Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico
Chapter 16
De même que lui savait que Juana ne serait jamais à lui, elle devait savoir, elle, qu'elle ne serait jamais à Pardaillan. Ce n'était pas au moment où il pensait qu'elle devait éprouver une peine affreuse qu'il trouverait le courage de dire ce qu'il n'avait jamais osé dire jusqu'à ce jour. De là, cette réserve excessive que Juana prenait pour de la froideur et de l'indifférence.
D'autre part, il pensait que le meilleur moyen de témoigner son amour était de ne paraître s'occuper que de Pardaillan, à qui, sans nul doute, elle pensait exclusivement. Et, comme sur ce point il était en outre poussé par son amitié ardente, il n'avait pas beaucoup de peine à rester dans le rôle qu'il s'était dicté.
Quant à Juana, consciente de la distance qui la séparait de Pardaillan, ramenée au sens de la réalité par des paroles douces, mais fermes, éclairée par la logique d'un raisonnement serré, elle avait compris qu'il lui fallait renoncer à un rêve chimérique. Son amour pour Pardaillan n'avait pas encore des racines telles qu'elle ne pût l'extirper sans trop de douleur. Elle s'était résignée.
Forcément, elle devait se tourner vers le Chico. Elle le devait d'autant plus que Pardaillan, qu'elle admirait déjà, par quelques confidences discrètes et avec ce tact qu'il puisait dans la bonté de son coeur, avait su lui imposer un sentiment respectueux qu'elle ignorait avant.
Or, Pardaillan, qu'elle respectait et admirait, lui avait dit le plus grand bien du Chico. Or, elle savait qu'un tel homme n'adresserait pas un compliment qui ne fût pleinement mérité. De ceci, il était résulté que, si Pardaillan avait gagné son respect, les affaires amoureuses du nain, grâce à lui, avaient fait un progrès considérable.
En réalité, elle aimait le nain plus qu'elle ne le croyait. Mais son amour n'était pas encore assez violent pour l'amener à fouler aux pieds la pudeur de la jeune fille en la faisant parler la première.
Or, avec un timide de la force du Chico, elle n'avait pas d'autre alternative pour liquider la question. S'il avait fait une partie du chemin, s'il l'avait bercée de mots doux comme il en trouvait parfois, s'il avait eu cette attitude et ces caresses chastes qui troublent néanmoins, peut-être il eût pu l'affoler au point de lui faire oublier sa retenue.
Mais voilà que, par malheur, le Chico s'avisait, bien mal à propos, de résister à toutes ses avances et de se tenir sur une réserve qui pouvait lui paraître de la froideur. Alors qu'elle eût voulu ne parler que d'eux-mêmes, voilà qu'il ne parlait, lui, que de Pardaillan. C'était désespérant; elle l'eût battu si elle ne se fût retenue.
Au bout du compte, naïvement, sans malice et sans calcul d'aucune sorte, peut-être le Chico avait-il trouvé, sans le chercher, le meilleur moyen de forcer le coeur de celle qui, de son côté, sans s'en douter assurément, l'aimait peut-être autant qu'elle en était aimée.
Ayant vu ses petites ruses échouer les unes après les autres, Juana se résigna à ne pas sortir du sujet de conversation qu'il plaisait au Chico de lui imposer, espérant bien se rattraper après et reprendre, avec succès, elle l'espérait, ses efforts interrompus pour l'amener à se déclarer.
Pour être juste, nous devons ajouter que la certitude qu'elle avait qu'il ne serait question que de Pardaillan, jointe à la volonté bien arrêtée de le sauver, si c'était possible, aidèrent puissamment à la faire patienter.
--Seigneur Dieu! dit-elle, avec une pointe d'amertume, comme tu en parles! Que t'a-t-il donc fait que tu lui es si dévoué?
--Il m'a dit des choses!... des choses que personne ne m'avait jamais dites, répondit énigmatiquement le nain. Mais, toi-même, Juana, n'es-tu pas résolue à le soustraire au supplice qui l'attend?
--Oui, bien, et de tout mon coeur. Je te l'ai dit.
--Tu sais qu'il pourrait nous en cuire de mettre ainsi notre nez dans les affaires d'Etat. Le moins qui pourrait nous arriver serait d'être pendus haut et court. Et je crois bien que nous ferions préalablement connaissance avec la torture.
