Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta
Chapter 9
--Où est le cardinal Montalte? fit-elle sans trouble comme sans surprise.
--Au moment de pénétrer dans le couloir Son Éminence a été arrêtée par un seigneur qui avait sans doute une communication urgente à lui faire, répondit le dominicain avec un calme parfait.
--Ah! fit simplement Fausta.
Et son oeil profond scruta avec une attention soutenue le visage impassible du religieux et fit le tour de la pièce qu'il étudia rapidement. C'tait un cabinet de dimensions moyennes, meublé de quelques sièges et d'une table de travail placée devant l'unique fenêtre qui l'éclairait. Tout un côté de la pièce était occupé par une vaste bibliothèque sur les rayons de laquelle de gros volumes et des manuscrits étaient rangés dans un ordre parfait. L'autre côté était orné d'une grande composition enchâssée dans un cadre d'ébène massif, et représentait une descente de croix signée Coello.
Presque en face la porte d'entrée, il y avait une autre petite porte. Fausta, sans hâte, alla l'ouvrir et vit une sorte d'oratoire exigu, sans issue apparente, éclairé par une fenêtre aux vitraux multicolores.
Elle donnait sur une petite cour intérieure.
Le dominicain, qui avait assisté impassible à cette inspection minutieuse, quoique rapide, dit alors:
--Si l'illustre princesse le désire, je puis aller à la recherche de S. Em. le cardinal Montalte et le ramener.
--Je vous en prie, mon révérend, dit Fausta, qui remercia d'un sourire.
Le dominicain sortit aussitôt et, pour la rassurer, laissa la porte grande ouverte. Fausta vint se placer dans l'encadrement et constata que le dominicain reprenait paisiblement le chemin par où ils étaient venus... Elle fit un pas dans le couloir et vit que la porte par où ils étaient entrés était encore ouverte. Des ombres passaient et repassaient devant l'ouverture.
Rassurée sans doute, elle rentra dans le cabinet, s'assit dans un fauteuil et attendit, très calme en apparence, mais l'oeil aux aguets, prête à tout.
Au bout de quelques minutes, le dominicain reparut. Il poussa la porte derrière lui, d'un geste très naturel, et, sans faire un pas de plus, très respectueux:
--Madame, dit-il, il m'a été impossible de rejoindre Son Éminence. Le cardinal Montalte a, paraît-il, quitté le palais en compagnie du seigneur qui l'avait abordé.
--S'il en est ainsi, dit Fausta en se levant, je me retire.
--Que dirai-je à monseigneur le grand inquisiteur?
--Vous lui direz que, seule ici, je ne me suis pas sentie en sûreté et que j'ai préféré renvoyer à plus tard l'entretien que je devais avoir avec lui, dit froidement Fausta.
--Reconduisez-moi, mon révérend, ajouta-t-elle vivement.
Le dominicain ne bougea pas de devant la porte.
--Oserai-je, madame, solliciter une faveur de votre bienveillance? fit-il.
--Vous? dit Fausta étonnée. Qu'avez-vous à me demander?
--Peu de chose, madame... Jeter un coup d'oeil sur certain parchemin que vous cachez dans votre sein, dit le dominicain en se redressant.
--Je suis prise! pensa Fausta, et c'est à Pardaillan que je dois ce nouveau coup, puisque c'est lui qui leur a révélé que j'avais le parchemin sur moi.
Et, tout haut, avec un calme dédaigneux:
--Et, si je refuse, que ferez-vous?
--En ce cas, dit paisiblement le dominicain, je me verrai contraint de porter la main sur vous, madame.
--Eh bien, venez le chercher, dit Fausta en mettant la main dans son sein.
Toujours impassible, le religieux s'inclina, comme s'il prenait acte de l'autorisation et fit deux pas en avant.
Fausta leva le bras droit, soudain armé d'un petit poignard et d'une voix calme:
--Un pas de plus et je frappe, dit-elle. Je vous avertis, mon révérend, que la lame de ce poignard est empoisonnée et que la moindre piqûre suffit pour amener une mort effroyable. Le dominicain s'arrêta net, et un sourire énigmatique passa sur ses lèvres.
Fausta devina plutôt qu'elle ne vit ce sourire. Elle eut un rapide regard circulaire et se vit seule avec le religieux.
Elle fit un pas en avant, le bras levé, et:
--Place! dit-elle impérieusement, ou tu es mort!
