Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico

Chapter 13

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En abordant Pardaillan dans des circonstances aussi anormales, après sa tentative d'assassinat si récente et sa honteuse fuite, Bussi-Leclerc s'attendait certes à être accueilli par une bordée d'injures comme on savait les prodiguer à une époque où tout se faisait avec une outrance sans bornes. Tout de même, il ne s'attendait pas à être touché aussi profondément. Ce démon de Pardaillan, devant tous ces gentilshommes, ces officiers, ces soldats espagnols, qui, sans doute, riaient de lui sous cape, du premier coup le frappait cruellement dans ce qu'il y avait de plus sensible en lui: sa vanité de maître invincible!

Fidèle à la promesse qu'il s'était faite à lui-même, il accueillit les paroles du chevalier avec un sourire qu'il croyait dédaigneux et qui n'était qu'une grimace. Il souriait, mais il était livide.

Cependant, l'apostrophe de Pardaillan appelait une réponse du tac au tac, et Bussi, égaré par la rage, ne trouvait rien qui lui parût assez violent. Il se contenta de grincer:

--C'est moi, oui!

--Jean Leclerc, reprit la voix impitoyable de Pardaillan, la longue rapière qui vous bat les mollets est-elle aussi longue que celle que vous avez jetée vous-même lorsque vous tentâtes de m'assassiner?

Les bonnes résolutions de Bussi-Leclerc commençaient à chavirer sous les sarcasmes dont l'accablait celui qu'il eût voulu poignarder à l'instant même. Il tira la longue rapière dont on venait de lui parler, et, la faisant siffler, il hurla, les yeux hors de l'orbite:

--Misérable fanfaron!

Avec un suprême dédain, Pardaillan haussa les épaules et continua:

--Vous m'avez demandé, je crois, où je courais tout à l'heure... Ma foi, Jean Leclerc, je conviens que, si j'avais voulu vous attraper, quand vous avez fui devant mon épée, il m'aurait fallu, non pas courir, mais voler, plus rapide que le tourbillon! Et j'y songe, vous vous croyez un maître et vous l'êtes en effet: un maître fuyard!

Tout ceci n'empêchait pas Pardaillan de surveiller du coin de l'oeil le mouvement de troupes qui se dessinait autour de lui.

En effet, cependant que Bussi-Leclerc s'efforçait de faire bonne contenance sous les douloureux coups d'épingle que lui prodiguait Pardaillan, comme s'il n'était venu là que pour détourner son attention en excitant sa verve, les soldats, eux, prenaient position.

Il en sortait de partout. C'était à-se demander où ils s'étaient terrés jusque-là.

Pardaillan se trouvait dans le couloir circulaire, large de plus d'une toise. Il avait à sa gauche la barrière qui avait été jetée bas, en partie. Par-delà la barrière, c'était la piste. En face de lui, c'était le couloir qui tournait sans fin autour de la piste.

En allant par là, droit devant lui, il eût abouti à l'endroit réservé au populaire. Derrière lui, c'était toujours le même couloir, ayant en bordure les gradins occupés par les gens de noblesse. Enfin, à sa droite, il y avait un large couloir aboutissant à l'endroit où se dressaient les tentes des champions.

Or, tandis qu'il accablait Bussi-Leclerc de ses sarcasmes, sur la piste, à sa gauche, une deuxième, puis une troisième compagnie étaient venues se joindre à la première et s'étaient placées là en masses profondes.

Environ quatre cents hommes se trouvaient là.

Bien qu'ils fussent moins nombreux dans le couloir que sur la piste, les soldats paraissaient, au contraire, être en nombre plus considérable. Cela tenait à ce que les troupes, manquant de front pour se déployer, s'étendaient en profondeur.

Essayer de se frayer un chemin, à travers les vingt ou trente rangs de profondeur, eût été une entreprise chimérique, au-dessus des forces humaines, qui ne pouvait être tentée, même par un Pardaillan.

Enfin, à sa droite, où il eût pu, comme sur la piste, trouver assez d'espace pour non pas tenter une défense impossible, mais essayer de battre en retraite en se défilant parmi les tentes, les barrières, mille objets hétéroclites qui eussent pu faciliter cette retraite, de ce côté-là, on n'eût pas trouvé un espace long d'une toise qui ne fût occupé.

En moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour l'expliquer, l'encerclement était complet, et Pardaillan se trouvait pris au centre de ce cercle de fer, composé de près d'un millier de soldats.

Il avait fort bien observé le mouvement, et, si Bussi-Leclerc ne s'était placé d'un air provocant sur sa route, il est à présumer qu'il ne se fût pas laissé acculer ainsi. Il eût tenté quelque coup de folie, comme il en avait réussi quelques-uns dans sa vie aventureuse, avant que la manoeuvre fût achevée et que la retraite lui eût été coupée.

Pardaillan, donc, dès l'instant où Bussi l'interpella, résolut de lui tenir tête, quoi qu'il dût en résulter. Il ne se croyait pas, nous l'avons dit, directement menacé, L'eût-il cru que sa résolution n'eût pas varié. Mais, comme, tout en invectivant Bussi-Leclerc, il surveillait attentivement ce qui se passait autour de lui, il ne fut pas longtemps à comprendre que c'était à lui qu'on en voulait.

Jamais, il ne s'était trouvé en une passe aussi critique, et, en se redressant, hérissé, flamboyant, terrible, il jugeait la situation telle qu'elle était, avec ce sang-froid qui ne l'abandonnait pas, malgré qu'il sentît le sang battre ses tempes à coups redoublés, et il songeait:

«Allons, c'est ici la fin de tout! C'est ici que je vais laisser mes os! Et c'est bien fait pour moi! Qu'avais-je besoin de m'arrêter pour répondre à ce spadassin que j'eusse toujours retrouvé! Je pouvais encore gagner au large. Il ne me reste plus qu'à vendre ma vie le plus chèrement possible, car, pour me tirer de là, le diable lui-même ne m'en tirerait pas.

Pendant ce temps, l'orage éclatait du côté du populaire. Les soldats, après avoir déchargé leurs arquebuses, avaient reçu le choc terrible du peuple exaspéré. La piste était envahie, le sang coulait à torrents.

De part et d'autre, on se portait des coups furieux, accompagnés d'injures, de vociférations, d'imprécations, de jurons intraduisibles. Pendant ce temps, le Torero, cause involontaire de cette effroyable boucherie, était enlevé par les hommes de Fausta.

Bussi-Leclerc avait dégainé et s'était campé devant Pardaillan. Autour de celui-ci, le cercle de fer s'était rétréci, et, maintenant, il n'avait plus qu'un tout petit espace de libre.

Soudain, une voix que Pardaillan reconnut aussitôt dit avec un accent grave:

--Eh bien, Pardaillan, crois-tu pouvoir échapper? Regarde autour de toi. Vois ces centaines d'hommes armés qui te serrent de près. Tout cela, c'est mon oeuvre à moi. Cette fois-ci, je te tiens, je te tiens bien. Nulle puissance humaine ou infernale ne peut t'arracher à mon étreinte!

--Par Dieu! madame, gronda Pardaillan, j'ai rencontré celui-ci--d'un geste de mépris écrasant il désignait Bussi, livide de fureur--j'ai vu celui-ci que j'ai connu geôlier autrefois, qui s'est fait assassin et, ne se jugeant pas assez bas, s'est fait sbire et pourvoyeur de bourreau; j'ai vu ceux-là--il désignait les officiers et les soldats qui frémirent sous l'affront--ceux-là qui ne sont pas des soldats. Des soldats ne se fussent pas mis à mille pour meurtrir ou arrêter un seul homme. J'ai vu se dessiner le guet-apens, s'organiser l'assassinat, j'ai vu les reptiles, les chacals, toutes les bêtes puantes et immondes s'avancer en rampant, prêtes à la curée, et me suis dit que, pour compléter la collection, il ne manquait plus qu'une hyène. Et, aussitôt, vous êtes apparue!

Impassible, Fausta essuya la violente diatribe sans sourciller. Elle ne daigna pas discuter. A quoi bon?

Et, se tournant vers un officier qui rongeait rageusement sa moustache, honteux qu'il était du rôle qu'on lui faisait jouer, sur un ton de suprême autorité, en désignant Pardaillan de la main:

--Arrêtez cet homme!

L'officier allait s'avancer, lorsque Bussi-Leclerc s'écria:

--Un instant, mort-diable!

Cette intervention soudaine de Bussi-Leclerc n'était pas concertée avec Fausta, car elle se tourna vivement vers lui et, sans cacher le mécontentement qu'elle éprouvait:

--Perdez-vous la tête, monsieur?

