Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico
Chapter 14
--Pourquoi? dit Fausta avec une indifférence dédaigneuse. C'est pour son propre compte et pour sa propre satisfaction que M. de Bussi-Leclerc a machiné de longue main son coup de traîtrise. Qu'il se débrouille tout seul. Nous voulons tuer Pardaillan, mais nous savons rendre un hommage mérité à sa valeur exceptionnelle. Nous reconnaissons loyalement qu'il est digne de notre respect.
D'Espinosa eut un geste d'indifférence qui signifiait que, lui aussi, il se désintéressait complètement du sort de Bussi.
Cependant, à force de reculer devant l'oeil fulgurant du chevalier, il arriva un moment où Bussi se trouva dans l'impossibilité d'aller plus loin, arrêté qu'il était par la masse compacte des troupes qui assistaient à cette scène. Force lui fut donc d'entrer en contact avec celui qu'il redoutait.
Que craignait-il? A vrai dire, il n'en savait rien.
S'il se fût agi d'échanger des coups mortels, quitte à rester lui-même sur le carreau, il n'eût éprouvé ni crainte ni hésitation. Il était brave, c'était indéniable:
Mais Bussi-Leclerc n'était pas non plus l'homme fourbe et tortueux que son dernier geste semblait dénoncer, Pour l'amener à accomplir ce geste qui le déshonorait à ses propres yeux, il avait fallu un concours de circonstances spécial. Il avait fallu que le tentateur apparût à l'instant précis où il se trouvait dans un état d'esprit voisin de la démence, pour lui faire agréer une proposition infamante. Or, il ne faut pas oublier que Bussi allait se suicider au moment où Centurion était intervenu.
Maintenant que l'irréparable était accompli, Bussi avait, honte de ce qu'il avait fait. Bussi croyait lire la réprobation sur tous les visages qui l'environnaient, Bussi avait conscience qu'il s'était dégradé et méritait d'être traité comme tel.
Sa terreur provenait surtout de ce qu'il voyait Pardaillan, sans arme, résolu néanmoins à le châtier. Que méditait-il? Quelle sanglante insulte allait-il lui infliger devant tous ces hommes rassemblés? Voilà ce qui le préoccupait le plus.
Il ne pouvait aller plus loin. Il jetait autour de lui des regards sanglants, cherchant instinctivement dans quel trou il pourrait se terrer, ne voulant pas se laisser châtier ignominieusement--ah! cela surtout, jamais!--et ne pouvant se résoudre à faire usage de son fer pour se soustraire à la poigne de celui qu'il avait exaspéré.
Pardaillan, voyant qu'il ne pouvait plus reculer, s'était arrêté à deux pas de lui. Il était maintenant aussi froid qu'il s'était montré hors de lui l'instant d'avant. Il fit un pas de plus et leva lentement la main. Puis, se ravisant, il baissa brusquement cette main et dit d'une voix étrangement calme, qui cingla le spadassin:
--Non, par Dieu! je ne veux pas me salir la main sur cette face de coquin!
Et, avec la même lenteur souverainement méprisante, avec des gestes mesurés, comme s'il eût eu tout le temps devant lui, comme s'il eût été sûr que nulle puissance ne saurait soustraire au châtiment mérité le misérable qui le regardait avec des yeux hagards, il prit ses gants, passés à la ceinture, et se ganta froidement, posément.
Alors, Bussi comprit enfin ce qu'il voulait faire. Si Pardaillan l'eût saisi à la gorge, il se fût sans doute laissé étrangler sans porter la main à la garde de son épée. C'eût été pour lui une manière comme une autre d'échapper au déshonneur. Mais cela... ce geste, plus redoutable que la mort même, non, non, il ne pouvait le tolérer.
Il eut une suprême révolte, et, dégainant dans un geste foudroyant, il hurla d'une voix qui n'avait plus rien d'humain:
--Crève donc comme un chien! puisque tu le veux!...
En même temps, il levait le bras pour frapper.
Mais il était dit qu'il n'échapperait pas à son sort.
Aussi prompt que lui, Pardaillan, qui ne le perdait pas de vue, saisit son poignet d'une main et, de l'autre, la lame par le milieu. Et, tandis qu'il broyait le poignet dans un effort de ses muscles tendus comme des fils d'acier, d'un geste brusque, il arrachait l'arme aux doigts engourdis du spadassin.
