Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico
Chapter 15
Comment le Chico avait-il pu se faufiler jusque-là? Évidemment, sa petite taille l'avait utilement servi. Pourquoi était-il là? Pour Pardaillan. Celui-ci n'en douta pas un seul instant.
Il ne disait rien, le petit homme, mais son regard, rivé sur les yeux du prisonnier, parlait pour lui. Et ce regard trahissait une peine si sincère, une affection si ardente, un dévouement si absolu, une si naïve admiration à le voir si fier au milieu de ses gardes qu'il paraissait diriger, que ce grand sentimental qu'était le chevalier de Pardaillan se sentit doucement ému, délicieusement réconforté, et qu'il eut à l'adresse de son petit ami un de ces sourires d'une si poignante douceur qui avaient le don de bouleverser le petit paria.
Le premier mouvement de Pardaillan fut d'adresser quelques mots au nain. Mais il réfléchit que, dans les circonstances présentes, il risquait fort de le compromettre.
Cependant, comme il avait la rage de s'oublier toujours pour songer aux autres, il aurait bien voulu savoir ce qu'était devenu son autre ami, don César, sur qui il s'était promis de veiller et pour qui il s'était si imprudemment exposé qu'il se trouvait pris. Il adressa donc, en passant, un regard d'une muette éloquence au nain attentif.
Le Chico n'était pas un sot. Il s'était senti largement récompensé par le sourire de Pardaillan et il avait parfaitement compris à quel mobile il obéissait en paraissant ne pas le connaître.
Il comprit aussi parfaitement la signification du coup d'oeil de Pardaillan qui criait:
«Don César est-il sauf?»
Dans le même langage muet, il répondit à l'instant et il fut compris comme il avait compris lui-même.
La tête était la seule partie de son corps qu'il pouvait remuer à son aise, attendu qu'il n'avait pas été possible de l'enchaîner comme le reste. Pardaillan manifesta donc sa satisfaction par un imperceptible signe de tête, et il passa de ce pas lourd, lent et maladroit que lui imposaient ses entraves.
Il s'aperçut alors que le Chico, favorisé par l'exiguïté de sa taille, se faufilait parmi les soldats, d'ailleurs indifférents, s'attachait obstinément à ses pas et trouvait moyen de marcher à sa hauteur, comme s'il avait eu quelque chose à lui communiquer.
Il remarqua également que le nain serrait dans son poing crispé le manche de sa minuscule dague, et qu'il jetait sur les hommes de son escorte des regards chargés de colère qui les eussent infailliblement jetés bas s'ils avaient été des pistolets. Il ne put s'empêcher de penser, à part lui:
«Ah! le brave petit homme! Si sa force égalait sa bravoure et sa volonté, comme il chargerait ces soldats à qui l'on fait jouer un si triste rôle!»
Et il souriait doucement, chaudement réconforté par cette amitié sincère qui se manifestait en un moment si critique pour lui.
Cependant, il se trouvait maintenant devant la grande porte du couvent. Porte monumentale, massive, rébarbative, pesante, sournoise par les guichets visibles ou dissimulés, arrogante et menaçante par les clous et les innombrables serrures.
On dut attendre que les verrous énormes fussent tirés avec des grincements sinistres, que les serrures géantes fussent ouvertes à l'aide de clefs que le nain Chico eût eu bien de la peine à soulever. Il y eut forcément un temps d'arrêt assez long.
Le Chico profita de cet instant, qu'il avait peut-être prévu, pour se livrer à une mimique expressive que Pardaillan, qui ne le perdait pas de vue comprit aisément et qui eut la bonne fortune de passer inaperçue, les gardes du chevalier plaisantant et bavardant entre eux.
«Je viendrai ici tous les jours», disaient les gestes du petit homme.
Et les yeux de Pardaillan répondaient:
«Pour quoi faire?»
Un haussement d'épaules, dès yeux levés au ciel, des mains remontant jusqu'à la tête et retombant mollement, signifiaient:
«Est-ce qu'on peut savoir, tiens! Vous serez peut-être bien aise de communiquer avec le dehors.»
Et Pardaillan de répondre:
«Soit. J'accepte ton dévouement.»
Et, d'un sourire, il remerciait.
