Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico
Chapter 12
Le Torero se tourna vers la foule qui le saluait d'acclamations délirantes, la salua de son épée et se dirigea vers l'endroit où il avait, dès le début de la course, aperçu la Giralda, avec l'intention de lui faire publiquement hommage de son trophée.
Au même instant, la barrière, près de Pardaillan, tombait sous une poussée violente et les cinquante et quelques gentilshommes et faux ouvriers, qui n'attendaient que cet instant, envahirent la piste, entourèrent de toutes parts le Torero, comme s'ils étaient poussés par l'enthousiasme de sa victoire, mais en réalité pour lui faire un rempart de leurs corps.
A ce moment aussi, les soldats, massés dans le couloir circulaire, quittaient leur retraite, se portaient sur la piste et se massaient en colonnes profondes, la mèche de leurs arquebuses allumée, prêts à faire feu devant les rangs serrés du populaire surpris de cette manoeuvre imprévue.
En même temps, un officier, à la tête de vingt soldats, se dirigeait à la rencontre du Torero.
Mais celui-ci était débordé par ceux qui avaient jeté bas la barrière et qui, malgré sa résistance acharnée, car il ne comprenait pas encore ce qui lui arrivait, l'entraînaient dans la direction opposée à celle où il voulait aller.
En sorte que l'officier, qui pensait se trouver en face d'un homme seul, qu'il avait mission d'arrêter, l'officier, qui avait trouvé quelque peu ridicule qu'on l'obligeât à prendre vingt hommes avec lui, commença de comprendre que sa mission n'était pas aussi aisée qu'il l'avait cru tout d'abord et se trouva ridicule maintenant d'être obligé de courir après un groupe compact, deux fois plus nombreux que ses hommes, et qui lui tournait le dos avec les allures décidées de gens qui ne paraissent pas disposés à se laisser faire.
Voyant que celui qu'il avait mission d'arrêter allait lui glisser entre les doigta, l'officier, pâle de fureur, ne sachant à quel expédient se résoudre pour mener à bien sa mission, persuadé que tout le monde devait avoir, comme lui, le respect de l'autorité dont il était le représentant, l'officier se mit à crier d'une voix de stentor:
«Au nom du roi!... Arrêtez!»
Ayant dit, il crut naïvement qu'on allait obtempérer et qu'il n'aurait qu'à étendre la main pour cueillir son prisonnier.
Malheureusement pour lui, les gens qui se dévouaient ainsi qu'ils le faisaient n'avaient pas le sens du respect de l'autorité. Ils ne s'arrêtèrent donc pas.
Bien mieux, à l'invite brutale de l'officier, qui s'arrachait de désespoir les poils de sa moustache grisonnante, ils répondirent par un cri imprévu, qui vint atteindre, comme un soufflet violent, le roi qui assistait, impassible, à cette scène:
«Vive don Carlos!»
Ce cri, que nul n'attendait, tomba sur les gens du roi comme un coup de masse qui les effara.
Et, comme si ce cri n'eût été qu'un signal, au même instant des milliers de voix vociférèrent en précisant plus explicitement:
«Vive le roi Carlos! Vive notre roi!»
Et, comme ceux qui ignoraient se regardaient aussi effarés et surpris que les gens de noblesse, comme une traînée de poudre, volant de bouche en bouche, le bruit se répandit qu'on voulait arrêter le Torero. Mais Carlos, qu'était-ce que ce roi Carlos qu'on acclamait? Et on expliquait: Carlos, c'était le Torero lui-même.
Oui, le Torero, l'idole des Andalous, était le propre fils du roi Philippe qui le poursuivait de sa haine. Allons! un effort et on aurait enfin un roi humain, un roi qui, ayant vécu et souffert dans les rangs du peuple, saurait comprendre ses besoins, connaîtrait ses misères et saurait y compatir; mieux, y remédier.
Tout ceci, que nous expliquons si lentement, la foule l'apprenait en un moment inappréciable. Et, rendons-leur cette justice, la plupart de ces hommes du peuple n'entendaient et ne comprenaient qu'une chose: on voulait arrêter le Torero, leur dieu!
Qu'il fût fils de roi, qu'on voulût faire de lui un autre roi, peu leur importait. Pour eux, c'était le Torero.
