Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico

Chapter 10

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--Mais l'élection du nouveau pape dépendra en grande partie du neveu du pape défunt, le cardinal Montalte. Il est certain que le conclave suivra docilement les indications que lui donnera le cardinal Montalte.

--Ah! fit le roi d'un air rêveur, en remerciant d'un signe de tête.

--Allez, comte, fit doucement Fausta, allez vous reposer. Vous en avez besoin.

Le comte accueillit l'invitation avec une satisfaction visible et ne se la fit pas renouveler.

--Ce cardinal de Montalte, de qui dépend en partie l'élection du pape futur, n'est-il pas de vos amis, madame? dit le roi lorsque le courrier fut sorti.

--Il l'est, fit Fausta avec un sourire énigmatique.

--Ainsi que le neveu du cardinal de Crémone, ce Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore?

--Le duc de Ponte-Maggiore est aussi de mes amis, dit Fausta dont le sourire se fit plus aigu encore.

--Ne vous ont-ils pas suivie ici?

--Je crois que oui, sire.

Le roi ne dit plus rien, mais son oeil se posa un instant sur celui d'Espinosa qui répondit par un imperceptible signe de tête.

Fausta surprit le coup d'oeil de l'un et le signe d'intelligence de l'autre. Elle comprit et elle pensa:

«D'Espinosa va me débarrasser de ces deux hommes. Sans le savoir et sans le vouloir, il me rend service, car ces deux fous d'amour commençaient à me gêner plus que je n'aurais voulu.»

Et sa pensée se reportant sur Sixte-Quint qui n'était plus:

«Le vieil athlète est donc mort, enfin! Qui sait si je ne ferais pas bien de retourner là-bas? Pourquoi ne reprendrais-je pas l'oeuvre gigantesque? A présent que Sixte-Quint n'est plus, qui donc serait de force à me résister?»

Et son oeil se reportant sur le roi qui paraissait réfléchir profondément:

«Non, dit-elle, fini le rêve de la papesse Fausta. Fini! momentanément. Ce que j'entreprends ici ne le cède en rien en grandeur et en puissance à ce que j'avais rêvé. Et qui sait si je n'arriverai pas ainsi plus sûrement à la couronne pontificale? Puis il faut tout prévoir: si je parais renoncer à mes anciens projets, on me laissera tranquille. Mes biens, mes États, sur lesquels le vieux lutteur avait mis la main, me seront rendus. En cas d'adversité, je puis me retirer en Italie, j'y serai encore souveraine et non plus proscrite. Et mon fils, le fils de Pardaillan! Je vais donc enfin pouvoir rechercher cet enfant sans crainte d'attirer sur lui l'attention mortelle de mon irréductible ennemi. Le trésor que j'avais prudemment caché, et dont Myrthis seule connaît la retraite, échappera à la convoitise de celui qui n'est plus. Mon fils, du moins, sera riche.»

Et avec une sorte d'étonnement:

«D'où vient que je me sens prise de l'impérieux désir de revoir l'innocente petite créature, de la serrer dans mes bras? Est-ce la joie de la savoir enfin à l'abri de tout danger?...»

A l'instant précis où elle se posait ces questions, d'Espinosa disait:

--Et vous, madame, que comptez-vous faire?

Si haut placé que fût d'Espinosa, prince de l'Eglise, grand inquisiteur d'Espagne, la désinvolture avec laquelle il se permettait de l'interroger sur ses projets ne laissa pas de la piquer. Aussi, ne voulant pas se fâcher en présence du roi, elle se fit glaciale pour demander à son tour:

--A quel sujet?

--Au sujet de la succession du pape Sixte V.

--Eh! dit Fausta d'un air souverainement détaché, en quoi cette succession peut-elle m'intéresser?

D'Espinosa posa sur elle son oeil lumineux, et lentement, avec une insistance lourde de menaces:

«N'avez-vous pas tenté certaine entreprise, dont l'insuccès vous a valu une condamnation à mort? N'avez-vous pas, durant de longs mois, été la prisonnière de celui qui fut votre vainqueur et dont on vient de vous annoncer la mort? Ne trouverez-vous pas l'occasion propice et ne serez-vous pas tentée de reprendre vos projets momentanément abandonnés?