--Eh! madame, fit Bussi, avec une brusquerie affectée, le sire de Pardaillan, qui se vante de m'avoir désarmé et mis en fuite, me doit bien une revanche, que diable! Je ne suis venu ici que pour cela, moi!

Fausta le considéra une seconde avec un étonnement qui n'avait rien de simulé. Très sincèrement, elle le crut soudainement frappé de démence. Elle baissa d'instinct le ton pour lui demander d'un air vaguement apitoyé:

--Vous voulez donc vous faire tuer?

Bussi-Leclerc secoua la tête avec un entêtement farouche, et, sur un ton d'assurance qui frappa Fausta:

--Rassurez-vous, madame, dit-il. Le sire de Pardaillan ne me tuera pas. Je vous en donne l'assurance formelle.

Fausta crut qu'il avait inventé ou acheté quelque botte secrète, comme on en trouvait tous les jours, et que, sûr de triompher, il tenait à le faire devant tous ces soldats qui seraient les témoins de sa victoire et rétabliraient sa réputation ébranlée de maître invincible. Il paraissait tellement sûr de lui qu'une autre appréhension vint l'assaillir, qu'elle traduisit en grondant:

--Vous n'allez pas le tuer, j'imagine?

--Peste non! madame. Je ne voudrais ni pour or ni pour argent le soustraire au supplice qui l'attend. Je ne le tuerai pas, soyez tranquille.

Il prit un temps pour produire son petit effet avec plus de force et, avec une insouciance affectée:

--Je me contenterai de le désarmer.

Fausta demeura un moment perplexe. Elle se demandait si elle devait le laisser faire. C'est qu'elle était payée pour savoir qu'avec le chevalier on ne pouvait jamais jurer de rien.

Elle allait donc donner l'ordre de procéder à l'instant à la prise de corps de celui qu'on pouvait considérer comme prisonnier.

Bussi-Leclerc lut sa résolution dans ses yeux.

--Madame, dit-il d'une voix tremblante de colère contenue, j'ai fait vos petites affaires de mon mieux et moi seul sais ce qu'il m'en a coûté. De grâce, je vous en prie, laissez-moi faire les miennes à ma guise... ou je ne réponds de rien.

Ceci était dit sur un ton gros de sous-entendus menaçants. Fausta comprit que le contrarier ouvertement pouvait être dangereux.

--Soit, dit-elle d'un ton radouci, agissez donc à votre guise.

Bussi-Leclerc s'inclina et, froidement:

--Écartez-vous donc, madame, et ne craignez rien. Il n'échappera pas au sort qui l'attend.

Et, se tournant vers Pardaillan qui, un sourire dédaigneux aux lèvres, avait attendu patiemment la fin de cet entretien particulier:

--Holà! monsieur de Pardaillan, fit-il à haute voix, ne pensez-vous pas que l'heure est bien choisie pour donner au mauvais écolier que je suis une de ces prestigieuses leçons dont vous seul avez le secret? Voyez l'admirable galerie de braves qui vous entoure. Où trouver témoins plus nombreux et mieux qualifiés de la défaite humiliante que vous ne manquerez pas de m'infliger?

Pardaillan savait bien, quoi qu'il en eût dit, que Bussi-Leclerc était brave. Mais d'où venait donc qu'il osât l'appeler en combat singulier devant cette multitude de soldats, lesquels seraient témoins de son humiliation? Car il ne pouvait se leurrer à ce point de croire qu'il serait vainqueur.

Il eut l'intuition que cette superbe assurance cachait quelque coup de traîtrise.

Il jeta autour de lui un coup d'oeil circulaire comme pour s'assurer qu'on n'allait pas le charger à l'improviste, par-derrière.

Mais non, les soldats attendaient, raides et immobiles, qu'on leur donnât des ordres, et les officiers, de leur côté, semblaient se guider sur Bussi. Il secoua la tête pour chasser les pensées qui l'importunaient, et, de sa voix mordante:

--Et, si je vous disais que, dans les conditions où il se produit, il ne me convient pas d'accepter votre défi?

