Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico

Chapter 22

Chapter 223,922 wordsPublic domain

Il regarda autour de lui avec un étonnement visible et aperçut d'Espinosa. Alors, comme un effrayé, il se recula vivement jusqu'au mur, qui l'arrêta. Mais il ne se cacha pas le visage, il ne cria pas, il ne gémit pas. Cependant, il considérait d'Espinosa avec une inquiétude manifeste. Le grand inquisiteur, qui le tenait sous le poids de son regard froid et volontaire, fit deux pas vers lui. Pardaillan jeta autour de lui ce regard de la bête menacée qui cherche le trou où elle pourra se terrer. Et, ne trouvant rien, ne pouvant plus reculer, il effectua le seul mouvement possible: il s'écarta. Et, en exécutant ce mouvement, il surveillait attentivement le grand inquisiteur, qu'il ne paraissait pas reconnaître.

D'Espinosa sourit. Il se sentit pleinement rassuré. Non qu'il eût peur, il était brave, la mort ne l'effrayait pas.

Mais il avait une tâche à accomplir et il ne voulait pas partir en laissant son oeuvre inachevée.

Il s'approcha donc de Pardaillan avec assurance et, de sa voix très calme, presque douce:

--Eh bien, Pardaillan, ne me reconnaissez-vous pas?...

--Pardaillan? répéta le chevalier, qui paraissait faire des efforts de mémoire prodigieux pour fixer les souvenirs confus que ce nom évoquait dans son esprit.

--Oui, Pardaillan... C'est toi qui es Pardaillan, reprit d'Espinosa en le fixant.

Pardaillan se mit à rire doucement et murmura:

--Je ne connais pas ce nom-là.

Et cependant il ne cessait de surveiller celui qui lui parlait, avec une inquiétude manifeste. D'Espinosa fit un pas de plus et lui mit la main sur l'épaule. Pardaillan se mit à trembler, et d'Espinosa, sous son étreinte, le sentit chanceler, prêt à s'abattre. Pour la deuxième fois, il eut ce même sourire livide, et, avec une grande douceur, il dit:

--Rassure-toi, Pardaillan, je ne veux pas te faire de mal.

--Vrai? fit anxieusement le fou.

--Ne le vois-tu pas? dit l'inquisiteur.

Pardaillan le considéra longuement avec une méfiance visible et, peu à peu, convaincu sans doute, il se rasséréna et, finalement, se mit à sourire, d'un sourire sans expression. Le voyant tout à fait rassuré, d'Espinosa reprit:

--Il faut te souvenir. Il le faut... entends-tu? Tu es Pardaillan.

--C'est un jeu? demanda le fou d'un air amusé. Alors, je veux bien être Par...dail...lan... Et vous, qui êtes-vous?

--Je suis d'Espinosa.

--D'Espinosa? répéta le fou qui cherchait à se souvenir. D'Espinosa!... je connais ce nom-là...

Et, tout à coup, il parut avoir trouvé.

--Oh! s'écria-t-il, en donnant tous les signes d'une vive terreur... Oui, je me souviens!... D'Espinosa... c'est un méchant... prenez garde... il va nous battre!

--Ah! gronda d'Espinosa, tu commences à te souvenir. Oui, je suis d'Espinosa et toi tu es Pardaillan. Pardaillan, l'ami de Fausta.

--Fausta! dit le fou sans hésitation; j'ai connu une femme qui s'appelait ainsi. C'est une méchante femme!...

--C'est bien celle-là, sourit d'Espinosa. La mémoire te revient tout à fait.

Mais le dément avait une idée fixe et il la suivait sans défaillir. Il se pencha sur d'Espinosa et, sur un ton confidentiel:

--Vous me plaisez, dit-il. Écoutez, je vais vous dire, il ne faut pas jouer avec d'Espinosa et Fausta. Ce sont des méchants... Ils nous feront du mal.

--Misérable fou! grinça d'Espinosa, impatienté. Je te dis que d'Espinosa c'est moi. Rappelle-toi!

Il l'avait pris par les deux mains et, penché sur lui, à deux pouces de son visage, il fixait sur lui un regard ardent comme s'il avait espéré lui communiquer ainsi un peu de cette intelligence qu'il s'était acharné à abolir. Et, soit par hasard, soit qu'il eût réussi à lui imposer sa volonté, le fou poussa un grand cri, se dégagea d'une brusque secousse, se rencogna dans un angle du cachot, et, d'une voix qui haletait, il râla:

--Je vous reconnais... Vous êtes d'Espinosa... Oui... Je me souviens... Vous m'avez fait souffrir... la faim, l'horrible faim et la soif... et cette galerie abominable où l'on suppliciait tant de pauvres malheureux!...