Maintenant, la, porte était ouverte. Avant qu'elle se fermât lourdement sur lui--peut-être pour toujours--il tourna une dernière fois la tête et adressa un dernier adieu au nain, dont la physionomie intelligente et mobile semblait lui crier:
«Ne désespérez pas. Soyez prêt à tout. Je ne vous abandonnerai pas!»
Pardaillan disparut sous la voûte sombre; les soldats ressortirent et s'éloignèrent allègrement, et le Chico demeura seul, dans la rue déserte, ne pouvant se décider à s'éloigner de cette porte qui venait de se fermer sur le seul homme qui lui eût témoigné un peu d'amitié, et dont la parole chaude et colorée avait éveillé en lui tout un monde de sensations inconnues.
Le soleil s'éteignait lentement à l'horizon; bientôt son orbe rouge disparaîtrait complètement, la nuit succéderait au jour; il n'y avait plus rien à espérer. Le Chico poussa un gros soupir, et s'éloigna lentement, tristement, à regret.
Il ne remarqua pas le silence pesant qui semblait écraser la ville. Il ne remarqua pas que, hormis les patrouilles qui sillonnaient les rues, il ne rencontrait aucun passant dans ces rues habituellement si animées à cette heure.
Il ne remarqua pas les boutiques soigneusement fermées, les portes verrouillées, les volets hermétiquement clos. Il ne remarqua rien. Il allait doucement, tout pensif, et, parfois, il sortait de son sein un parchemin qu'il considérait attentivement, et le remettait vivement dans sa poitrine, comme s'il eût craint qu'on ne le lui volât.
Disons tout de suite que ce parchemin, auquel le nain paraissait attacher un grand prix, n'était autre que ce blanc-seing que Centurion avait obtenu de Barba Roja et qu'il avait vendu à Fausta.
On se souvient peut-être que Fausta était descendue dans le caveau truqué de la maison des Cyprès pour y brûler la capsule destinée à empoisonner l'air. En fouillant dans son sein pour y prendre l'étui contenant le poison qu'elle destinait a Pardaillan. elle avait laissé tomber ce blanc-seing, sans y prendre garde.
Quelques instants plus tard, Pardaillan avait trouvé ce papier, et, ne pouvant le lire dans l'obscurité, il l'avait passé à sa ceinture. Or, en rampant sur les dalles pour épier El Chico, le chevalier, sans s'en apercevoir, avait à son tour laissé tomber ce papier.
De retour à l'auberge de la Tour, il n'avait plus pensé à ce chiffon de papier, dont il ignorait la valeur. Le nain l'avait, à son tour, trouvé, et, comme il savait lire, comme, dans son réduit, il avait de la lumière, il s'était rendu compte de la valeur de sa trouvaille et l'avait soigneusement mise de côté. Son intention était de remettre ce parchemin au seigneur français, à qui il appartenait sans doute, et qui, en tout cas, saurait, mieux que lui, faire usage de ce document. Les événements qui s'étaient précipités l'avaient empêché de réaliser son intention.
C'était donc ce blanc-seing que nous l'avons vu étudier dans la rue. Que voulait-il en faire? A vrai dire, il n'en savait rien. Il cherchait. Vaguement, il entrevoyait qu'il pourrait peut-être s'en servir en faveur de Pardaillan. Mais comment? C'est ce qu'il s'efforçait de trouver.
Une chose l'inquiétait: c'est qu'il n'était pas très sûr que sa trouvaille eût réellement la valeur qu'il lui attribuait. Nous avons dit qu'il savait lire et même écrire.
Il faut entendre par là qu'il pouvait énoncer péniblement et griffonner, encore plus péniblement, les mots les plus usuels; c'est tout.
Donc, se méfiant de ses capacités, il n'était pas très sûr de la valeur du document trouvé. Ah! s'il savait été aussi savant que la petite Juana! Il résolut soudain d'aller soumettre le précieux parchemin à la compétence de son amie qui saurait bien lui dire, elle, ce qu'il en était au juste. Ayant décidé, il prit aussitôt le chemin de l'auberge de la Tour.
Notez que Juana l'avait chassé et que son splendide costume était en loques. Deux raisons qui l'eussent fait reculer en toute autre circonstance. En effet, quel accueil lui serait fait s'il osait se présenter devant elle sans avoir été mandé? Quel accueil, surtout, s'il se présentait ainsi? Il n'y pensa pas un seul instant.