--En ce cas, je dirai, moi, que vous vous êtes vanté en prétendant m'avoir désarmé. Je dirai--continua Bussi en s'animant--que le sire de Pardaillan est un fanfaron, un bravache, un hâbleur, un menteur. Et, s'il le faut absolument, pour l'amener à se battre, j'aurai recours au suprême moyen, celui qu'on n'emploie qu'avec les lâches, et je le souffletterai de mon épée, ici, devant vous tous qui m'entendez et nous regardez!

Et, ce disant, Bussi-Leclerc fit un pas en avant et leva sa rapière comme pour en cingler le visage du chevalier.

Et, il y avait dans ce geste, dans cette provocation inouïe, adressée à un homme virtuellement prisonnier, quelque chose de bas et de sinistre qui amena un murmure de réprobation sur les lèvres de quelques officiers.

Mais Bussi-Leclerc, emporté par la colère, ne remarqua pas cette réprobation.

Quant à Pardaillan, il se contenta de lever la main, et ce simple geste suffit pour que le maître d'armes n'achevât pas le sien. D'une voix blanche qui fit passer un frisson sur la nuque du provocateur:

--Je tiens le coup pour reçu, dit froidement Pardaillan.

Et, faisant deux pas en avant, plaçant le bout de son index sur la poitrine de Bussi:

--Jean Leclerc, dit-il avec un calme effrayant, je vous savais vil et misérable, je ne vous savais pas lâche. Vous êtes complet maintenant. Le geste que vous venez d'esquisser, vous le paierez de votre sang. Tiens-toi bien, Jean Leclerc, je vais te tuer!

Alors, ses yeux tombèrent sur le fer qu'il avait à la main. C'était cette épée qui n'était pas à lui, cette épée qu'il avait ramassée au cours de sa lutte avec Centurion et ses hommes, cette épée qui lui avait paru suspecte au point qu'il avait discuté un moment avec lui-même pour savoir s'il ne ferait pas bien de retourner la changer.

Et voilà qu'en se voyant ce fer à la main ses soupçons lui revenaient en foule, et une vague inquiétude l'envahissait. Et il lui semblait que Bussi-Leclerc le considérait d'un air narquois, comme s'il avait su à quoi s'en tenir.

Tour à tour, il regarda sa rapière et Bussi-Leclerc comme s'il eût voulu le fouiller jusqu'au fond de l'âme Et la mine inquiète du spadassin ne lui dit sans doute rien de bon, car il revint à son épée.

Il saisit vivement la lame dans sa main et la fit ployer et reployer. Il avait déjà fait ce geste dans la rue et n'avait rien découvert d'anormal. Cette fois encore, l'épée lui parut à la fois souple et résistante. Il ne découvrit aucune tare.

Et, cependant, il flairait quelque chose, quelque chose qui gisait là, dans ce fer, et qu'il ne parvenait pas à découvrir, faute du temps nécessaire à l'étudier minutieusement, comme il eût fallu.

Bussi-Leclerc, sur un ton qui sonna d'une manière étrangement fausse à ses oreilles, peut-être prévenues, bougonna d'une voix railleuse:

--Que de préparatifs, mort-Dieu! Nous n'en finirons pas.

Et aussitôt il tomba en garde en disant d'un air détaché:

--Quand vous voudrez, monsieur!

Autant il s'était montré emporté jusque-là, autant il paraissait maintenant froid, merveilleusement maître de lui, campé dans une attitude irréprochable.

Pardaillan secoua la tête, comme pour dire:

--Le sort en est jeté!

Et, les yeux dans les yeux de son adversaire, les dents serrées, il croisa le fer en murmurant:

--Allons!

Et il lui sembla, peut-être se trompait-il, qu'en le voyant tomber en garde, Bussi-Leclerc avait poussé un soupir de soulagement et qu'une lueur triomphante avait éclairé furtivement son regard.

«Mort du diable! songea-t-il, je donnerais volontiers cent pistoles pour savoir au juste ce que peut bien manigancer ce scélérat!»

Et, sous cette impression, au lieu d'attaquer avec sa fougue accoutumée, il tâta prudemment le fer de son adversaire.

L'engagement ne fut pas long.

Tout de suite, Pardaillan laissa de côté sa prudente réserve et se mit à charger furieusement.

Bussi-Leclerc se contenta de parer deux ou trois coups et soudain, d'une voix éclatante:

--Attention, hurla-t-il triomphalement. Pardaillan, je vais te désarmer!

