Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico
Chapter 11
Pour détourner l'orage prêt à éclater, il suffit qu'une voix, partie on ne sait d'où, criât: «Mais c'est El Chico!» Et tous les yeux se portèrent sur lui. Et nobles et vilains, sur le point de s'entre-déchirer, oublièrent leur ressentiment et, unis dans le sentiment du beau, se trouvèrent d'accord dans l'admiration.
Le branle étant donné par la voix inconnue, le roi ayant daigné sourire à la gracieuse réduction d'homme, les exclamations admiratives fusèrent de toutes parts. Les nobles dames qui s'extasiaient n'étaient pas les dernières ni les moins ardentes. Et le mot qui voltigeait sur toutes les lèvres féminines était le même:
«Poupée! Mignonne poupée! Poupée adorable! Poupée!»
Jamais le Chico n'avait osé rêver un tel succès. Jamais il ne s'était trouvé à pareille fête. Car il était assez glorieux le petit bout d'homme, et, sur ce point, il était, malgré ses vingt ans, un peu enfant.
Aussi fallait-il voir comme il se redressait et de quel air crâne il tourmentait la poignée de sa dague. Et cependant dans son esprit une seule pensée, toujours la même, passait et repassait avec l'obstination d'une obsession:
--Oh! si ma petite maîtresse était là! Si elle pouvait voir et entendre!...
Elle était là pourtant, la petite Juana; là, perdue dans la foule, et, si le Chico ne pouvait la voir, elle, du moins elle le voyait très bien.
Elle était là et elle voyait tout et entendait tout ce qui se disait, tous les compliments qui tombaient dru comme grêle sur son trop timide amoureux. Et elle voyait les jolies lèvres des nobles et hautes et si belles dames qui s'extasiaient. Et elle voyait même très bien ce que ne voyait pas le naïf Chico, perdu qu'il était dans son rêve d'adoration, c'est-à-dire les coups d'oeil langoureux que ces mêmes belles dames ne craignaient pas de jeter effrontément sur son pâtiras.
Parée comme une madone, elle avait rencontré le sire de Pardaillan, lequel, sans paraître remarquer sa rougeur et sa confusion ni son émotion, pourtant très visibles, l'avait doucement prise par la main, l'avait entraînée dans ce petit cabinet où elle était chez elle et s'y était enfermé seul à seule.
Que dit Pardaillan à la petite Juana, qui paraissait si émue quand il l'entraîna ainsi? C'est ce que la suite des événements nous apprendra peut-être. Tout ce que nous pouvons dire pour l'instant, c'est que l'entretien fut plutôt long et que la petite Juana avait les yeux singulièrement rouges en sortant du cabinet.
Son entretien avec Pardaillan n'avait pas modifié son intention d'assister à la course. Aussi, le moment venu, elle demanda à la vieille Barbara de l'accompagner. Aussitôt, celle-ci d'éclater:
--Aller à la course, vous, une demoiselle! Sainte Barbe, ma digne patronne, se peut-il que mes oreilles entendent une demande aussi incongrue! Est-ce la place, dites-moi, d'une jeune fille qui se respecte!
Sans se fâcher, Juana avait maintenu sa demande, ajoutant que, puisqu'elle n'avait pas droit aux places réservées, elle se contenterait de se mêler à la foule, et que, si Barbara refusait de l'accompagner, elle irait seule. A quoi la matrone ne manqua pas de maugréer:
--Aller seule dans la foule! A quoi servirait-il donc d'avoir des serviteurs encore robustes, Dieu merci! capables de faire respecter leur jeune maîtresse et de la défendre au besoin!--Suis-je donc si vieille, si impotente que je ne puisse vous protéger! Jour de Dieu! j'irai avec vous ou vous n'irez pas. Et, si quelqu'un vous manque, je lui ferai voir de quel bois se chauffe votre nourrice Barbara, que vous jugez trop vieille pour vous accompagner.
C'est ainsi que, la vieille escortant la jeune, elles étaient allées se placer au milieu de la cohue. Juana, moins favorisée que la Giralda, n'avait pu pénétrer jusqu'au premier rang. Elle n'avait pas de siège pour s'asseoir, pas le moindre petit banc pour s'exhausser, elle qui était si petite. Elle ne voyait rien. Elle ne connaissait les péripéties des différentes courses que par ce qu'on en disait tout haut autour d'elle, mais elle était là.
