Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico

Chapter 24

Chapter 243,825 wordsPublic domain

Cependant, comme Juana demeurait toujours immobile, les yeux baissés, l'air embarrassé, tortillant nerveusement le coin de son tablier; comme le Chico, de son côté, plus embarrassé peut-être que sa petite maîtresse, n'osait faire un mouvement, Pardaillan prit un air courroucé et gronda:

--Mordieu! qu'attendez-vous, avec vos airs effarouchés? Ce baiser vous serait-il si pénible?

Et, poussant le Chico par les épaules:

--Va donc! niais, puisque tu en meurs d'envie... et elle pareillement!

Poussé malgré lui, le nain n'osa pas encore s'exécuter.

--Juana! fit-il dans un murmure.

Et cela signifiait: tu permets?

Elle leva sur lui ses grands yeux brillants de larmes contenues et gazouilla avec une tendresse infinie;

--Luis!

Et ils ne bougeaient toujours pas. Ce que voyant, Pardaillan bougonna:

--Morbleu! que de manières pour un pauvre petit baiser!

Et, riant sous cape, il les jeta brusquement dans les bras l'un de l'autre.

Oh! ce fut le plus chaste des baisers! Les lèvres du Chico effleurèrent à peine le front rougissant de la jeune fille. Et, comme il se reculait respectueusement, brusquement elle enfouit son visage dans ses deux mains, et se mit à pleurer doucement.

--Juana! cria le nain bouleversé.

Juana s'était laissée aller dans ce vaste fauteuil de chêne qui était son siège préféré. Le Chico s'était agenouillé sur le tabouret de bois, haut et large comme une petite estrade. Pressé contre ses genoux, il tenait ses mains dans les siennes et la contemplait avec cette adoration fervente qu'elle connaissait, qui la flattait autrefois et qui, aujourd'hui, la faisait rougir de plaisir et lui ensoleillait le coeur.

--Méchant!... murmura Juana d'une voix qui ressemblait au gazouillis d'un oiseau. Méchant! voici quinze grands jours que je ne t'ai vu!

Il baissa la tête comme un coupable et balbutia:

--Ce n'est pas ma faute... Je n'ai pas pu...

--Dis-moi plutôt que tu n'as pas voulu!... N'était-il pas convenu que nous devions agir de concert... le délivrer ensemble, ou mourir ensemble, avec lui?

--Oh! oh! songea Pardaillan qui prit ce visage hermétique qu'il avait dans ses moments d'émotion violente, voici du nouveau, par exemple!

Et, avec un frémissement:

--Quoi! cette chose affreuse aurait pu se produire? Ma mort eût été la condamnation de ces deux adorables enfants? Par Pilate! je ne pensais pas qu'en travaillant à sauver ma peau, je travaillais en même temps pour le salut de ces deux innocentes créatures...

Le Chico avoua dans un souffle:

--Je ne voulais pas que tu meures!... je ne pouvais pas accepter cela... non, je ne le pouvais pas.

--Tu préférais mourir seul?... Et moi, méchant, que serais-je devenue?... Ne serais-je pas morte aussi si...

Elle n'acheva pas et, rougissant plus fort, elle cacha sa tête, à nouveau, dans ses mains. Et ce fut encore une fatalité qu'elle n'eût pas le courage de terminer sa phrase. Car le Chico, qui la considéra un moment avec une ineffable tendresse, hochant la tête d'un air apitoyé, acheva ainsi la phrase: «Je serais morte aussi... s'il était mort.» Et, le regard douloureux et cependant toujours affectueusement dévoué qu'il jeta sur Pardaillan, en se redressant lentement, exprimait si clairement cette pensée que celui-ci, emporté malgré lui, lui cria:

--Imbécile!...

Le Chico le regarda d'un air effaré, ne comprenant rien à cette exclamation peu flatteuse, encore moins pourquoi son grand ami paraissait si fort en colère contre Lui.

XX

BIB-ALZAR

Pardaillan comprit que la situation risquait de se prolonger indéfiniment sans amener le dénouement qu'il voulait. Il renonça donc, momentanément, à son projet au sujet des deux naïfs amoureux, et, de sa voix bougonne, coupa court en s'écriant:

--Morbleu! ma gentille Juana, vous oubliez décidément que j'enrage de faim et de soif et que je tombe de sommeil. Ça, vivement, deux couverts ici, pour mon ami Chico et moi. Et ne ménagez ni les victuailles ni les bons vins!