--Enfin! tu te souviens!

--N'approchez pas!... hurla le fou au comble de l'épouvante. Je vous reconnais... Que voulez-vous?

--Cette fois, tu me reconnais bien. Oui, tu étais un homme fort et vaillant, et maintenant qu'es-tu? Un enfant qu'un rien épouvante. Et c'est moi qui t'ai mis dans cet état. Tu me comprends un peu, Pardaillan; une vague lueur d'intelligence illumine en ce moment ton cerveau. Mais tout à l'heure la nuit se fera de nouveau en toi et tu redeviendras ce que tu étais à l'instant: un pauvre fou.

--Et sais-tu qui m'a donné l'idée de t'infliger les tortures qui devaient faire sombrer ton intelligence? Ton amie Fausta. Oui, c'est elle qui a eu cette idée que je n'aurais pas eue, je l'avoue. Oui, tu l'as dit: je vais te tuer. Oh! ne crie pas ainsi. Je ne veux pas te tuer d'un coup de poignard, ce serait une mort trop douce et trop rapide. Tu mourras lentement, dans la nuit, muré dans une tombe. Tu achèveras de mourir par la faim, l'horrible faim, comme tu disais tout à l'heure. Regarde, Pardaillan, voici ton tombeau.

En disant ces mots, d'Espinosa avait sans doute actionné quelque invisible ressort, car une ouverture apparut soudain, au milieu d'une des parois du cachot.

D'Espinosa prit la lampe d'une main, alla chercher Pardaillan et le saisit de l'autre, et, sans qu'il opposât la moindre résistance, car, le malheureux, inconscient de sa force revenue, se contentait de gémir, il le traîna jusqu'à cette ouverture, et, élevant sa lampe pour qu'il pût mieux voir:

--Regarde, Pardaillan! répéta-t-il d'une voix vibrante. Vois-tu? Ici, pas de lumière, autant dire pas d'air. C'est une tombe, une véritable tombe où tu te consumeras lentement par la faim. Nul au monde ne connaît ce tombeau; nul que moi.

--Et sais-tu? Pardaillan, tiens, je vais te le dire à seule fin que ton supplice soit plus grand--si toutefois tu te souviens de mes paroles--ce tombeau qui tout à l'heure sera le tien, il a une issue secrète que, seul, je connais.

--Tu la chercheras cette issue, Pardaillan, cela te fera une occupation qui te distraira. Tu la chercheras, car tu ne veux pas mourir maintenant. Mais tu ne la trouveras pas. Nul que moi ne saurait la trouver. Et moi, dans un instant, je sortirai d'ici pour ne plus y revenir. Mais, avant de sortir, je vais te pousser là et toi, en posant le pied sur cette dalle que tu vois là, devant toi, tu actionneras toi-même le ressort de la porte de fer qui doit te murer vivant là-dedans.

--Grâce! gémit le malheureux fou qui se raidit. Je ne veux pas mourir! Grâce!...

--Je le sais bien, reprit d'Espinosa avec son calme terrible. Et, cependant, tout à l'heure, tu entreras là, et, à compter de cet instant, tu n'existeras plus.

--Et maintenant que tu sais ce qui t'attend, il faut que tu saches pourquoi, n'ayant pas de haine contre toi, je l'ai fait: parce que les hommes de ta trempe, s'ils ne viennent pas à nous, s'ils ne sont pas avec nous, sont un danger permanent pour l'ordre de choses établi par notre sainte mère l'Eglise. Parce que tu as insulté à la majesté royale de mon souverain. Parce que tu t'es dressé menaçant devant lui et que tu as voulu faire avorter ses vastes projets.

--Et maintenant que tu sais tout cela, maintenant que tu sais que tu vas mourir, il faut que tu meures désespéré de savoir que tu as échoué dans toutes tes entreprises contre nous. Sache donc que ce parchemin que tu es venu chercher de si loin, il est en ma possession!

--Le parchemin!... bégaya Pardaillan.

