Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico

Chapter 21

Chapter 213,739 wordsPublic domain

C'est a croire qu'on venait d'allumer brusquement, au-dessus de sa tête, un soleil dont les éclats fulgurants lui brûlaient les yeux. Et, en même temps, par un phénomène inexplicable, la chaleur diminuait, une douce fraîcheur lui succédait. Mais cette fraîcheur ne fit que s'accentuer et se changea rapidement en un froid glacial. Si bien que, après avoir été en nage, il grelottait dans son coin.

Avec le froid intense succédant à la chaleur torride, un autre phénomène se produisit: des émanations délétères envahirent son cachot, une puanteur insupportable vint le suffoquer. Et, toujours, cet infernal soleil qui lardait ses prunelles de milliers de coups d'épingle atrocement douloureux chaque fois qu'il se risquait à ouvrir les paupières.

Pardaillan, asphyxié, à demi terrassé peut-être par la congestion, avait roulé sur le sol. Le délire s'était emparé de lui, un râle étouffé coulait sans interruption de ses lèvres glacées, et, parfois, un gémissement plaintif alternait avec le râle. Et les heures s'écoulèrent, douloureuses, mortelles, sans qu'il en eût conscience.

Brusquement, l'éclat du soleil s'atténua. Le cachot fut encore vivement éclairé, mais cette lumière, du moins, était très supportable. En même temps, un déplacement d'air violent, tel que le produit un puissant ventilateur, balaya les mauvaises odeurs qui infectaient le cachot, et l'air redevint respirable. Puis, aussitôt, des bouffées de chaleur attiédirent l'atmosphère, pendant que des bouffées de parfums très doux achevaient de chasser ce qui pouvait rester de miasmes épars dans l'air.

Rapidement, ce cachot, où il avait failli être terrassé tour à tour par la chaleur et le froid, par l'asphyxie et la congestion, ce cachot, où il avait failli être aveuglé par les éclats puissants d'un soleil factice, redevint habitable. Il éprouva aussitôt les bienfaisants effets de cet heureux changement. Le délire fit place à une sorte d'engourdissement qui n'avait rien de douloureux, les râles cessèrent, la respiration redevint normale. Peu à peu, cette sorte d'engourdissement disparut. Il retrouva non pas cette admirable intelligence qui le faisait supérieur à ceux qui l'entouraient, mais un vague embryon de conscience.

C'était peu. C'était cependant une amélioration notable, comparée à l'état où il se trouvait avant.

Nous avons dit qu'il avait roulé par terre. C'est sur son manteau que nous aurions dû dire.

En effet, malgré la chaleur--on était au gros de l'été--par suite d'on ne sait quelle inexplicable fantaisie, tout à coup, il s'était enveloppé dans son manteau et n'avait plus voulu s'en séparer. Cette fantaisie remontait au jour de ce fameux et unique repas qu'il avait fait dans cette merveilleuse salle à manger, aménagée à son intention.

Pendant ce repas, il avait gardé son manteau, et, depuis, il ne l'avait plus quitté, ni jour ni nuit.

Les dignes frères Bautista et Zacarias avaient fort bien remarqué cette bizarrerie, sans y attacher d'importance, d'ailleurs.

Donc, Pardaillan avait roulé à terre dans son manteau. Il se redressa lentement. Sa manie étant passée, sans doute, il enleva ce manteau, le plia proprement, et, comme il n'y avait pas de siège, il s'assit dessus et s'appuya au mur. Il jeta autour de lui un regard qui n'était plus ce regard si vif d'autrefois, mais où ne luisait plus cette lueur de folie qu'on y voyait l'instant d'avant. Il vit près de lui un pain entier et une cruche pleine d'eau.

Ceci fait supposer que le supplice avait duré un jour, deux jours peut-être, puisqu'on avait renouvelé ses provisions sans qu'il s'en fût aperçu. Il prit le pain sec et dur et le dévora presque en entier. De même, il vida aux trois quarts la cruche.

Ce maigre repas lui rendit un peu de forces. Les forces amenèrent une nouvelle amélioration dans son état mental. Il eut plus nettement conscience de sa situation. Il s'accota au mur le plus commodément qu'il put et se remit à regarder attentivement autour de lui, avec ce regard étonné d'un homme qui ne reconnaît pas les lieux où il se trouve.