Ceci fut rapide comme un éclair. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, les rôles se trouvèrent renversés, et c'était Pardaillan qui, maintenant, se dressait, l'épée à la main, devant Bussi désarmé.
Tout autre que le chevalier eût profité de l'inappréciable force que lui donnait cette arme conquise pour tenter de se tirer du guêpier ou, tout au moins, de vendre chèrement sa vie. Mais, Pardaillan, on le sait, n'avait pas les idées de tout le monde. Il avait décidé d'infliger à Bussi la leçon qu'il méritait, il s'était tracé une ligne de conduite sur ce point spécial, et il la suivait imperturbablement, sans se soucier du reste.
Se voyant désarmé une fois de plus, mais pas de la même manière que les fois précédentes, Bussi-Leclerc croisa ses bras sur sa poitrine et, retrouvant sa bravoure accoutumée, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre railleuse, il grinça:
--Tue-moi! Tue-moi donc!
De la tête, furieusement, Pardaillan fit: non! et, d'une voix claironnante:
--Jean Leclerc, tonna-t-il, j'ai voulu t'amener à cette suprême lâcheté de tirer le fer contre un homme désarmé. Et tu y es venu, parce que tu as l'âme d'un faquin. Cette épée, avec laquelle tu menaçais de me souffleter, tu es indigne de la porter.
Et, d'un geste violent, il brisait sur son genou la lame en deux, et en jetait les tronçons aux pieds de Bussi-Leclerc, livide, écumant.
Et ceci encore apparaissait comme une bravade si folle que d'Espinosa murmura:
--Orgueil! orgueil! Cet homme est tout orgueil!
--Non, fit doucement Fausta, qui avait entendu. C'est un fou qui ne raisonne pas ses impulsions.
Ils se trompaient tous les deux.
Pardaillan reprenait, de sa voix toujours éclatante:
--Jean Leclerc, j'ai tenu ton soufflet pour reçu. Je pourrais t'étrangler, tu ne pèses pas lourd dans mes mains. Je te fais grâce de la vie, Leclerc. Mais, pour qu'il ne soit pas dit qu'une fois dans ma vie je n'ai pas rendu coup pour coup, ce soufflet, que tu as eu l'intention de me donner, je te le rends!...
En disant ces mots, il happait Bussi à la ceinture, le tirait à lui malgré sa résistance désespérée, et sa main gantée, largement ouverte, s'abattit à toute volée sur la joue du misérable, qui alla rouler à quelques pas, étourdi par la violence du coup, à moitié évanoui de honte et de rage, plus encore que par la douleur.
Cette exécution sommaire achevée, Pardaillan s'ébroua comme quelqu'un qui vient d'achever sa tâche, et, du bout des doigts, avec des airs profondément dégoûtés, il enleva ses gants et les jeta, comme il eût jeté une ordure répugnante.
Ceci fait, avec ce flegme imperturbable qui ne l'avait pas quitté durant toute cette scène, il se tourna vers Fausta et d'Espinosa, et, son sourire le plus ingénu aux lèvres, il se dirigea droit sur eux.
Mais, sans doute, ses yeux parlaient un langage très explicite, car d'Espinosa, qui ne se souciait pas de subir une avanie semblable à celle de Bussi qu'on emportait hurlant de désespoir, se hâta de faire le signe attendu par les officiers qui commandaient les troupes.
A ce signal, les soldats s'ébranlèrent en même temps, dans toutes les directions, resserrant autour du chevalier le cordon de fer et d'acier qui l'emprisonnait.
Il lui fut impossible d'approcher du groupe au milieu duquel se tenaient Fausta et le grand inquisiteur. Il renonça à les poursuivre pour faire face à ce nouveau danger. Il comprenait que, si la manoeuvre des troupes se prolongeait, il lui serait bientôt impossible de faire un mouvement, et, si la poussée formidable persistait aussi méthodique et obstinée, il risquait fort d'être pressé, étouffé, sans avoir pu esquisser un geste de défense. Il grommela, s'en prenant à lui-même de ce qui arrivait, comme il avait l'habitude de faire:
«Si seulement j'avais la dague que j'ai stupidement jetée après avoir estoqué ce taureau!»