Ah! on voulait l'arrêter! Eh bien, par le sang du Christ! on allait voir si les Andalous étaient gens à se laisser enlever bénévolement leur idole!
Les prévisions du duc de Castrana se réalisaient. Tous ces hommes, bourgeois, hommes du peuple, caballeros, venus en amateurs, ignorants de ce qui se tramait, devinrent littéralement furieux, se changèrent en combattants prêts à répandre leur sang pour la défense du Torero.
Comme par enchantement--apportées par qui? distribuées par qui? est-ce qu'on savait! est-ce qu'on s'en occupait!--des armes circulèrent, et ceux qui n'avaient rien, sans savoir comment cela s'était fait, se virent dans la main qui un couteau, qui un poignard, qui une dague, qui un pistolet chargé.
Et, au même instant, tel un cyclone foudroyant, la ruée en masse sur les barrières brisées, arrachées, éparpillées, la prise de contact immédiate avec les troupes impassibles.
Un vieil officier, commandant une partie des troupes royales, eut un éclair de pitié devant la lutte inégale qui s'apprêtait.
--Que personne ne bouge, cria-t-il d'une voix tonnante, ou je fais feu!
Une voix résolue, devant l'inappréciable instant d'hésitation de la foule, cria, en réponse:
«Faites! Et après vous n'aurez pas le temps de recharger vos arquebuses!
Une autre voix entraînante hurla:
«En avant!»
Et ils allèrent de l'avant.
Et le vieil officier mit à exécution sa menace.
Une décharge effroyable, qui fit trembler les vitres dans leurs chasses de plomb, faucha les premiers rangs, les coucha sanglants ainsi qu'une gerbe de coquelicots rouges.
Si les officiers qui commandaient là avaient pris la précaution élémentaire d'échelonner le feu, leurs troupes ayant le temps de recharger les arquebuses--opération assez longue--pendant que d'autres auraient fait feu, le massacre eût tourné aussitôt à la boucherie, et étant donné surtout les rangs serrés de la foule qui n'avait que des poitrines et non des cuirasses à opposer aux balles.
Les officiers ne songèrent pas à cela. Ou, s'ils y songèrent, les soldats ne comprirent pas et n'exécutèrent pas l'ordre. La décharge fut générale sur toute la ligne. Et ce que la voix inconnue avait prédit se réalisa: ayant déchargé leurs arquebuses, les soldats durent recevoir le choc à l'arme blanche.
La partie devenait presque égale en ce sens que, si les soldats casqués et cuirassés de buffle ou d'acier offraient moins de prise aux coups de leurs adversaires, ceux-ci avaient sur eux la supériorité du nombre.
Et le corps à corps se produisit, opiniâtre et acharné de part et d'autre.
Pendant ce temps, le Torero était entraîné par ses partisans, entraîné malgré ses protestations, ses objurgations, ses menaces, malgré sa défense désespérée.
Ils étaient cinquante qui l'avaient entouré et enlevé. En moins d'une minute, ils furent cinq cents. De tous les côtés, il en surgissait.
C'est que, en effet, soustraire le roi Carlos--comme ils disaient--aux vingt soldats chargés de l'appréhender n'était rien. Il fallait passer sur le ventre des gentilshommes, qui ne manqueraient pas de leur barrer la route.
Fausta, éclairée par le duc de Castrana, qui connaissait admirablement le champ de bataille sur lequel il devait évoluer, Fausta avait minutieusement et merveilleusement organisé l'enlèvement. Car, c'était, en somme, un véritable enlèvement qui se pratiquait là.
L'itinéraire à suivre était tracé d'avance. Il devait être, et il était, en effet, rigoureusement suivi.
Il s'agissait d'entraîner le Torero non pas vers une sortie où l'on se fût heurté à des troupes de gentilshommes et de soldats, mais vers les coulisses de l'arène. Ces coulisses se trouvaient, nous l'avons dit, dans l'enceinte même de la plazza, c'est-à-dire sur la place même.
D'Espinosa, qui calculait tout, ne pouvait pas prévoir que le Torero serait entraîné là, puisqu'il n'y avait pas de sortie. Toutes les rues étaient barrées par ses soldats. Il avait donc négligé d'occuper ces coulisses. C'était précisément sur quoi comptait Fausta.