A ce moment, à son côté gauche, il perçut un bruit sec, semblable à un ressort qui se détend. Il y regarda. Une lame large comme une main, longue de près de deux pieds, tranchante comme un rasoir, pointue comme une aiguille, ressemblant assez exactement à une faux, venait de surgir de la muraille, là, à son côté, à la hauteur du sein. Le tranchant, placé horizontalement et tourné de son côté, l'avait frôlé en passant; quelques lignes de plus à droite, et c'en était fait de lui: la lame le perçait de part en part.

Le Pardaillan au coeur de diamant qu'il était, il y avait quelques jours à peine, eût considéré cette dangereuse apparition avec étonnement, peut-être--et encore, n'est-ce pas bien sûr--en tout cas, sans manifester le moindre émoi. Hélas! ce Pardaillan n'était plus. Les intolérables tortures qu'il endurait depuis bientôt deux semaines, quelque drogue infernale qu'on avait réussi à lui faire absorber, avaient fait de lui une loque humaine. Il n'était peut-être pas tout à fait fou, il était bien près de le devenir.

De l'homme fort, sain, vigoureux qu'il était, la faim, la soif, les abominables supplices qu'on lui infligeait avaient fait de lui un être faible, sans énergie, sans volonté. Et ceci n'était rien. Ce qui était le plus affreux, c'est que la drogue, l'horrible drogue, non contente de dévorer cette intelligence si lumineuse qui était la sienne, de l'aventurier hardi, entreprenant, intrépide et vaillant, avait fait un être pusillanime qu'un rien effarouchait et qui ressemblait à un poltron. Pardaillan le brave; finissant dans la peau d'un lâche!... Quel triomphe pour Fausta!

En voyant cette faux qui l'avait frôlé de si près que c'était un miracle qu'elle ne l'eût pas transpercé, le nouveau Pardaillan fut secoué d'un tremblement nerveux; il tremble, sans songer à s'écarter. Au même instant, du côté opposé, il perçut le même bruit, précurseur d'une apparition nouvelle, et il se replia, se tassa, avec une expression de terreur indicible, et un hurlement, long, lugubre, pareil à celui d'un chien hurlant à la mort, jaillit de ses lèvres crispées. Une nouvelle lame venait de jaillir à son côté droit; et, comme la première, il s'en fallait d'un fil qu'elle ne l'eût atteint.

Un inappréciable instant, il resta ainsi, entre ces deux tranchants qui débordaient des deux côtés de sa poitrine, pareils aux deux branches énormes de quelque fantastique et menaçante cisaille prête à se refermer et à le broyer. Et, aussitôt, juste au-dessus de sa tête. Une troisième faux parut, dont le tranchant placé dans le sens vertical paraissait vouloir le couper en deux, de haut en bas.

Par quel miracle cette troisième faux l'avait-elle manqué de quelques lignes? L'ancien Pardaillan n'eût pas manqué de se poser cette question dès la première apparition.

Le nouveau Pardaillan se contenta de hurler plus fort, et, en même temps, plus plaintivement. Seulement, cette fois, guidé sans doute par l'instinct de la conservation, il s'écarta précipitamment de l'infernale muraille. Et les deux faux horizontales l'enserraient si étroitement que, dans le mouvement qu'il fit, il taillada son pourpoint. Il eut pourtant cette suprême chance de ne pas déchirer ses chairs en même temps.

Sorti de la dangereuse position où il se trouvait, il se hâta de se mettre hors d'atteinte et, accroupi au milieu du cachot, en continuant d'émettre des gémissements, comme fasciné, il regardait les trois faux d'un air stupide.

Alors, les deux faux horizontales, placées exactement sur la même ligne, se mirent automatiquement en branle, se refermant à fond l'une sur l'autre, comme les deux branches d'une paire de ciseaux. Puis elles s'ouvrirent, et ce fut alors la faux verticale qui s'abaissa pour se relever dès que les autres se rapprochaient pour se croiser.