--Ah! mon Dieu! s'écria Juana en bondissant, et moi qui oubliais que, depuis quinze jours, vous n'avez rien pris!

Et Pardaillan qui souriait, d'un sourire presque paternel, l'entendit crier: «Barbara, Brigida, vite, le couvert dans mon cabinet... le couvert de grande cérémonie. Laura, à la cave, ma fille, et montez les plus vieux vins et les meilleurs. Voyez s'il ne reste pas quelques bouteilles de vouvray, montez-en deux!...

Et, à son père, qui trônait, de blanc vêtu, dans la cuisine reluisante, entouré de ses marmitons, gâte-sauce, aides et apprentis:

--Vite, padre, aux fourneaux, et préparez un de ces repas comme vous en feriez pour Mgr d'Espinosa lui-même!

Et la voix tendrement bourrue de Manuel qui répondait:

--Eh! bon Dieu! fillette, quel client illustre avons-nous donc à satisfaire? Serait-ce pas quelque infant, par hasard?

--Mieux que cela, mon père: c'est le seigneur de Pardaillan qui est de retour!

Et l'accent triomphal, la profonde admiration avec laquelle elle prononçait ces simples paroles en disaient plus long que le plus long des discours. Et il faut croire qu'elle n'était pas seule à partager cet enthousiasme, car le digne Manuel lâcha aussitôt ses fourneaux pour aller faire son compliment à cet hôte illustre.

C'est que Pardaillan ignorait que son intervention à la corrida et la manière magistrale dont il avait estoqué le taureau l'avaient rendu populaire.

On savait qu'il avait risqué sa vie pour sauver celle de Barba Roja--qu'il avait cependant des motifs de ne pas aimer, puisqu'il lui avait infligé une de ces corrections qui comptent dans la vie d'un homme et dont la cour et la ville s'étaient entretenues plusieurs jours durant. On connaissait son arrestation et la manière prodigieusement inusitée qu'il avait fallu employer pour la mener à bien.

Enfin--mais ceci, on le chuchotait tout bas--on savait qu'il s'était attiré l'inimitié du roi en prenant énergiquement la défense du Torero menacé. Or, le Torero était la coqueluche, l'adoration des Sévillans en particulier et de tous les Andalous en général.

Tout ceci faisait que Pardaillan était également admiré et de la noblesse et du peuple.

Enfin, le couvert fut dressé, les premiers plats furent posés à côté des hors-d'oeuvre, rangés en bon ordre: Le dîner de Manuel n'était peut-être pas l'incomparable chef-d'oeuvre qu'il avait pompeusement annoncé, mais les vins étaient authentiques, d'âge respectable, onctueux et veloutés à souhait, les pâtisseries fines et délicates, les fruits délicieux. Et le gracieux sourire de la mignonne servante volontaire aidant, Pardaillan, qui avait pourtant fait dans sa vie aventureuse bien des dîners plantureux et délicats, put compter celui-ci parmi les meilleurs.

Mais, tout en mangeant de son robuste appétit, tout en veillant à ce que le Chico fût copieusement servi, il ne perdait pas de vue qu'il avait encore à faire et n'arrêtait pas de poser question sur question au petit homme.

De cette sorte d'interrogatoire serré, il résulta que: le Chico ayant trouvé un blanc-seing--qu'il remit à Pardaillan en assurant que c'était lui qui l'avait perdu--avait eu l'idée de remplir ce blanc-seing, de façon à pénétrer dans le couvent, et, en vertu de l'ordre dont il aurait été le possesseur, à le faire élargir immédiatement.

Malheureusement, il ne pouvait jouer lui-même le rôle du personnage qu'impliquait la possession d'un tel document. Il avait donc pensé à don César. Mais il n'avait pu approcher le Torero. Tout ce qu'il avait pu faire, c'était de surprendre qu'on l'avait tiré de la maison où il était gardé pour le transporter de nuit à la maison des Cyprès. Il avait immédiatement conçu le projet de délivrer le Torero, à seule fin qu'il pût à son tour délivrer le chevalier.