--Je vous entends, cardinal, mais rassurez-vous. Ces projets n'existent plus dans mon esprit. J'y renonce librement. Le successeur de Sixte, quel qu'il soit, ne me verra pas me dresser sur son chemin.

--Ainsi, madame, cette mort ne change rien à nos conventions? Vous n'avez pas l'intention de regagner l'Italie, Rome?

--Non, cardinal. J'entends rester ici.

Et, se tournant vers Philippe II qui, tout en paraissant s'intéresser à la course, ne perdait pas un mot de cette conversation:

--A moins que le roi ne me chasse, ajouta-t-elle.

Philippe II la regarda d'un air étonné.

Sans lui laisser le temps de placer un mot, d'Espinosa répondit pour lui:

--Le roi ne vous chassera pas, madame. N'êtes-vous pas l'astre le plus resplendissant de sa cour? Aussi Sa Majesté, j'ose vous l'assurer, vous gardera près d'Elle aussi longtemps qu'Elle le pourra.

L'oreille la plus avertie n'aurait pu percevoir ni l'ironie ni la menace dans ces paroles d'une galanterie raffinée en apparence.

Fausta ne s'y méprit pourtant pas, et, en suivant d'un oeil froid la haute stature du grand inquisiteur devant qui chacun se courbait et s'effaçait, elle songeait, avec un imperceptible sourire aux lèvres:

«Va! Va donner des ordres pour qu'on me garde prisonnière à Séville jusqu'à ce que le pape de ton choix soit désigné pour succéder à Sixte! Sans t'en douter tu fais mon jeu, comme tu l'auras fait en me débarrassant de Montai te et de Sfondrato.»

Cependant le roi, averti par le coup d'oeil d'Espinosa, s'écria de son air le plus aimable:

--Hé quoi! madame, vous songeriez à nous quitter?

--Au contraire, sire, je manifestais mon intention de prolonger mon séjour à la cour d'Espagne. A moins que Votre Majesté ne me chasse, ai-je ajouté.

--Vous chasser, madame! Par la Trinité Sainte! vous n'y pensez pas! M. le cardinal vous le disait fort justement, à l'instant: nous ne saurions plus nous passer de vous. Que vous le vouliez ou non, madame, vous êtes notre prisonnière. Rassurez-vous cependant, nous ferons tout ce qui dépendra de nous pour que cette captivité ne vous soit pas trop pénible.

--Votre Majesté me comble! dit sérieusement Fausta.

En elle-même, elle songeait:

«Prisonnière, soit, ô roi! Si tout marche au gré de mes désirs, bientôt tu seras mon prisonnier à ton tour.»

Cependant la deuxième course venait de s'achever sans incident remarquable, et les nombreux valets affectés à ce service s'activaient au nettoyage de la piste. C'était comme un entracte en attendant la troisième course, celle du Torero.

Cette course, c'était le clou de la fête.

Dans le peuple, on trouvait deux catégories de spectateurs: ceux pour qui elle constituait un spectacle empoignant, qui avait le don de les passionner au plus haut point.

En second lieu, il y avait ceux qui attendaient quelque chose, soit qu'ils fussent affiliés à la société secrète dont le duc de Castrana était le chef nominal, soit qu'ils eussent été soudoyés avec l'or de Fausta. Ceux-là attendaient le signal qui, de simples spectateurs qu'ils étaient, ferait d'eux des acteurs participant au drame. Ceux-là, quand ils se mettraient en mouvement, entraîneraient infailliblement ceux qui ne savaient rien, mais qui, admirateurs enthousiastes du Torero, ne permettraient pas, sans protester, qu'on touchât à leur héros.

Dans la noblesse, à part un nombre infime de privilégiés, fort avant dans la confiance du roi ou du grand inquisiteur, qui savaient tout--tout ce que le roi avait consenti à avouer, bien entendu--tout le reste savait qu'il était question de l'arrestation du Torero et que la cour craignait que cette arrestation ne provoquât un soulèvement populaire.

Enfin, en dehors de la noblesse et du peuple, il y avait les troupes massées par d'Espinosa dans l'enceinte de la plazza et dans les rues environnantes.

Ces soldats, la longueur de l'attente commençait de les énerver, et, sans savoir pourquoi, eux aussi attendaient cette course avec la même impatience, car ils savaient qu'elle serait le terme de leur interminable faction.