Ce mouvement rapide des trois faux ressemblait au jeu régulier de trois monstrueux hachoirs, alternant, avec une précision mécanique, à coups carrément rythmés, malgré leur rapidité. Et chaque fois qu'une des faux se fermait à fond ou s'ouvrait toute grande, cela produisait, sur la cloison, un bruit sec qui éclatait comme le bruit d'une baguette frappant un tambour. En sorte que, avec la rapidité acquise, ces bruits, d'abord espacés, se changèrent en un roulement continu qui remplit le cachot d'un bourdonnement sonore.

Lorsque le mouvement de ces trois faux fut régulièrement établi, à côté, une deuxième série de trois faux fit son apparition, et, comme la première, elle se mit en mouvement automatiquement. Et le roulement devint plus fort. Enfin une troisième, une quatrième et une cinquième série apparurent et se mirent en branle.

Alors, d'une extrémité à l'autre de la cloison diabolique, Pardaillan ne vit plus que l'éclat fulgurant de l'acier tombant et se relevant avec une rapidité prodigieuse. Il était interdit de s'approcher de cette cloison, sous peine d'être happé par les faux et haché menu comme chair à pâté. Et le roulement devint assourdissant.

Pardaillan, hors de l'atteinte des faux, ne pouvait détacher ses yeux exorbités de ce spectacle fantastique. Et la même plainte lugubre fusait de ses lèvres, sans répit.

Tout à coup, il tressaillit. Il venait de sentir le plancher s'écrouler sous lui. Tout d'abord, il crut s'être trompé.

La peur--car il avait une peur affreuse, peur de mourir haché par ces horrifiantes lames, il avait peur, lui! Pardaillan!--la peur, donc, lui donnait une lueur de lucidité qui lui permettait d'observer et de raisonner.

Mais, comme il contemplait toujours les faux en mouvement, il vit bientôt qu'il ne s'était pas malheureusement trompé. En effet, il n'y avait pas à en douter, le plancher s'inclinait dans la direction de la machine à hacher.

C'était le nom que, d'instinct, il avait spontanément donné, dans son esprit, à cette effroyable invention. Il s'inclinait si bien, même, que sous chacun de ces groupes, qui était comme une pièce dont le tout constituait la machine, une quatrième faux venait d'apparaître.

La disposition de ces quatre faux formait un losange parfait. Ainsi, le long de la cloison, il y avait maintenant cinq losanges. Seulement, tandis que les trois faux primitives continuaient leur perpétuel mouvement de hachoir, la quatrième restait immobile, paraissant attendre et guetter, sournoise et menaçante. Et le mouvement d'inclinaison du plancher se poursuivait lentement, avec une régularité terrifiante.

Alors, Pardaillan remarqua ce qu'il n'avait pas encore remarqué jusque-là: que le plancher de son cachot paraissait être une énorme plaque d'acier, lisse, glissante, sans une soudure visible, sans la moindre protubérance à quoi il eût pu s'accrocher. Il se sentit doucement, mais irrésistiblement, glisser sur ce plancher, et il comprit qu'il allait rouler infailliblement jusqu'à l'un de ces cinq hachoirs qui le mettrait en pièces.

Alors aussi, la peur de mourir qui le talonnait, la terreur sans nom qui lui rongeait le cerveau achevèrent l'oeuvre dissolvante, poursuivie avec une ténacité féroce durant quinze jours de tortures variées, longuement et froidement préméditées, accumulées avec un art diabolique et destinées à faire sombrer cette raison si solide, si lumineuse.

Le but visé par Fausta et d'Espinosa était atteint: Pardaillan n'était plus.

C'était un pauvre fou qui, maintenant, hagard, échevelé, écumant, hurlait son désespoir et sa terreur. Et ce fou, d'une voix qui s'efforçait de couvrir le tonitruant roulement de la machine à hacher, criait de toutes ses forces, déjà épuisées:

--Arrêtez!... Arrêtez!... Je ne veux pas mourir!... Je ne veux pas!...

Mais on ne l'entendait pas sans doute. Ou peut-être l'implacable volonté de l'inquisiteur avait-elle décidé de pousser l'expérience jusqu'au bout.

Car le plancher continuait de s'abaisser avec une régularité désespérante. Maintenant ce n'était plus cinq losanges, mais dix qui fonctionnaient simultanément, avec la même rapidité, avec le même roulement formidable qui remplissait le cachot de son bruit de tonnerre.