En le transportant dans cette maison, dont il connaissait à merveille toutes les caches, comme il disait, on lui facilitait singulièrement la besogne.

Mais il avait vainement fouillé les sous-sols de la maison sans y découvrir celui qu'il cherchait.

Il avait pensé que le prisonnier devait être gardé en haut, dans les appartements. Il savait bien comment pénétrer là, ce n'était pas cela qui l'eût embarrassé; mais en haut, au milieu de gardes et de serviteurs, il ne pouvait plus être question d'une surprise.

L'aventure tournait au coup de main et ce n'était pas lui, faible et chétif, qui pouvait le tenter. Il avait essayé cependant. Il avait failli se faire surprendre et n'avait rien trouvé. Alors, en désespoir de cause, il avait pensé à don Cervantes.

Par fatalité, le poète, employé au gouvernement des Indes, avait été envoyé en mission à Cadix et il avait dû se morfondre.

En ce qui concernait la Giralda, il avait pu, en suivant tantôt Centurion, tantôt son sergent, découvrir le lieu de sa retraite.

Elle était enfermée au château de Bib-Alzar. Et le terrible, pour elle, c'est que Barba Roja, qui avait été assez sérieusement blessé par le taureau. Barba Roja était maintenant sur pied, complètement remis, et certainement il ne tarderait pas à l'aller chercher pour l'emmener chez lui.

Tels étaient, résumés, les renseignements que le nain fournit à Pardaillan, attentif.

Au reste, il n'était pas seul à écouter le petit homme.

Juana ne perdait pas une de ses paroles et le contemplait avec une évidente admiration que Pardaillan remarqua fort bien. Une chose qu'il remarqua aussi, c'est que le nain affectait maintenant une singulière indifférence vis-à-vis de la jeune fille, qui, elle, au contraire, n'avait d'yeux et d'attentions que pour lui et le traitait avec une douceur déférente à laquelle il ne paraissait pas prêter attention, bien qu'elle fût toute nouvelle pour lui et dût lui paraître très douce.

--Sais-tu, dit Pardaillan très sérieusement, lorsque le nain eut terminé son récit, sais-tu que tu es un hardi et délié compagnon?

Le compliment, venant de lui, n'avait pas de prix. Le Chico et la petite Juana en devinrent écarlates de plaisir et d'orgueil. Seulement, alors que la jeune fille semblait approuver hautement ces paroles par une mimique expressive, le petit homme eut un geste confus qui voulait dire: ne vous moquez pas de moi.

Devant son geste, Pardaillan insista:

--Puisque je te le dis... Je m'y connais un peu, il me semble. Quel dommage que tu n'aies pas plus de forces qu'un oiselet chétif! Mais j'y songe!... A tout prendre, c'est un malheur facilement réparable... et je veux le réparer... Comment n'y ai-je pas songé plus tôt?... Je veux t'apprendre à manier une épée...

A cette offre inespérée, quoique secrètement désirée sans doute, le nain bondit, et, les yeux brillants de joie, joignant ses petites mains, il s'écria:

--Quoi!... Vous consentiriez?...

--Par Pilate! comme disait monsieur mon père, je ne me dédis jamais, tu sauras cela, mon Chico! Et la preuve, c'est que je vais te donner ta première leçon... à l'instant même.

Le nain se mit à sauter de joie, et Juana, aussi joyeuse que lui, battit des mains. Seulement, la joie de la jeune fille fondit comme neige au soleil quand elle entendait Pardaillan ajouter d'un air très détaché:

--D'autant que pour l'expédition que nous allons entreprendre ce soir et celle de demain matin, le peu que je vais t'enseigner en une leçon te sera peut-être utile...

Et, sans paraître remarquer la soudaine pâleur de la jeune fille, ni le regard de douloureux reproche qu'elle attachait sur lui, il ajouta:

--Juana, ma mignonne, envoyez donc chercher dans ma chambre deux épées... sans oublier les boutons que vous trouverez dans quelque poche d'habit pendu au mur.

Et, tandis que la triste Juana, courbant la tête, sortait pour chercher les épées demandées, s'adressant au nain qui, dans sa joie exubérante, gambadait comme un fou:

--Tu n'as pas peur, au moins? fit-il en souriant.