Tout ceci explique pourquoi, pendant que les valets sablaient et ratissaient soigneusement la piste, un silence lourd, sinistre, pesa sur la multitude. C'était le calme décevant qui précède l'orage.

Philippe II était loin d'être un sentimental. La pitié, la clémence existaient pour lui en tant que mots mais non en tant que sentiments. Et c'était cela précisément qui faisait sa force et le rendait si redoutable. Il n'avait qu'une vertu: la foi ardente, sincère. Et sa foi n'était pas que religieuse. Il croyait aussi en la grandeur de sa race, en la supériorité de sa dynastie.

Eh bien, le silence qui pesa tout à coup sur cette foule, l'instant d'avant si joyeuse, si bruyante, si vivante, était si impressionnant qu'il impressionna le roi.

Philippe laissa errer son oeil froid sur toutes ces fenêtres encadrant des têtes curieuses. Là, c'était l'insouciance, la sécurité absolue. Là, nul danger à courir. Le regard du roi passa, alla plus loin et plus bas, s'arrêta aux tribunes.

Et Philippe se posa la question:

«Combien en resterait-il de vivants, de tous ces jeunes hommes, braves, vaillants, pleins de force et de vie, figés là dans l'angoisse de l'attente? Combien?...»

Et son oeil s'attarda sur les tribunes.

Puis il passa, descendit plus bas, alla plus loin, par-delà les barrières et les palissades et les cordes, et les gardes, et les arquebusiers, et les hommes d'armes.

Là, c'était la multitude des bourgeois et des hommes du peuple. Là, point de retraite prudemment ménagée; là, chaque spectateur pouvait devenir une victime, payer de sa vie la curiosité satisfaite.

Et le roi Philippe, inaccessible à la pitié, ne put réprimer un long frisson, et dans le désarroi de son esprit fulgura cette autre question, plus terrible encore que la première:

«Est-il juste de sacrifier tant d'existences? Ai-je bien le droit d'envoyer à la mort tant de braves gens?»

Et quelque chose comme un sentiment humain qui le surprit, lui qui se croyait si fort au-dessus de l'humanité, vint estomper l'éclat de son regard si froid l'instant d'avant.

A cet instant précis, une voix murmura à son oreille.

--Je viens de donner les derniers ordres. Ils ne sauraient nous échapper. Tout à l'heure, dans un instant, ils seront en notre pouvoir et tout sera dit.

Le roi tressaillit violemment et se retourna brusquement.

Debout derrière lui, le grand inquisiteur d'Espinosa le couvrait de la pourpre de son costume de cardinal, comme une énorme tache de sang qui s'étendait sur lui, l'enveloppait, le dominait, tache de sang réclamant du sang, encore, toujours, avec l'assurance donnée que ce sang répandu se confondrait avec elle, disparaîtrait en elle.

Et, comme si la présence de cette ombre rouge planant sur lui eût suffi à faire vaciller ses résolutions, le roi qui, à l'instant même, était presque décidé à faire grâce, le roi redevint flottant et irrésolu.

--Ne pensez-vous pas, monsieur, qu'après les nouvelles qui nous sont parvenues, on pourrait surseoir à nos projets? Tout bien pesé, en quoi la mort de ce jeune homme nous sera-t-elle utile? Ne pourrait-on l'exiler, l'envoyer en France ou ailleurs, avec défense de rentrer dans nos États, à peine de la vie?

D'Espinosa était loin de s'attendre à un pareil revirement. Néanmoins il ne sourcilla pas. Il ne manifesta ni surprise ni mécontentement. Il était sans doute accoutumé à lutter sourdement contre son orgueilleux maître pour arriver à lui faire adopter comme siennes propres les décisions qu'il avait prises, lui grand inquisiteur.

--S'il n'y avait que ce jeune homme, on pourrait, en effet, s'en débarrasser à bon compte. Mais il y a autre chose, sire. Il y a le sire de Pardaillan.

Fausta frémit. Quel accès de générosité prenait donc le roi? Allait-il faire grâce aussi à Pardaillan? A son tour elle fixa le roi comme si elle eût voulu aider, de toute sa volonté tenace, la volonté de d'Espinosa.