Il disait cela avec un calme extraordinaire. Pourquoi le lui disait-il? Pour l'effrayer? Pour la faire reculer? Non, car il était bien résolu à se passer d'elle et à ne pas la compromettre. Il voulait bien risquer sa vie et même la torture pour son ami. Mais l'imposer à elle, la voir mourir! Allons donc! Est-ce que c'était possible, cela!
Tout ce qu'il voulait d'elle, c'était d'être renseigné sur la valeur de sa trouvaille.
Et puis, après tout, il lui paraissait juste et légitime qu'elle connût la valeur exacte du sacrifice qu'il faisait. Il n'avait que vingt ans, il avait bien quelques raisons de tenir à la vie. Et, s'il faisait l'abandon de cette vie, il tenait à ce qu'elle n'ignorât pas qu'il l'avait fait à bon escient.
Elle, en entendant parler de pendaison et de torture, n'avait pu tout d'abord réprimer un long frisson.
Mais peut-être, sans le savoir, avait-elle, comme le Chico, une âme vaillante? Peut-être le romanesque relevé par un danger mortel avait-il un attrait particulier pour elle?
Peut-être aussi l'aventure périlleuse à tenter se présentait-elle à une heure où elle était dans l'état d'esprit qu'il fallait pour la lui faire accepter? Nous pencherions plutôt pour cette raison.
En réalité, l'amour était apparu à son coeur vierge sous les apparences de deux hommes qui étaient deux antithèses vivantes: Pardaillan qui, au moral sinon au physique, lui apparaissait comme un géant, et le Chico qui, au physique comme au moral, était une réduction d'homme infiniment gracieuse.
Longtemps, elle avait hésité entre ces deux hommes, attirée par la force de l'un presque autant que sollicitée par la faiblesse de l'autre. Brusquement, raisonnée par l'un au profit de l'autre, elle s'était décidée à choisir. Et voici que, maintenant que son choix était fait en faveur du plus faible, elle se trouvait menacée de les perdre tous les deux à la fois.
Celui qui n'avait pas voulu d'elle, condamné par un pouvoir redoutable entre tous: l'Inquisition. Celui qu'elle avait accepté, ne pouvant avoir l'autre, se dévouant inutilement au salut du premier. Tout l'univers pour elle se résumait en ces deux hommes. Eux morts, que ferait-elle dans la vie?
Le Chico s'ignorait lui-même, comment aurait-elle pu le deviner? Il avait fallu pour cela l'oeil pénétrant de Pardaillan.
Le petit homme ne s'était pas rendu compte de la froide intrépidité avec laquelle il avait envisagé le sort qui pouvait être le sien s'il se lançait dans l'aventure qu'il méditait.
Comme il n'était pas sot, il raisonnait avec une logique serrée que lui eussent enviée bien des hommes réputés habiles. D'ailleurs, dans cette existence de solitaire qu'il menait depuis de longues années, il avait contracté l'habitude de réfléchir longtemps et de ne parler et d'agir qu'à bon escient.
Pour lui, la question était très simple: il l'avait assez méditée... Il allait se mettre en lutte contre le pouvoir le plus formidable qui existât. Évidemment, lui, pauvre, solitaire, faible, d'intelligence médiocre--c'est lui qui parle--ne disposant d'aucune aide, d'aucune ressource, il serait infailliblement battu. Or, la partie perdue pour lui, c'était sa tête qui tombait. Tiens! ce n'était pas difficile à comprendre, cela!
Tout se résumait donc à ceci: fallait-il risquer sa tête pour une chance infime? Oui ou non? Il avait décidé que ce serait oui.
Si le Chico n'avait pas conscience de son héroïsme, Juana, en revanche, s'en rendait fort bien compte. Il se révélait à elle sous un jour qui lui était complètement méconnu.
Le jouet que, tyran au petit pied, elle avait accoutumé de tourner au gré de son humeur, avait disparu. Disparu aussi l'enfant qu'elle se plaisait à couvrir de sa protection. C'était un vrai homme qui pouvait devenir son maître.
Elle ne doutait pas qu'il ne réussît à sauver une fois encore celui qu'il appelait son grand ami. Et, plus le nain grandissait dans son esprit, plus elle sentait l'appréhension l'envahir. Elle qui, jusqu'à ce jour, s'était crue bien supérieure à lui, elle qui l'avait toujours dominé, elle courbait la tête, et, dans une humilité sincère, étreinte par les affres du doute, elle se demandait si elle était digne de lui.