C'est ainsi qu'elle avait vu--si nous pouvons ainsi dire--la téméraire intervention de Pardaillan, et son coeur avait battu à coups précipités. Mais, au souvenir des paroles qu'il lui avait dites le matin même, elle avait hoché douloureusement la tête comme pour dire:
«N'y pensons plus.»
Lorsque la voix inconnue cria: «Mais c'est El Chico!» son petit coeur se remit à battre comme il avait battu pour Pardaillan. Pourquoi? Elle ne savait pas. Elle avait voulu voir. Mais elle avait beau avoir de grands talons, elle avait beau se hausser sur la pointe des pieds, sauter sur place, elle ne parvenait pas à apercevoir le nain.
Et, cependant, elle entendait les acclamations qui s'adressaient au Chico. Au Chico! Qui lui eût dit cela quelques minutes plus tôt l'eût bien surprise.
Alors elle voulut voir le Chico à tout prix. Ce Chico qu'on trouvait si beau, si brave, si mignon, si crâne dans son superbe et luxueux costume--du moins, ainsi le dépeignaient tant de nobles dames--il lui semblait que ce n'était pas son Chico à elle, sa poupée vivante qu'elle tournait et retournait au gré de son caprice. Il lui semblait que ce devait être un autre, qu'il y avait erreur. Et nerveuse, angoissée, colère, sans savoir pourquoi ni comment, avec des envies folles de rire et de pleurer, elle cria:
--Mais prends-moi donc dans tes bras que je puisse voir!...
D'une voix tellement changée, sur un ton si violent, que la vieille Barbara, stupéfaite, oublia pour la première fois de sa vie de ronchonner, la prit docilement dans ses bras et, avec une vigueur qu'on ne lui eût pas soupçonnée, augmentée peut-être par l'inquiétude, car elle sentait confusément que quelque chose d'anormal et d'extraordinaire se passait dans l'âme de son enfant, elle la souleva et la maintint au-dessus de la foule, assise sur sa robuste épaule.
C'est ainsi que la petite Juana vit le nain Chico dans toute sa splendeur. Elle le regarda de tous ses yeux comme si elle ne l'eût jamais vu, comme si ce ne fût pas là le même Chico avec qui elle avait, été élevée, le même Chico qu'elle s'était plu, inconsciemment, à faire souffrir, le considérant comme sa chose, son jouet à l'égard de qui elle pouvait tout se permettre.
C'était cependant toujours le même. Il n'avait rien de changé, si ce n'est son costume et un petit air crâne et décidé qu'elle ne lui connaissait pas. Si le Chico était toujours le même, c'est donc que quelque chose qu'elle ne soupçonnait pas était changé en elle. Peut-être!...
Mais la petite Juana ne se rendait pas compte de cela, et, comme à ce moment le mot poupée fleurissait sur les lèvres pourpres de tant de jolies dames, sans savoir ce qu'elle disait, avec un regard de colère et de défi à l'adresse des nobles effrontées, elle cria rageusement:
--C'est à moi, cette poupée! à moi seule!
Et, comme elle avait l'habitude de trépigner dans ces moments de grandes colères, ses petits pieds, si coquettement chaussés, battant dans le vide, se mirent à tambouriner frénétiquement le ventre de la pauvre Barbara, qui, ne sachant ce qui lui arrivait, sans lâcher prise toutefois, se mit à beugler:
--Ho! ha! hé là! notre maîtresse! pour Dieu, qu'avez-vous? que vous arrive-t-il? Calmez-vous, enfant de mon coeur, ou vous allez crever le ventre de votre vieille nourrice!
Mais l'enfant de son coeur n'entendait pas. Comme elle avait crié brutalement: «Prends-moi dans tes bras!» elle cria de même, en la bourrant de coups de talon furieux:
«Mais descends-moi donc! Je ne veux pas les voir, ces éhontées! Elles me rendraient folle!
Et la vieille, éberluée, ahurie, médusée, ne put qu'obéir machinalement, sans trouver un mot, tant son saisissement était grand, et elle considéra un moment avec une inquiétude affreuse son enfant qui, en effet, paraissait ne plus avoir toute sa raison.