Il eût aussi bien pu regretter l'épée de Bussi qu'il venait de briser à l'instant même. Mais il n'avait garde de le faire, et, en cela, il était logique avec lui-même. En effet, cette épée, il ne l'avait conquise que pour se donner la satisfaction d'en jeter les tronçons à la face du maître d'armes.
Cependant, malgré ses regrets et les invectives qu'il se dispensait généreusement, il observait les mouvements de ses assaillants avec cette froide lucidité qui engendrait chez lui les promptes résolutions.
Se voyant serré de trop près, il résolut de se donner un peu d'air. Pour ce faire, il projeta ses poings en avant avec une régularité d'automate, une précision pour ainsi dire mécanique, une force décuplée par le désespoir de se voir irrémédiablement perdu, pivotant lentement sur lui-même, de façon à frapper alternativement chacune des unités les plus rapprochées du cercle qui se resserrait de plus en plus.
Et chacun de ses coups était suivi du bruit mat de la chair violemment heurtée, d'une plainte sourde, d'un gémissement, parfois d'un juron, parfois d'un cri étouffé.
Et, à chacun de ses coups, un homme s'affaissait, était enlevé par ceux qui venaient derrière, passé de main en main, porté sur les derrières du cercle infernal où on s'efforçait de le ranimer.
Et, pendant ce temps, l'émeute déchaînée se déroulait comme un torrent impétueux. Partout, sur la piste, sur les gradins, sur le pavé de la place, dans les rues adjacentes, c'était des soldats aux prises avec le peuple excité, conduit, guidé par les hommes du duc de Castrana.
Partout, c'était le choc du fer contre le fer, les coups de feu, le halètement rauque des corps à corps, les plaintes des blessés, et, par-ci par-là, couvrant l'effroyable tumulte, une formidable clameur éclatait, à la fois cris de ralliement et acclamation:
«Carlos! Carlos! Vive le roi Carlos!»
Tout de suite, Pardaillan remarqua qu'on le laissait patiemment user ses forces, sans lui rendre ses coups. Les paroles de Bussi-Leclerc à Fausta lui revinrent à la mémoire, et, en continuant son horrible besogne, il songea:
«Ils me veulent vivant... J'imagine que Fausta et son digne allié, d'Espinosa, ne veulent pas que la mort puisse me soustraire aux tortures qu'ils ont résolu de m'infliger!»
Et, comme ses bras, à force de servir de massues, sans arrêt ni repos, commençaient à éprouver une raideur inquiétante, il ajouta:
«Pourtant, ceux-ci ne vont pas se laisser assommer passivement jusqu'à ce que je sois à bout de souffle. Il faudra bien qu'ils se décident à rendre coup pour coup.»
Il raisonnait avec un calme admirable en semblable occurrence, et il lui apparaissait que, le mieux qu'il pût lui advenir, c'était de recevoir quelque coup mortel qui l'arracherait au supplice qu'on lui réservait.
Il ne se trompait pas dans ses déductions. Les soldats, en effet, commençaient à s'énerver. Aux coups méthodiquement assénés par Pardaillan, ils répondirent par des horions décochés au petit bonheur. Il eût, sans nul doute, reçu le coup mortel qu'il souhaitait, si une voix impérieuse n'avait arrêté net ces tentatives timides, en ordonnant:
«Bas les armes, drôles!... Prenez-le vivant!»
En maugréant, les hommes obéirent. Mais, comme il fallait enfin en finir, comme la patience a des limites et que la leur était à bout, sans attendre des ordres qui tardaient trop, ils exécutèrent la dernière manoeuvre: c'est-à-dire que les plus rapprochés sautèrent, tous ensemble, d'un commun accord, sur le chevalier, qui se vit accablé par le nombre.
Il essaya une suprême résistance, espérant peut-être trouver la brute excitée qui, oubliant les instructions reçues, lui passerait sa dague au travers du corps. Mais, soit respect de la consigne, soit conscience de leur force, pas un ne fit usage de ses armes. Par exemple, les coups de poing ne lui furent pas ménagés, pas plus qu'il ne ménageait les siens.