Il trouva l'auberge à peu près vide de clients, et cela n'était pas fait pour le surprendre après les événements sanglants de l'après-midi. Les quelques personnes attablées étaient des militaires qui, pour la plupart, ne faisaient qu'entrer se rafraîchir et s'en allaient aussitôt.
La petite Juana trônait dans ce petit réduit attenant à la cuisine, et qui était comme le bureau de l'hôtellerie. Elle avait, naturellement, gardé la superbe toilette qu'elle avait endossée pour aller à la corrida, et, ainsi parée, elle était séduisante au possible, jolie à damner un saint, fraîche comme une rose à peine éclose, et dans son riche et élégant costume qui lui seyait à ravir on eût dit une marquise déguisée.
En la voyant si jolie dans ses atours des fêtes carillonnées, le Chico sentait son coeur battre la chamade, ses yeux brillèrent de plaisir et une bouffée de sang lui monta au visage.
Mais, résolu a ne s'occuper que de choses graves, à ne songer qu'à son ami, il arriva ceci, qu'il n'aurait jamais prévu: c'est qu'il se présenta avec une assurance qu'elle ne lui avait jamais vue.
Nous n'oserions pas jurer que la mignonne Juana n'avait pas escompté un peu cette visite de son timide amoureux.
Elle avait dû penser que, la course terminée, il ne résisterait pas au désir de venir se faire admirer, et elle avait dû arranger d'avance la réception qu'elle lui ferait.
On conçoit combien l'attitude si nouvelle et si imprévue du petit homme la piqua au vif.
Cependant, comme elle était femme et coquette, elle sut cacher ses impressions, si bien qu'il ne soupçonna rien de ce qui se passait en elle, et ce fut avec son air le plus agressif, de son ton le plus grondeur qu'elle lança:
--Comment oses-tu reparaître ici quand je t'ai chassé? Et dans quel état encore. Vierge Sainte! N'es-tu pas honteux de te présenter ainsi devant moi?
Pour la première fois de sa vie, le Chico accueillit cette violente sortie avec une indifférence qui accrut son indignation. Il ne rougit pas, il ne baissa pas la tête, il ne s'excusa pas. Il la regarda tranquillement en face et, comme s'il n'avait pas entendu, il dit simplement et très doucement:
--J'ai besoin de t'entretenir de choses sérieuses.
La petite Juana en demeura toute saisie. On lui avait changé sa poupée. Où prenait-il cette tranquille audace? La vérité est que le Chico n'avait pas conscience de son audace. Il ne songeait qu'à Pardaillan et tout s'effaçait devant cette pensée. Ce qu'elle prenait pour de l'audace n'était que de la distraction.
Juana, étourdie, feignit alors de remarquer ce qu'elle avait vu du premier coup d'oeiï, et s'écria:
--Mais tu es couvert de sang! Tu t'es donc battu?
--Ne sais-tu pas ce qui se passe en ville?
--Comment ne le saurais-je pas? On dit qu'il y a eu rébellion, tout est à feu et à sang, il y a des morts par milliers...
Et son inquiétude perçant malgré elle, avec une inflexion de voix dont il ne perçut pas la tendresse:
--Tu es donc blessé?
--Non. J'ai été éclaboussé dans la bagarre. Peut-être ai-je bien quelque écorchure par-ci par-là, mais ce n'est rien. Ce sang n'est pas le mien. C'est celui des malheureux que j'ai vu tuer devant moi.
Dès l'instant qu'il n'était pas blessé, elle reprit son air grondeur et dit:
--C'est là que tu t'es fait arranger de la sorte? Qu'avais-tu besoin, mécréant, de te mêler à la bagarre?
--Il le fallait bien.
--Pourquoi le fallait-il? Et quand je pense que je suis allée à cette course et que je serais peut-être morte à l'heure qu'il est si j'étais restée jusqu'à la fin!
Ce fut à son tour de pâlir de crainte:
--Tu es allée à la course?
--Hé oui! Heureusement la Vierge me protégeait sans doute, car une subite indisposition de Barbara, qui m'accompagnait, m'a fait quitter la plazza après que le sire de Pardaillan eut si brillamment dagué le taureau. Aussi demain irai-je faire brûler un cierge à la chapelle de Notre-Dame la Vierge!