--Tu ne comprends pas? Il faut que tu comprennes cependant. Tiens, regarde. Le voici, ce parchemin. Vois-tu? C'est la déclaration du feu roi Henri troisième qui lègue le royaume de France à mon souverain. Regarde-le bien, ce parchemin. C'est grâce à lui que ton pays deviendra espagnol.

Un instant, d'Espinosa laissa sous les yeux du fou le parchemin qu'il avait sorti de son sein. Puis, voyant que l'autre le regardait d'un air hébété, sans comprendre, il haussa doucement les épaules, replia le précieux document, le remit où il l'avait pris, et, abattant sa main robuste sur l'épaule de Pardaillan, il le tira facilement à lui, car l'autre n'opposait qu'une faible résistance, et, sur un ton impératif:

--Maintenant que je t'ai dit ce que j'avais à te dire, entre dans la mort.

Et il abattit son autre main sur l'épaule de Pardaillan et le poussa rudement jusqu'au seuil de l'ouverture béante, en ajoutant:

--Voici ta tombe.

Alors, une voix narquoise qu'il connaissait bien, une voix qui le fit frémir de la nuque aux talons, tonna soudain:

--Mordieu! mourons ensemble!

Et, avant qu'il eût pu faire un mouvement, une main de fer le saisissait à la gorge et l'étranglait.

D'Espinosa lâcha l'épaule de Pardaillan. Sa main alla chercher la dague dont il avait eu la précaution de s'armer. Il n'eut pas la force d'achever le geste. La main de fer resserra son étreinte et le grand inquisiteur fit entendre un râle étouffé. Alors, Pardaillan lâcha la gorge, et, le saisissant à bras le corps, il le souleva, l'arracha de terre, le tint un instant suspendu à bout de bras et le lança à toute volée dans ce qui devait être sa tombe.

Posément, Pardaillan ramassa la lampe que d'Espinosa avait reposée à terre, alla prendre son manteau--ce fameux manteau dont il ne pouvait plus se séparer et avec lequel il s'était amusé à fabriquer des embryons de poupée--et, sa lampe à la main, il franchit le seuil de l'ouverture mystérieuse, en ayant soin de poser fortement le pied sur la dalle qui actionnait le ressort fermant la porte, et qu'il avait, il faut croire, bien remarquée lorsque d'Espinosa la lui avait montrée.

En effet, il entendit un bruit sec. Il se retourna et vit que le mur avait repris sa place. Il n'y avait plus là d'ouverture visible.

Pardaillan venait de s'enfermer lui-même dans ce trou noir qui, comme l'avait dit d'Espinosa, étendu sans connaissance sur le sol, ressemblait assez à une tombe.

Pardaillan venait de s'enfermer dans cette tombe, mais il y avait d'abord jeté son puissant et implacable adversaire.

XVIII

CHANGEMENT DE RÔLES

Pardaillan posa le manteau et la lampe par terre. Dans ce tombeau, comme dans les deux précédents cachots où il venait de séjourner, il n'y avait aucun meuble; pas de fenêtre, pas de porte. Il lui eût été difficile de retrouver l'emplacement de la porte secrète, qui s'était refermée d'elle-même.

Pardaillan accomplissait ses gestes avec un calme prodigieux. La facilité avec laquelle il avait à demi étranglé son ennemi et l'avait projeté dans ce trou prouvait que ses forces lui étaient revenues.

Ce n'était d'ailleurs pas le seul changement survenu dans sa personne. En même temps que la vigueur, l'intelligence paraissait lui être revenue.

Il n'avait plus cet air morne, hébété, peureux qu'il avait quelques instants plus tôt. Il avait ce visage impénétrable, froidement résolu, et cependant nuancé d'ironie, qu'il avait autrefois, lorsqu'il se disposait à accomplir quelque coup de folie.

Il se dirigea vers d'Espinosa, le fouilla sans hâte, prit le parchemin, qu'il étudia attentivement, et, ayant reconnu que ce n'était pas une copie, mais l'original parfaitement authentique, il le plia soigneusement et, à son tour, il le mit dans son sein.

Ceci fait, il prit la dague, qu'il passa à sa ceinture, et s'assura que d'Espinosa n'avait pas d'autre arme cachée, ni aucun papier susceptible de lui être utile, le cas échéant et, n'ayant rien trouvé, il s'assit paisiblement à terre, près de la lampe et du manteau, et attendit avec un sourire indéchiffrable aux lèvres.