--Vierge sainte! clama le dominicain, oseriez-vous frapper un inoffensif serviteur de Dieu?
--Ouvre la porte alors, dit froidement Fausta.
--J'obéis, madame, j'obéis, fit le religieux d'une voix tremblante, tandis qu'avec une maladresse visible il s'efforçait vainement d'ouvrir la porte.
--Traître! gronda Fausta, qu'espères-tu donc?
Et elle leva le bras d'un geste foudroyant.
Au même instant, par-derrière, deux poignes vigoureuses saisirent le poing levé, tandis que deux autres tenailles vivantes paralysaient son bras gauche.
Sans opposer une résistance qu'elle comprenait inutile, elle tourna la tête et se vit aux mains de deux moines taillés en athlètes. Ses yeux firent le tour du cabinet. Rien ne paraissait dérangé. La petite porte était toujours fermée. Par où étaient-ils entrés? Évidemment le cabinet possédait une, peut-être plusieurs issues secrètes.
Spontanément, elle laissa tomber le poignard, inutile maintenant. L'arme disparut, subtilisée, escamotée avec une promptitude et une adresse rares, et, dès qu'elle fut désarmée, les deux moines, avec un ensemble d'automates, la lâchèrent, reculèrent de deux pas, passèrent leurs mains noueuses dans leurs manches et s'immobilisèrent dans une attitude méditative.
Le dominicain se courba devant elle avec un respect où elle crut démêler elle ne savait quoi d'ironique et de menaçant, et de sa voix calme et paisible:
--L'illustre princesse voudra bien excuser la violence que j'ai été contraint de lui faire, dit-il. Sa haute intelligence comprendra, je l'espère, que je n'y suis pour rien...
Sans manifester ni colère ni dépit, avec un dédain qu'elle ne chercha pas à cacher, Fausta approuva.
Et, s'adressant au dominicain, très calme:
--Que voulez-vous de moi?
--J'ai eu l'honneur de vous le dire, madame: le parchemin que vous avez là...
Et, du doigt, le dominicain montrait le sein de Fausta.
--Vous avez ordre de le prendre de force, n'est-ce pas?
--J'espère que l'illustre princesse m'épargnera cette dure nécessité, fit le religieux en s'inclinant.
Fausta sortit de son sein le fameux parchemin, et sans le donner:
--Avant de céder, répondez à cette question: que fera-t-on de moi après?
--Vous serez libre, madame, entièrement libre!
--Le jureriez-vous sur ce christ?
--Il est inutile de jurer, dit derrière elle une voix: Ma parole doit vous suffire, et vous l'avez, madame.
Fausta se retourna vivement et se trouva en face de Espinosa, entré sans bruit par quelque porte secrète.
D'une voix cinglante, en le dominant du regard:
--Quelle foi puis-je avoir en votre parole, cardinal, alors que vous agissez comme un laquais?
--De quoi vous plaignez-vous, madame? fit Espinosa avec un calme terrible. Je ne fais que vous retourner les procédés que vous avez employés envers nous. Ce document, Montalte, avec mon autorisation, l'avait confié à votre loyauté et vous deviez nous le restituer. Vous, cependant, abusant de notre confiance, vous avez essayé de nous vendre ce qui nous appartient et, ayant échoué dans cette tentative, vous avez résolu de le garder, dans l'espoir, sans doute, de le vendre à d'autres. Comment qualifiez-vous votre procédé, madame?
--Je le disais bien: vous avez l'âme d'un laquais, dit Fausta avec un mépris écrasant. Après l'avoir violentée, vous insultez une femme.
--Malheur à celui qui cherche à contrecarrer les entreprises de la sainte Inquisition! reprit Espinosa. Celui-là sera brisé impitoyablement. Allons, madame, donnez-moi ce document qui nous appartient!
--Je cède, dit Fausta, mais vous paierez cher et vos insultes et la violence que vous me faites.
--Menaces vaines, madame, fit Espinosa en s'emparant du parchemin. J'agis pour le bien de l'État, le roi ne pourra que m'approuver. Et, quant à ce document, je dois des remerciements à M. de Pardaillan, qui nous le livre.
--Remerciez-le donc tout de suite, en ce cas, fît une voix railleuse.
D'un même mouvement, Fausta et Espinosa se retournèrent et virent Pardaillan qui, le dos appuyé à la porte, les contemplait avec son sourire narquois.