Elle mentait effrontément, on le sait. Mais pour rien au monde elle n'eût voulu lui donner cette satisfaction de lui dire qu'elle l'avait vu dans son triomphe et que c'était ce qui l'avait fait quitter sa place.
Lui ne vit qu'une chose: c'est que, par bonheur, elle avait pu regagner paisiblement sa demeure sans se trouver dans la mêlée, où elle eût pu, en effet, recevoir quelque coup mortel.
--Tu ne sais rien, dit-il avec un air de mystère. On voulait assassiner le Torero. C'est pour lui qu'on s'est battu. Heureusement ses partisans l'ont enlevé, et maintenant, bien caché, il est hors de l'atteinte de ses ennemis.
--Sainte Vierge! que me dis-tu là? fit-elle, vivement intéressée.
--Ce n'est pas tout. La rébellion dont tu as entendu parler, c'était en faveur de don César. On dit qu'il est le fils du roi; c'est lui qui est, paraît-il, le légitime enfant et c'est lui qu'on voulait placer sur le trône à la place de son père, le roi Philippe, lui qu'on acclamait sous le nom de roi Carlos.
Il paraissait très fier de savoir tout cela, fier surtout de connaître personnellement un homme qu'on prétendait fils du roi.
Elle, du coup, en oublia et sa feinte colère et son réel dépit, et joignant ses petites mains:
--Don César, fils du roi! s'exclamait-elle. Eh bien, à dire vrai, cela ne m'étonne pas. J'ai toujours pensé qu'il devait être de très haute naissance. Et tu dis qu'il est l'infant légitime? Qui donc osait attenter à sa vie?
--Le roi... son père, dit Chico en baissant la voix.
--Son père! Est-ce possible? fit-elle incrédule. Il ne savait pas, sans doute.
--Il savait, au contraire. C'est même pour cela qu'il voulait le faire meurtrir. Tout le monde ne sait pas ça, mais moi je le sais. Il y a bien des choses que je sais, tiens! et personne ne s'en doute.
--Mais pourquoi? C'est horrible, cela, qu'un père veuille faire tuer son fils!
--Ah! voilà! Ceci, c'est ce qu'on appelle «la raison d'Etat». Je sais cela aussi.
Malgré elle, elle eut un coup d'oeil admiratif à l'adresse du petit homme. C'est vrai, tout de même, qu'il savait des choses que nul ne soupçonnait. Comment s'arrangeait-il pour savoir?
Il reprit très sérieux:
--Je servais de page à don César dans sa course. Tu n'as pas pu savoir, puisque tu étais partie quand nous sommes entrés sur la piste.
Elle savait très bien. Elle l'avait très bien vu. N'importe, elle feignit d'être surprise. Lui continua:
--Tu comprends que je devais savoir où on le conduisait. Je l'ai suivi. C'est là que j'ai été si mal arrangé.
Et avec un soupir de regret:
--J'avais un si beau costume... tout neuf. Si tu m'avais vu! Regarde donc dans quel état on l'a mis.
Oui, oui, elle voyait. Elle comprenait aussi. Il ne pouvait plus être question de gronder. Il avait fait son devoir en suivant son maître, le petit homme; c'était bien.
--Ce n'est pas tout, reprit tristement le Chico. J'ai encore une nouvelle à t'apprendre... une mauvaise nouvelle, Juana.
--Parle... Tu me fais frémir.
--On a arrêté le sire de Pardaillan.
Il était persuadé qu'elle allait s'effondrer à cette nouvelle. Pas du tout, elle reçut le coup avec un calme qui le déconcerta. Voyant qu'elle se taisait, il dit doucement:
--Tu as du chagrin?
--Oui, dit-elle simplement.
--Tu l'aimes toujours?
Elle le considéra avec un étonnement qui n'était pas joué.
--Oui, dit-elle, je l'aime, mais pas comme tu penses.
--Oh! fit-il tout saisi, pourtant tu m'as dit...
--J'aime le sire de Pardaillan, interrompit-elle, comme un bon et brave gentilhomme qu'il est. Je l'aime comme un frère aîné, mais pas plus. N'oublie pas cela, Chico. Ne l'oublie plus jamais.
--Tiens! fit-il rayonnant, et moi qui me figurais...
--Encore! dit-elle avec un commencement d'impatience. Comment faut-il donc te dire les choses pour que tu les comprennes?