L'instinct de la conservation, si puissant, à défaut du raisonnement, à jamais aboli, peut-être, fit que Pardaillan découvrit l'unique chance qui lui restait de sauver cette vie à laquelle il tenait tant maintenant. Voici quelle était cette chance:

Ce plancher mobile était maintenu d'un côté par des charnières puissantes. Ces charnières n'étaient pas placées contre le mur qui soutenait le plancher. Elles étaient sous le plancher même. C'est-à-dire que, du côté opposé à la pente, on avait posé une forte traverse de métal.

C'est sur cette traverse qu'étaient vissées les charnières. Si cette traverse avait eu quelques centimètres de plus dans sa largeur, Pardaillan eût pu à la rigueur se poser là-dessus et attendre aussi longtemps que ses forces le lui eussent permis. Malheureusement, la traverse était trop étroite. Mais, s'il n'était pas possible de se poser là-dessus, on pouvait du moins s'y accrocher et s'y maintenir en se couchant à plat ventre, suspendu par le bout des doigts. Le fou--nous ne voyons pas d'autre nom à lui donner--avait vu cela.

C'était, tout bonnement, une manière de prolonger son supplice de quelques secondes. Il était évident qu'il ne pourrait se maintenir longtemps dans cette position et même, en admettant que le mouvement de descente s'arrêtât, la pente était déjà assez raide pour rendre la chute inévitable.

Le fou ne raisonna pas tant. Il vit là une chance de prolonger son agonie, et, désespérément, il s'accrocha à ce rebord sauveur. Il y gagna du moins qu'il ne vit plus les épouvantables hachoirs qui avaient le don de l'affoler.

Le plancher continuait sa descente. Maintenant, la cloison était tapissée du haut en bas et dans toute sa largeur de faux qui continuaient immuablement leur mouvement de hachoir et semblaient appeler la proie convoitée.

Pardaillan, suspendu dans le vide, sentait ses forces l'abandonner de plus en plus; ses doigts, gonflés par l'effort, s'engourdissaient; la tête lui tournait et, malgré son état, il comprenait que, bientôt, dans un instant, il lâcherait prise, et ce serait fini: il roulerait là-bas se faire hacher par la hideuse machine.

Il râlait, et, cependant, son désir de vivre était si prodigieusement tenace qu'il trouvait encore, et malgré tout, la force de crier presque sans discontinuer:

«Arrêtez! Arrêtez!...»

Bientôt, il fut à bout de force. Sa main gauche glissa, lâcha prise. Il se maintint un instant de sa seule main droite. Les doigts de cette main, à leur tour, le trahirent un à un. Deux doigts seuls restèrent désespérément incrustés dans le métal et supportèrent le poids de son corps un inappréciable instant.

Alors, il ferma les yeux, un soupir atroce gonfla sa poitrine, un cri terrible, un cri de bête qu'on égorge, jaillit de ses lèvres tuméfiées, et il roula, roula là-bas sur les hachoirs qui le saisirent.

XVII

LE PHILTRE DU MOINE

Or, Pardaillan n'était pas mort.

La machine à hacher était une sinistre comédie imaginée par Fausta, de concert avec d'Espinosa.

Fausta avait indiqué au grand inquisiteur un moyen qui, dans son infernale barbarie, lui avait paru le meilleur. Il l'avait adopté et perfectionné dans les détails. On serait venu lui en indiquer un autre qui lui eût paru supérieur, il aurait renoncé à celui de Fausta pour adopter celui-là.

Il poursuivait la mise à exécution de son plan avec une rigueur d'autant plus inexorable qu'elle était froidement raisonnée. Il agissait pour un principe--et c'est ce qui le faisait si terrible, si redoutable--non pour l'assouvissement d'une haine personnelle. Il n'avait pas menti lorsqu'il l'avait dit à Pardaillan.

Cette incroyable et abominable invention de la machine à hacher était donc destinée non à broyer le chevalier, mais à achever de porter l'épouvante dans son esprit déprimé par les tortures de la faim et de la soif.

Et cette épouvante, amenée à son paroxysme par une graduation dosée avec un art infernal, avait été initialement préparée par un stupéfiant, et en même temps devait compléter l'oeuvre dévastatrice de ce poison.