Mais Philippe ne songeait pas à étendre sa mansuétude jusque sur le chevalier. Il répondit donc vivement:

--Pour celui-là, je vous l'abandonne. On pourrait toutefois remettre à plus tard son exécution.

Rudement, d'Espinosa dit:

--Le sire de Pardaillan a trop longtemps attendu le châtiment dû à son insolence. Ce châtiment ne saurait être différé plus longtemps. Il y va de la majesté royale, à laquelle, moi vivant, nul ne pourra attenter sans payer ce crime de sa vie.

Le roi hocha la tête. Il ne paraissait pas très convaincu. Alors d'Espinosa, faisant peser son oeil scrutateur sur Fausta:

--Ce n'est pas tout, sire. Mme la princesse Fausta pourra vous dire que je n'invente ni n'exagère rien.

--Moi! fit Fausta surprise. En quoi mon témoignage peut-il vous être utile?

--Vous allez le savoir, madame. Des traîtres, des fous se sont trouvés, qui ont fait ce rêve insensé de se révolter contre leur roi, de soulever le pays, de déchaîner la guerre civile et de pousser sur le trône ce jeune homme précisément sur le sort duquel vous avez la faiblesse de vous apitoyer, sire.

--Par le sang du Christ! cardinal, pesez bien vos paroles! Vous jouez votre tête, monsieur! dit le roi presque à voix haute.

--Je le sais, dit froidement d'Espinosa.

--Et vous dites? Répétez! grinça Philippe.

--Je dis, gronda d'Espinosa, qu'un complot a été fomenté contre la couronne, contre la vie peut-être du roi. Je dis que ce complot doit éclater ici même, dans un instant. Je dis que ceci mérite un châtiment exemplaire, terrible, dont il soit parlé longtemps. Je dis que toutes mes dispositions sont prises pour la répression. Et j'en appelle au témoignage de la princesse Fausta ici présente.

Si maîtresse d'elle-même qu'elle fût, Fausta ne put s'empêcher de jeter autour d'elle ce regard du noyé qui cherche à quelle branche il pourra se raccrocher.

«D'Espinosa sait tout..., songea-t-elle. Comment? Par qui? Peu importe. Il se sera trouvé parmi les conjurés quelque traître qui, pour un titre, pour un peu d'or, n'a pas hésité à nous trahir tous. Je vais être arrêtée. Je suis perdue, irrémédiablement. Que n'ai-je amené mes trois braves Français!... Du moins ne mourrais-je pas sans combat!»

Ces réflexions passèrent dans son esprit avec l'instantanéité d'un éclair, et cependant son visage demeurait toujours calme et souriant. Et comme le roi, soupçonneux, se tournait vers elle et disait:

--Vous avez entendu, madame? Parlez! Par le Ciel, parlez! Expliquez-vous!

Elle redressa son front orgueilleux, et regardant d'Espinosa droit dans les yeux:

--Tout ce que dit M. le cardinal est l'expression de la pure vérité.

D'une voix dure, le roi demanda:

--Comment se fait-il que, sachant cela, madame, vous n'ayez pas cru devoir nous aviser?

Fausta allait pousser la bravade à un point qui pouvait lui être fatal. Déjà cette femme extraordinaire, dont le courage intrépide s'était manifesté en mainte circonstance critique, tourmentait la poignée de la mignonne dague qu'elle avait au côté; déjà son oeil d'aigle avait mesuré la distance qui séparait le balcon du sol et combiné qu'un bond adroitement calculé pouvait la soustraire au danger d'une arrestation immédiate; déjà elle ouvrait la bouche pour la suprême bravade et ployait les jarrets pour le saut médité, lorsque le grand inquisiteur, d'une voix apaisée, déclara:

--J'en ai appelé au témoignage de la princesse, assuré que j'étais de l'entendre confirmer mes paroles. Mais je n'ai pas dit que je la suspectais, ni qu'elle fût mêlée en quoi que ce soit à une entreprise folle, vouée à un échec certain (et il insista sur ces mots). Si la princesse n'a pas parlé, c'est qu'elle ne pouvait le faire sans forfaire à l'honneur. Au surplus, elle n'ignorait apparemment pas que je savais tout et elle a dû penser, à juste raison, que je saurais faire mon devoir.