C'était elle qui, maintenant, tremblait et rougissait; elle, dont les yeux suppliants semblaient mendier un mot doux, une caresse; elle qui se montrait douce, soumise et résignée; lui qui, en apparence, se montrait indifférent, très calme, très maître de soi et qui donnait là une preuve d'énergie extraordinaire dans un si petit corps, car son coeur battait à se rompre dans sa poitrine, et il avait des envies folles de se jeter à ses pieds, de baiser ses mains de patricienne, fines et blanches, qui semblaient appeler ses lèvres.
Aussi, à l'avertissement charitable qu'il lui donnait, bien persuadée, d'ailleurs, qu'il était de force à surmonter tous les obstacles, avec un regard voilé de tendresse, avec un sourire à la fois soumis et provocant, elle répondit, sans hésiter:
--Puisque tu risques la torture, je la veux risquer avec toi.
Ayant dit ces mots, elle rougit. Dans son idée, il lui semblait qu'on ne pouvait pas dire plus clairement:
--Je t'aime assez pour braver même la torture, si c'est avec toi.
Malheureusement, il était dit que le malentendu se prolongerait entre eux et les séparerait implacablement. Le Chico traduisit: «J'aime le sire de Pardaillan assez pour risquer la torture pour lui.» Il sentit son coeur se serrer et il se raidit pour ne pas laisser voir la douleur qui le tenaillait tandis qu'il clamait dans sa pensée:
«Elle l'aime toujours, d'un amour qui n'a rien de fraternel, quoi qu'elle en dise. Allons, c'est dit, je tenterai l'impossible, et du diable si je n'y laisse ma peau.
Et, tout haut, d'une voix qui tremblait un peu, avec une grande douceur et reprenant ses propres paroles:
--Que t'a-t-il donc fait que tu lui es si dévouée?
Et l'horrible malentendu s'accentua encore.
Elle eut une lueur de triomphe dans son oeil doux. Le Chico était jaloux, donc il l'aimait encore. Sotte qui s'était fait tant de mauvais sang! Alors, avec un sourire malicieux, croyant l'amener à se déclarer enfin, elle minauda:
«Il m'a dit des choses... des choses que nul ne m'avait jamais dites avant lui.»
A son tour, elle reprenait les propres paroles du Chico et elle les disait en badinant, croyant faire une plaisanterie et exciter sa jalousie.
Le nain comprit autre chose.
Pardaillan lui avait dit et répété:
«Je n'aime pas et je n'aimerai jamais ta Juana. Mon coeur est mort, il y a longtemps.»
Il avait encore dans l'oreille le ton douloureux sur lequel ces paroles avaient été dites. Il ne doutait pas qu'elles ne fussent l'expression de la vérité. Il ne redoutait rien de Pardaillan, un instinct sûr lui assurait que le seigneur français était la loyauté même. Pardaillan avait ajouté:
«Ta Juana ne m'aime pas, ne m'a jamais aimé.»
Et, là, le doute le reprenait. Tant que son grand ami ne parlait que de lui-même, il pouvait s'en rapporter à lui et le croire sur parole. Mais, lorsqu'il parlait des autres, il pouvait se tromper. D'après les paroles de Juana, il croyait comprendre que Pardaillan avait dû lui parler, la moraliser, lui faire entendre qu'elle n'avait rien à espérer de lui. Cependant, Juana ne reculait pas devant l'évocation terrifiante de la torture et revendiquait, avec un calme souriant, son droit à participer au sauvetage de celui qu'elle aimait encore et malgré tout. Pour lui, c'était clair et simple: Juana aimerait, sans espoir et jusqu'à la mort, le sire de Pardaillan, comme lui il aimerait Juana jusqu'à la mort et sans espoir. Dès lors, à quoi bon vivre? Sa résolution devint irrévocable. Il se condamnait lui-même.
Jamais Juana n'appartiendrait physiquement à Pardaillan, puisqu'il n'en voulait pas. Elle devait bien le savoir puisqu'elle préférait la mort. Alors, lui, il eût considéré comme une bassesse de chercher à l'attendrir.
Et le malentendu qui s'était élevé entre eux acheva de les séparer.