En conséquence, les premières faux apparues étaient réellement de bel et de bon acier; elles étaient parfaitement tranchantes et acérées. Mais, les hachoirs du bas, ceux que Pardaillan n'avait pu voir, attendu que, étendu à plat ventre sur le plancher, cramponné à la traverse, il leur tournait le dos, ces hachoirs du bas, sur lesquels, grâce à la déclivité du plancher, son corps devait rouler, étaient placés là comme un leurre et s'étaient repliés comme du caoutchouc sous le poids du corps qu'ils auraient dû hacher.

Pardaillan, lorsqu'il avait lâché prise, était à moitié évanoui. Lorsqu'il parvint, sans se faire du mal, au bas de la pente, il demeura étendu à terre, sans connaissance.

Longtemps, il resta ainsi privé de sentiment. Petit à petit, il revint à lui et jeta autour de lui un regard, sans vie.

Il se trouvait dans un cachot de dimensions exactement égales à celles de la chambre d'où il venait d'être précipité. Le plancher d'acier était remonté automatiquement et constituait le plafond de sa nouvelle cellule.

Ici, comme à l'étage supérieur, il n'y avait aucun meuble, pas d'issues visibles autres qu'une porte de fer dûment verrouillée. Seulement, ici le sol était en terre battue, les murs étaient épais et couverts d'une couche de moisissure et de salpêtre, l'air chaud et fétide.

Pardaillan regarda tous ces détails d'un oeil sans expression et ne vit rien. Il prit un coin de son manteau qui avait roulé avec lui, il se mit à le tortiller comme un enfant qui, d'un chiffon, s'amuse à fabriquer une poupée, et il éclata de rire.

Longtemps, avec cette gravité particulière aux tout-petits et aux grands dont l'intelligence s'est éteinte, il s'occupa à cette distraction enfantine.

Comme un enfant, il parlait à la poupée, que ses doigts tortillaient inlassablement; il lui disait des choses puériles qui n'avaient aucun sens, il la pressait dans ses bras, la repoussait, la grondait avec des airs courroucés, puis la reprenait, la berçait, la consolait et, fréquemment, sans motif apparent, il laissait échapper le même éclat de rire sans expression.

Ce jeu dura des heures sans qu'il parût se lasser; il n'avait plus conscience du temps.

La porte s'ouvrit. Un moine parut. Il apportait un pain et une cruche d'eau. Mais sans doute craignait-on un retour d'intelligence, une crise de révolte et de fureur, car ce moine, solidement bâti, tenait un fouet à la main.

Il ne fit pas un geste de menace, il ne parut même pas regarder le prisonnier. Sa présence seule suffit. Dès qu'il aperçut ce moine, Pardaillan poussa un cri de détresse, se blottit dans un coin et, cachant son visage dans son bras replié--le geste d'un enfant qui veut se garer de la taloche--il hoqueta d'une voix suppliante:

«Ne... me... battez pas!... Ne me battez pas!»

Le moine posa tranquillement à terre le pain et la cruche et le regarda un instant curieusement. Lentement, il leva le bras armé du fouet.

«Grâce!» gémit Pardaillan, sans chercher d'ailleurs à éviter le coup.

Le bras du moine retomba doucement sans frapper. Il hocha la tête en le regardant, toujours avec la même attention curieuse, et murmura:

«Il est inutile de le prévenir que je lui apporte sa pitance d'un jour: il ne comprendrait pas. Il est inutile de le frapper, c'est un enfant inoffensif.»

Et il sortit.

Pardaillan resta longtemps sans bouger, dans le coin où il s'était réfugié. Peu à peu, il se risqua, écarta son bras, et, ne voyant plus personne, rassuré, il reprit son jeu avec le pan de son manteau.

Deux fois, le moine se présenta ainsi pour renouveler ses provisions. Chaque fois, la même scène se produisit. La troisième fois, le moine était accompagné d'Espinosa. Et, cette fois encore, Pardaillan montra la même terreur enfantine.

«Vous voyez, monseigneur, fit le moine, c'est toujours ainsi. Le sire de Pardaillan n'existe plus, c'est maintenant un enfant faible et peureux. De toutes les secousses qu'il a reçues, et aussi grâce à mon philtre, il ne reste plus qu'un sentiment vivant en lui: la peur. Son intelligence remarquable: abolie. Sa force extraordinaire: détruite. Regardez-le! Il ne peut même pas se tenir debout. C'est miracle vraiment qu'il soit encore vivant.