Pour achever de lui faire perdre le peu de conscience qui lui restait, Juana ne fut pas plutôt à terre que, saisissant la matrone par la main, elle l'entraîna violemment, en disant d'une voix coupée de sanglots:
--Viens! allons-nous-en! partons! Ne restons pas une minute de plus ici! Je ne veux plus voir, je ne veux plus entendre!
Et, avec une inconscience qui assomma littéralement la nourrice, elle ajouta:
--Maudite soit l'idée que tu as eue de me conduire à cette course!
C'est ainsi que la petite Juana n'assista pas à la fin de la course. C'est ainsi que, sans s'en douter, elle échappa à la bagarre qui devait suivre et dans laquelle elle courait le risque de perdre la vie; c'est ainsi qu'elle échappa à la mort qui planait sur cette multitude de curieux.
XI
VIVE LE ROI CARLOS!
Cependant le taureau avait été lâché.
Tout d'abord, comme presque toujours, ébloui par la lumière éclatante, succédant sans transition à l'obscurité d'où il sortait, il s'arrêta, indécis, humant l'air, frappant ses flancs de sa queue, agitant sa tête.
Le Torero lui laissa le temps de se reconnaître, puis il fit quelques pas à sa rencontre, l'excitant de la voix, lui présentant sa cape déployée.
Le taureau ne se fit pas répéter l'invite. Ce morceau de satin écarlate qu'on lui présentait lui tira l'oeiï tout de suite, et il fonça droit sur lui, tête baissée.
Ce fut un moment d'indicible émotion parmi ceux qui ne souhaitaient pas la mort du Torero. Pardaillan lui-même, empoigné par la tragique grandeur de cette lutte inégale, suivait avec une attention passionnée les phases de la passe.
Le Torero, qui paraissait chevillé au sol, attendit le choc, sans bouger, sans faire un geste. Au moment où le taureau allait donner son coup de corne, il déplaça la cape à droite. Prodige, le taureau suivit le morceau d'étoffé qu'il frappa. En passant; il frôla le Torero.
La seconde d'après, les spectateurs haletants virent don César qui, la cape jetée sur les reins, se retirait avec autant d'aisance et de tranquillité qu'il eût pu en montrer dans son intérieur paisible.
Un tonnerre d'acclamations salua ce coup d'audace exécuté avec un sang-froid et une maîtrise incomparables. Même les courtisans oublièrent tout pour applaudir. Le roi, d'ailleurs, n'avait pu dissimuler un geste émerveillé.
Le taureau, stupéfait de n'avoir frappé que le vide, se rua de nouveau sur l'homme. Celui-ci s'enroula dans sa cape en la tenant par les extrémités du collet, et, tournant le dos à la bête, il se mit à marcher paisiblement devant elle.
La bête frappa furieusement à droite. Elle ne rencontra que l'étoffe. Elle retourna à la charge et frappa à gauche. Le Torero, par une série de balancements du corps, évitait les coups et lui présentait toujours l'étoffe. Puis il se mit à décrire des demi-cercles, et le taureau suivit la tangente de ces demi-cercles sans jamais pouvoir toucher autre chose que ce leurre qu'on lui présentait.
Et les acclamations se firent délirantes.
Que les amateurs de courses modernes ne sourient pas d'un air dédaigneux et ne murmurent pas! Mais ce Torero prodigieux n'accomplit, en somme, que les exploits que le dernier des capéadores exécute sans sourciller aujourd'hui.
Qu'on veuille bien se souvenir que ceci se passait quelque chose comme trois siècles avant que ne fussent créées et mises en pratique les règles de la tauromachie moderne.
Quoi qu'il en soit, les passes de notre Torero, inconnues à l'époque, retrouvées plusieurs siècles plus tard, avaient tout le charme de la nouveauté et pouvaient, à juste raison, susciter l'enthousiasme de la foule.
Le taureau, surpris de voir qu'aucun de ses coups ne portait, s'arrêta un moment et parut réfléchir. Puis il pointa ses oreilles, gratta rageusement la terre, frôla le sol de son mufle et recula pour prendre son élan.