Le Chico se contenta d'acquiescer d'un signe de tête à ce qu'elle venait de dire, et, tirant de son sein le blanc-seing trouvé, il dit avec une froideur sous laquelle il s'efforçait de cacher ses véritables sentiments:
--Toi qui es savante, regarde ce parchemin, dis-moi ce que c'est et ce qu'il vaut.
La petite Juana sentit une larme monter à ses yeux. Elle avait espéré le faire parler et voici qu'il se montrait plus froid, plus cassant qu'il n'avait été depuis le début de cet entretien.
Elle se raidit pour refouler la larme prête à jaillir, elle prit tristement le parchemin qu'il lui tendait et l'étudia en s'efforçant d'imiter son attitude glaciale.
--Mais, fit-elle, après un rapide examen, je ne vois rien là que deux cachets et deux signatures, sous des formules inachevées.
--Mais les signatures, les cachets, les connais-tu, Juana?
--Le cachet et la signature du roi, le cachet et la signature de monseigneur le grand inquisiteur.
--En es-tu bien sûre?
--Sans doute! Je sais lire, je pense: «Nous, Philippe, par la grâce de Dieu, roi... mandons et ordonnons... à tous représentants de l'autorité religieuse, civile, militaire...» Et plus bas: «Inigo d'Espinosa, cardinal-archevêque, grand inquisiteur d'État.» N'as-tu pas vu ces cachets au bas de l'ordonnance? Ce sont bien les mêmes. Nul doute n'est possible.
--C'est bien ce que j'avais pensé. Ceci, c'est ce qu'on appelle un blanc-seing. On remplit les blancs à sa guise et on se trouve couvert par la signature du roi... et tout le monde doit obéir aux ordres donnés en vertu de ce parchemin.
--Où t'es-tu procuré cela?
--Peu importe. L'essentiel est que je l'ai. Je sais ce que je voulais savoir. Je vais te quitter. Il ne faudra dire à âme qui vive que tu m'as vu en possession de ce parchemin.
--Pourquoi? Que veux-tu en faire?
--Ce que je veux en faire? Je n'en sais rien encore. Je cherche. Et, à force de chercher, je finirai bien par trouver. Pourquoi? Parce que je compte me servir de ce blanc-seing pour délivrer le seigneur de Pardaillan. Tu comprends, Juana, si on savait que cet ordre ne m'appartient pas et qu'il a été rempli arbitrairement, ce serait ma mort certaine, ce qui ne tirerait pas à bien grande conséquence, je le sais. Ce serait aussi la perte de M. de Pardaillan, et ceci est beaucoup plus important. Voilà pourquoi je te prie de me garder le secret le plus absolu. Il y va du salut de celui que nous voulons sauver tous les deux.
Il se donnait bien du mal pour lui faire comprendre qu'elle devait se taire pour l'amour de Pardaillan. Il ne se doutait pas qu'il avait donné la meilleure de toutes les raisons en disant: «Ce serait ma mort certaine», et qu'il eût pu se dispenser d'ajouter un mot de plus.
Juana avait frémi. La gorge serrée par l'émotion qui la peignait, elle murmura en joignant les mains dans un geste implorant:
--Tu peux être tranquille... on me tuera plutôt que de m'arracher une parole sur ce sujet.
Doucement, sans dépit, avec un pâle sourire:
--Oh! je sais, dit-il. Tu garderas le secret.
Et, très las, écrasé par l'effort qu'il faisait pour se contenir, il s'inclina devant elle et murmura:
--Adieu, Juana!
Et, sans ajouter un mot, sans un geste, il se dirigea vers la porte.
Alors, son coeur, à elle, éclata. Comment, il s'en allait ainsi, sans un mot d'amitié, après un adieu sec et froid, un adieu sinistre qui semblait sous-entendre qu'elle ne le reverrait plus! Pâle et défaillante, elle se dressa toute droite sur son grand tabouret de bois, et, l'esprit chaviré, un seul mot, un nom jaillit de ses lèvres frémissantes, comme un appel éperdu:
--Chico!
Ce nom ainsi lancé, c'était un aveu.
Remué jusqu'au fond des entrailles, il se retourna brusquement. Dans un geste machinal, elle lui tendait les deux mains. Elle avait à peu près perdu conscience de ses actes. Si le Chico s'était jeté sur ses mains pour les baiser, elle l'eût certainement saisi dans ses bras, l'eût soulevé et pressé sur son coeur, et c'eût été enfin le dénouement radieux de cette fantastique idylle.
