Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico
Chapter 17
Naturellement, le premier soin de Pardaillan avait été de se rendre compte de la disposition des lieux, et il s'était vite persuadé de l'inutilité d'une tentative de fuite par la porte ou la croisée. Alors, comme il était couvert de sang et de poussière, il avait renvoyé à plus tard de rechercher les moyens de se tirer de là et s'était empressé de procéder à un nettoyage dont il avait grand besoin. Cela lui permit d'ailleurs de constater avec satisfaction qu'il n'avait que des écorchures insignifiantes.
Le souper qui lui fut servi était aussi plantureux que délicat et les vins des meilleurs crus de France et d'Espagne y figurèrent avec une profusion royale.
En fin gourmet qu'il était, il y fit honneur avec ce robuste appétit qui ne lui faisait jamais défaut, même dans les passes les plus critiques. Mais, tout en vidant les plats, tout en entonnant de fortes rasades, avec une conscience où il entrait certes plus de prévoyant calcul que d'appétit réel, il réfléchissait profondément.
Tout d'abord, il remarqua que, sur cette table somptueusement dressée, les mets, servis dans des plats d'argent massif, étaient préalablement découpés, et il n'avait à sa disposition, pour les porter à sa bouche, qu'une petit fourche en bois mince et flexible. Pas un couteau, pas une fourchette, rien qui pût, à la rigueur, devenir une arme.
Cette précaution extrême, les soins dont on paraissait vouloir l'entourer, la douceur exceptionnelle avec laquelle on le traitait, lui paraissaient étrangement suspects. Il sentait une indéfinissable inquiétude l'envahir sournoisement.
Tout de suite après ce succulent souper, il se sentit la tête lourde et il fut pris d'une irrésistible envie de dormir.
Il se jeta tout habillé sur le lit en murmurant dans un bâillement:
«C'est bizarre! D'où me vient cet impérieux besoin de sommeil? Mordieu! je n'ai pourtant pas bu outre mesure! La fatigue, sans doute...»
Lorsqu'il se réveilla, le lendemain matin, la tête plus lourde encore que lorsqu'il s'était couché, les membres brisés, il constata avec stupeur qu'il était complètement déshabillé et couché entre les draps.
«Oh! fit-il, me serais-je grisé à ce point! Je suis sûr pourtant de ne pas m'être déshabillé!»
Il sauta hors du lit et sentit ses jambes se dérober sous lui. Il éprouvait une lassitude comme il n'en avait jamais éprouvé de pareille, même après ses plus rudes journées.
Il se traîna, plutôt qu'il n'alla, vers le bassin de cuivre destiné à sa toilette, vida l'aiguière dedans et plongea sa figure dans l'eau fraîche. Après quoi, il alla à la fenêtre qu'il ouvrit toute grande. Il sentit un mieux sensible se manifester en lui. Ses idées lui revinrent plus lucides et, tout en grommelant, il prit ses vêtements pour s'habiller.
«Tiens! tiens! sourit-il, on a eu l'attention de remplacer mon costume en loques par celui-ci, tout neuf, ma foi!»
Il examina et palpa les différentes pièces du costume en connaisseur.
«Drap fin, beau velours nuance foncée, simple et solide. On connaît mes goûts apparemment», murmurait-il en faisant cette inspection.
Instinctivement, il chercha ses bottes et les aperçut à terre, au pied du lit. Il s'en empara aussitôt et les examina comme il avait fait du costume.
«Ah! Ah! voilà la clef du mystère! fit-il en éclatant de rire. C'est pour cela qu'on m'a fait prendre un narcotique.»
C'étaient bien ses bottes qu'on avait jugées en assez bon état pour ne pas les remplacer, ses bottes qu'on avait consciencieusement nettoyées. Seulement, on avait enlevé les éperons. Ces éperons consistaient en une tige d'acier longue et acérée, maintenue sur le cou-de-pied par des courroies.
En un moment, effroyablement critique, de son existence aventureuse, alors qu'il était enfermé avec son père dans une sorte de pressoir de fer où ils devaient être broyés, le chevalier avait détaché des éperons semblables, en avait donné un à son père, et, tous deux, pour se soustraire à l'horrible supplice, avaient froidement résolu de se poignarder avec cette arme improvisée. Depuis lors, en souvenir de cette heure de cauchemar, il avait continué à dédaigner l'éperon à mollette. Or, c'était ces éperons, qui pouvaient constituer à la rigueur un poignard passable, qu'on avait eu la précaution de lui enlever pendant son sommeil.