Le Torero déploya sa cape toute grande, un peu en avant et en dehors de la ligne de son corps. En même temps, il vint se placer droit devant le taureau, le plus près possible, et, avançant un pied, il provoqua la bête.
Au moment où le taureau, après avoir visé en baissant la tête, se disposait à porter son coup, il baissa brusquement la cape, en lui faisant décrire un arc de cercle. En même temps, il se mettait hors d'atteinte en lui livrant un passage, par une simple flexion du buste, sans bouger les pieds.
Et le taureau passa, en le frôlant, lancé sur la cape trompeuse. Le Torero fit alors un demi-tour complet et se présenta de nouveau devant la bête.
Seulement, cette fois, il brandissait au bout de son épée le flot de rubans qu'il avait lestement cueilli au passage.
Alors, la foule, jusque-là haletante et muette de terreur et d'angoisse, laissa éclater sa joie, et, à la considérer, hurlante et gesticulante, on eût pu croire qu'elle venait soudain d'être prise de folie. Les uns criaient, d'autres applaudissaient, ici on entendait des éclats de rire, là des sanglots convulsifs.
Toutes ces manifestations diverses et violentes étaient le résultat de la réaction qui se produisait. C'est que, pendant tout le temps où le Torero, après avoir provoqué sa fureur, attendait l'assaut de la bête sans reculer d'une semelle, avec un calme souriant, l'angoisse étreignait les spectateurs à un degré tel qu'on pouvait croire que la vie était suspendue et se concentrait, toute, dans les yeux hagards, striés de sang, qui suivaient passionnément les mouvements violents de la brute qui, seule, attaquait, tandis que l'homme, en la bravant, se soustrayait à ses coups, à l'ultime seconde où ils étaient portés.
Dans la loge royale, si puissante que fût sa haine contre celui qui lui rappelait son déshonneur d'époux, le roi, pendant tout ce temps, trahissait son émotion par la contraction de ses mâchoires et par une pâleur inaccoutumée.
Fausta, sous son impassibilité apparente, ne pouvait s'empêcher de frémir en songeant qu'un faux pas, un faux mouvement, une seconde d'inattention pouvaient provoquer la mort de ce jeune homme en qui reposait l'espoir de ses rêves d'ambition.
Seul, d'Espinosa restait immuablement calme. Il serait injuste de ne pas dire que, pendant les instants mortellement longs où l'homme, impassible, subissait l'attaque furieuse de la brute, tous ceux de la noblesse, qui savaient cependant qu'il était condamné, faisaient des voeux pour qu'il échappât aux coups qui lui étaient portés.
Puis, cette espèce d'accès de folie, qui s'était emparé de la foule, se transforma en admiration frénétique, et l'enthousiasme déborda, délirant, indescriptible. Mais ce n'était pas fini.
Le Torero avait cueilli le trophée. Il était vainqueur. Il pouvait se retirer. Mais on savait que, s'il ne tuait jamais la bête, il s'imposait à lui-même de la chasser de la piste, seul, par ses propres moyens.
Tout n'était pas dit encore. Par des jeux multiples et variés, semblables à ceux qu'il venait d'exécuter avec tant de succès, il lui fallait acculer la bête à la porte de sortie. Pour cela, lui-même devait se placer devant cette porte et amener le taureau à foncer une dernière fois sur lui.
Lorsqu'il recevait, sans reculer d'un pas, le choc de la brute leurrée par la cape, il était au milieu de la piste. Il avait l'espoir derrière lui. Il pouvait au besoin reculer. Ici, toute retraite lui était impossible. Il ne pouvait que s'effacer à droite ou à gauche.
Que le comparse chargé d'ouvrir la porte par laquelle, emporté par son élan, devait passer le taureau, hésitât seulement un centième de seconde, et c'en était fait de lui. C'était l'instant le plus critique de sa course.
La multitude savait tout cela. On respira longuement, on reprit des forces, en vue de supporter les émotions violentes de la fin de cette course.
Lorsque le taureau serait chassé de la piste, le Torero aurait le droit de déposer son trophée aux pieds de la dame de son choix; pas avant. Ainsi en avait-il décidé lui-même.
Cette satisfaction, bien gagnée, on en conviendra, devait cependant lui être refusée, car c'était l'instant qui avait été choisi précisément pour son arrestation.