Mais, sous son apparence frêle, il faut croire que le nain cachait une volonté de fer; à son appel, il s'arrêta et fit deux pas vers elle. Mais il n'alla pas plus loin. Il ne dit pas un mot, ne fit pas un geste, et, impassible, il attendit qu'elle s'expliquât.
Elle passa sa main sur son front brûlant, comme si elle eût senti sa raison l'abandonner, et, les yeux noyés de larmes, elle balbutia machinalement:
--Tu t'en vas?... Tu me quittes? Ainsi... N'as-tu donc rien d'autre à me dire?
Et comme ses yeux parlaient en posant cette question! Il fallait être aveugle et fou connue le Chico pour ne pas voir et ne pas comprendre. Brusquement, il se frappa le front comme quelqu'un qui se souvient tout à coup.
--Et la Giralda? s'écria-t-il.
Du coup, elle sentit la colère l'envahir. Quoi! pas un mot, pas un geste? Toujours la même indifférence glaciale? Il pensait à tout le monde, hormis à elle. C'en était trop. Ses bras, qu'elle tendait vaguement vers lui, s'abaissèrent lentement, son oeil se fit dur, un pli amer arqua sa lèvre pourpre, et elle gronda, agressive:
--Tu t'intéresses bien à elle!... T'aurait-elle dit aussi des choses que nulle ne t'a dites?
Il la regarda d'un air étonné et, gravement:
--C'est la fiancée de don César! dit-il. Ne suis-je pas le page du Torero?
Elle comprit le sens de ces paroles. Elle eut honte de son accès de jalousie, et elle baissa la tête en rougissant.
--C'est vrai, balbutia-t-elle.
--Ne l'as-tu pas vue? continua d'interroger le Chico. Elle était à la corrida. Don César a été enlevé au moment où il se dirigeait vers elle pour lui faire hommage du flot de rubans conquis sur le taureau. Elle a dû se trouver prise dans la mêlée. Pourvu qu'il ne lui soit pas arrivé malheur!
--Peut-être a-t-elle pu se sauver à temps. Je la verrai sans doute avant la nuit. C'est ici qu'elle viendra sûrement s'enquérir de son fiancé.
Le nain hocha la tête d'un air pensif.
--Elle ne viendra pas, dit-il.
--Qu'en sais-tu?
--Elle était entourée de cavaliers qui me paraissaient suspects. J'ai cru reconnaître dans le tas la gueule de loup de ce sacripant de don Gaspar Barrigon.
--Qu'est-ce que ce don Gaspar Barrigon?
--Comme qui dirait le sergent de Centurion. La Giralda, je le crains, a dû être victime'de quelque tentative d'enlèvement comme celle que j'avais déjà surprise. Centurion est tenace et, pour moi, il y a du Barba Roja là-dessous!
--Dans tous les cas, dit Juana, si elle revient, tu peux être tranquille. Je la cacherai ici et je veillerai sur elle. Je l'aime comme une soeur. Elle est si bonne, si tendre, si jolie!
Dès l'instant où sa jalousie n'était pas en cause, elle savait rendre à chacun la justice qui lui était due.
Le Chico approuva gravement de la tête, et:
--Je sais où est enfermé M. de Pardaillan, dit-il; j'ai vu où l'on a conduit don César. Il faut que je sache maintenant ce qu'est devenue la Giralda; et, si elle a été enlevée, comme je le crois, il faut que je découvre où on l'a enfermée. Demain, peut-être, don César quittera sa retraite, et je veux être à même de le renseigner. Je n'ai donc pas un instant à perdre. Est-ce tout ce que tu avais à me dire, Juana?
Elle eut une seconde d'hésitation et murmura faiblement:
--Oui!
--En ce cas, adieu, Juana!
--Pourquoi adieu? s'écria-t-elle, emportée malgré elle. C'est la deuxième fois que tu prononces ce mot qui me serre le coeur. Pourquoi pas au revoir? Ne te reverrai-je donc plus?
--Si fait bien.
Elle le regarda fixement. Il lui semblait qu'il lui cachait quelque chose. Son sourire et ses paroles sonnaient faux.