Un long moment, il tint tête à la meute, en tout pareil au sanglier acculé et coiffé par les chiens. Ses vêtements étaient en lambeaux, du sang coulait sur ses mains et son visage était effrayant à voir. Mais ce n'était que des écorchures insignifiantes. A différentes reprises, on le vit soulever des grappes entières de soldats pendus à ses bras, à ses jambes, à sa ceinture. Puis, à bout de souffle et de force, écrasé par le nombre sans cesse grandissant des assaillants, il finit par plier sur ses jambes et tomba à terre.
...C'était fini. Il était pris.
Mais, les bras et les jambes meurtris par les cordes, il apparaissait encore si terrible, si étincelant que, malgré qu'il fût impossible d'esquisser un geste, tant on avait multiplié les liens autour de son corps, une dizaine d'hommes le maintenaient, de leurs poignes rudes, par surcroît, cependant que les autres formaient le cercle autour de lui.
Il était debout, cependant. Et son oeil froid et acéré se posait avec une fixité insoutenable sur Fausta, qui assistait, impassible, à cette lutte gigantesque d'un homme aux prises avec des centaines de combattants.
Quand elle vit qu'il était bien pris, bien et dûment ficelé des pieds jusqu'aux épaules, réduit enfin à l'impuissance, elle s'approcha lentement de lui, écarta d'un geste hautain ceux qui le masquaient à sa vue, et, s'arrêtant devant lui, si près qu'elle le touchait presque, elle le considéra un long moment en silence.
Elle triomphait enfin! Enfin, elle le tenait à sa merci!
En la voyant s'approcher, Pardaillan avait cru qu'elle venait jouir de son triomphe. Malgré les liens qui lui meurtrissaient la chair et comprimaient sa poitrine au point de gêner la respiration, malgré la pesée, violente de ceux qui le maintenaient, il s'était redressé en songeant:
--Mme la Papesse veut savourer toutes les joies de sa victoire... Jolie victoire!... Un abominable guet-apens, une félonie, une armée lâchement mise sur pied pour s'emparer d'un homme!...
En secouant frénétiquement la grappe humaine pendue à ses épaules, il s'était redressé, avait levé la tête, l'avait fixée avec une insistance agressive, une pointe de raillerie au fond de la prunelle, la narguant de toute son attitude en attendant qu'elle lui donnât l'occasion de lui décocher quelqu'une de ces mordantes répliques dont il avait le secret.
Fausta se taisait toujours.
Dans son attitude, rien de provoquant, rien du triomphe insolent qu'il s'attendait à trouver en elle, et, dans ses yeux, qu'il s'attendait à voir brillants d'une joie insultante, Pardaillan, déconcerté, ne lut qu'indécision et tristesse.
Il fallait que Fausta fût extraordinairement troublée pour s'oublier au point de laisser lire en partie ses impressions sur son visage, qui n'exprimait habituellement que les sentiments qu'il lui plaisait de montrer.
C'est que ce qui lui arrivait là dépassait toutes ses prévisions.
Sincèrement, elle avait cru que la haine, chez elle, avait tué l'amour. Et voici que, au moment où elle tenait enfin l'homme qu'elle croyait haïr, elle s'apercevait avec un effarement prodigieux que, ce qu'elle avait pris pour de la haine, c'était encore de l'amour. Et, dans son esprit éperdu, elle râlait:
«Je l'aime toujours! Ce que j'ai cru de la haine n'était que le dépit de me voir dédaignée... car il ne m'aime pas... il ne m'aimera jamais!... Et, maintenant que je l'ai livré moi-même, maintenant que j'ai préparé pour lui le plus effroyable des supplices, je m'aperçois que, s'il disait un mot, s'il m'adressait un sourire, moins encore: un regard qui ne soit pas indifférent, je poignarderais de mes mains ce grand inquisiteur qui me guette, et je mourrais avec lui, si je ne pouvais le délivrer. Que faire? Que faire?
Et, longtemps, elle resta ainsi, désemparée, reculant, pour la première fois de sa vie, devant la décision à prendre.
Peu à peu, son esprit s'apaisa, ses traits se durcirent. Elle recula de deux pas, comme pour marquer qu'elle l'abandonnait à son sort, et, d'une voix extrêmement douce, comme lointaine et voilée, elle dit seulement:
--Adieu, Pardaillan!
Et ce fut encore un étonnement chez lui, qui s'attendait à d'autres paroles.
Mais il n'était pas homme à se laisser démonter pour si peu.
--Non pas adieu, railla-t-il, mais au revoir.