Aussi, pendant qu'il risquait sa vie avec une insouciante bravoure, uniquement pour la satisfaction d'accomplir jusqu'au bout la tâche qu'il s'était imposée de mettre le taureau hors de la piste, pendant ce temps les troupes de d'Espinosa prenaient les dernières dispositions en vue de l'événement qui allait se produire.
Le couloir circulaire était envahi. Non plus, cette fois, par la foule des gentilshommes, mais bien par des compagnies nombreuses de soldats, armés de bonnes arquebuses, destinées à tenir en respect les mutins, si mutinerie il y avait.
Toutes ces troupes se massaient du côté opposé aux gradins, c'est-à-dire qu'elles prenaient position du côté où était massé le populaire. Et cela se conçoit, les gradins étant occupés par les invités de la noblesse, soigneusement triés, et sur lesquels, par conséquent, le grand inquisiteur croyait pouvoir compter: il n'y avait nulle nécessité de garder ce côté de la place. Il était naturellement gardé par ceux qui l'occupaient en ce moment et qui étaient destinés à devenir, le cas échéant, des combattants.
Tout l'effort se portait logiquement du côté où pouvait éclater la révolte, et, là, officiers et soldats s'entassaient à s'écraser, attendant en silence et dans un ordre parfait que le signal convenu fût fait pour envahir la piste, qui deviendrait ainsi le champ de bataille.
S'il y avait révolte, le peuple se heurterait à des masses compactes d'hommes d'armes casqués et cuirassés, sans compter ceux qui occupaient les rues adjacentes et les principales maisons en bordure de la place, chargés de le prendre par-derrière. Par ce dispositif, la foule se trouvait prise entre deux feux.
Les hommes chargés de procéder à l'arrestation n'auraient donc qu'à entraîner le condamné du côté des gradins où ils n'avaient que des alliés.
Ces mouvements de troupes s'effectuaient, nous venons de le dire, pendant que le Torero, sans le savoir, les favorisait en détournant l'attention des spectateurs, concentrée sur les passes audacieuses qu'il exécutait en vue d'amener le taureau en face de la porte de sortie.
Pardaillan se trouvait du côté des gradins, c'est-à-dire qu'il était du côté opposé à celui que les troupes occupaient peu à peu. Il vit fort bien le mouvement se dessiner et ébaucha un sourire railleur.
Au début de la course du Torero, il n'avait autour de lui qu'un nombre plutôt restreint d'ouvriers, d'aides, d'employés aux basses besognes, qui avaient quitté précipitamment la piste au moment de l'entrée du taureau et s'étaient postés là pour jouir du spectacle en attendant de retourner sur le lieu du combat pour y effectuer leur besogne.
Tout d'abord, il n'avait prêté qu'une médiocre attention à ces modestes travailleurs. Mais, au fur et à mesure que la course allait sur sa fin, il fut frappé de la métamorphose qui paraissait s'accomplir chez ces ouvriers.
Ils étaient une quinzaine en tout. Jusque-là, ils s'étaient tenus, comme il convenait, modestement à l'écart, armés de leurs outils, prêts, semblait-il, à reprendre la besogne. Et voici que maintenant ils se redressaient et montraient des visages énergiques, résolus, et se campaient dans des attitudes qui trahissaient une condition supérieure à celle qu'ils affichaient quelques instants plus tôt.
Et voici que des gentilshommes, surgis il ne savait d'où, envahissaient peu à peu cette partie du couloir, se massaient près de la porte où il se tenait, se mêlaient à ces ouvriers qu'ils coudoyaient et avec qui ils semblaient s'entendre à merveille.
Bientôt, la porte se trouva gardée par une cinquantaine d'hommes qui semblaient obéir à un mot d'ordre occulte.
Et, tout à coup, Pardaillan entendit le grincement comme feutré de plusieurs scies. Et il vit que quelques-uns de ces étranges ouvriers s'occupaient à scier les poteaux de la barrière.
Il comprit que ces hommes, jugeant la porte trop étroite, pratiquaient une brèche dans la palissade, tandis que les autres s'efforçaient de masquer cette bizarre occupation.
Il dévisagea plus attentivement ceux qui l'environnaient, et, avec cette mémoire merveilleuse dont il était doué, il reconnut quelques visages entrevus l'avant-veille à la réunion présidée par Fausta. Et il comprit tout.