Assez promptement, le grand inquisiteur revint à lui. Ses yeux se portèrent sur Pardaillan et, en voyant cette physionomie qui avait retrouvé son expression d'audace étincelante, il hocha gravement la tête, sans dire un mot.

Pas un instant, il ne perdit cet air calme, rigide, qui était le sien. Son regard se posa sur celui de Pardaillan, aussi ferme et assuré que s'il avait été dans le palais, entouré de gardes et de serviteurs. Il ne montra ni étonnement, ni crainte, ni gêne. Seulement, son oeil de feu ne cessait pas de scruter Pardaillan avec une attention passionnée.

Il se disait qu'il avait encore une chance de salut, puisque le remède, grâce à quoi son prisonnier avait retrouvé assez de lucidité pour essayer de l'entraîner dans la mort avec lui, perdrait toute sa force stimulante au bout d'une demi-heure.

Il s'agissait donc de se dérober à une nouvelle attaque du prisonnier jusqu'à ce que, le stimulant n'ayant plus d'action, il redevînt ce qu'il était avant, ce qu'il resterait jusqu'à sa mort: un enfant inoffensif et peureux.

En somme, lui, d'Espinosa, était vigoureux et adroit. Il ne chercherait pas à lutter contre son adversaire; tous ses efforts se borneraient à éviter un corps à corps dans lequel il savait bien qu'il serait battu. Il fallait gagner quelques minutes. Toute la question se résumait à cela.

Coûte que coûte donc, il gagnerait les quelques minutes nécessaires. Et, si le prisonnier devenait trop menaçant, il s'en débarrasserait d'un coup de dague.

Voilà ce que se disait le grand inquisiteur en étudiant Pardaillan, cependant que sa main, sous la robe rouge, cherchait la dague qu'il avait cachée. Alors seulement il s'aperçut qu'il n'avait plus cette arme sur laquelle il comptait en cas de suprême péril.

Il sentit la sueur de l'angoisse perler à la racine de ses cheveux. Mais il montra le même visage impassible, le même regard aigu qui n'avait rien perdu de son assurance. Et comme il croyait toujours que Pardaillan, en le saisissant à la gorge, avait obéi à un mouvement tout impulsif, non raisonné, il pensa que dans sa chute la dague s'était peut-être détachée de sa ceinture et qu'elle gisait à terre, peut-être tout près de lui. Il fallait la retrouver à l'instant. Et du regard il se mit à fureter partout.

--Alors, avec cet air d'ingénuité aiguë, sur un ton narquois, le prisonnier lui dit:

--Ne cherchez pas plus longtemps, voici l'objet.

Et en disant ces mots il frappait doucement sur la poignée de la dague passée à sa ceinture et il ajoutait avec un sourire railleur:

--Je vous remercie, monsieur, d'avoir eu l'attention de songer à m'apporter une arme...

D'Espinosa ne sourcilla pas. C'était un lutteur digne de se mesurer avec le redoutable adversaire qu'il avait devant lui.

Au même instant, une idée lui traversa le cerveau comme un éclair et, d'un geste instinctif, il porta les mains à son sein où il avait caché le fameux parchemin.

Une teinte terreuse, à peine perceptible, se répandit sur son visage. Le coup lui était, certes, plus sensible que la perte de l'arme qui devait le sauver.

Alors, seulement, il commença de soupçonner la vérité et qu'il avait été joué de main de maître par cet homme vraiment extraordinaire, qui avait su déjouer la surveillance d'une nuée d'espions invisibles; cet homme qui avait su tromper les moines médecins qui avaient passé de longues heures à l'étudier et à l'observer; cet homme, enfin, qui avait su si bien jouer le rôle qu'il s'était donné qu'il en avait été dupe, lui d'Espinosa.

Il jeta sur celui dont il était le prisonnier--par un renversement de rôles inouï d'audace--un regard d'admiration sincère en même temps qu'un soupir douloureux trahissait le désespoir que lui causait sa défaite.

Et comme il avait lu dans son esprit, Pardaillan dit, sans nulle raillerie, avec une pointe de commisération que l'oreille subtile d'Espinosa perçut nettement et qui l'humilia profondément:

--Le parchemin que vous cherchez est en ma possession... comme votre dague. Je suis vraiment honteux du peu de difficulté que j'ai rencontrée dans l'accomplissement de la mission qui m'était confiée.