A peine avait-il achevé de parler qu'il porta successivement plusieurs coups secs sur la lame, comme s'il eût voulu la briser et non la lier. Pardaillan, d'ailleurs, le laissait faire complaisamment, espérant qu'il finirait par se trahir et découvrir son jeu.

Dès qu'il eut porté ces coups bizarres qui n'avaient rien de commun avec l'escrime, Bussi-Leclerc glissa prestement son épée sous la lame de Pardaillan comme pour la soutenir, et, d'un geste sec et violent, il redressa son épée de toute sa force.

Alors, Fausta, stupéfaite, les officiers et les soldats, émerveillés, virent ceci:

La lame de Pardaillan, arrachée, frappée par une force irrésistible, suivit l'impulsion que lui donnait l'épée de Bussi, s'éleva dans les airs, décrivit une large parabole et alla tomber dans la piste.

--Désarmé! rugit Bussi-Leclerc. Nous sommes quittes.

Au même instant, fidèle à la promesse faite à Fausta de le laisser vivant pour le bourreau, il se fendit à fond, visant la main de Pardaillan, voulant avoir la gloire de le toucher, porta son coup et, comme s'il eût craint que, même désarmé, il ne revînt sur lui, il fit un bond en arrière et se mit hors de sa portée.

Il rayonnait, il exultait, le brave spadassin. Il triomphait sur toute la ligne. Là, devant ces centaines de gentilshommes et de soldats, spectateurs attentifs de cet étrange duel, il avait eu la gloire de désarmer et de toucher l'invincible Pardaillan.

Nous avons dit à dessein que la lame de Pardaillan était allée tomber sur la piste.

En effet, on se tromperait étrangement si on croyait sur parole Bussi-Leclerc criant qu'il a désarmé son Adversaire.

La lame avait sauté, la lame, préalablement limée, habilement maquillée, mais la poignée était restée dans la main du chevalier.

En résumé, Bussi-Leclerc n'avait nullement désarmé son adversaire et la piteuse comédie qu'il venait de jouer était de l'invention de Centurion, qui avait vu là le moyen d'obtenir de Bussi ce que Fausta l'avait chargé de lui demander, et de se venger en même temps par une humiliation publique de celui qui l'avait corrigé vertement en public.

Bussi-Leclerc pouvait triompher à son aise, car, de loin, on ne pouvait voir la poignée restée dans la main crispée de Pardaillan, et, comme tout le monde, en revanche, avait pu voir voler la lame, pour la plupart des spectateurs le doute n'était pas possible: l'invincible, le terrible Français avait trouvé son maître.

Pour compléter la victoire de Bussi-Leclerc, il se trouva que son épée, alors qu'il s'était fendu sur son adversaire désarmé par un coup de traîtrise, son épée avait éraflé un doigt assez sérieusement pour que quelques gouttes de sang jaillissent et vinssent tacher de pourpre la main de Pardaillan.

Ce n'était qu'une piqûre insignifiante. Mais, de loin, ce sang permettait de croire à une blessure plus sérieuse.

Malheureusement pour Bussi, les choses prenaient un tout autre aspect vis-à-vis de ceux qui, placés aux premiers rangs, purent voir de près, dans tous ses détails, la scène qui venait de se dérouler et celle qui suivit.

Ceux-là distinguèrent le tronçon d'épée resté dans la main du chevalier. Ils comprirent que, s'il était désarmé, ce n'était pas du fait de l'adresse de Bussi, mais par suite d'un fâcheux accident. Et même, à la réflexion, cet accident lui-même leur parut quelque peu suspect.

Quant à Pardaillan, il avait eu une seconde d'effarement bien compréhensible en voyant sa lame s'envoler dans l'espace. Lui aussi, il avait cru naïvement à un accident.

Jamais, l'idée ne lui serait venue que la frénésie haineuse pût oblitérer le sens de l'honneur et même le simple bon sens d'un homme réputé brave et intelligent, jusqu'à ce jour, au point de l'abaisser jusqu'à ourdir une machination aussi lâche, aussi compliquée et aussi niaise, car, en résumé, qui espérait-il abuser avec cette grossière comédie?

Mais, devant le cri de triomphe de Bussi, force lui avait été d'admettre qu'une perfidie semblable était possible. Et cela lui avait paru si pitoyable, si grotesque, si risible, que, malgré lui, oubliant tout, il était parti d'un éclat de rire formidable, furieux, inextinguible.