Ces coulisses, elle les avait occupées, elle. Partout, des groupes d'hommes à elle étaient postés. On se passa le Torero de main en main jusqu'à ce qu'il fût amené devant une maison qui appartenait à l'un des conjurés.
Malgré lui, on le porta dans cette maison, et, sans savoir comment, il se trouva dehors, dans une rue étroite, derrière des troupes nombreuses qui gardaient cette rue, avec mission d'empêcher de passer quiconque tenterait de sortir de la place.
Comme toujours en pareille circonstance, les soldats gardaient scrupuleusement ce qui était devant eux et ne s'occupaient pas de ce qui se passait sur leurs derrières.
L'obstacle franchi, de nouveaux postes appartenant à Fausta se trouvaient échelonnés de distance en distance, dans des abris sûrs, et le Torero, écumant, fut conduit ainsi en un clin d'oeil hors de la ville et enfermé, pour plus de sûreté, dans une chambre qui prenait toutes les apparences d'une prison.
Pourquoi le Torero s'était-il efforcé d'échapper aux mains de ceux qui le sauvaient ainsi malgré lui et malgré sa résistance désespérée?
C'est qu'il pensait à la Giralda.
Dans la prodigieuse aventure qui lui arrivait, il n'avait songé qu'à elle. Tout le reste n'avait pour ainsi dire pas existé pour lui. Et, en se débattant entre les mains de ceux qui l'entraînaient, dans son esprit exaspéré, cette clameur retentissait sans cesse:
«Que va-t-elle devenir? Dans l'effroyable bagarre que je pressens, quel sort sera le sien?»
Ce qui était arrivé à la Giralda, nous allons le dire en peu de mots:
Lorsque les troupes royales s'étaient massées devant la foule, qu'elles tenaient sous la menace de leurs arquebuses, la Giralda, au premier rang, se trouvait une des plus exposées, et, à moins d'un hasard providentiel, elle devait infailliblement tomber à la première décharge.
Très étonnée, mais non effrayée, parce qu'elle ne soupçonnait pas la gravité des événements, elle s'était dressée instinctivement en s'écriant:
«Que se passe-t-il donc?»
Un des galants cavaliers, qui l'avaient poussée à cette place privilégiée, répondit, obéissant à des instructions préalables:
--On veut arrêter le Torero. C'est une opération qui rencontrera quelques difficultés, car ils sont là des milliers d'admirateurs résolus à l'entraver de leur mieux. Si vous voulez m'en croire, demoiselle, vous ne resterez pas un instant de plus ici. Il va pleuvoir des horions dont beaucoup seront mortels.
De tout ceci, la Giralda n'avait retenu qu'une chose: on voulait arrêter le Torero.
--Arrêter César! s'écria-t-elle. Pourquoi? Quel crime a-t-il commis?
Et, n'écoutant que son coeur amoureux, sans réfléchir, elle avait voulu s'élancer, courir au secours de l'aimé, lui faire un rempart de son corps, partager son sort quel qu'il fût.
Mais, tous ceux qui l'environnaient, y compris les deux soldats en sentinelle à cet endroit, étaient placés là uniquement à son intention à elle.
Tous ces hommes étaient les acolytes de Centurion, renforcés pour la circonstance.
La Giralda ne put même pas faire un pas. D'une part, les deux soldats se jetèrent en même temps devant elle pour lui barrer le chemin; d'autre part, le même cavalier empressé la saisit au poignet d'une main robuste, et, disant sur un ton qu'il s'efforçait de rendre courtois:
--Ne bougez pas, demoiselle. Vous vous perdriez inutilement.
--Laissez-moi! cria la Giralda en se débattant.
Et, prise d'une inspiration soudaine, elle se mit à crier de toutes ses forces:
--A moi! On violente la Giralda... la fiancée du Torero!
Cet appel ne faisait pas l'affaire des sacripants qui avaient mission de l'enlever. La Giralda, criant son nom, aussi populaire que celui du Torero, la Giralda, se réclamant de son titre de fiancée en semblable occurrence, avait des chances d'ameuter la foule contre les hommes de Centurion, qui n'étaient pas précisément en odeur de sainteté aux yeux du populaire.