Ni Fausta ni Espinosa ne laissèrent paraître aucune marque de surprise. Le dominicain et les deux moines échangèrent un furtif coup d'oeil; mais, dressés à n'avoir d'autre volonté, d'autre intelligence que celles de leur supérieur, ils restèrent immobiles.
--Enfin Espinosa, d'un air très naturel:
--Monsieur de Pardaillan... Comment êtes-vous parvenu jusqu'ici?
--Par la porte, cher monsieur, fit Pardaillan avec son sourire le plus ingénu. Vous aviez oublié de la fermer à clef... cela m'a évité la peine de l'enfoncer.
--Enfoncer la porte, mon Dieu! et pourquoi?
--Je vais vous le dire, et, en même temps, je vous expliquerai par quel hasard j'ai été amené à m'immiscer dans votre entretien avec madame.
--Je vous écouterai avec intérêt, monsieur, fit Espinosa.
Et, comme les deux moines, soit par lassitude réelle soit sur un signe du grand inquisiteur, esquissaient un mouvement:
--Monsieur, dit paisiblement Pardaillan à Espinosa, ordonnez à ces dignes moines de se tenir tranquilles... J'ai horreur du mouvement autour de moi.
Espinosa fit un geste impérieux. Les religieux s'immobilisèrent.
--C'est parfait, dit Pardaillan. Ne bougez plus maintenant, sans quoi je serais forcé de me remuer aussi...
Et, se tournant vers Fausta et Espinosa, qui, debout devant lui, attendaient:
--Ce qui m'arrive, monsieur, est très simple: lorsque j'eus ramené près du roi ce géant à barbe rousse de qui la cour avait voulu se gausser, et que j'ai dû protéger, je sortis, ainsi que vous l'avez pu voir. Mais vos diablesses de portes sont si pareilles que je me trompai. Je m'aperçus bientôt que j'étais perdu dans un interminable couloir: pestant fort contre ma maladresse, j'errais de couloir en couloir, lorsque, passant devant une porte, je reconnus la voix de madame... J'ai le défaut d'être curieux. Je m'arrêtai donc et j'entendis la fin de votre intéressante conversation.
Et, s'inclinant avec grâce devant Fausta:
--Madame, fit-il gravement, si j'avais pu penser qu'on se servirait de mes paroles pour vous tendre un traquenard et vous extorquer ce parchemin auquel vous tenez, je me fusse coupé la langue plutôt que de parler. Je me devais à moi-même de réparer le mal que j'ai fait sans le vouloir, et c'est pourquoi je suis intervenu...
Tandis que Pardaillan, dans une attitude un peu théâtrale qui lui seyait à merveille, l'oeil doux, la figure rayonnante de générosité, parlait avec sa mâle franchise, Espinosa songeait:
«Cet homme est une force de la nature. Nous serons invincibles s'il consent à être à nous. Pour se l'attacher, il faut se montrer plus chevaleresque que lui. Si ce moyen ne réussit pas, il n'y aura qu'à renoncer... et se débarrasser de lui au plus tôt.»
Fausta avait accueilli les paroles de Pardaillan avec cette sérénité majestueuse qui lui était personnelle, et, de sa voix harmonieuse, avec un regard d'une douceur inexprimable:
--Ce que vous dites et ce que vous faites me paraît très naturel, venant de vous, chevalier.
--Ce sont là, dit Espinosa, des scrupules qui honorent grandement celui qui a le coeur assez haut placé pour les éprouver.
--Ah! monsieur, fit le chevalier, vous ne sauriez croire combien votre approbation me remplit d'aise. Elle me fait prévoir que vous accueillerez favorablement les deux grâces que je sollicite de votre générosité.
--Parlez, monsieur de Pardaillan, et, si ce que vous voulez demander n'est pas absolument irréalisable, tenez-le pour accordé d'avance.
--Mille grâces, monsieur, fit Pardaillan en s'inclinant. Voici donc: je désire que vous rendiez à Mme Fausta le document que vous lui avez pris.
Fausta eut un imperceptible sourire. Pour elle, il n'y avait pas le moindre doute: Espinosa refuserait.
Espinosa demeura impénétrable. Il dit simplement:
--Voyons la seconde demande?
--La seconde, fit Pardaillan avec son air figue et raisin, vous paraîtra sans doute moins pénible. Je désire que vous donniez l'assurance à madame qu'elle pourra se retirer sans être inquiétée.