Et Bussi-Leclerc, si brave qu'il fût, sentit un frisson le parcourir de la nuque aux talons, et, tout en se renceignant dans les rangs pressés des soldats espagnols, comme s'il ne se fût pas senti en sûreté, il commença de regretter amèrement d'avoir suivi si scrupuleusement les perfides conseils de Centurion.

C'est que, au fur et à mesure que le rire se déchaînait irrésistiblement, le chevalier sentait une colère violente, furieuse, comme il en avait rarement ressenti de pareille, l'envahir tout entier, au point que lui, qui savait si bien garder son sang-froid dans les passes les plus critiques, il était tout à fait hors de lui, et se sentait incapable de se modérer, encore moins de raisonner ses impressions.

--Eh quoi! se peut-il que, pour une misérable blessure faite à son amour-propre, un homme s'avilisse à ce point! Par Pilate! je ne connaissais pas ce Bussi-Leclerc! Mort du diable! il faut que ce scélérat soit châtié sur l'heure, et je vais l'étrangler de mes propres mains, puisque je n'ai pas d'armes. Ou plutôt non; puisque les blessures d'amour-propre sont les seules qui aient réellement prise sur ce sacripant, je vais lui infliger une de ces humiliations sanglantes dont il gardera à jamais le cuisant souvenir!

Livide, hérissé, exorbité, effrayant, avec ce rire extravagant qu'il ne paraissait plus pouvoir réfréner, avec des gestes brusques, saccadés, inconscients, un inappréciable instant il eut toutes les apparences d'un fou furieux.

Cette impression ne fut pas éprouvée que par les comparses de cette scène, car il entendit vaguement Fausta dire d'une voix que l'espoir et la joie faisaient trembler:

--Oh! serait-il devenu fou? Déjà!...

Et une autre voix impassible--celle de d'Espinosa--répondit:

--Notre besogne serait terminée, avant que d'avoir été entreprise.

Dans sa crise nerveuse poussée jusqu'à la frénésie, Pardaillan ne les voyait pas. Ils étaient assez loin de lui et ils parlaient bas, et, pourtant, il perçut nettement toutes ces paroles. En lui-même, en faisant des efforts désespérés pour retrouver un peu de calme, il grommelait:

«Or ça, j'ai donc l'air d'un fou? Peut-être le suis-je en effet. Je sens ma tête qui semble vouloir éclater. Il me paraît que ma folie, si elle persistait, serait singulièrement agréable à la douce Fausta et à son digne ami d'Espinosa!»

Et, par un effort de volonté surhumain, il réussit à se maîtriser, à retrouver, en partie, sa lucidité.

En même temps, il se mit en marche, allant droit à Bussi-Leclerc, impérieusement poussé par cette idée qui dominait en lui: châtier séance tenante le scélérat.

Et, chose singulière, dès l'instant où il s'ébranla pour une action déterminée, tout le reste disparut et son calme lui revint peu à peu.

D'Espinosa, qui observait Pardaillan, en le voyant se diriger vers Bussi-Leclerc, d'un pas rude, dans une attitude qui ne laissait aucun doute sur ses intentions, eut un soupçon de sourire, et:

--Je crois, dit-il froidement, que, tout désarmé qu'il est, le chevalier de Pardaillan va faire passer un moment pénible à ce pauvre M. de Bussi-Leclerc. Quel dommage que cet homme extraordinaire soit contre nous! Que n'aurions-nous pu entreprendre s'il avait été à nous!

Fausta approuva gravement de la tête, avec un geste qui signifiait: ce n'est pas notre faute s'il n'est pas à nous. Puis, curieusement, elle porta ses yeux sur Pardaillan avançant, l'air menaçant, sur Bussi-Leclerc qui reculait au fur et à mesure en jetant à Fausta des regards qui criaient:

«Qu'attendez-vous donc pour le faire saisir?»

Mais elle n'eut pas l'air de voir le spadassin, et, se tournant vers d'Espinosa, avec un sourire aigu, avec un accent aussi froid que le sien:

--En effet, je ne donnerais pas un denier de l'existence de M. de Bussi-Leclerc, dit-elle.

--Si vous le désirez, princesse, nous pouvons faire saisir M. de Pardaillan sans lui laisser le temps d'exécuter ce qu'il médite.