Le galant cavalier, qui était le sergent de Centurion et comme tel commandait en son absence, comprit le danger. Il eut, à son tour, une inspiration, et, la lâchant aussitôt, il dit en faisant des grâces qu'il croyait irrésistibles:
--Loin de moi la pensée de violenter l'incomparable Giralda, la perle de l'Andalousie. Mais, senorita, aussi vrai que je suis gentilhomme et que don Gaspar Barrigon est mon nom, vous iriez au-devant d'une mort aussi certaine qu'inutile en courant par là. Montez sur cet escabeau. Voyez-vous les partisans du Torero qui l'enlèvent au nez et à la barbe des soldats chargés de l'arrêter?
--Sauvé! s'écria la Giralda, qui avait obéi machinalement à don Gaspar Barrigon, puisque tel était son nom.
Et, sautant lestement à terre, elle ajouta:
--Il faut que je le rejoigne à l'instant.
--Venez, senorita, s'empressa de dire Barrigon; sans moi, vous ne passerez jamais à travers cette multitude!
La Giralda eut un geste d'impatience à l'adresse de l'importun. Mais, voyant ses efforts se briser devant l'impassibilité des compagnons qui l'entouraient et qui ne bougeaient--pour cause--elle eut un geste de déception douloureuse.
--Suivez-moi, demoiselle, insista don Gaspar. Je vous jure que vous n'avez rien à craindre de moi. Je suis un admirateur passionné du Torero et suis trop heureux de prêter l'appui de mon bras à celle qu'il aime.
Il paraissait sincère; devant les bourrades qu'il ne ménageait pas à ses hommes, ceux-ci se hâtaient de lui livrer passage. La jeune fille n'en chercha pas plus long. Elle suivit celui qui lui permettait de se rapprocher de son fiancé.
Quelques instants plus tard, elle était hors de la foule dans une des petites rues qui bordaient la place. Sans songer à remercier celui qui lui avait frayé son chemin et dont l'aspect rébarbatif ne lui disait rien, elle voulut s'élancer.
Alors, elle se vit entourée d'une vingtaine d'estafiers qui, loin de lui faire place, se serrèrent autour d'elle Alors, elle voulut crier, appeler à l'aide, mais sa voix fut couverte par le bruit de l'arquebusade qui éclata comme un tonnerre à cet instant précis.
Avant d'avoir pu se ressaisir, elle était saisie, enlevée, jetée sur l'encolure d'un cheval, deux poignes vigoureuses la happaient, la maintenaient immobile, tandis que la voix railleuse du cavalier murmurait:
--Inutile de résister, ma douce colombe. Cette fois-ci je te tiens bien, et tu ne m'échapperas pas!
Elle leva son oeil où se lisait une détresse qui eût apitoyé tout autre et considéra celui qui lui parlait sur ce ton à la fois grossier et menaçant, et elle reconnut Centurion. Elle se sentit perdue.
Le guet-apens, soigneusement ourdi, adroitement exécuté, lui apparut dans toute son horreur, et elle se demanda, trop tard, hélas! comment elle avait pu être aveugle au point de n'avoir eu aucun soupçon à la vue de ces mufles de fauves qui suaient le crime.
Il est vrai que, toute à la joie du triomphe escompté de son bien-aimé César, elle n'avait pas même songé à les regarder à ce moment-là, et Dieu sait si elle regrettait maintenant.
Alors, comme un pauvre petit oiseau blessé qui replie ses ailes et s'abandonne en tremblant à la main cruelle qui s'abat sur lui, frissonnante d'horreur et d'effroi, elle ferma les yeux et s'évanouit.
La voyant immobile et pâle, les bras ballants, comme un corps sans vie, le familier comprit et, cynique et satisfait, il commanda:
--En route, vous autres!
Il se plaça, avec son précieux fardeau, au centre du peloton, qui s'ébranla et partit à toute bride.
XII
L'ÉPÉE DE PARDAILLAN
Nous avons raconté, en temps et lieu, comment Bussi-Leclerc avait échoué dans sa tentative d'assassinat sur la personne du chevalier de Pardaillan. Nous avons expliqué à la suite de quels combats et quels déchirements intérieurs Bussi, qui était brave; s'était abaissé à cette besogne que lui-même, dans sa conscience, stigmatisait avec une violence de langage qu'il n'eût, certes, pas tolérée chez un autre.