Elle secoua la tête négativement et, avec la même intonation de douceur inexprimable, elle répéta:
--Adieu!
--Je vous entends, madame, mais, diantre! on ne me tue pas si aisément. Vous devez en savoir quelque chose!
Avec obstination, elle fit doucement non, de la tête, et répéta encore:
--Adieu! Tu ne me verras plus.
Une idée affreuse traversa le cerveau de Pardaillan.
«Oh! songea-t-il en frissonnant, elle a dit: «Tu ne me verras plus.» Ne pouvant parvenir à me tuer, l'abominable créature aurait-elle conçu l'infernal projet de me faire aveugler? Par l'enfer qui l'a vomie, ce serait trop hideux!»
De sa voix toujours dolente et comme lointaine, elle continuait:
--Ou plutôt, je m'exprime mal, tu me verras peut-être, Pardaillan, mais tu ne me reconnaîtras pas.
«Ouais! pensa le chevalier. Que signifie cette nouvelle énigme? Je la verrai: donc j'ai des chances de ne pas mourir et de ne pas être aveuglé, comme je l'ai craint un instant. Bon! Je suis moins mal loti que je ne pensais. Mais je ne la reconnaîtrai pas. Que veut dire ce «Tu ne me reconnaîtras pas»? Quelle menace se cache sous ces paroles, insignifiantes en apparence? Bah! je le verrai bien.»
Et, tout haut, avec son plus gracieux sourire:
--Il faudra donc que vous soyez bien méconnaissable! Peut-être serez-vous devenue une femme comme toutes les femmes... avec un peu de coeur et de bonté. S'il en est ainsi, je confesse qu'en effet vous serez si bien changée qu'il se pourrait que je ne vous reconnaisse pas.
Fausta le considéra une seconde, droit dans les yeux. Il soutint le regard avec cette ingénuité narquoise qui lui était particulière. Comprit-elle qu'elle n'aurait pas le dernier mot avec lui? Etait-elle lasse du violent combat qui s'était livré dans son esprit? Toujours est-il qu'elle se contenta de faire un signe de tête et revint se placer auprès de d'Espinosa, qui avait assisté, muet et impassible, à cette scène.
--Conduisez le prisonnier au couvent San Pablo, ordonna le grand inquisiteur.
--Au revoir, princesse! cria Pardaillan, qu'on entraînait.
XIII
LES AMOURS DU CHICO
Le couvent de San Pablo était situé si près de la place San Francisco qu'autant vaudrait dire qu'il donnait sur cette place même.
En temps ordinaire, Pardaillan et son escorte eussent été pour ainsi dire tout rendus. Il ne faut pas oublier qu'on se battait toujours sur la place, et un homme froid et méthodique comme d'Espinosa ne pouvait commettre l'imprudence de faire traverser cette place à son prisonnier en pareil moment.
Pardaillan était encadré de deux compagnies d'arquebusiers. Non pas que le chevalier, ligoté comme il l'était, inspirât des craintes au grand inquisiteur. Mais, précisément, ces précautions, qui eussent pu paraître ridicules en temps normal, devenaient nécessaires, si l'on songe que le prisonnier et son escorte pouvaient avoir à passer au milieu des combattants. Dans la mêlée, le prisonnier pouvait recevoir quelque coup mortel, et nous savons que d'Espinosa tenait essentiellement à le garder vivant. Il pouvait encore--ce qui eût été plus fâcheux encore--être délivré par les rebelles qui pouvaient le prendre pour l'un des leurs. La nécessité d'une imposante escorte se trouvait donc amplement justifiée.
Par surcroît de précautions, le chef de l'escorte fit faire à sa troupe une infinité de détours par les petites rues qui avoisinaient la place, évitant avec soin toutes celles où il percevait les bruits de la bagarre. En outre, comme le chevalier, entravé par des liens très serrés, ne pouvait avancer qu'à tous petits pas, il se trouva qu'il fallut une grande heure pour arriver à ce couvent San Pablo, qu'on eût pu atteindre en quelques minutes.
En ce qui concerne l'émeute, nous dirons qu'elle tourna rapidement en lamentable échauffourée et qu'elle fut réprimée avec cette impitoyable cruauté que Philippe II savait montrer quand il était sûr d'avoir le dessus.