Tout en s'habillant, Pardaillan songeait:
«Que veut-on de moi? A-t-on craint que je me servisse de ces éperons pour frapper mes geôliers enfroqués? N'a-t-on pas voulu plutôt me mettre dans l'impossibilité de me soustraire par une mort volontaire au supplice qui m'est réservé?... Quel supplice?...»
Et, avec un sourire terrible:
«Ah! Fausta! Fausta quel compte terrible nous aurons à régler... si je sors vivant d'ici!»
Et, tout à coup:
«Et ma bourse?... Ils l'ont emportée avec mon costume déchiré... Peste! M. d'Espinosa me fait payer cher le costume qu'il m'impose!»
Au même instant, il aperçut sa bourse posée ostensiblement sur la table. Il s'en empara et l'empocha avec une satisfaction non dissimulée.
«Allons, murmura-t-il, je me suis trop hâté de mal juger... Mais, mort-diable! je ne vais plus oser boire ni manger maintenant, de crainte qu'on ne mélange encore quelque drogue endormante à ma pitance.»
Il réfléchit un instant, et:
«Non! fit-il en souriant, ils ont obtenu ce qu'ils voulaient. Il est à présumer qu'ils ne chercheront pas à m'endormir de nouveau. Attendons. Nous verrons bien.»
Comme il l'avait prévu, il put boire et manger sans éprouver aucun malaise, sans qu'aucune drogue fût mêlée à ses aliments.
Pendant trois jours, il vécut ainsi, sans voir d'autres personnes que les moines qui le servaient et le gardaient en même temps, sans jamais se départir d'un calme absolu, sans jamais lui dire une parole.
Il avait voulu les interroger, savoir, s'informer. Les religieux s'étaient contentés de le saluer gravement et profondément, et s'étaient retirés sans répondre à ses questions.
Le matin de ce troisième jour, il allait et venait dans sa prison, marchant d'un pas nerveux et saccadé pour se dérouiller, cherchant et combinant dans sa tête une foule de projets qu'il rejetait au fur et à mesure qu'ils naissaient. Il avait laissé sa fenêtre grande ouverte, comme il faisait tous les jours du reste, et il passait et repassait devant cette fenêtre.
Tout à coup, il entendit un bruit sourd. Il se retourna vivement et aperçut une balle grosse comme le poing qui venait d'être projetée, par la croisée ouverte. Avant même que de ramasser cette balle, il se précipita à la fenêtre et il aperçut une silhouette connue qui lui fit un signe furtif en traversant vivement le jardin sur lequel il avait vue.
«Le Chico! clama Pardaillan dans son esprit. Ah! le brave petit homme!... Comment diable a-t-il pu s'introduire ici?»
Il alla ramasser la balle, non sans s'assurer au préalable qu'il n'était pas épié par le judas percé au milieu de sa porte. Le judas était fermé... ou du moins il paraissait l'être.
Il alla se placer à la fenêtre, tournant ainsi le dos à la porte, et contempla l'objet qui venait de lui être jeté.
C'était un assez gros paquet de laine enroulé autour d'un corp dur. Il le défit rapidement et trouva un feuillet enroulé autour d'une pierre. Il déplia le feuillet et lut:
«Ne mangez rien, ne buvez rien de ce qu'on vous servira. On veut vous empoisonner. Avant trois jours, j'aurai réussi à vous faire évader. Si j'échoue, il sera temps pour vous de prendre le poison qui doit vous foudroyer. Patientez donc ces trois jours. Courage. Espoir.»
«Trois jours sans boire ni manger, songea Pardaillan en faisant la grimace, diable! A ce compte-là, je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux me résigner au poison tout de suite... Oui, mais si le Chico réussit?... Hum!... Que veut-il faire?... Bah! après tout, je ne mourrai pas pour trois jours de jeûne, tandis que je mourrai fort proprement du poison... d'autant que ces trois jours se réduisent à deux, attendu qu'il me reste de mon souper d'hier de quoi me nourrir aujourd'hui. Puisque j'ai mangé de ces provisions hier soir et que je ne suis pas encore mort, j'ai tout lieu de penser qu'elles ne sont pas empoisonnées. En conséquence, je puis encore en manger.»