La parole qui devait consommer sa perte ne jaillit pas des lèvres de Fausta, ses jambes prêtes à bondir se détendirent lentement, sa main cessa de tourmenter le manche de la dague, et, tandis qu'elle approuvait d'un signe de tête les paroles du grand inquisiteur, elle pensait:

«Pourquoi d'Espinosa me sauve-t-il? A-t-il simplement voulu me donner un avertissement? Il faut savoir. Je saurai.»

Apaisé par la déclaration du grand inquisiteur, le roi daignait s'excuser en ces termes:

--Excusez ma vivacité, madame, mais ce que me dit M. le Grand Inquisiteur est si extraordinaire, si inconcevable, que je pouvais douter de tout et de tous.

Fausta se contenta d'agréer les excuses royales d'un signe de tête d'une souveraine indifférence. Quant à d'Espinosa il reprit d'une voix grondante:

--Et maintenant, sire, que je vous ai dévoilé la vérité, maintenant que je vous ai montré ce que complotent les braves gens sur le sort de qui il vous plaît de vous apitoyer, je vais, me conformant aux volontés du roi, annuler les ordres que j'ai donnés, leur laisser le champ libre, leur donner toutes les facilités pour l'exécution de leur forfait.

Et, sans attendre de réponse, il se dirigea d'un pas rude et violent vers la sortie.

--Arrêtez, cardinal! cria le roi.

D'Espinosa attendait cet ordre; il était sûr que son maître, le lancerait. Sans hâte, sans joie, sans triompher, il se retourna posément, avec un tact admirable, ne montrant ni trop de hâte ni trop de lenteur, et, très calme, comme toujours, comme si rien ne s'était passé, il revint se placer derrière le fauteuil du roi.

--Monsieur le cardinal, dit Philippe d'une voix assez forte pour que tout le monde l'entendît dans la loge, vous êtes un bon serviteur, et nous n'oublierons pas le signalé service que vous nous rendez en ce jour.

D'Espinosa s'inclina profondément. Il avait obtenu la réparation qu'il espérait.

--Faites commencer la joute de ce Torero tant réputé, ajouta le roi. Je suis curieux de voir si le drôle mérite la réputation qu'on lui fait en Andalousie.

X

LE TRIOMPHE DU CHICO

LE Torero était sur la piste. Il tenait dans sa main gauche sa cape de satin rouge; dans sa main droite il tenait son épée de parade.

Cette cape était une cape spéciale, de dimensions très réduites. Quant à l'épée, dont, jusqu'à ce jour, il n'avait jamais fait usage, malgré les apparences, c'était une arme merveilleuse, flexible et résistante, sortie des ateliers d'un des meilleurs armuriers de Tolède.

Près de lui se tenaient ses deux aides et le nain Chico. Tous les quatre étaient près de la porte d'entrée, le Torero s'entretenant avec Pardaillan, lequel avait manifesté son intention d'assister à la course à cet endroit qui lui paraissait bien placé pour intervenir, le cas échéant.

Près de cette porte d'entrée, le couloir était encombré par une foule de gens qui paraissaient faire partie du personnel nombreux engagé pour la circonstance.

Ni Pardaillan ni le Torero ne prêtèrent la moindre attention à ceux qui se trouvaient là et qui, sans aucun doute, avaient le droit d'y être.

Le moment étant venu d'entrer en lice, le Torero serra la main du chevalier et il alla se placer au centre de la piste, face à la porte par où devait sortir le taureau dont il aurait à soutenir le choc. Ses deux aides et son page (le Chico), qui ne devaient plus le quitter à compter de cet instant, se placèrent derrière lui.

Dès qu'il fut en place, comme la bête pouvait être lâchée brusquement, tous ceux qui encombraient la lice s'empressèrent de lui laisser le champ libre en se dirigeant à toutes jambes vers les barrières, qu'ils se hâtèrent de franchir, sous les quolibets de la foule amusée.

Les courtisans savaient que le Torero était condamné. Lorsque sa silhouette élégante se détacha, seule, au milieu de l'arène, au lieu de l'accueillir par des paroles encourageantes, au lieu de l'exciter à bien combattre, comme on le faisait habituellement pour les autres champions, un silence mortel s'établit soudain.

Le peuple, lui, ignorait que le Torero fût condamné ou non. Ceux qui savaient étaient des hommes à Fausta ou au duc de Castrana, et ceux-là étaient bien résolus à le soutenir. Or, pour ceux qui savaient, comme pour ceux qui ne savaient pas, le Torero était une idole.