Et ce fut là une des plus grandes erreurs de Fausta, chef occulte de cette vaste entreprise qui échoua piteusement et fut noyée dans le sang.
Devant les hésitations du Torero, de celui qui, pour elle, était le prince Carlos, elle avait commis la faute impardonnable de modifier son plan.
Elle se croyait sûre de voir le prince venir à elle, résolu à lui donner son nom, et à partager avec elle le trône, pourvu qu'elle le hissât sur ce trône. Elle se croyait sûre de cela. Elle n'en eût pas juré cependant C'est alors qu'elle eut cette idée malheureuse, qui devait consommer la ruine de ses ambitions, de modifier ses idées premières.
Que lui servirait-il de pousser son succès à fond et de consommer la ruine de Philippe II si le prince dédaignait ses propositions? Elle pensait bien que le prince ne pousserait pas la folie jusque-là. C'était possible, après tout. Qu'arriverait-il alors?
Au lieu d'aller de l'avant et de s'engager à fond, il fallait montrer à ce prince de quoi elle était capable et de quelles forces elle disposait. Nul doute que, lorsqu'il aurait vu et compris, il ne revînt humble et soumis. Alors, il serait temps d'entreprendre en toute assurance l'action définitive.
Ce plan ainsi modifié fut exécuté à la lettre. Le Torero fut enlevé par ses partisans sans qu'il fût possible aux troupes royales de l'approcher. Et l'émeute se déchaîna dans toute son horreur.
Le but que Fausta se proposait se trouva atteint. Alors, les chefs du mouvement, qui étaient dans la confidence, firent circuler l'ordre de la retraite et s'éclipsèrent, bientôt poursuivis de leurs hommes.
Alors, il ne resta plus en présence des troupes royales que le bon populaire, celui qui ne savait rien des dessous de cette affaire.
Alors aussi, ce fut la boucherie pure et simple, car les malheureux n'avaient, pour la plupart, que quelques méchants couteaux à opposer aux armes à feu des soldats, et, pour cuirasses, que leur large poitrine.
Néanmoins, ils tinrent bon et se laissèrent massacrer bravement. C'étaient des fanatiques du Torero. Ils ne savaient pas, eux, quel était ce prince Carlos qu'on acclamait. Ils ne savaient qu'une chose: on voulait leur enlever leur Torero et, par le Christ crucifié, cela ne se ferait pas.
Tout a une fin, cependant. Bientôt, ceux-là aussi apprirent que le Torero était sain et sauf, hors d'atteinte de la griffe royale qui avait voulu s'abattre sur lui. Comment? Par qui? Peu importe. Ils le surent, et, dès lors, il devenait inutile de s'exposer plus longtemps.
Et ce fut la débandade générale, il ne resta plus sur la place et dans les rues que des soldats triomphants... et aussi, hélas! les cadavres qui jonchaient le sol et les blessés, plus nombreux encore, qu'on enlevait à la hâte.
Cependant, Pardaillan et son escorte arrivaient enfin au couvent San Pablo. Et, voici qu'au moment de franchir le seuil de sa prison, il aperçut là, au premier rang, qui? le nain Chico en personne.
Mais dans quel état, grand Dieu!
Ah! il était joli, le somptueux costume flambant neuf quelques heures plus tôt, ce fameux costume qui l'avantageait si bien et qui lui avait valu auprès des nobles dames de la cour ce mirifique succès, qui avait paru si fort contrarier la gentille Juana!
D'abord, plus de toque empanachée, et plus de manteau. Ensuite, fripés, déchirés, maculés, les soies et les satins de ce qui avait été un pourpoint. Des accrocs larges comme la main à ces chausses resplendissantes. Et, par-ci par-là, des taches rouges qui ressemblaient singulièrement à du sang.
La vérité nous oblige à confesser que le Chico ne paraissait nullement se soucier des détails de sa toilette. Haillons ou somptueux habits, il savait tout porter avec la même désinvolte fierté. Il se redressait tout comme il le faisait sur la piste lorsque les murmures d'admiration bourdonnaient autour de lui, et il ne perdait pas une ligne de sa taille, d'homoncule.
Et puis, tiens! s'il était mal arrangé, lui, le Chico, le seigneur français, son grand ami, celui qui lui apparaissait comme un dieu, n'était guère mieux arrangé que lui.