--Peur?... fit le Chico étonné, peur de quoi?...

--Dame! fit Pardaillan de son air le plus ingénu, il va y avoir des horions à donner et à recevoir!

--On tâchera de les donner... et de ne pas les recevoir, fit le Chico en riant. Et puis, vous serez là, tiens?

--Tu ne me demandes pas où je veux te conduire?

--Tiens! comme c'est difficile à deviner! fit le Chico en haussant les épaules d'un air entendu. J'imagine que nous allons, ce soir, à la maison des Cyprès, et demain matin au château de Bib-Alzar!

Juana avait apporté les épées et les boutons, que le chevalier ajusta à la pointe des lames, et, la table poussée dans un coin, dans le petit cabinet même, la leçon commença, sous l'oeil apeuré de Juana.

Les épées de Pardaillan étaient de longues et lourdes rapières.

Tout d'abord le Chico éprouva quelque peine à les manier. Mais il était nerveux et souple; peu à peu, le poignet s'entraîna et il ne sentit plus le poids de la rapière, plus longue que lui de près d'un pied.

La leçon se poursuivit jusqu'à ce que la nuit fût tombée tout à fait, avec une patience inaltérable de la part du maître, une bonne volonté que rien ne rebutait de la part de l'élève.

Lorsque Pardaillan jugea que la soirée était assez avancée et que l'heure était venue, il arrêta la leçon et déclara gravement qu'il était content; le Chico avait des dispositions et il en ferait un escrimeur passable, ce qui transporta d'aise le petit homme et fit plaisir à Juana, qui avait assisté à la leçon.

Le moment étant venu, Pardaillan ceignit son épée, choisit dans sa collection une dague assez longue, légère et résistante, quoique flexible, et la ceignit lui-même à la taille du nain, très fier de voir cette épée--car, pour sa taille, c'était une longue épée--qui lui battait les mollets.

Quand Juana vit qu'ils se disposaient à sortir, elle fit une tentative désespérée et demanda timidement:

--Je croyais, seigneur de Pardaillan, que vous vouliez vous reposer?... Je vous ai fait préparer un lit douillet à faire envie à un moine!

--Misère de moi! gémit Pardaillan, voilà bien ma malchance... Mais, ma mignonne, j'utiliserai ce lit douillet à mon retour et ferai de mon mieux pour rattraper le temps perdu.

--Et si vous... ne revenez pas? dit faiblement Juana.

--Pourquoi ne reviendrais-je pas? s'étonna Pardaillan.

--Puisque vous dites que... l'expédition est... dangereuse... vous pourriez... être... blessé...

--Impossible! assura Pardaillan.

--Pourquoi? demanda Juana, qui sentit l'espoir renaître en elle.

--Parce qu'une expédition--autrement dangereuse, celle-là--m'attend demain matin. Et, comme il n'y a que moi qui puisse la mener à bien, il est clair que je reviendrai pour l'accomplir.

Et, riant sous cape, il sortit avec le Chico, laissant Juana écrasée par cette bizarre logique et plus inquiète qu'avant.

Pardaillan, guidé par le Chico, pénétra dans les sous-sols de la mystérieuse maison des Cyprès. Au bout de deux heures environ, Pardaillan et le nain sortirent, comme ils étaient entrés, sans avoir été découverts, sans qu'il leur fût arrivé la moindre mésaventure. Mais ils sortaient à deux comme ils étaient entrés.

Pardaillan avait-il réussi ou échoué dans ce qu'il était venu tenter? C'est ce que nous ne saurions dire.

Il était un peu plus de onze heures lorsqu'ils rentrèrent à l'hôtellerie. Ils n'eurent pas la peine de frapper; la petite Juana les attendait sur le seuil de la porte.

La jeune fille avait passé tout le temps qu'avait duré leur absence à guetter leur retour, dans des transes mortelles. Du premier coup d'oeil, elle avait constaté qu'ils étaient, tous les deux, en parfait état. Un long soupir de soulagement avait gonflé son sein et ses beaux yeux noirs avaient aussitôt retrouvé leur éclat joyeux.

Elle avait voulu les faire souper, leur montrant la table toute dressée et chargée de victuailles appétissantes. Mais Pardaillan avait déclaré qu'il avait besoin de repos et il avait fait un signe imperceptible au Chico, lequel, répondant par un signe de tête affirmatif, déclara que, lui aussi, tombait de sommeil.