--C'est tout, monsieur?
--Mon Dieu, oui, monsieur.
Sans hésiter, Espinosa répondit avec douceur:
--Eh bien, monsieur de Pardaillan, il me serait pénible de vous laisser sous le coup d'un remords et, pour vous prouver combien grande est l'estime que j'ai pour votre caractère, voici le document que vous demandez. Je vous le remets, à vous, comme au plus digne gentilhomme que j'aie jamais connu.
Le geste était si imprévu que Fausta tressaillit et que Pardaillan, en prenant le document que lui tendait Espinosa, songea:
--Que veut dire ceci?... Je m'attendais à disputer sa proie à un tigre et je trouve un agneau docile et désintéressé. Mort-diable! il y a quelque chose là-dessous!
Et, tout haut, à Espinosa:
--Monsieur, je vous exprime ma gratitude sincère.
Puis, à Fausta, lui tendant le parchemin conquis, sans même le regarder:
--Voici, madame, le document que mon imprudence faillit vous faire perdre.
--Eh quoi! monsieur, fit Fausta avec un calme superbe, vous ne le gardez pas?... Ce document a, pour vous, autant de valeur que pour nous. Vous avez traversé la France et l'Espagne pour vous en emparer. C'est à vous personnellement, sire de Pardaillan, qu'on vient de le remettre, ne pensez-vous pas que l'occasion est unique et que vous pouvez le garder sans manquer aux règles de chevalerie si sévères que vous vous imposez?
--Madame, fit Pardaillan déjà hérissé, j'ai demandé ce document pour vous. Je dois donc vous le remettre. Me croire capable du calcul que vous venez d'énoncer serait me faire une injure injustifiée.
--A Dieu ne plaise, dit Fausta, que j'aie la pensée d'insulter un des derniers preux qui soient au monde!... Mais comment ferez-vous pour tenir la parole que vous avez donnée au roi de Navarre?
--Madame, fit Pardaillan avec simplicité, j'ai eu l'honneur de vous le dire: j'attendrai qu'il vous plaise de me remettre de plein gré ce chiffon de parchemin.
Fausta prit le parchemin sans répondre et demeura songeuse.
--Madame, fit alors Espinosa, vous avez ma parole: vous et votre escorte pourrez quitter librement l'Alcazar.
--Monsieur le grand inquisiteur, dit gravement Pardaillan, vous avez acquis des droits à ma reconnaissance, et, chez moi, ceci n'est pas une formule de politesse.
--Je sais, monsieur, dit non moins gravement Espinosa. Et j'en suis d'autant plus heureux que, moi aussi, j'ai quelque chose à vous demander.
--Ah! oh! pensa Pardaillan, je me disais aussi: voilà bien de la générosité!
Et, tout haut:
--S'il ne dépend que de moi, ce que vous avez à me demander vous sera accordé avec autant de bonne grâce que vous en avez mis vous-même à acquiescer à mes demandes, quelque peu excessives, je le reconnais.
Espinosa approuva de la tête et, sans bouger de sa place, avec le pied, il actionna un ressort invisible; et, au même instant, la bibliothèque pivota, démasquant une salle assez spacieuse dans laquelle des hommes, armés de pistolets et d'arquebuses, se tenaient immobiles et muets prêts à faire feu au commandement.
Vingt hommes et un officier! dit laconiquement Espinosa.
«Ouf! pensa Pardaillan, me voilà bien loti!... Quand je pense que j'ai eu la naïveté de croire que le tigre s'était mué en agneau pour moi!»
--C'est peu, dit sérieusement Espinosa, je le sais; mais il y a autre chose et mieux.
Et, sur un signe, les hommes se massèrent à droite et à gauche, laissant au centre un large espace libre. L'officier alla au fond de ce passage ouvrir toute grande une porte qui s'y trouvait. Cette porte donnait sur un large couloir occupé militairement.
--Cent hommes! fit Espinosa, qui s'adressait toujours à Pardaillan.
«Misère de moi!» pensa le chevalier, qui, néanmoins, resta impassible.
--L'escorte de Mme la princesse Fausta! commanda Espinosa d'une voix brève.
Fausta regardait et écoutait avec son calme habituel.