Ayant ainsi décidé, il prit les provisions qui lui restaient, en fit deux parts, et attaqua bravement la première. Quand il ne resta plus miette de la ration qu'il s'était accordée, il prit la deuxième part et alla l'enfermer dans le coffre à habits. Et il attendit.
Il paraissait très calme en apparence, mais, de l'effort qu'il faisait pour se maîtriser, il sentait la sueur perler à son front. En effet, savait-il si on n'avait pas profité de son sommeil pour mêler à ces restes le poison qui devait le foudroyer, disait le billet de Chico.
Entre-temps, on lui avait apporté son déjeuner. Les moines qui le servaient avaient paru s'étonner de la disparition des restes du souper de la veille. Mais, comme le prisonnier avait refusé de toucher au déjeuner qu'ils apportaient, ils avaient dû penser que, pris d'une fringale subite, il avait préféré se contenter de ces restes et que, maintenant, il n'avait plus faim. Ils avaient donc laissé la table servie et s'étaient retirés, toujours sans ouvrir la bouche.
Certain maintenant de ne pas être empoisonné--pour le moment, du moins--il se mit à réfléchir.
A vrai dire, il s'étonnait un peu que Fausta et d'Espinosa n'eussent pas trouvé quelque supplice plus long, plus raffiné. Mais, somme toute, savait-il quel genre de poison lui serait administré? Savait-il si ce poison foudroyant ne le ferait pas souffrir, durant quelques minutes, plus que la plus cruelle des tortures? Puis, quoi? Il n'y avait pas à douter, il avait vu de ses propres yeux le Chico traverser furtivement le jardin et lui faire un geste amical. Donc, le billet était bien du nain, donc son avis devait être exact, donc il avait bien fait de le suivre.
Il fut interrompu dans ses réflexions par l'arrivée soudaine du grand inquisiteur.
«Enfin! songea Pardaillan, je vais savoir quelque chose.»
D'Espinosa avait son immuable visage calme, indifférent, pourrait-on dire. Dans son attitude aisée, correcte, pas l'ombre de défi, pas la moindre manifestation de satisfaction de son succès. On eût dit d'un gentilhomme venant faire une visite courtoise à un autre gentilhomme.
Dès que Pardaillan avait été emmené par ses hommes, d'Espinosa s'était rendu directement à la Tour de l'Or. C'est là, si on ne l'a pas oublié, que le cardinal Montalte et le duc de Ponte-Maggiore, réconciliés dans leur haine commune de Pardaillan, étaient soignés, sur l'ordre de d'Espinosa, par un moine médecin.
D'Espinosa avait décidé de les faire partir pour Rome et de se servir de leur influence réelle pour peser sur les décisions du conclave, à l'effet de faire élire un pape de son choix. Sans doute avait-il des moyens à lui d'imposer ses volontés, car, après une résistance sérieuse, le cardinal et le duc, vaincus, durent se résigner à obéir. Cependant, Ponte-Maggiore qui, n'étant pas prêtre, n'avait rien à espérer personnellement dans cette élection, s'était montré plus rebelle que Montalte qui, lui, prince de l'Eglise, était éligible et pouvait espérer succéder à son oncle Sixte-Quint.
D'Espinosa sentit que, pour vaincre définitivement la résistance de ces deux hommes que la jalousie torturait, il lui fallait leur prouver qu'ils pouvaient quitter Fausta sans avoir rien à redouter de Pardaillan. Il n'avait pas hésité un seul instant.
Très faibles encore, leurs blessures à peine cicatrisées, il les avait conduits au couvent San Pablo, les avait fait pénétrer dans la chambre de Pardaillan et le leur avait montré, profondément endormi, sous l'influence du narcotique puissant qui avait été versé dans son vin. Et il leur avait dit ce qu'il comptait en faire.
Et ils étaient partis, sûrs que, désormais, Pardaillan n'existait plus. Quant à Fausta, leur mission remplie, ils sauraient bien la retrouver et, en attendant, délivrés du cauchemar de Pardaillan, ils se surveillaient mutuellement très étroitement, repris par leur haine jalouse, l'un contre l'autre.
