtout le lit dans lequel je compte m'étendre aussitôt après. Car j'ai besoin de toutes mes forces pour demain. Seulement, comme j'ai besoin de m'entretenir avec mon ami Chico de choses qui ne doivent être surprises par nulle oreille humaine--à part les vôtres, si petites et si rosés--je vous demanderai de me faire servir dans un endroit où je sois sûr de ne pas être entendu.
--Je vais vous conduire chez moi, en ce cas, et je vous servirai moi-même, s'écria gaiement Juana, qui paraissait renaître à la vie.
Lorsqu'elle les eut introduits dans ce cabinet qui lui était personnel, elle voulut sortir, pour donner ses ordres, mais Pardaillan l'arrêta et, avec une gravité comique:
--Petite Juana, dit-il, et sa voix avait des inflexions d'une douceur pénétrante--je vous ai dit que vous seriez une petite soeur pour moi. N'est-ce donc pas l'usage ici, comme en France, que frère et soeur s'embrassent après une longue séparation?
--Oh! de grand coeur! dit Juana, sans manifester ni trouble ni embarras.
Et sans plus se faire prier, elle tendit ses joues sur lesquelles Pardaillan déposa deux baisers fraternels. Après quoi, avec un naturel, une bonhomie admirables, il se tourna vers le Chico et, le désignant à Juana:
--Et celui-ci? fit-il. N'est-il pas... un peu plus qu'un frère pour vous? Ne l'embrassez-vous pas aussi?
Or, chose curieuse, la petite Juana qui avait chastement, ingénument tendu ses joues appétissantes, la petite Juana, à la proposition d'embrasser le Chico, rougit jusqu'aux oreilles.
Et le Chico, qui avait rougi aussi, était, en voyant cet embarras subit, devenu pâle comme une cire, crispait son poing sur la table à laquelle il s'appuyait, ses jambes se dérobant sous lui, et la regardait anxieusement avec des yeux embués de larmes.