--Mais aussi, monseigneur, convenez que vous avez agi avec une étourderie sans égale. A force de vouloir pousser les choses à l'excès, à force de présomption, vous avez fini par perdre la partie que vous aviez si belle. Convenez qu'elle n'était pourtant pas égale, cette partie, et que vous aviez tous les atouts dans votre jeu. Convenez aussi que je ne vous ai pas pris en traître, et vous ne sauriez en dire autant... soit dit sans vous offenser.

D'Espinosa avait écouté jusqu'au bout avec une attention soutenue. Il ne manifestait ni dépit, ni crainte, ni colère.

--Ainsi, fit-il, vous avez pu résister à la puissance du stupéfiant qu'on vous a fait boire?

Pardaillan se mit à rire doucement, du bout des dents.

--Mais, monsieur, fit-il avec son air ingénument étonné, quand on veut faire prendre un stupéfiant pareil à celui dont vous parlez, encore faut-il s'arranger de manière que ce stupéfiant ne trahisse pas sa présence par un goût particulier. Voyons, c'est élémentaire, cela.

--Cependant, vous avez absorbé le narcotique.

--Eh! précisément, monsieur. Raisonnablement, pouvez-vous penser qu'un homme comme moi se sentira terrassé par un sommeil invincible pour une ou deux malheureuses bouteilles qu'il aura vidées, sans que ce sommeil suspect éveille sa méfiance? Cette méfiance a suffi pour me faire remarquer que votre stupéfiant avait changé--oh! d'une manière imperceptible--le goût du Saumur que je connais fort bien.

Cela a suffi pour que le contenu de la bouteille suspecte s'en allât se mélanger aux eaux sales de mes ablutions.

--Cela tient, dit gravement d'Espinosa, à ce que, me méfiant de votre vigueur exceptionnelle, j'avais recommandé de forcer un peu la dose du poison. N'importe, je rends hommage à la délicatesse de votre odorat et de votre palais, qui vous a permis d'éventer le piège auquel d'autres, réputés délicats, s'étaient laissé prendre.

Pardaillan s'inclina poliment, comme s'il était flatté du compliment. D'Espinosa reprit:

--En ce qui concerne le poison, la question est élucidée. Mais comment avez-vous pu deviner que mon dessein était de vous acculer à la folie?

--Il ne fallait pas, dit Pardaillan en haussant les épaules, il ne fallait pas dire, devant moi, certaines paroles imprudentes que vous avez prononcées et que Fausta, plus experte que vous, vous a reprochées incontinent. Fausta elle-même n'aurait pas dû me dire certaines autres paroles qui ont éveillé mon attention. Enfin, il ne fallait pas, ayant commis ces écarts de langage, me faire admirer avec tant d'insistance cette jolie invention de la cage où vous enfermez ceux que vous avez fait sombrer dans la folie. Il ne fallait pas m'expliquer, si complaisamment, que vous obteniez ce résultat en leur faisant absorber une drogue pernicieuse qui obscurcissait leur intelligence, et que vous acheviez l'oeuvre du poison en les soumettant à un régime de terreur continu, en les frappant à coups d'épouvante, si je puis ainsi dire.

--Oui, fit d'Espinosa, d'un air rêveur, vous avez raison; à force d'outrance, j'ai dépassé le but. J'aurais dû me souvenir qu'avec un observateur profond tel que vous, il fallait, avant tout, se tenir dans une juste mesure. C'est une leçon; je ne l'oublierai pas.

Pardaillan s'inclina derechef, et de cet air naïf et narquois qu'il avait quand il était satisfait:

--Est-ce tout ce que vous désiriez savoir? dit-il. Ne vous gênez pas, je vous prie... Nous avons du temps devant nous.

--J'userai donc de la permission que vous m'octroyez si complaisamment, et je vous dirai que je reste confondu de la force de résistance que vous possédez.

Car enfin, si je sais bien compter, voici quinze longs jours que vous n'avez fait que deux repas. Je ne compte pas le pain qu'on vous donnait: il était mesuré pour entretenir chez vous les tortures de la faim et non pour vous sustenter.

En disant ces mots, d'Espinosa le fouillait de son regard aigu. Et encore une fois, Pardaillan déchiffra sa pensée dans ses yeux, car il répondit en souriant:

Je pourrais vous laisser croire que je suis en effet d'une force de résistance exceptionnelle qui me permet de résister aux affres de la faim et, là où d'autres succomberaient, de conserver mes forces et ma lucidité. Mais comme vous paraissez fonder je ne sais quel espoir sur mon état de faiblesse, je juge préférable de vous faire connaître la vérité.