--Quand? insista-t-elle en le tenant sous son regard.
Évasivement, il répondit:
--Je ne peux pas te dire, tiens! Peut-être demain, peut-être dans quelques Jours. Cela dépendra des événements.
Alors, comme il paraissait uniquement préoccupé des autres et non d'elle, elle crut bien faire en disant:
--N'est-il pas entendu que je dois t'aider dans la délivrance du chevalier de Pardaillan? Il faut bien que tu me dises, quand le moment sera venu, en quoi je pourrai t'être utile.
Et, lui, il comprit que c'était surtout cela: la délivrance de Pardaillan qui lui tenait au coeur. Mais il était bien résolu à se passer d'elle. Pour rien au monde, il n'eût voulu la mêler à une aventure qu'il devinait devoir lui être fatale. Il se fût plutôt poignardé sur l'heure.
Néanmoins, comme il ne fallait pas lui laisser soupçonner ses intentions, il répondit avec une assurance qui la tranquillisa un peu:
--C'est convenu, tiens! Mais, pour que je te dise en quoi tu pourras m'aider, encore faut-il que je sache exactement ce que je veux faire. Je te jure qu'en ce moment je n'en sais rien. Je cherche. Puis, il y a la Giralda à retrouver. Tout cela sera peut-être long. Dès que mon plan sera établi, je te le ferai connaître. C'est promis.
Comme il parlait avec assurance! Qui lui eût dit que ce petit être si faible avait une tête si bien organisée et savait agir avec tant de décision! Aveugle, trois fois aveugle qu'elle avait été de l'avoir si longtemps méconnu!
Très doucement, avec un regard chargé de tendresse, elle dit:
--Va donc. Luis, et que Dieu te garde!
Il se sentit doucement ému. Luis, c'était son prénom. Très rarement--autant dire jamais--elle ne l'avait appelé par son petit nom. Et quelle inflexion, douce comme une caresse, elle avait mise dans ce mot! C'était tout son coeur qu'elle avait mis là, la pauvre petite Juana.
Vaguement, un inappréciable instant, il eut l'intuition que tous deux ils faisaient fausse route. Un mot, un seul, dit en ce moment, pouvait dissiper le malentendu qui les séparait.
Elle, cependant, le dévisageait de son oeil limpide, et toute son attitude était un cantique d'amour. Il ne vit rien. Il ne comprit rien. Comme il avait déjà fait, il s'inclina devant elle et dit en insistant sur les mots:
--Au revoir, Juana!
Et, comme il ébauchait un mouvement de retraite:
--Tu ne m'embrasses pas avant de partir?
Le cri lui avait échappé. C'avait été plus fort qu'elle. Et elle lui tendait les mains en disant ces mots.
Cette fois-ci, il n'y avait plus à douter ni à reculer.
Le Chico se courba lentement, effleura le bout des doigts qu'elle lui tendait et s'enfuit précipitamment.
Un long moment, elle resta debout, regardant fixement la porté par où il venait de sortir. Et elle songeait:
«Il m'a à peine effleurée du bout des lèvres. Autrefois, il se fût prosterné, eût couvert mes pieds, le bas de ma basquine et mes mains de baisers fous. Aujourd'hui, il s'est incliné comme un galant qui sait les usages fleuris. Il ne m'aime pas... il ne m'aimera jamais, alors.»
Elle se laissa tomber dans son fauteuil, mit sa tête dans ses deux mains et se mit à pleurer doucement, longuement, secouée de petits sanglots convulsifs, comme un tout-petit à qui on vient de faire une grosse peine.
XIV
FAUSTA
Pardaillan s'attendait à être jeté dans quelque cul-de-basse-fosse, Il se trompait.
La chambre dans laquelle le conduisaient quatre moines robustes, chargés de sa surveillance, était claire, propre, spacieuse, confortablement meublée d'un bon lit, d'un vaste fauteuil, d'un coffre à habits, d'une table, et munie de tous les objets nécessaires à une toilette complète.
Sans les épais barreaux croisés qui garnissaient la fenêtre, sans les doubles verrous extérieurs qui fermaient la porte massive, avec son judas très large percé au milieu, il eût pu se croire encore dans sa chambre de l'hôtellerie de la Tour.
Les moines geôliers l'avaient débarrassé de ses liens et s'étaient retirés en annonçant que sous peu le souper lui serait servi.