Après avoir vainement essayé de reprendre sa revanche en désarmant à son tour celui pour qui il sentait la haine gronder en lui, il en était venu à se dire que sa mort, à lui Bussi, ou celle de son ennemi, pouvait seule laver son déshonneur. Et, par une subtilité au moins bizarre, ne pouvant l'atteindre en combat loyal, il s'était résigné à l'assassinat. On a vu comment l'aventure s'était terminée.
Toute la nuit, cette nuit que Pardaillan passait dans les souterrains de la maison des Cyprès, toute cette nuit Bussi la passa à tourner et retourner comme un ours dans sa chambre, à ressasser sans trêve son humiliante aventure, à se gratifier soi-même des injures les plus violentes et les plus variées.
Lorsque le jour se leva, il avait enfin pris une résolution qu'il traduisit à haute voix en grognant d'une voix qui n'avait plus rien d'humain:
«Par le ventre de ma mère! puisque le maudit Pardaillan, protégé par tous les suppôts d'enfer, d'où il est certainement issu, est insaisissable et invincible, puisque moi, Bussi-Leclerc, je suis et resterai, tant qu'il vivra, déshonoré, à telle enseigne que je n'aurais pas le front de me montrer dans la rue, puisqu'il en est ainsi et non autrement et que je n'y puis rien, il ne me reste plus qu'un moyen de laver mon honneur: c'est de mourir moi-même. Et, puisque l'infernal Pardaillan me fait grâce, comme il dit, je n'ai plus qu'à me tuer!»
Ayant pris cette suprême résolution, il retrouva tout son calme et son sang-froid. Il trempa son front brûlant dans l'eau fraîche, et, très résolu, très maître de lui, il se mit à écrire une sorte de testament dans lequel, après avoir disposé de ses biens en faveur de quelques amis, il expliquait son suicide de la manière qui lui parut la plus propre à réhabiliter sa mémoire.
La rédaction de ce factum l'amena sans qu'il s'en aperçût jusque vers une heure de l'après-midi.
Ayant ainsi réglé ses affaires, sûr de n'avoir rien oublié, Bussi-Leclerc choisit dans sa collection une épée qui lui parut la meilleure, plaça la garde par terre, contre le mur, appuya la pointe sur la poitrine, à la place du coeur, et prit son élan pour s'enferrer convenablement.
Au moment précis où il allait accomplir l'irréparable geste, on frappa violemment à sa porte.
«Qui diable vient chez moi? grommela-t-il avec rage. Par Dieu! j'y suis. C'est l'un quelconque des trois mignons que j'ai placés chez Fausta!»
Comme si elle avait entendu, la personne qui frappait cria à travers la porte:
--Ho! monsieur de Bussi-Leclerc! Ouvrez, que diantre! De la part de la princesse Fausta!
«Tiens! pensa Bussi, ce n'est pas la voix de Montsery, ni celle de Chalabre, ni celle de Sainte-Maline.»
Et, tout rêveur, mais sans bouger encore:
«Fausta!...»
L'inconnu se mit à tambouriner la porte et à faire un vacarme étourdissant en criant à tue-tête:
«Ouvrez, monsieur! Affaire de toute urgence et de première importance.»
«Au fait, songea Bussi, qu'est-ce que je risque? Ce braillard expédié à la douce, je pourrai toujours achever tranquillement ce qu'il vient d'interrompre. Voyons ce que nous veut Fausta.»
Et il alla ouvrir. Et Centurion entra.
Que venait faire là Centurion? Quelle proposition fit-il à Bussi-Leclerc? Que fut-il convenu entre eux?
Il faut croire que ce que l'ancien bachelier dit au spadassin était de nature à changer ses résolutions, puisque nous retrouvons, le lendemain, Bussi-Leclerc à la corrida royale.
Nous devons cependant dire tout de suite que les propositions ou les conseils de Centurion devaient être particulièrement louches, puisque Bussi-Leclerc, qui avait glissé jusqu'à l'assassinat, commença par se fâcher tout rouge, allant jusqu'à menacer Centurion de le jeter par la fenêtre pour le châtier de l'audace qu'il avait de lui faire des propositions qu'il jugeait injurieuses et indignes d'un gentilhomme.