--Monsieur le chevalier, dit doucement d'Espinosa, comme s'il se fût excusé, vous me voyez désespéré de la violence que j'ai été contraint de vous faire.
--Monsieur le cardinal, répondit poliment Pardaillan, votre désespoir me touche à un point que je ne saurais dire.
--Convenez du moins, monsieur, que j'ai tout fait pour vous éviter cette fâcheuse extrémité.
--Je confesse volontiers que vous m'avez averti loyalement. Quoique, à vrai dire, je cherche vainement cette même loyauté dans la manière spéciale dont vous vous êtes emparé de ma personne.
--Ceci doit vous prouver, dit gravement d'Espinosa, et l'importance que j'attachais à m'assurer de votre personne et la haute estime que je professe pour votre force et votre vaillance.
--L'honneur n'est pas mince, j'en conviens, fit Pardaillan, avec son plus gracieux sourire. Il a du moins cet avantage de me rassurer pleinement sur l'avenir de mon pays. Jamais votre maître ne régnera chez nous. Il lui faut renoncer à ce rêve.
--Pourquoi cela, monsieur?
--Mais, sourit Pardaillan, avec son air ingénu, s'il faut mille Espagnols pour arrêter un Français, convenez que je peux être bien tranquille. Jamais S.M. Philippe d'Espagne n'aura assez de troupes pour s'emparer de la plus mince portion de la plus petite de nos provinces!
--Il vous plaît d'oublier, monsieur, que tous les Français ne valent pas M. de Pardaillan.
--Paroles précieuses, venant d'un homme tel que vous, répondit Pardaillan, en s'inclinant. Mais, prenez garde, monsieur, avec de telles paroles, vous allez m'inciter à pécher par orgueil!
--S'il en est ainsi, je suis prêtre, vous le savez, et ne vous refuserai pas l'absolution. Mais je suis venu ici m'assurer si vous ne manquez de rien et si, durant cette longue semaine de détention, on a bien eu pour vous tous les égards auxquels vous avez droit.
--Mille grâces, monsieur. Je suis on ne peut mieux traité. C'est à tel point que, lorsqu'il me faudra quitter ces lieux--car il faudra bien que je m'en aille--j'éprouverai un véritable déchirement. Mais, puisque vous êtes si bien disposé à mon égard, tirez-moi, je vous prie, de l'incertitude où je suis plongé par suite de vos paroles.
--Parlez, monsieur de Pardaillan.
--Eh bien, vous venez de dire que j'ai passé une longue semaine de détention. Quel jour sommes-nous donc?
--Samedi, monsieur, ne le savez-vous pas? fit d'Espinosa avec surprise.
--Pardonnez-moi d'insister, monsieur. Vous êtes bien sûr que c'est aujourd'hui samedi?
D'Espinosa le considéra une seconde avec une surprise grandissante et une inquiétude qu'il ne cherchait pas à dissimuler. Pour toute réponse, il porta à ses lèvres un petit sifflet d'argent et fit entendre une modulation. A cet appel, deux moines parurent aussitôt.
--Quel jour sommes-nous? demanda d'Espinosa.
--Samedi, monseigneur, répondirent les moines d'une même voix.
D'Espinosa fit un geste impérieux. Les deux moines sortirent sans ajouter un mot de plus.
--Vous voyez, dit alors d'Espinosa en se tournant vers Pardaillan qui songeait:
«Ainsi donc j'aurai dormi sans m'en douter deux jours et deux nuits. Bizarre! Où veut-il en venir et quel sort me réserve-t-il?»
Voyant qu'il se taisait, d'Espinosa reprit avec une sollicitude que trahissait l'attention soutenue avec laquelle il le dévisageait:
--Se peut-il que vous ayez été impressionné à ce point que vous avez perdu la notion du temps? Depuis combien de temps pensiez-vous être ici?
--Depuis trois jours seulement, dit Pardaillan en le fouillant de son clair regard.
--Seriez-vous malade? dit d'Espinosa qui paraissait très sincère.
Et remarquant alors le déjeuner encore intact:
--Dieu me pardonne! vous n'avez pas touché à votre repas. Ce menu ne vous convient-il pas? Les vins ne sont-ils pas de votre goût? Commandez ce qui vous plaira le mieux. Les révérends pères qui vous gardent ont l'ordre formel de contenter tous vos désirs, quels qu'ils soient...