Il se mit à rire de bon coeur. Il eût été complètement heureux s'il avait su Pardaillan hors de danger. Il dit:
--Oh! je comprends, va. Alors, si tu aimes le seigneur de Pardaillan comme un frère, tu voudras bien m'aider à le tirer de sa prison.
--De tout mon coeur, fit-elle spontanément.
--Bon! c'est l'essentiel.
--Mais pourquoi l'a-t-on arrêté? Comment?
--Pourquoi? Je n'en sais rien. Comment? Je le sais. J'étais là, j'ai tout vu. Je l'ai suivi, lui aussi, jusqu'à sa prison. On l'a enfermé au couvent San Pablo.
Tu l'as suivi! Pour quoi faire?
--Pour savoir où on l'enfermait, tiens! Pour tâcher de le délivrer.
--Tu veux le délivrer? Toi? Tu l'aimes donc?
--Oui, je l'aime. Le seigneur de Pardaillan, pour moi, c'est plus que le seigneur Dieu. Je donnerais mon sang goutte à goutte pour le tirer des griffes qui l'ont frappé. C'est que tu ne sais pas, Juana, quel homme c'est. Si tu les avais vus! Sais-tu combien ils se sont mis pour l'arrêter? Des compagnies et des compagnies. Partout il y en avait et ils étaient tous là pour lui. Et Mgr d'Espinosa aussi, et la princesse étrangère aussi, que j'ai bien reconnue, malgré qu'elle eût pris des habits d'homme. Ils étaient mille peut-être pour l'arrêter, lui tout seul. Et il était désarmé. Et il en a assommé à coups de poing. Si tu avais vu!...
Voilà maintenant que le Chico, si peu loquace habituellement, parlait, parlait sans s'arrêter, et s'enthousiasmait et s'exaltait. Et ce n'était pas à son sujet, à elle, qui. Jusqu'à ce jour, avait été l'unique et constante préoccupation du petit homme, elle le savait bien. Aussi la petite Juana allait de surprise en surprise.
C'était à croire qu'elle n'existait plus pour lui. C'était l'abomination, la désolation, l'immolation, la fin des fins, quoi! A qui se fier, bonne Vierge! après pareille trahison!
Pour l'amener à se départir de cette inconcevable froideur, elle avait mis en oeuvre tout l'arsenal compliqué et redoutable de ses petites ruses puériles de coquette ingénue, elle avait eu recours aux mille et un stratagèmes qui d'ordinaire, lui réussissaient si bien.
D'un geste machinal, elle avait enlevé la fleur posée dans ses cheveux. Elle avait joué distraitement avec, l'avait portée, à différentes reprises, à ses lèvres, comme pour en respirer le parfum, et finalement l'avait laissée tomber... par mégarde. Il n'avait pas bronché. Naïvement, elle pensa qu'il ne voyait peut-être pas la fleur qu'elle lui jetait.
Sans en avoir l'air, elle l'avait poussée du bout du pied jusqu'à ce qu'elle fût bien en évidence. Et lui qui, autrefois, n'eût pas manqué d'implorer la faveur d'emporter cette fleur, ou qui l'eût sournoisement ramassée et cachée précieusement dans son sein, il l'avait laissée où elle l'avait poussée. Assurément, c'est qu'il ne voulait pas la ramasser, le mécréant! Quelle humiliation!
Il avait un culte spécial pour le pied d'enfant de sa petite maîtresse. Il aimait à s'accroupir devant elle et, tabouret vivant, il plaçait ses petits pieds sur lui et, tandis qu'elle babillait, il écoutait gravement, les caressant doucement, en des gestes frôleurs, avec l'appréhension vague de les abîmer, et quelquefois il s'oubliait jusqu'à poser dévotement ses lèvres dessus, au hasard de la rencontre.
Elle le laissait faire. Parfois, par des roueries innocentes, elle stimulait sa timidité naturelle, afin de l'amener, sans en avoir l'air, à ce jeu qu'elle partageait avec un plaisir réel, quoique dissimulé, très sensible qu'elle était, sous son apparence indifférente, à cette adoration spéciale.
C'est que, sans le vouloir et sans le savoir, c'était elle-même qui avait jeté en lui le germe de cette préférence, peut-être bizarre, trouvera-t-on, et qui l'avait entretenu et cultivé au point d'en faire une passion.