«Par Dieu! fit-il avec satisfaction, voici la garde d'honneur que Fausta destine à son futur roi d'Espagne, ou je me trompe fort. Allons, mon petit prince sera bien gardé, et je crois décidément qu'il se tirera sain et sauf du guêpier où il s'est jeté inconsidérément. Ces gens-là, le moment venu, jetteront bas la palissade qu'ils viennent de scier, et, au même instant, ils entoureront celui qu'ils ont mission de sauver. Tout va bien.»
Tout allait bien pour le Torero. Pardaillan aurait peut-être dû se demander si tout allait aussi bien pour lui-même. Il n'y pensa pas.
A l'inverse de bien des gens, toujours disposés à s'accorder une importance qu'ils n'ont pas, notre héros était peut-être le seul à ne pas connaître sa valeur réelle. Il était ainsi fait, nous n'y pouvons rien.
«Tout va bien!» avait-il dit en songeant au Torero. Ayant jugé que tout allait bien, il se désintéressa en partie de ce qui se passait autour de lui pour admirer les passes merveilleuses d'audace et de sang-froid de don César, arrivé à l'instant critique de sa course, c'est-à-dire adossé à la porte de sortie où il avait fini par attirer le taureau qui, dans un instant, foncerait pour la dernière fois sur lui et irait s'enfermer lui-même dans l'étroit boyau ménagé à cet effet.
A moins que le Torero ne pût éviter le coup et ne payât de sa vie, au moment suprême d'en finir, sa trop persistante témérité.
C'était, en effet, la fin. Quelques minutes encore et tout serait dit. L'homme sortirait vainqueur de sa longue lutte ou tomberait, frappé à mort.
Aussi, les milliers de spectateurs haletants n'avaient d'yeux que pour lui. Pardaillan fit comme tout le monde et regarda attentivement.
Et, tout à coup, averti par quelque mystérieuse intuition, il se retourna et aperçut à quelques pas de lui Bussi-Leclerc qui, avec un sourire mauvais, le regardait comme une proie couvée.
«Mort-Dieu! murmura Pardaillan, il est fort heureux pour moi que les yeux de ce Leclerc ne soient pas des pistolets; sans quoi, pauvre de moi! je tomberais foudroyé.»
Mais les événements les plus futiles en apparence avaient toujours, aux yeux de Pardaillan, une signification dont il s'efforçait de dégager la cause séance tenante.
«Au fait, se dit-il, pourquoi Bussi-Leclerc a-t-il quitté la fenêtre où il se prélassait pour venir ici? Ce n'est pas, je pense, dans l'unique intention de me contempler. Viendrait-il me demander cette revanche après laquelle il court infructueusement depuis si longtemps?
Ayant ainsi monologué, de ce coup d'oeil sûr et prompt qui n'était qu'à, lui, il scruta le visage de Bussi-Leclerc, et du spadassin Son coup d'oeil rejaillit sur ceux qui l'entouraient et alors il tressaillit.
«Je me disais aussi, murmura-t-il avec un sourire narquois, ce brave Bussi-Leclerc vient à la tête d'une compagnie d'hommes d'armes... C'est ce qui lui donne cette assurance imprévue.»
Presque aussitôt, il eut un léger froncement de sourcils et il ajouta en lui-même:
«Comment Bussi-Leclerc se trouve-t-il à la tête d'une compagnie de soldats espagnols? Est-ce que, par hasard, il viendrait m'arrêter?»
En même temps, d'un geste machinal, il assurait son ceinturon, dégageait sa rapière, se tenait prêt à tout événement.
Comme on le voit, il avait été long à s'apercevoir qu'il était en cause autant et plus que le Torero. Maintenant, son esprit travaillait et il s'attendait à tout.
A cet instant, un tonnerre de vivats et d'acclamations éclata, saluant la victoire du Torero.
Le taureau venait en effet de se laisser leurrer une dernière fois par la cape prestigieuse, et, croyant atteindre celui qui, depuis si longtemps, se jouait de lui avec une audace rare, il était allé s'enfermer lui-même dans le box aménagé à cet effet, et la porte, se refermant derrière lui, lui interdisait de revenir dans la piste.