Le silence glacial qui pesa sur les rangs de la noblesse déconcerta tout d'abord les rangs serrés du populaire. Puis l'amour du Torero fut le plus fort; puis l'indignation de le voir si mal accueilli, enfin le désir impérieux de le venger séance tenante de ce que plus d'un considérait comme un outrage dont il prenait sa part.

Le Torero, immobile au milieu de la piste, perçut cette sourde hostilité d'une part, cette sorte d'irritation d'autre part. Il eut un sourire dédaigneux, mais, quoi qu'il en eût, cet accueil, auquel il n'était pas accoutumé, lui fut très pénible.

Comme s'il eût deviné ce qui se passait en lui, le peuple se ressaisit et bientôt une rumeur sourde s'éleva, timidement d'abord, puis se propagea, gagna de proche en proche, s'enfla, et finalement éclata en un tonnerre d'acclamations délirantes. Ce fut la réponse populaire au silence dédaigneux des courtisans.

Réconforté par cette manifestation de sympathie, le Torero tourna le dos aux gradins et à la loge royale et salua, d'un geste gracieux de son épée, ceux qui lui procuraient cette minute de joie sans mélange. Après quoi, il fit face au balcon royal et, d'un geste large, il salua le roi qui, rigide et observateur des règles de la plus méticuleuse des étiquettes, se vit dans la nécessité de rendre le salut à celui qui, peut-être, allait mourir. Ce qu'il fit avec d'autant plus de froideur qu'il avait été plus sensible à l'affront du Torero saluant la vile populace avant de le saluer, lui, le roi.

Ce geste du Torero, froidement prémédité, qui dénotait chez lui une audace rare, ne fut pas compris que du roi et de ses courtisans, lesquels firent entendre un murmure réprobateur. Il le fut aussi de la foule, qui redoubla ses acclamations. Il le fut surtout de Pardaillan qui, trouvant là l'occasion d'une de ces bravades dont il avait le secret, s'écria au milieu de l'attention générale:

--Bravo, don César!

Et le Torero répondit à cette approbation précieuse pour lui par un sourire significatif.

Ces menus incidents, qui passeraient inaperçus aujourd'hui, avaient alors une importance considérable. Rien n'est plus fier et plus ombrageux qu'un gentilhomme espagnol.

Le roi étant le premier des gentilshommes, narguer ou insulter le roi, c'était insulter toute la gentilhommerie. C'était un crime insupportable, dont la répression devait être immédiate.

Or, cet aventurier de Torero, qui n'avait même pas un nom, dont la noblesse tenait uniquement à sa profession de ganadero qui anoblissait alors, ce misérable aventurier s'était permis de vouloir humilier le roi. Cette tourbe de vils manants, qui piétinaient, là-bas, sur la place, s'était permis d'appuyer et de souligner de ses bravos l'insolence de son favori. Enfin cet autre aventurier étranger, ce Français, était venu à la rescousse.

Par la Vierge immaculée! par la Trinité sainte! par le sang du Christ! voici qui était intolérable et réclamait du sang! Si une diversion puissante ne se produisait à l'instant même, c'en était fait: les courtisans se ruaient, le fer à la main, sur la populace, et la bataille s'engageait autrement que n'avait décidé d'Espinosa.

Cette diversion, ce fut le Chico qui, sans le vouloir, la produisit par sa seule présence.

A défaut d'autre mérite, sa taille minuscule suffisant à le signaler à l'attention de tous, le nain était connu de tout Séville. Mais, si, sous ses haillons, sa joliesse naturelle et l'harmonie parfaite de ses formes de miniature forçaient l'attention au point qu'une artiste raffinée comme Fausta avait pu déclarer qu'il était beau, on imagine aisément l'effet qu'il devait produire, ses charmes étant encore rehaussés par l'éclat du somptueux costume qu'il portait avec cette élégance native et cette fière aisance qui lui étaient particulières. Il devait être remarqué. Il le fut.

Il avait dit naïvement qu'il espérait faire honneur à son noble maître. Il lui fit honneur, en effet. Et, qui mieux est, il conquit d'emblée les faveurs d'un public railleur et sceptique qui n'appréciait réellement que la force et la bravoure.