Il faut croire que le familier factotum de Fausta sut trouver les mots qui convainquent, ou que la haine aveuglait l'ancien gouverneur de la Bastille au point de lui faire accepter les pires infamies, car ils finirent par se quitter bons amis et Bussi-Leclerc ne se suicida pas.
Donc, sans doute comme suite à l'entretien mystérieux que nous venons de signaler, nous retrouvons Bussi-Leclerc, dans le couloir circulaire de la plazza, semblant guetter Pardaillan, à la tête d'une compagnie de soldats espagnols.
Lorsque la barrière tomba sous la poussée des hommes à la solde de Fausta, Pardaillan, sans hâte inutile, puisque le danger ne lui paraissait pas immédiat, se disposa à les suivre, tout en surveillant l'ancien maître d'armes du coin de l'oeil.
Bussi-Leclerc, voyant que Pardaillan se disposait à entrer dans la piste, fit rapidement quelques pas à sa rencontre, dans l'intention manifeste de lui barrer la route.
Il faut dire qu'il était suivi pas à pas par les soldats qui semblaient se guider sur lui, comme s'il eût été réellement leur chef.
En toute autre circonstance et en présence de tout autre, Pardaillan eût probablement continué son chemin sans hésitation, d'autant plus que les forces qui se présentaient à lui étaient assez considérables pour conseiller la prudence, même à Pardaillan.
Mais, en l'occurrence, il se trouvait en présence d'un ennemi à qui il avait infligé plusieurs défaites, qu'il savait être très douloureuses pour l'amour-propre du bretteur réputé.
Dans sa logique toute spéciale, Pardaillan estimait que cet ennemi avait, jusqu'à un certain point, le droit de chercher a prendre sa revanche et que lui, Pardaillan, n'avait pas le droit de lui refuser cette satisfaction.
Or, cet ennemi paraissait vouloir user de son droit puisqu'il lui criait d'un ton provocant:
--Hé! monsieur de Pardaillan, ne courez pas si fort. J'ai deux mots à vous dire.
Cela seul eût suffi à immobiliser le chevalier.
Mais il y avait une autre considération qui avait à elle seule plus d'importance encore que tout le reste: c'est que Bussi, manifestement animé de mauvaises intentions, se présentait à la tête d'une troupe d'une centaine de soldats. Se dérober dans de telles conditions lui apparaissait comme une fuite honteuse, comme une lâcheté--le mot était dans son esprit--dont il était incapable.
Ajoutons que, si bas que fût tombé Bussi-Leclerc dans l'esprit de Pardaillan, à la suite de son attentat de l'avant-veille, il avait la naïveté de le croire incapable d'une félonie.
Toutes ces raisons réunies firent qu'au lieu de suivre les défenseurs du Torero il s'immobilisa aussitôt, et, glacial, hérissé, d'autant plus furieux que, du coin de l'oeil, il remarquait qu'une autre compagnie, surgie soudain du couloir, se rangeait en ligne de bataille, de l'autre côté de la barrière. Par cette manoeuvre imprévue, il se trouvait pris entre deux troupes d'égale force.
Pardaillan eut l'intuition instantanée qu'il était tombé dans un traquenard d'où il ne lui semblait pas possible de se tirer, à moins d'un miracle.
Mais, tout en se rendant compte de l'effroyable danger qu'il courait, il se fût fait tuer sur place plutôt que de paraître reculer devant la provocation qu'il devinait imminente.
A l'appel de Bussi-Leclerc, d'une voix éclatante qui domina le tumulte déchaîné et fut entendue de tous, avec cette terrible froideur qui, chez lui, dénotait une puissante émotion, il répondit:
--Eh! mais... je ne me trompe pas! C'est M. Leclerc! Leclerc qui se prétend un maître en fait d'armes et qui est moins qu'un méchant prévôt... un écolier médiocre! Leclerc qui profite bravement de ce que Bussi d'Amboise est mort pour lui voler son nom et le déshonorer en l'accolant à celui de Leclerc. Outrecuidance qui lui vaudrait la bastonnade, bien méritée, que ne manquerait pas de lui faire infliger par ses laquais le vrai sire de Bussi, s'il était encore de ce monde!