Le Chico parti, Pardaillan se fit conduire à sa chambre, se glissa entre les draps blancs et fleurant bon la lavande de ce lit douillet, préparé expressément à son intention, et dormit tout d'une traite jusqu'à six heures du matin.

XXI

BARBA ROJA

Il se leva et s'habilla en un tour de main. Frais et dispos, il sortit aussitôt et s'en fut droit chez un armurier où il choisit une mignonne petite épée qui avait les apparences d'un jouet, mais qui était une arme parfaite, flexible et résistante, en dur acier forgé et non trempé. C'était le présent qu'il voulait faire au Chico.

Son acquisition faite, il revint à l'hôtellerie. Son absence n'avait pas duré une demi-heure, et le nain, qu'il attendait, n'étant pas encore arrivé, il fit préparer un déjeuner substantiel pour lui et son compagnon.

Enfin, le nain parut. Sur une interrogation muette de Pardaillan, il dit:

--Barba Roja vient de sortir du palais. Ils sont douze, parmi lesquels Centurion et Barrigon. Ils vont là-bas... je les ai suivis un moment pour être sûr.

--Tout va bien! s'écria joyeusement Pardaillan. Tu es un adroit compère... C'est un plaisir de travailler avec toi!

Le nain rougit de plaisir.

Il était à ce moment un peu plus de sept heures et demie. Pardaillan calcula qu'il avait du temps devant lui et résolut, pour tuer une heure, de donner une deuxième leçon à son petit ami.

Le nain accepta avec un empressement et une joie qui témoignaient du vif plaisir qu'il avait de profiter de sa bonne aubaine et d'arriver à un résultat appréciable. Mais sa joie devint du délire et il se montra ému jusqu'aux larmes lorsqu'il vit la superbe petite épée que Pardaillan était allé acheter à son intention.

Pour couper court à son émotion et à ses remerciements, Pardaillan expliqua:

--Tu comprends que tu ne peux pas t'armer comme tout le monde. Il te faut donc compenser par une habileté, une adresse et une vivacité supérieures l'inégalité des armes. En conséquence, il te faut, dès maintenant, t'habituer à lutter avec cette petite aiguille contre ma rapière du double plus longue.

La leçon se prolongea le temps fixé par Pardaillan. Comme la veille, le professeur se déclara satisfait et assura que l'élève deviendrait un escrimeur passable. Passable, dans la bouche de Pardaillan, voulait dire redoutable.

Après la leçon, ils expédièrent rapidement le déjeuner qui les attendait et, sans s'occuper des mines désespérées de Juana, Pardaillan et le Chico se mirent en route, se dirigeant vers la porte de Bib-Alzar.

Très triste, agitée de pressentiments sinistres, la petite Juana se remit sur le pas de la porte et les suivit du regard, tant qu'elle put les apercevoir. Après quoi, elle rentra dans son cabinet et se mit à pleurer doucement. Mais, c'était une fille de tête que la petite Juana. Obligée par les circonstances de diriger une maison à un âge où l'on n'a guère d'autre souci que se livrer à des jeux plus ou moins bruyants, elle avait appris à prendre de promptes résolutions.

Le résultat de ses réflexions fut qu'elle alla tout droit trouver un de ses domestiques nommé José, lequel José détenait les importantes fonctions de chef palefrenier de l'hôtellerie, et lui donna ses ordres.

Un petit quart d'heure plus tard, José sortit de l'auberge conduisant par la bride un vigoureux cheval attelé à une petite charrette. Dans la charrette, étendues sur des bottes de paille, bien enveloppées dans de grandes mantes noires dont les capuchons étaient rabattus sur la figure, étaient la petite Juana et sa nourrice Barbara. Et le palefrenier, marchant d'un bon pas à cote du cheval, prit le chemin de la porte de Bib-Alzar...

Le même chemin que venait de prendre Pardaillan.

Le château fort de Bib-Alzar, construction massive et trapue, véritable nid de vautours, remontait à l'époque des grandes luttes contre les Maures envahisseurs.