--De grâce, monsieur, quittez tout souci à mon sujet.
Vous me voyez vraiment confus des soins et des prévenances dont vous m'accablez.
S'il y avait une ironie dans ces paroles, elle était si bien voilée que d'Espinosa ne la perçut pas.
--Je vois ce que c'est, dit-il d'un air paternel. Vous manquez d'exercice. Oui. Évidemment, un homme d'action comme vous s'accommode mal à ce régime sédentaire. Une promenade au grand air vous fera du bien. Vous serait-il agréable de faire, avec moi, un tour dans les jardins du couvent?
--Cela me sera d'autant plus agréable, monsieur, que le plaisir de la promenade se doublera de l'honneur de votre compagnie.
--Venez donc, en ce cas.
De nouveau d'Espinosa fit entendre un appel de son sifflet d'argent. De nouveau les deux moines reparurent et se tinrent immobiles.
--Monsieur le chevalier, dit d'Espinosa en écartant les moines d'un geste, je passe devant vous pour vous montrer le chemin.
--Faites, monsieur.
Et il passa devant les moines qui ne sourcillèrent pas. Seulement, dès que Pardaillan et d'Espinosa se furent engagés dans le couloir, les deux moines rejoignirent deux autres moines qui étaient restés dehors et tous les quatre ils se mirent à suivre silencieusement leur prisonnier, se maintenant toujours à quelques pas derrière lui, s'arrêtant quand il s'arrêtait, reprenant leur marche dès qu'il se remettait à marcher.
En sorte que Pardaillan, qui avait accepté cette promenade avec le vague espoir qu'une occasion inespérée se présenterait peut-être de fausser compagnie à son obligeant guide, dut s'avouer que ce serait une insigne folie de tenter quoi que ce soit dans ces conditions.
Et, quand bien même il serait parvenu à se défaire du grand inquisiteur, comment fût-il sorti de ce dédale de couloirs larges et clairs, étroits et obscurs, sans cesse sillonnés en tous sens par des groupes de religieux? Comment enfin eût-il pu franchir les hautes murailles qui ceinturaient cours et jardins de tous côtés?
Il estima que le mieux était de ne rien tenter pour le moment. Mais, tout en marchant posément à côté d'Espinosa, tout en paraissant écouter avec une attention souriante les explications qu'il lui donnait complaisamment sur les occupations variées des membres de la communauté, il se tenait sur ses gardes, prêt à saisir la moindre occasion propice qui se présenterait.
Pardaillan se disait que d'Espinosa n'était pas homme à lui faire faire une promenade dans les jardins, d'ailleurs admirables, uniquement par humanité. Il pensait, non sans raison, que le grand inquisiteur avait une idée bien arrêtée qu'il finirait par exprimer.
Mais d'Espinosa continuait à parler de choses indifférentes.
Toujours accompagné de Pardaillan, il franchit une dizaine de marches et s'engagea dans une large galerie.
Cette galerie s'étendait sur toute la longueur du corps de bâtiment où ils se trouvaient. Tout un côté était occupé par de minces colonnettes dans le style mauresque, reliées entre elles par un garde-fou qui était une merveille de mosaïque et de sculpture.
Cela constituait une longue suite de larges baies par où la lumière entrait à flots. Le côté opposé était percé, de distance en distance, de portes massives: cellules sans doute.
Sur le seuil de la galerie, une dizaine de moines, qui paraissaient les attendre, les entourèrent silencieusement. Pardaillan remarqua la manoeuvre. Il remarqua aussi que ces moines étaient taillés en athlètes.
«Bon! songea-t-il avec un mince sourire, nous approchons du dénouement. Mais diantre! il paraît que ce que M. d'Espinosa veut faire ne laisse pas que de l'inquiéter, puisqu'il me fait garder de près par ces dignes révérends qui me paraissent taillés pour porter la cuirasse plutôt que le froc!»
La galerie, comme l'avait remarqué Pardaillan, était sillonnée, en tous sens, par une infinité de moines qui paraissaient surtout garder les baies.
D'Espinosa s'arrêta devant la première porte qu'il rencontra.