Et allongeant la main, sans se déranger, il attira à lui ce fameux manteau dont il ne pouvait plus se séparer, et aux yeux étonnés de d'Espinosa, il en tira un jambon de dimensions respectables, un flacon rempli d'eau et quelques fruits.

--Voici, dit-il, mon garde-manger. Lors du mirifique festin que me firent faire mes deux moines geôliers, je mangeai et bus assez sobrement, ainsi que le commandait la prudence, vu l'état de délabrement dans lequel m'avaient mis cinq longs jours de jeûne. Mais si je mangeai peu, je profitai de ce que mes gardiens n'avaient d'yeux que pour les provisions accumulées sur ma table et je fis disparaître quelques-unes de ces provisions, plus deux flacons de bon vin, plus quelques fruits et menues pâtisseries.

--Ces provisions me furent d'un grand secours et c'est grâce à elles que vous me voyez si vigoureux. Quand mes deux flacons de vin furent vides, j'eus soin de les remplir de l'eau claire, quoique pas très fraîche, qu'on me distribuait. Je ne savais pas, en effet, si un jour on ne me priverait pas complètement de nourriture et de boisson.

--Or, je tenais à prolonger mon existence autant qu'il serait en mon pouvoir de le faire. J'espérais, pour ne point vous le celer, que vous commettriez cette suprême faute de vous enfermer en tête à tête avec moi. L'événement a justifié mes prévisions et bien m'en a pris d'avoir agi en conséquence.

--Ainsi, fit lentement d'Espinosa, vous aviez à peu près tout prévu, tout deviné? Cependant, les différentes épreuves auxquelles vous avez été soumis étaient de nature à ébranler une raison aussi solide que la vôtre.

--J'avoue que cette invention de la machine à hacher, avec les différents incidents qui l'agrémentent, est une assez hideuse invention. Mais quoi? Je savais que je ne devais pas mourir encore, puisque je ne vous avais pas revu, et au surplus, tel n'était pas votre but. Je pensai donc que les hachoirs, le chaud, le froid, le soleil ardent, l'asphyxie, tout cela disparaîtrait successivement en temps voulu. C'était un moment fort désagréable à passer. Je me résignai à le supporter de mon mieux.

D'Espinosa le considéra longuement sans mot dire, puis, avec un long soupir:

--Quel dommage, fit-il, qu'un homme tel que vous ne soit pas à nous!

Et voyant que Pardaillan se hérissait:

--Rassurez-vous, reprit-il, je ne prétends pas essayer de vous soudoyer. Ce serait vous faire injure. Je sais que les hommes de votre trempe se dévouent à une cause qui leur paraît belle et juste... mais ne se vendent pas.

Et il demeura un moment songeur sous l'oeil narquois de Pardaillan, qui l'observait sans en avoir l'air et respectait sa méditation. Enfin il redressa la tête, et regardant son adversaire en face, sans trouble apparent, sans provocation, avec une aisance admirable:

--Et maintenant que je suis votre prisonnier--car je suis votre prisonnier--que comptez-vous faire?

--Mais, fit Pardaillan avec son air le plus naïf et comme s'il disait la chose la plus naturelle du monde, je compte vous prier d'ouvrir cette fameuse porte secrète, et que vous êtes seul au monde à connaître, et qui nous permettra de sortir de ce lieu, qui n'a rien de bien plaisant.

--Et si je refuse? demanda d'Espinosa sans sourciller.

--Nous mourrons ensemble ici, dit Pardaillan avec une froide résolution.

--Soit, dit d'Espinosa avec non moins de résolution, mourons ensemble. Au bout du compte le supplice sera égal pour tous les deux, et si la vie mérite un regret, vous aurez ce regret au même degré que moi.

--Vous vous trompez, dit froidement Pardaillan. Le supplice ne sera pas égal. Je suis plus vigoureux que vous et j'ai des provisions qui dureront quelques jours, en les rationnant convenablement. Il est clair que vous succomberez par la faim et la soif. J'ai tâté de ce genre de supplice, je puis vous assurer qu'il est assez affreux. Quand vous ne serez plus qu'un cadavre, moi, avec le fer que voici, je pourrai abréger mon agonie.

Si fort, si maître de lui qu'il fût, d'Espinosa ne put réprimer un frisson.