Suivant les règles du temps, concernant l'art de la fortification, il était bâti sur une emmenée. Ses tours crénelées, dressées menaçantes vers le ciel, étaient dominées par la masse centrale du donjon, lequel était surmonté, au nord et au midi, de deux échauguettes en poivrière: yeux monstrueux ouverts sur l'horizon qu'ils scrutaient avec une vigilance de tous les instants.

Comme dans toute résidence royale, il y avait là une petite garnison et de nombreux serviteurs. Les uns et les autres saisissaient avec empressement toutes les occasions de se rendre à la ville proche.

En ce moment, grâce à la présence du roi à Séville, l'ennui pesait plus que jamais sur la garnison, attendu qu'il était interdit, sous peine de mort, de sortir du château, sous quelque prétexte que ce fût, à moins d'un ordre formel du roi ou du grand inquisiteur.

Cette défense, bien entendu, ne concernait que les officiers et soldats, et non les serviteurs.

La grand-route passait au pied de l'éminence que dominait le château. Là, elle bifurquait et s'ouvrait un sentier, assez large pour permettre à la litière royale de passer. C'était le seul chemin visible qui permettait d'aboutir du château à la route.

Il devait certainement y avoir d'autres voies souterraines qui permettaient de gagner la campagne, mais personne ne les connaissait, à part le gouverneur, et encore n'était-ce pas bien sûr.

Telles étaient les explications que le Chico avait données à Pardaillan. Lorsqu'ils arrivèrent au pied de l'éminence, il était un peu plus de dix heures.

Pardaillan était donc en avance de près d'une heure sur l'heure que lui avait indiquée d'Espinosa.

D'un coup d'oeil expert, il eût tôt fait de se rendre compte de la disposition, et vit avec satisfaction que toute personne qui sortirait de la forteresse devait passer forcément devant lui. Donc, il était impossible qu'on emmenât la Giralda sans qu'on la vît.

En attendant, il plaça le Chico en sentinelle, derrière un quartier de roche, dans un endroit assez éloigné de la porte d'entrée.

Il n'avait nullement besoin de faire surveiller cet endroit, mais il tenait à ce que le petit homme qui, en tant que combattant, ne pouvait lui être d'aucune utilité, ne se trouvât pas exposé inutilement.

Après quoi, tranquille de ce côté, il vint se poster à quelques toises du pont-levis, en se dissimulant de son mieux dans l'herbe qui poussait, haute et drue, sur les côtés, bordant les fossés de la petite esplanade qui s'étendait devant l'entrée du château fort. Et il attendit.

Il entendit enfin le bruit des chaînes qui se déroulaient et vit le pont-levis s'abaisser lentement.

Il eut un sourire de satisfaction et, sans se redresser, il mit l'épée à la main.

En effet, c'était bien Barba Roja tenant dans ses bras la Giralda endormie ou évanouie.

Mais le colosse était entouré d'une troupe d'hommes d'armes dont les sinistres physionomies étaient, à elles seules, un épouvantail capable de mettre en fuite le plus résolu des chercheurs d'aventures. Et, en tête de la troupe qui pouvait bien se composer d'une quinzaine de sacripants, tous gens de sac et de corde, soigneusement triés sur le volet, immédiatement derrière Barba Roja venaient l'ex-bachelier Centurion et son sergent Barrigon.

Pardaillan ne prêta qu'une médiocre attention à cette bande de malandrins armés de formidables rapières, sans compter la dague qu'ils avaient tous, pendue au côté droit.

Il ne vit et ne voulut voir que Barba Roja et celle qu'il tenait dans ses bras. Il laissa la troupe, tout entière sortir de la voûte et s'engager sur la petite esplanade.

Lorsque le pont-levis, en se relevant, lui fit comprendre que toute la bande était sortie, il se redressa doucement et, sans hâte, il alla se camper au milieu du chemin. Et, d'une voix terrible à force de calme et de froide résolution, il cria, comme un officier commandant une manoeuvre:

--Halte... On ne passe pas!

Barba Roja crut que, derrière cet extravagant audacieux, devait se trouver une troupe au moins égale à la sienne, et il s'arrêta net, immobilisant ses hommes derrière lui.

Alors, seulement, il reconnut Pardaillan et vit qu'il était seul, parfaitement seul, au milieu du chemin.

Il eut un sourire terrible.

Par Dieu! la partie était belle!