En effet, elle avait toutes les coquetteries innées. Mais elle n'eût pas été l'Andalouse de pure race qu'elle était, si elle n'avait pas eu par-dessus tout la coquetterie, la fierté, pourrait-on dire, de son pied, réellement très petit, très joli.
Ayant vu échouer toutes ses petites ruses, elle avait eu recours au suprême moyen qu'elle avait tout lieu de croire infaillible, et ses jambes fines et nerveuses, moulées dans des bas de soie brodée, comme en portaient les grandes dames, ses petits pieds à l'aise dans de mignons et minuscules souliers de satin, s'étaient mis à s'agiter et se trémousser, s'efforçant d'attirer à eux l'attention du récalcitrant. Et, comme il ne paraissait pas voir, elle s'était décidée à repousser petit à petit le tabouret sur lequel elle posait ses pieds.
Il était bien grand et bien lourd, en chêne massif, ce diable de tabouret. N'importe, elle avait réussi à le pousser si bien que, toute petite dans son immense fauteuil, elle se trouva bientôt les jambes pendantes sans un point d'appui où poser ses extrémités. Elle espérait ainsi amener le Chico à remplacer le tabouret.
En toute autre circonstance, le nain se fût empressé de profiter de l'aubaine. Mais il avait autre chose de plus sérieux en tête, et il sut résister héroïquement à la tentation.
Et le Chico, si peu bavard d'habitude, ne tarissait pas de s'émerveiller sur le compte du sire de Pardaillan, son grand ami, pour qui il délaissait et paraissait dédaigner celle qui, jusqu'à ce jour, avait seule existé pour lui.
Or, comme il s'agissait du salut de Pardaillan, Juana ne savait plus si elle devait s'indigner du changement d'attitude du nain ou si elle devait s'en montrer ravie. Elle ne savait plus si elle devait le féliciter ou l'accabler de reproches et d'injures.
En effet, malgré le calme apparent avec lequel elle avait accueilli la nouvelle de l'arrestation de Pardaillan, si le Chico avait été moins préoccupé, il aurait remarqué sa pâleur soudaine et l'éclat trop brillant de ses yeux.
Est-ce à dire qu'elle aimait Pardaillan? Peut-être, tout au fond de son coeur, gardait-elle encore un sentiment très tendre pour lui. Peut-être! Ce qu'il y a de certain, c'est que, après l'entretien mystérieux qu'elle avait eu avec le chevalier, elle avait sincèrement renoncé à cet amour romanesque.
Très sincèrement encore, sous l'influence des conseils fraternels de Pardaillan, elle s'était tournée vers le Chico, avec l'espoir de trouver en lui ce bonheur qu'elle savait insaisissable et impossible avec l'autre.
Ce qui est non moins certain, c'est que, en laissant tout sentiment amoureux de côté, elle ne pouvait pas rester indifférente au sort de Pardaillan. Elle avait dit le mot exact quand elle avait dit au Chico qu'elle aimait Pardaillan comme un frère aîné.
Dans ces conditions, comme le nain, elle devait être disposée à tenter l'impossible, même à sacrifier sa vie au besoin, pour le secourir.
Pour le Chico, les entretiens qu'il avait eus avec Pardaillan avaient complètement dissipé cette jalousie furieuse qui avait fait de lui le complice de Fausta. Il savait que Juana ne serait jamais qu'une petite amie pour le chevalier. S'il avait gardé le moindre doute à cet égard, les paroles de Juana lui disant qu'elle considérait Pardaillan comme un frère eussent fait tomber ce doute.
Malheureusement pour lui, influencé sans doute par ce qu'il avait accoutumé d'entendre sur son compte, vivant sans cesse dans la solitude, il s'exagérait outre mesure son infériorité physique.
Tout ce que Pardaillan avait pu lui dire sur ce sujet n'était pas parvenu à l'ébranler. Il restait immuablement convaincu que jamais aucune femme, fût-elle petite et mignonne comme Juana, ne voudrait de lui pour époux.
Ayant cette idée bien ancrée dans la tête, pour qu'il osât avouer son amour, il eût fallu qu'il fût sur le point d'expirer; ou bien que Juana elle-même, renversant les rôles, parlât la première. Mais ceci n'arriverait jamais, n'est-ce pas? Il savait bien que Juana ne l'aimait que comme un frère. Celui qu'elle aimait, quoi qu'elle en dît, c'était Pardaillan.