Pardaillan s'appuya nonchalamment à la porte par où il était entré et un sourire d'orgueil illumina ses traits à la vue des précautions prises contre lui! Et, cependant, dans la sincérité de son âme, il se gratifiait libéralement des invectives les plus violentes.
Mais, par un revirement naturel chez lui, après s'être admonesté, son insouciance reprenant le dessus:
--Bah! après tout, je ne suis pas encore mort!... et j'en ai vu bien d'autres!
Et il sourit de son air narquois.
Espinosa, se méprenant sans doute sur la signification de ce sourire, continuait de son air toujours paisible:
--Voulez-vous ouvrir la porte sur laquelle vous vous appuyez, monsieur de Pardaillan?
Sans mot dire, Pardaillan fit ce qu'on lui demandait.
Derrière la porte se dressait maintenant une cloison de fer. Toute retraite était coupée par là. Pardaillan, alors, guigna la fenêtre.
Au même instant, au milieu du silence qui planait sur cette scène fantastique, un léger déclic se fit entendre et une demi-obscurité se répandit sur la pièce.
Espinosa fit un signe. Un des moines ouvrit la fenêtre: comme la porte, elle était maintenant murée extérieurement par un rideau de fer. A ce moment, Chalabre, Montsery et Sainte-Maline parurent dans le couloir.
--Madame, fit Espinosa, voici votre escorte. Vous êtes libre.
--Au revoir, madame, répondit Pardaillan en la regardant en face.
Espinosa la reconduisit, et, en traversant la pièce secrète où les sbires faisaient la haie, à voix basse:
--J'espère qu'il ne sortira pas vivant d'ici, dit froidement Fausta.
Si cuirassé que fût le grand inquisiteur, il ne put s'empêcher de frémir.
--C'est cependant pour vous, madame, qu'il s'est mis dans cette situation critique, fit-il avec une sorte de rudesse inaccoutumée chez lui.
--Qu'importe! fit Fausta. Êtes-vous donc d'un esprit assez faible pour vous laisser arrêter par des considérations de sentiment?
--Je croyais que vous l'aimiez? dit Espinosa en la fixant attentivement.
Ce fut au tour de Fausta de frémir.
--C'est précisément pour cela que je souhaite ardemment sa mort! râla-t-elle dans un souffle.
Espinosa la contempla une seconde sans répondre, puis s'inclinant cérémonieusement:
--Que Mme la princesse Fausta soit reconduite avec les honneurs qui lui sont dus, ordonna-t-il.
Et, tandis que Fausta, suivie de ses ordinaires, passait de son pas lent et majestueux devant la troupe qui attendait très calme, Espinosa reprit paisiblement:
--Le cabinet où nous sommes est une merveille de machinerie exécutée par des Arabes qui sont des maîtres incomparables dans l'art de la mécanique. Dès l'instant où vous êtes entré, vous avez été en mon pouvoir. J'ai pu, devant vous, sans éveiller votre attention, donner des ordres promptement et silencieusement exécutés. Je pourrais, d'un geste dont vous ne soupçonneriez même pas la signification, vous faire disparaître instantanément, car le plancher sur lequel vous êtes est machiné comme tout le reste ici... Convenez que tout a été merveilleusement combiné pour réduire à néant toute tentative de résistance.
--Je conviens, fit Pardaillan, que vous vous entendez admirablement à organiser un guet-apens.
Espinosa eut un sourire:
--Vous voyez, monsieur de Pardaillan, que, si j'ai accédé à vos demandes, c'est bien par estime pour votre caractère. Et, quant au nombre des combattants que j'ai mis sur pied à votre intention, il vous dit quelle admiration j'ai pour votre bravoure extraordinaire, Et, maintenant que je vous ai prouvé que je n'ai accédé que pour vous être agréable, je vous demande: consentez-vous à vous entretenir avec moi, monsieur?
--Eh! monsieur, fit Pardaillan avec son air railleur, vous vous acharnez à me prouver que je suis en votre pouvoir et vous me demandez si je consens à m'entretenir avec vous?... La question est plaisante!... Si je refuse, les sbires que vous avez apostés vont se ruer sur moi et me hacher comme chair à pâté... Si j'accepte, ne penserez-vous pas que j'ai cédé à la crainte?
--C'est juste! fit simplement Espinosa.
Et, se tournant vers ses hommes:
--Qu'on se retire, dit-il. Je n'ai plus besoin de vous.