--Je vois, dit paisiblement d'Espinosa. Je connaissais la puissance dévastatrice de votre poison. J'avoue cependant que je redoutais qu'il ne produisît pas tout l'effet désirable. C'est que le sujet sur lequel nous avions à l'appliquer était doué d'une constitution exceptionnellement vigoureuse. Vous avez trouvé là quelque chose de vraiment remarquable.

Pendant cet entretien, Pardaillan, réfugié dans son coin, le visage enfoui dans son bras, secoué de tremblements convulsifs, gémissait doucement. Et le grand inquisiteur et le moine savant parlaient et agissaient devant lui comme s'il n'eût pas existé.

--Pour ce que j'ai à lui dire, reprit d'Espinosa, après un silence passé à considérer froidement le prisonnier de l'Inquisition, j'ai besoin qu'il retrouve un moment l'intelligence nécessaire pour me comprendre.

--J'étais prévenu, dit le moine avec une paisible assurance, j'ai apporté ce qu'il faut. Quelques gouttes de la liqueur contenue dans ce flacon vont lui rendre ses forces et son intelligence. Mais, monseigneur, l'effet de cette liqueur ne se fera sentir guère plus d'une demi-heure.

--C'est plus qu'il m'en faut pour ce que j'ai à lui dire.

Le moine, sans s'attarder davantage, s'approcha du prisonnier qui redoubla de gémissements, mais ne fit pas un geste pour éviter l'approche de celui qui l'effrayait à ce point.

Avec autorité, le moine saisit le coude, écarta le bras, mit le visage de Pardaillan à découvert, sans que celui-ci opposât la moindre résistance, fît autre chose que de continuer à gémir doucement. Le moine écarta les lèvres et approcha son flacon. Il allait verser la liqueur, préalablement dosée, lorsque, posant sa main sur son bras, d'Espinosa l'arrêta en disant:

--Faites attention, mon révérend père, que je vais rester en tête-à-tête avec le prisonnier. Cette liqueur doit lui rendre sa vigueur, dites-vous, il ne faudrait pourtant pas que je sois exposé...

--Rassurez-vous, monseigneur, fit respectueusement le moine, le prisonnier retrouvera, pour quelques jours, sa vigueur primitive. Mais son intelligence sera à peine galvanisée. L'idée ne lui viendra pas de faire usage de sa force redoutable. Il restera ce qu'il est maintenant: un enfant craintif. J'en réponds.

Et, sur un geste d'autorisation, il vida le contenu d'un minuscule flacon entre les lèvres du prisonnier qui, d'ailleurs, n'opposa aucune résistance, et, se redressant:

--Avant cinq minutes, monseigneur, le prisonnier sera en état de vous comprendre... à peu près, dit-il.

--C'est bien, dit le grand inquisiteur. Allez, fermez la porte à l'extérieur et remontez sans m'attendre.

--Et monseigneur? dit-il respectueusement.

--Ne vous inquiétez pas, sourit d'Espinosa, je sais le moyen de sortir de ce cachot sans passer par cette porte.

Sans plus insister, le moine s'inclina devant son chef suprême et obéit passivement à l'ordre reçu. D'Espinosa, sans manifester ni inquiétude ni émotion, entendit les verrous grincer à l'extérieur, avec ce calme qui ne l'abandonnait jamais. Il se tourna vers Pardaillan et, à la lueur blafarde d'une lampe que le moine avait posée à terre, il se mit à étudier curieusement l'effet produit par la liqueur qu'on lui avait fait absorber. Galvanisé par le remède violent, le prisonnier parut retrouver une vie nouvelle.

Tout d'abord, il fut secoué d'un long frisson, puis son torse affaissé se redressa lentement. Comme s'il avait été, jusque-là, oppressé jusqu'à la suffocation, il respira longuement, bruyamment, le sang afflua à ses pommettes livides, l'oeil morne, éteint, retrouva une partie de son éclat, laissa percevoir une vague lueur d'intelligence. Et il se redressa, se mit sur ses pieds, s'étira longuement, avec un sourire de satisfaction.