--Monsieur le chevalier, dit-il d'une voix sans accent, je n'ai personnellement aucun sujet de haine contre vous. Me croyez-vous?
--Monsieur, dit froidement Pardaillan, puisque vous me faites l'honneur de me le dire, je ne saurais en douter.
D'Espinosa opina gravement de la tête et reprit:
--Mais je suis investi de fonctions redoutables, terribles, et, quand je suis dans l'exercice de ces fonctions, l'homme que je suis doit s'effacer, céder complètement la place au grand inquisiteur, c'est-à-dire à un être exceptionnel, inaccessible à tout sentiment de pitié, froidement implacable dans l'accomplissement des devoirs de sa charge. En ce moment c'est le grand inquisiteur qui vous parle.
--Eh! morbleu! monsieur, ce que vous avez à dire est donc si difficile! Que redoutez-vous! Je suis seul, sans armes, à votre merci. Grand inquisiteur ou non, videz votre sac un bon coup et n'en parlons plus.
--Vous avez insulté à la majesté royale. Vous êtes condamné. Vous devez mourir.
--A la bonne heure! Voilà qui est franc, net, catégorique. Que ne le disiez-vous tout de suite? Je suis condamné, je dois mourir. Reste à savoir comment vous comptez m'assassiner.
Avec la même impassibilité, d'Espinosa expliqua:
--Le châtiment doit être toujours proportionné au crime. Le crime que vous avez commis est le plus impardonnable des crimes. Donc le châtiment doit être terrible. Il faut aussi que le châtiment soit proportionné à la force morale et physique du coupable. Sur ce point, vous êtes une nature exceptionnelle. Vous ne vous étonnerez donc pas que le châtiment qui vous sera infligé soit exceptionnellement rigoureux. La mort n'est rien, en elle-même.
--C'est la manière de la donner. Ce qui revient à dire que vous avez inventé à mon intention quelque supplice sans nom.
Pardaillan disait ces mots avec ce calme glacial qui masquait ses émotions lorsqu'elles étaient, comme en ce moment, à leur paroxysme et qu'il méditait quelque coup de folie comme il en avait tenté quelques-uns dans sa vie si bien remplie. D'Espinosa, si observateur qu'il fût, devait s'y laisser prendre. Il ne vit que l'attitude, qu'il admira d'ailleurs en connaisseur, et ne soupçonna pas ce qu'elle cachait de menaçant pour lui. Il répondit donc, sans ironie aucune:
--J'ai, du premier coup d'oeil, reconnu votre haute intelligence. Je ne suis donc pas étonné de la facilité avec laquelle vous savez comprendre à demi-mot. Pourtant, en ce qui concerne le supplice dont vous parlez, je dois à la vérité de dire que j'ai été puissamment aidé par les conseils de Mme la princesse Fausta, laquelle, je ne sais pourquoi, vous veut la malemort.
--Oui, je le savais, gronda Pardaillan d'une voix blanche. J'espère bien avoir, avant de mourir, la joie de lui dire les deux mots que j'ai à lui dire. Mais vous, monsieur, savez-vous que vous êtes un dangereux reptile? Savez-vous que l'envie me démange furieusement de vous étrangler, pendant que je vous tiens?
Il avait abattu sa main sur l'épaule d'Espinosa, et d'une voix basse il lui jetait ces paroles menaçantes dans la figure.
Le grand inquisiteur ne sourcilla pas. Il ne fit pas un geste pour se soustraire à son étreinte. Ses yeux ne se baissèrent pas devant le regard ardent du chevalier, et sans rien perdre de son impassibilité, comme s'il n'eût pas été en cause:
--Je le sais, dit-il simplement. Mais vous n'en ferez rien. Vous devez bien penser que je ne suis pas homme à m'exposer à votre fureur sans avoir pris mes précautions.
Pardaillan jeta un coup d'oeil rapide autour de lui et il vit que le cercle des moines s'était resserré autour de lui. Il comprit qu'en effet il n'aurait pas le temps de mettre sa menace à exécution. Une fois encore il serait écrasé par le nombre. Il secoua furieusement la tête et, sans lâcher prise, appuyant plus lourdement sa main sur l'épaule de son ennemi:
--Je vous entends, dit-il d'une voix sifflante. Ceux-ci tomberont sur moi. Mais je puis en courir le risque. Et puis, qui sait si...