Avec un ordre parfait, les troupes se retirèrent aussitôt, laissant toutes les portes grandes ouvertes.
Espinosa fit un signe impérieux, et le dominicain et les deux moines disparurent à leur tour.
Au même instant, les cloisons de fer qui muraient la porte et la fenêtre se relevèrent comme par enchantement. Seule la large baie donnant sur la pièce secrète, où se trouvaient les hommes d'Espinosa l'instant d'avant, continua de marquer la place où se trouvait primitivement la bibliothèque.
--Mordieu! soupira Pardaillan, je commence à croire que je m'en tirerai.
--Monsieur de Pardaillan, reprit gravement Espinosa, je n'ai pas cherché à vous intimider. J'ai voulu seulement vous prouver que j'étais de force à me mesurer avec vous sans redouter une défaite. Voulez-vous maintenant m'accorder l'entretien que je vous ai demandé?
--Pourquoi pas, monsieur? fit Pardaillan.
--Je ne suis pas votre ennemi, monsieur. Peut-être même serons-nous amis bientôt si, comme je l'espère, nous arrivons à nous entendre. Dans tous les cas, quoi que vous décidiez, je vous engage ma parole que vous sortirez du palais librement comme vous y êtes entré. Notez, monsieur, que je ne m'engage pas plus loin... L'avenir dépendra de ce que vous allez décider vous-même. J'espère que vous ne doutez pas de ma parole?
--A Dieu ne plaise, monsieur, dit poliment Pardaillan. Je vous tiens pour un gentilhomme. Et, si j'ai pu, me croyant menacé, vous dire des choses plutôt dures, je vous exprime tous mes regrets. Ceci dit, monsieur, je suis à vos ordres.
Et, en lui-même, il pensait:
--Attention! Ceci va être une lutte autrement redoutable que celle avec le géant à barbe. Les duels à coups de langue n'ont jamais été de mon goût.
--Je vous demanderai la permission de mettre toutes choses en place ici, dit Espinosa. Il est inutile que des oreilles indiscrètes entendent ce que nous allons nous dire.
Au même instant, la porte se referma derrière Pardaillan, la bibliothèque reprit sa place, et tout se trouva en l'ordre primitif dans le cabinet.
--Asseyez-vous, monsieur, fit alors Espinosa, et discutons, comme deux adversaires qui s'estiment mutuellement et désirent ne pas devenir ennemis.
--Je vous écoute, monsieur, fit Pardaillan, en s'installant dans un fauteuil.
XIV
LES DEUX DIPLOMATES
--Comment se fait-il qu'un homme de votre valeur n'ait d'autre titre que celui de chevalier? demanda brusquement Espinosa.
--On m'a fait comte de Margency, fit Pardaillan avec un haussement d'épaules.
--Comment se fait-il que vous soyez resté un pauvre gentilhomme sans feu ni lieu?
--On m'a donné les terres et revenus du comte de Margency... J'ai refusé. Un ange, oui, je dis bien, un ange par la bonté, par le dévouement, par l'amour sincère et constant, fit Pardaillan avec une émotion contenue, m'a légué sa fortune--considérable, monsieur, puisqu'elle s'élevait à deux cent vingt mille livres. J'ai tout donné aux pauvres sans distraire une livre.
--Comment se fait-il qu'un homme de guerre tel que vous soit resté un simple aventurier?
--Le roi Henri III a voulu faire de moi un maréchal de ses armes... J'ai refusé.
--Comment se fait-il enfin qu'un diplomate comme vous se contente d'une mission occasionnelle, sans grande importance?
--Le roi Henri de Navarre a voulu faire de moi son premier ministre... J'ai refusé.
«Chaque réponse de cet homme est un véritable coup de boutoir... Eh bien, procédons comme lui... Assommons-le d'un seul coup», réfléchit Espinosa.
--Vous avez bien fait de refuser. Ce qu'on vous offrait était au-dessous de votre mérite, dit-il.
Pardaillan le considéra d'un oeil étonné et:
--Je crois que vous faites erreur, monsieur. Tout ce qui m'a été offert était, au contraire, fort au-dessus de ce que pouvait rêver un pauvre aventurier comme moi, dit-il doucement.
Pardaillan ne jouait nullement la comédie de la modestie. Il était sincère. C'était un des côtés remarquables de cette nature exceptionnelle de s'exagérer les obligations, très réelles, qu'on lui devait.